Au service de l'Ecriture - Yvette Mailliet le Penven


Le deuxième jeudi après la Pentecôte -
ou si, comme en France, il n'est pas férié,
le deuxième dimanche après la Pentecôte:

Le Saint-Sacrement
du Corps et du Sang du Christ

(Cette solennité est également appelée "Corpus Domini",
et anciennement "Fête-Dieu")



(Années C)



<- L'Eucharistie entourée d'une couronne de fruits -
Jan Davidsz De Heem - 1648 - Kunsthistorischesmuseum, Vienne.

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Première Lecture - Gn 14,18-20
Psaume - Ps 110,1b-4
Deuxième Lecture - 1Co 11,23-26
Evangile - Lc 9,11b-17
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Les grandes religions monothéistes se réclament d'Abraham, en qui elles reconnaissent le "père des croyants". Un bref épisode de la Genèse justifie cette revendication d'une paternité abrahamique commune: Melkisédek, "prêtre du Très-Haut", dont on ignore l'origine comme le culte et le sanctuaire où il se trouvait attaché, est venu un jour trouver Abraham; il lui a présenté une offrande de pain et de vin, et l'a béni au nom de "celui qui a fait le ciel et la terre". Ce rite accompli, il a disparu, et on n'a plus aucune autre trace de lui.
Abraham et Melkisédek, détail - Tiepolo
(voir plus bas) ->

Un psaume entre voit que le Messie sera "prêtre selon l'ordre de Melkisédek" (Ps 110,4).

Reprenant cet oracle, l'auteur de la Lettre aux Hébreux s'attarde longuement sur ce personnage énigmatique qu'est Melkisédek - en faisant de lui une préfiguration du Christ: entré dans le sanctuaire du Ciel, il intercède pour les hommes, après s'être offert lui-même en sacrifice, leur ouvrant ainsi l'accès auprès du Très-Haut. C'est le seul écrit du NT attribuant au Christ le titre de prêtre.
Pourtant saint Paul rappelle aux Corinthiens que "la nuit même où il était livré", avant d'entrer dans le sanctuaire des Cieux, Jésus a fait du rite traditionnel de l'offrande du pain et du vin le "signe", le sacrement, de son corps livré et de son sang versé pour "la Nouvelle Alliance". "Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il revienne", écrit-il.

Dans le désert, Jésus a multiplié cinq pains et deux poissons pour nourrir la foule, après lui avoir parlé, jusqu'au soir tombant, du règne de Dieu. Or tout se passe comme dans une assemblée chrétienne, où la communion au pain rompu suit la liturgie de la Parole.

<- La multiplication des pains et des poissons, détail - Lambert Lombard (voir plus bas).

Vraiment, l'Eucharistie, le Saint-Sacrement que nous célébrons plonge ses racines dans le terreau des rites ancestraux que le Seigneur a portés à leur accomplissement - en leur donnant une signification et une efficacité nouvelles.

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Les Textes  

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• Première Lecture :  

• Gn 14,18-20.

Un mystérieux "prêtre du Très-haut" bénit Abraham, "le père des croyants" qui lui offre la dîme de son butin.

Sur ce texte:
Sur la Genèse,voir à cette page.
Sur 14,1-24:
Abram, le nomade sans propriété foncière, est vainqueur de quatre rois: c'est une préfiguration de l'accomplissement de la promesse concernant le pays de Canaan. Melkisédek, personnage mystérieux et prêtre d'אל עליון - El le Très Haut, discerne la raison de cette victoire: c'est le Très Haut qui l'a rendu vainqueur de ses ennemis. En son nom, il bénit Abram.

Traduction et notes:

Verset 18.
       ומלכי־צדק מלך שׁלם הוציא לחם ויין והוא כהן לאל עליון׃
Melkisédek, roi de Salem, fit apporter du pain et du vin: il était prêtre du Dieu Très Haut.
מלכי־צדק - Melkisédek: Le nom de ce personnage n'est mentionné qu'une autre fois dans le PT (Ps 110,4); il jouera un rôle important en 7,1-10. Son nom מלכּי־צדק malkîy-tsedeq signifie "mon roi est justice" (voir page sur la צדקה tsedâqâh). Il est la première personne dans la Bible à être qualifié de "כּהן
kôhên", "prêtre" - et la seule en-dehors de la famille d'Aaron, et la seule aussi à avoir uni l'office royal et le sacerdoce.
Dans l'antiquité, les fonctions royales et sacerdotales étaient souvent remplies par la même personne, mais pas en Israël.
Le don du pain et du vin à Abram constitue-t-il un geste d'amitié (le pain et le vin étant la nourriture et la boisson ordinaires - voir Jg 19,19)? ou un geste sacerdotal (comme la bénédiction de la dîme)?

שׁלם - Salem: Désigne Jérusalem (voir Ps 76,3); mot apparenté à שׁלם shâlôm, la paix.
אל עליון - Dieu Très Haut:
אל עליון - 'êl ‛elyôn - El le Très Haut désignait fréquemment la divinité cananéenne considérée comme au-dessus des autres dieux (voir à cette page). Abram l'a identifié à YHWH-l'Éternel (v.22), désignant par là-même Melkisédek comme un adorateur du seul vrai Dieu.

<-Le sacrifice de Melkisédek - 1740-1742 - Jean-Baptiste Tiepolo - Église paroissiale de Verolanuova.

Le roi-prêtre de Salem apporte du pain (qu'il a entre ses mains) et du vin (posé sur la table-autel) à Abram qui porte encore son armure au soir de la "Bataille des Rois", et le bénit. A gauche, la population civile (femmes, enfants et vieillards compris), à droite, les soldats; derrière l'autel, une procession triomphale s'approche.
Les costumes sont "à l'antique" selon l'idée qu'on s'en faisait au XVIIIème siècle.
Au ciel, des anges et angelots regardent la scène; un ange agite un encensoir.

Verset 19.
        ויברכהו ויאמר ברוך אברם לאל עליון קנה שׁמים וארץ׃ 
Il bénit Abram, et dit: Béni soit Abram par le Dieu Très Haut, maître du ciel et de la terre!

Verset 20.
        וברוך אל עליון אשׁר־מגן צריך בידך ויתן־לו מעשׂר מכל׃
Béni soit le Dieu Très Haut, qui a livré tes ennemis entre tes mains! Et Abram lui donna la dîme de tout.
מעשׂר - la dîme: Le dixième (du latin decim- même famille que "décimal(e)"). En lui remettant le dixième du butin remporté sur l'ennemi, Abram reconnaît que Melkisédek sert le même Dieu que lui. Voir Ps 110,4 et note ci-dessous; Hé 7,11sqq. De même, au v.22, Abram en jurant "à main levée" fait un geste de serment solennel (voir Dn 12,7) et reconnaît ainsi dans le "אל עליון" de Melkisédek le Dieu créateur que lui-même révère.
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• Psaume :  

• Ps 110 /109,1b-4.

Louange au Messie, qui sera le Prêtre parfait.

Sur ce psaume:
Ce psaume a pour suscription:
לדוד מזמור
De David. Psaume.
Cette attribution à David sera confirmée par Jésus (Mt 22,43; Mc 12,36; Lc 20,42-43). 
Il a un caractère messianique très prononcé.
Il annonce en effet un roi qui cumulera à la fois les fonctions de prêtre et l'office royal; or ce n'était pas possible pour un roi de la lignée davidique, puisque cette lignée appartenait à la tribu de Juda, tandis que les prêtres devaient être pris dans la tribu de Lévi, parmi les descendants d'Aaron. David a donc eu cette révélation prophétique concernant le Messie à venir.
Cette révélation se fondait sur le personnage de Melkisédek (voir Gn 14,18-20 et notes, ci-dessus), qui avait été roi de (Jéru)Salem avant David: le Messie est dépeint comme un nouveau Melkisédek; sans doute David considérait-il que le Messie ne pourrait pas être moindre que ce roi-prêtre d'antan.
Ce psaume est le plus souvent cité dans le NT (notamment le v.1, cité huit fois), en raison de ce caractère messianique - d'ailleurs reconnu dès avant l'ère chrétienne par de nombreux auteurs et interprètes juifs, et largement souligné par les auteurs du NT (Mt 22,43; 26,64; Mc 12,36; 14,62; Lc 20,42-43; 22,69; Ac 2,34-36; 1Co 15,25; Hé 1,13; 5,6; 7,17;21).


Traduction et notes:

Verset 1.
        לדוד מזמור נאם יהוה לאדני שׁב לימיני עד־אשׁית איביך הדם לרגליך׃
De David. Psaume.
Parole de YHWH-l'Éternel à mon Seigneur:
Assieds-toi à ma droite,
Jusqu'à ce que je fasse de tes ennemis ton marchepied.
לאדני - à mon Seigneur: Puisque le roi-Messie à venir allait exercer la fonction sacerdotale, qui était interdite à David, David a compris que ce Messie serait bien plus important que lui. C'est pourquoi il l'appelle "mon Seigneur".
Jésus citera ces mots pour souligner que le Messie ne pouvait être un simple descendant de David, puisque ce dernier se considérait comme moins important que lui (voir Mt 22,41).
• שׁב לימיניAssieds-toi à ma droite:La place située juste à la droite de celle du souverain était la place d'honneur (comp. Ps 45,10; 1R 2,19); a fortiori ici: c'est la place de celui qui occupe la plus haute fonction d'autorité, juste après YHWH-l'Éternel. 
איביך הדם לרגליך - de tes ennemis ton marchepied:
- Voir 2Ch 9,18; 99,5. Les trônes antiques étaient placés très haut, il fallait donc des marches pour y monter.
- Comme le montrent des représentations égyptiennes et assyriennes, les rois vainqueurs posaient leurs pieds sur la nuque des vaincus (comp. Ps 18,39; Jos 10,24; 1R 5,17). Cette position dénote donc la victoire et la domination sur les ennemis (voir v.2; 1Co 15,25; Ep 1,20).
- Cette parole est appliquée par le NT à Jésus (Mt 22,44; Mc 12,36; Lc 20,42-43; Ac 2,34; 1Co 15,25; Hé 1,13).

Verset 2.
        מטה־עזך ישׁלח יהוה מציון רדה בקרב איביך׃
YHWH-l'Éternel étendra de Sion le sceptre de ta puissance:
Domine au milieu de tes ennemis!
Sion, la cité royale de David (2S 5,7;9) sera le point de départ d'une domination qui n'aura pas limites (comp. Ps 2,8).

Verset 3.
         עמך נדבת ביום חילך בהדרי־קדשׁ מרחם משׁחר לך טל ילדתיך׃
Ton peuple est plein d'ardeur, quand tu rassembles ton armée;
Avec des ornements sacrés, du sein de l'aurore
Ta jeunesse vient à toi comme une rosée.
• בהדרי־קדשׁAvec des ornements sacrés: Littéralement: "Dans les beautés de la sainteté". Comp. Ps 29,2; 96,6).
Peut-être un écho à Ex 19,6a: 
ואתם תהיו־לי ממלכת כהנים וגוי קדושׁ
Vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte.
(Voir aussi Dt 4,20; 7,6; 14,2; 26,18). Israël est devenu:
1. le royaume dont YHWH est roi (Nb 23,21; Dt 33,5);
2. un peuple de prêtres, tous consacrés au service de YHWH, ce qui peut se comprendre de deux manières:
- soit Israël sera le prêtre de Dieu auprès des autres peuples, avec pour mission de faire connaître YHWH à toutes les nations (comp. Ex 19,5);
- soit il sera le serviteur de YHWH pour lui rendre un culte, car il n'est pas un simple suzerain politique, il est Dieu;
3. une nation sainte, ce dernier terme désignant tout ce qui a rapport au culte; Israël est donc "une nation sainte" dans ce sens qu'il a pour vocation de rendre un culte à YHWH. 
מרחם משׁחר לך טל ילדתיך - du sein de l'aurore ta jeunesse vient à toi comme une rosée: Ce passage (littéralement: "du sein de l'aurore vers toi la rosée de ta jeunesse") a été très diversement traduit.
LXX donne: "ἐκ γαστρὸς πρὸ ἑωσφόρου ἐξεγέννησά σε - litt.: du sein devant l'aurore je t'ai engendré"; on pourrait, éventuellement, extrapoler: "de [mon] sein, avant l'aurore, je t'ai engendré". La traduction liturgique ("Comme la rosée qui naît de l'aurore, je t'ai engendré" s'appuie de toute évidence sur la LXX, mais on voit mal ce qui dans le texte grec, pourrait justifier la comparaison ("comme..."); et la traduction de "ἐκ γαστρὸς πρὸ" par "qui naît de" est plus qu'hasardeuse...
La trad. syriaque donne: "je t'ai engendré, toi, comme enfant".
Les traductions modernes s'appuient tantôt sur l'hébreu, tantôt sur la LXX:
en français par ex., on a (outre Louis Segond, donnée ci-dessus):
- BJ: "A toi le principat au jour de ta naissance, les honneurs sacrés dès le sein, dès l'aurore de ta jeunesse" pour le verset tout entier;
- Darby: "Du sein de l'aurore te viendra la rosée de ta jeunesse";
- Martin: "la rosée de ta jeunesse te [sera produite] du sein de l'aube du jour";
- Semeur: "et, du sein de l'aurore, tous tes jeunes guerriers se presseront vers toi comme naît la rosée";
- Ostervald: "ta jeune milice sera devant toi comme la rosée naissant du sein de l'aurore".
Quant à André Chouraqui, toujours désireux de rester au plus près de l'hébreu et de la mentalité hébraïque, il traduit ainsi ce verset: "Ton peuple généreux, au jour de ta vaillance, dans les magnificences du sanctuaire, matriciel dès l’aube,est pour toi la rosée de ton enfance".

Verset 4.
          נשׁבע יהוה ולא ינחם אתה־כהן לעולם על־דברתי מלכי־צדק׃
YHWH-l'Éternel l'a juré, et il ne s'en repentira point:
Tu es prêtre pour toujours,
A la manière de Melchisédek.
מלכי־צדק - Melchisédek: Voir Gn 14,18-20 et notes ci-dessus.

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• Deuxième Lecture :  

• 1Co 11,23-26.

Le plus ancien témoignage sur l'origine et le sens de ce que font les chrétiens lorsqu'ils célèbrent le "Repas du Seigneur", "mystère de la foi" appelé Eucharistie. 

Sur ce texte:
Sur Paul, les épîtres, et Paul et les Corinthiens,voir à cette page.
Sur 1Co 11,2-34:
Paul aborde, à partir du chap.11, plusieurs questions concernant la vie de la communauté, et en particulier de son culte:
- les relations entre les hommes et les femmes, 2-16;
- le repas du Seigneur, 17-34;
- la pratique des dons de l'Esprit, 12,1 - 14,40.
Il fonde ses recommandations sur le bien commun: amour fraternel et édification de la communauté; mais il a aussi le souci du témoignage que l'Église donne à ceux qui n'en font pas partie. Contrairement à ce que pensent les Corinthiens, le culte n'est pas un rassemblement d'individus, mais un acte communautaire dans lequel chacun a sa place, et auquel chacun est appelé à participer (les hommes comme les femmes, les riches comme les pauvres).
L'enseignement de Paul sur les hommes et les femmes (2-16) cherche à rectifier, semble-t-il, la compréhension erronée des Corinthiens concernant la différenciation sexuelle, qui est liée à leur mauvaise perception du rôle du corps dans le salut. Certains, en effet, semblaient vouloir abolir toute différenciation. C'est pourquoi Paul cherche à souligner que l'ordre créationnel est maintenu dans l'œuvre libératrice de Dieu, et que dans l'Église hommes et femmes doivent intervenir en respectant ce qu'ils sont. Les tensions entre les Corinthiens s'expriment de manière particulièrement aiguë lors des repas pris en commun au cours desquels était célébrée la Cène (17-34). La solidarité fraternelle qui aurait dû caractériser ces moments de confession de foi dans le Christ, leur unique sauveur, était remplacée par des pratiques égoïstes, qui étalaient au grand jour les disparités qui existaient entre les Corinthiens. C'est pourquoi Paul rappelle le sens du Repas du Seigneur et en tire des leçons pour réformer la pratique des Corinthiens.

Traduction et notes:

Verset 23.
ἐγὼ γὰρ παρέλαβον ἀπὸ τοῦ Κυρίου, ὃ καὶ παρέδωκα ὑμῖν, ὅτι ὁ Κύριος ᾿Ιησοῦς ἐν τῇ νυκτὶ ᾗ παρεδίδετο ἔλαβεν ἄρτον
En effet j'ai reçu du Seigneur ce que je vous ai enseigné; c'est que le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain
παρέλαβον ἀπὸ τοῦ Κυρίου - j'ai reçu du Seigneur: La tradition que Paul va rappeler dans les vv. qui suivent trouve son origine dans les paroles de Jésus lui-même; voir Mt 26,26sqq; Mc 14,22-25; Lc 22,15-20.

<- La Communion des Apôtres - Fra Angelico - vers 1450 - Museo di San Marco, Florence.

La souscription indique:"Qui manducat meam carnem et bibit meum sanguinem habet vitam aeternam.IO.VI" - "Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang a la vie éternelle, Jn 6"; c'est, plus précisément, la citation de Jn 6,54a, selon la Vulgate.

Verset 24.
καὶ εὐχαριστήσας ἔκλασε καὶ εἶπε· λάβετε φάγετε· τοῦτό μού ἐστι τὸ σῶμα τὸ ὑπὲρ ὑμῶν κλώμενον· τοῦτο ποιεῖτε εἰς τὴν ἐμὴν ἀνάμνησιν.
et, après avoir rendu grâces, le rompit, et dit: Ceci est mon corps, qui est rompu pour vous; faites ceci en mémoire de moi.

Verset 25.
ὡσαύτως καὶ τὸ ποτήριον μετὰ τὸ δειπνῆσαι λέγων· τοῦτο τὸ ποτήριον ἡ καινὴ διαθήκη ἐστὶν ἐν τῷ ἐμῷ αἵματι· τοῦτο ποιεῖτε, ὁσάκις ἐὰν πίνητε, εἰς τὴν ἐμὴν ἀνάμνησιν.
De même, après avoir soupé, il prit la coupe, et dit: Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang; faites ceci en mémoire de moi toutes les fois que vous en boirez.
ἡ καινὴ διαθήκη - la nouvelle alliance: Sur cette expression, voir Jr 31,31-34 et note à cette page.
En partageant le pain et le vin, les chrétiens de Corinthe affirmaient leur appartenance au peuple de la "nouvelle alliance"; or leur comportement égocentrique niait le résultat de l'œuvre du Christ.
εἰς τὴν ἐμὴν ἀνάμνησιν - en mémoire de moi: Litt. "en vue de mon souvenir". Comp. Ex 12,14.

Verset 26.
ὁσάκις γὰρ ἐὰν ἐσθίητε τὸν ἄρτον τοῦτον καὶ τὸ ποτήριον τοῦτο πίνητε, τὸν θάνατον τοῦ Κυρίου καταγγέλλετε, ἄχρις οὗ ἂν ἔλθῃ.
Car toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne.
καταγγέλλετε - vous annoncez: L'Eucharistie est avant tout un moment de confession de foi des croyants, qui expriment leur attachement au Seigneur.
ἄχρις οὗ ἂν ἔλθῃ - jusqu'à ce qu'il vienne: L'Eucharistie est prise en l'absence physique du Seigneur, en souvenir de son œuvre, et dans l'attente de son retour.
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• Evangile :  

• Lc 9,11b-17.

Dans le contexte liturgique de la solennité du Saint Sacrement, plusieurs détails s'avèrent particulièrement significatifs:
- Jésus vient de parler longuement du royaume de Dieu;
- le jour commence à baisser, ce qui correspond
- à l'heure de la Cène,
- et à l'heure où l'Église ancienne célébrait le "Repas du Seigneur";
- la foule est organisée en assemblée bien ordonnée;
- Jésus bénit et rompt le pain, comme à Emmaüs "le premier jour de la semaine";
- les Douze distribuent la nourriture aux foules,
- mais Jésus reste le maître du festin.
Lu de nos jours, dans le cadre de la liturgie et plus particulièrement dans celui de cette solennité, ce récit a une évidente saveur eucharistique.

Abraham et Melkisédek - Plaque d'émail champlevé provenant d'une croix - Art mosan - XIIème siècle - Musée du Louvre, Paris.
Melkisédek, roi et prêtre (voir plus haut), d'où sa couronne et son auréole, a été identifié à Jésus Christ dès les débuts du christianisme (voir Hé 5-7). Selon les Pères de l'Église, le pain et le vin qu'il offre à Abram préfigurent l'Eucharistie - c'est pourquoi il offre à Abram une hostie et un calice. Si l'autel est surmonté d'un voile (symbole de la présence divine - et, en iconographie, du Temple), les personnages ont des vêtements médiévaux.
Cette représentation, allusion au sacrement de l'Eucharistie, prend un relief tout particulier dans le contexte des controverses qui ont abouti à la formulation du dogme de la transsubstantiation par le par le quatrième concile du Latran en 1215.

Sur ce texte:
Sur Luc et sur son Évangile,voir à cette page.
Sur Lc 9,1-17:
Après avoir fait la démonstration de son autorité (8,22-56), Jésus la délègue à ses douze disciples, qu'il envoie délivrer les possédés, guérir les malades et les infirmes, et proclamer le royaume de Dieu (9,1-6).
Pendant ce temps, Hérode, qui a fait décapiter le Baptiste (voir Mc 6,14-29), s'inquiète du développement du ministère de Jésus (9,7-9).
L'attitude des disciples à leur retour est ambiguë (9,10-17): alors qu'ils ont reçu en délégation l'autorité de Jésus (9,1;10), ils restent incapables d'imaginer sa portée (9,13). Il est vrai que le défi que leur lance Jésus (9,13) a de quoi les désarçonner, et peut excuser leur incrédulité!
Par ce miracle, Jésus leur confirme que Dieu est bien celui qui pourvoit aux besoins de ses enfants (comme ils en avaient déjà fait l'expérience pendant leur mission, 9,3; comp. avec le miracle d'Élisée en 2R 4,42-44; voir plus bas le commentaire de saint Ephrem).
Ce miracle (dit "de la première multiplication des pains", et qui implique 5000 hommes "sans compter les femmes et les enfants", Mt 14,21)) se trouve non seulement chez les synoptiques: Mt 14,15-21 // Mc 6,35-44 // Lc 9,12-17, mais encore chez Jean: Jn 6,5-13.
En revanche, "la seconde multiplication des pains", impliquant 4000 hommes, n'est citée qu'en Mt 15,32-38 et Mc 8,1-9 - et constitue vraisemblablement un doublet (assurément très ancien); c'est-à-dire que le même événement serait présenté selon deux traditions différentes.
- La première, plus archaïque, d'origine palestinienne, semble placer l'événement sur la rive occidentale du lac et parle de "douze paniers", chiffre des tribus d'Israël et des apôtres (Mc 3,14 sqq).
- La seconde, qui viendrait des milieux chrétiens d'origine païenne, situe l'événement sur la rive orientale, païenne, du lac; elle parle de "sept corbeilles", chiffre des nations de Canaan et des diacres hellénistes.
En effet, même si Mt 14,13 par ex. précise que Jésus "se retire à l'écart, en barque", rien n'oblige à penser à l'une ou l'autre rive: Jésus a pu traverser le lac d'est en ouest, ou inversement, ou du sud au nord, ou longer la côte, ou encore traverser l'anse que forme la côte à ce niveau.
Je donne donc également les vv.10-11a, qui indiquent le contexte lucanien de la scène.

Traduction et notes:

Verset 10.
Καὶ ὑποστρέψαντες οἱ ἀπόστολοι διηγήσαντο αὐτῷ ὅσα ἐποίησαν. καὶ παραλαβὼν αὐτοὺς ὑπεχώρησε κατ᾿ ἰδίαν εἰς τόπον ἔρημον πόλεως καλουμένης Βηθσαϊδά.
Les apôtres, étant de retour, racontèrent à Jésus tout ce qu'ils avaient fait. Il les prit avec lui, et se retira à l'écart, du côté d'une ville appelée Bethsaïda.
Βηθσαϊδά - Bethsaïda: Localité ->
située au nord du lac de Gennésareth, sur sa rive orientale (donc en Décapole).

Verset 11.
οἱ δὲ ὄχλοι γνόντες ἠκολούθησαν αὐτῷ, καὶ δεξάμενος αὐτοὺς ἐλάλει αὐτοῖς περὶ τῆς βασιλείας τοῦ Θεοῦ, καὶ τοὺς χρείαν ἔχοντας θεραπείας ἰᾶτο.
Les foules, l'ayant su, le suivirent. Jésus les accueillit, et il leur parlait du royaume de Dieu; il guérit aussi ceux qui avaient besoin d'être guéris.

Verset 12.
῾Η δὲ ἡμέρα ἤρξατο κλίνειν· προσελθόντες δὲ οἱ δώδεκα εἶπαν αὐτῷ· ἀπόλυσον τὸν ὄχλον, ἵνα πορευθέντες εἰς τὰς κύκλῳ κώμας καὶ τοὺς ἀγροὺς καταλύσωσι καὶ εὕρωσιν ἐπισιτισμόν, ὅτι ὧδε ἐν ἐρήμῳ τόπῳ ἐσμέν.
Comme le jour commençait à baisser, les douze s'approchèrent, et lui dirent: Renvoie la foule, afin qu'elle aille dans les villages et dans les campagnes des environs, pour se loger et pour trouver des vivres; car nous sommes ici dans un lieu désert.

<- Le miracle des pains et des poissons - Tintoret - 1579-81 - Scuola Grande di San Rocco, Venise.

Pour cette toile, le Tintoret utilise la même construction que pour d'autres œuvres (en particulier une "Montée au Calvaire" de 1566): un premier plan plongé dans l'ombre, qui s'oppose à un arrière-plan en pleine lumière; dans la dense pénombre formée par la colline qui s'élève de droite à gauche un lumière rasante souligne les personnages, qui, tous, ont des poses incurvées. Quant aux personnages qui attendent debout leur part de nourriture, ils se découpent sur un ciel strié par les lueurs rosées du couchant ("Comme le jour commençait à baisser").
Le Christ et André servent de point de focalisation, vers qui convergent toutes les lignes de construction; ils entourent le jeune garçon (voir le récit de Jean, en 6,9) au panier, qui donne ses quelques pains et poissons.

Verset 13.
εἶπε δὲ πρὸς αὐτούς· δότε αὐτοῖς ὑμεῖς φαγεῖν. οἱ δὲ εἶπον· οὐκ εἰσὶν ἡμῖν πλεῖον ἢ πέντε ἄρτοι καὶ ἰχθύες δύο, εἰ μήτι πορευθέντες ἡμεῖς ἀγοράσωμεν εἰς πάντα τὸν λαὸν τοῦτον βρώματα.
Jésus leur dit: Donnez-leur vous-mêmes à manger. Mais ils répondirent: Nous n'avons que cinq pains et deux poissons, à moins que nous n'allions nous-mêmes acheter des vivres pour tout ce peuple.

Verset 14.
ἦσαν γὰρ ὡσεὶ ἄνδρες πεντακισχίλιοι. εἶπε δὲ πρὸς τοὺς μαθητὰς αὐτοῦ· κατακλίνατε αὐτοὺς κλισίας ἀνὰ πεντήκοντα.
Or, il y avait environ cinq mille hommes. Jésus dit à ses disciples: Faites-les asseoir par rangées de cinquante. 
• ἄνδρες πεντακισχίλιοι- cinq mille hommes: Comp. Mt 14,21; Mc 6,44; Jn 6,10. Matthieu et Marc ne donnent cette estimation qu'à la fin du récit. En la rapprochant de la mention des cinq pains et des deux poissons, Luc insiste sur la disproportion - et donc sur l'importance du miracle (voir ci-dessous, le commentaire de saint Ephrem).

Verset 15.
καὶ ἐποίησαν οὕτω καὶ κατέκλιναν ἅπαντας.
Ils firent ainsi, ils les firent tous asseoir.

Verset 16.
λαβὼν δὲ τοὺς πέντε ἄρτους καὶ τοὺς δύο ἰχθύας, ἀναβλέψας εἰς τὸν οὐρανὸν εὐλόγησεν αὐτοὺς καὶ κατέκλασε, καὶ ἐδίδου τοῖς μαθηταῖς παραθεῖναι τῷ ὄχλῳ.
Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux vers le ciel, il les bénit. Puis, il les rompit, et les donna aux disciples, afin qu'ils les distribuassent à la foule.

Ci-dessus:La multiplication des pains et des poissons - Lambert Lombard (1505/6 - 1566) - Rockox House, Anvers.
L'artiste, un liégeois, peint le paysage (à l'arrière-plan, le lac de Gennésareth) selon une tradition typiquement flamande, tandis que les vêtements des personnages sont "à l'antique" selon les modèles de la Renaissance.
On remarquera qu'il présente simultanément Jésus bénissant les pains et les poissons, et la distribution de ces derniers, multipliés, par les apôtres; au premier plan, quelques uns des "paniers", qui sont encore vides.

εὐλόγησεν αὐτοὺς- il les bénit: C'est-à-dire "il prononça une prière de reconnaissance à Dieu", de qui vient toute nourriture - selon le rite juif, d'où dérive la tradition chrétienne du Benedicite.

Verset 17.
καὶ ἔφαγον καὶ ἐχορτάσθησαν πάντες, καὶ ἤρθη τὸ περισσεῦσαν αὐτοῖς κλασμάτων κόφινοι δώδεκα.
Tous mangèrent et furent rassasiés, et l'on emporta douze paniers pleins des morceaux qui restaient.
ἐχορτάσθησαν πάντες- Tous furent rassasiés: Comp. 1,53; 6,21.
κόφινοι δώδεκα- douze paniers: L'abondance des restes montre la générosité divine: il y a plus de pains à la fin du repas qu'il n'y en avait au départ! (voir ci-dessous, le commentaire de Saint Ephrem).
Jean est le seul à préciser - et par la bouche de Jésus lui-même (Jn 6,13) - que, s'il y a abondance (grâce à Dieu), il ne doit pas y avoir de gaspillage (du fait des hommes).
On notera le chiffre symbolique de "douze" (voir ci-dessus, l'introduction au texte).

Méditations:
      Comme premier signe, le Seigneur fit un vin réjouissant pour les convives, afin de manifester que son sang réjouirait toutes les nations. Le vin intervient dans toutes les joies, et de même toutes les délivrances se rattachent au mystère de son sang. Il donna un convives un excellent vin qui transforma leur esprit, pour leur faire savoir que la doctrine dont il les abreuverait transformerait leur cœur.
      De même, en un clin d'œil, le Seigneur a multiplié un peu de pain. Il a prouvé la force pénétrante de sa parole à ceux qui l'exécutaient, et la largesse avec laquelle il octroyait ses dons à ceux qui en étaient les bénéficiaires. Ce n'est pas à sa puissance qu'il a mesuré ce miracle, mais à la faim de ceux qui étaient là. Et, mesuré à la faim de milliers de gens, le miracle a dépassé de douze corbeilles. Chez tous les artisans, la puissance est inférieure au désir du client, ils ne peuvent pas faire tout ce qu'on leur demande; les réalisations de Dieu, au contraire, dépassent tout désir. 

- De Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), docteur de l'Église - dans Prières:
      Dieu tout-puissant et éternel, voici que je m'approche du sacrement de ton Fils unique notre Seigneur Jésus Christ. Malade, je viens au médecin dont dépend ma vie ; souillé, à la source de la miséricorde ; aveugle, au foyer de la lumière éternelle ; pauvre et dépourvu de tout, au maître du ciel et de la terre.
      J'implore donc ton immense, ton inépuisable générosité, afin que tu daignes guérir mes infirmités, laver mes souillures, illuminer mon aveuglement, combler mon indigence, couvrir ma nudité ; et qu'ainsi je puisse recevoir le pain des anges*, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs**, avec tout le respect et l'humilité, toute la contrition et la dévotion, toute la pureté et la foi, toute la fermeté de propos et la droiture d'intention que requiert le salut de mon âme.
      Donne-moi, je t'en prie, de ne pas recevoir simplement le sacrement du Corps et du Sang du Seigneur, mais bien toute la force et l'efficacité du sacrement. Dieu plein de douceur, donne-moi de si bien recevoir le Corps de ton Fils unique, notre Seigneur Jésus Christ, ce corps matériel qu'il a reçu de la Vierge Marie, que je mérite d'être incorporé à son Corps mystique et compté parmi ses membres.
      Père plein d'amour, accorde-moi que ce Fils bien-aimé que je m'apprête à recevoir maintenant sous le voile qui convient à mon état de voyageur, je puisse un jour le contempler à visage découvert et pour l'éternité, lui qui, étant Dieu, vit et règne avec toi dans l'unité du Saint Esprit dans les siècles des siècles. Amen. 
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* LXX: "ἄρτον ἀγγέλων ἔφαγεν ἄνθρωπος"; Vulgate: "panem angelorum manducavit homo"- "L'homme mangea le pain des anges"  (Ps 78/77,25)
** Voir 1Tm 6,15.
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