Au service de l'Ecriture - Yvette Mailliet le Penven



Ps 137/136, 1-6



Ce Psaume est souvent désigné sous la locution Chant de l'exilé, car il évoque la chute de Jérusalem, en 587 avant Jésus-Christ, et la grande déportation à Babylone qui l'a suivie.
Il évoque donc l'un des événements fondateurs du peuple Juif (sur les faits historiques, voir à cette page). 

("Si je t'oublie, Jérusalem..." a été utilisé comme titre de plusieurs œuvres).

• Il a été traduit en anglo-américain, pour donner un negro-spiritual, sous le titre de By The Rivers Of Babylon.
En effet, la condition des hébreux déportés à Babylone évoquait leur propre condition aux esclaves noirs africains déportés en Amérique du Nord et à leurs descendants, victimes de la ségrégation raciale.

(Il a même fait un succès "disco-pop" dans les années 70!).

• De même, cette condition de "déportés" peut évoquer la leur aux croyants en butte aux railleries, aux brimades, voire aux persécutions du "monde"...

(Et l'on assiste alors à un curieux "retournement de situation", si l'on pense au succès "disco-pop" sus-mentionné, et à l'argent qu'il a rapporté... en chantant "Comment chanterions-nous un chant du Seigneur sur une terre étrangère?", donc
- en reprenant justement les paroles d'"un chant du Seigneur", c'est-à-dire les mots  d'un Psaume, 
- "sur une terre étrangère", c'est à dire dans un monde où l'argent et les plaisirs terrestres semblent faire aisément oublier le Seigneur!...).

• Enfin, cette condition peut également évoquer, de façon eschatologique, celle du croyant "exilé" sur cette terre "de ténèbres" (voir le paragraphe 4 sur "la lumière", à propos deJn 3, 14- 21 à cette page), et qui attend la Libération dans la Lumière de Dieu, après sa mort d'abord, mais surtout lorsqu'il rejoindra la "Jérusalem Céleste" de l'Apocalypse (Ap 21,23ss; 22,4s).

Cette situation d'"exil sur terre", l'homme l'exprime, par exemple, par l'expression "exsules filii Hevae[...] in hac lacrimarum valle", "enfants d'Ève exilés [...] dans cette vallée de larmes", du Salve Regina; il demande encore à la Vierge Marie: "Jesum [...] nobis post hoc exsilium ostende", "après cet exil, montre-nous Jésus": après la mort, le croyant espère être auprès de Dieu, et demande pour cela l'intercession de la Vierge.

Traduction et remarques:

Verset 1
  על נהרות בבל שׁם ישׁבנו גם־בכינו בזכרנו את־ציון׃
Auprès des fleuves de Babylone, là nous nous sommes assis, et nous avons pleuré quand nous nous sommes souvenus de Sion.
Ce chant plaintif - composé sans aucun doute à Babylone (voir à cette page) pendant l'exil (voir à cette page), donc entre 587 et 539 av. notre ère, exprime l'amour profond pour Jérusalem, la ville que YHWH-l'Éternel s'est choisie (comp. Ps 42;43;46;48;84;122;126)
נהרות בבל -les fleuves de Babylone: C'est-à-dire l'Euphrate et ses canaux, parmi lesquels le Kébar (Ez 1,1;3,15), et peut-être l'Oulaï (Dn 8,2). Il faut leur ajouter, si l'on pense à la Babylonie entière, le Tigre, ses affluents et ses canaux.
ציון -Sion: La cité chérie est non seulement loin, mais de surcroit en ruines.

Verset 2
 על־ערבים בתוכה תלינו כנרותינו׃
Aux saules de la contrée nous avons suspendu nos harpes.
כנרותינו -nos harpes: La "כּנּורkinnôr" est un instrument à cordes (mais on ignore leur nombre); on traduit généralement par "lyre", "harpe", ou "cithare".
Instrument certainement très antique (si l'on considère que la statuette de terre cuite d'Ashdôd, conservée au Musée d'Israël à Jérusalem, datant du XIVème siècle, représente un joueur de kinnôr) il était très utilisé à l'époque biblique au service du Temple (Ch), dans les fêtes et les banquets (Is); il accompagnait le chant des prophètes (Ch; S); il avait le pouvoir de réconforter dans les moments de dépression (S).
Ici, on peut donc bien lui accorder l'usage religieux, mais aussi peut-être l'usage d'"instrument du déprimé"...
 
Verset 3
 כי שׁם שׁאלונו שׁובינו דברי־שׁיר ותוללינו שׂמחה שׁירו לנו משׁיר ציון׃
Car là, ceux qui nous avaient emmenés captifs nous demandaient des cantiques, et ceux qui nous faisaient gémir, de la joie: "Chantez-nous un des cantiques de Sion".
 
Verset 4
 איך נשׁיר את־שׁיר־יהוה על אדמת נכר׃גם כל־שׂרי
Comment chanterions-nous un cantique de YHWH-l'Éternel sur un sol étranger?
Un chant sacré serait ainsi profané, ramené à un chant profane - ou, pis en encore! - à un chant idolâtre. 

Verset 5
  אם־אשׁכחך ירושׁלם תשׁכח ימיני׃
Si je t'oublie, ô Jérusalem, que ma droite oublie!
תשׁכח -oublie: Trad. litt. Selon les interprétations, "<m'>oublie", ou "<s'>oublie"; "perde sa force"; "me refuse son service" (trad. rabbinique française)...

Saint Jean de la Croix, prisonnier chez les Carmes de Tolède (il avait voulu réformer la règle de cet ordre, en donnant naissance aux Carmes "déchaux/déchaussés" - mais les autorités carmélitaines, qu'il compare ici aux Babyloniens, refusaient alors cette réforme, qui sera finalement acceptée en 1579-1580), en a donné vers 1570 cette superbe relecture:

Dessus les rives des fleuves qu’en Babylone je vins à trouver,
Là je m’assis, et de mes pleurs la terre j’arrosais,
Me souvenant de toi, Sion que j’aimais.
Douce m’était ta souvenance et tant plus me faisait pleurer.
Laissant les vêtements de fête, je pris ceux du labeur,
Et je pendis aux saules verts la harpe que je portais,
La déposant dans l’espérance de ce qu’en Toi j’espérais,
C’est là que l’Amour me blessa et m’arracha le cœur.
Je lui dis qu’il me tuât, puisqu'en telle guise il blessait.
Dedans son feu je me plongeai, sachant qu’il m’embraserait,
Justifiant l’oiseau qui dans le feu se consumait*
Je me mourais en moi-même, et en Toi seul je respirais.
Et si je connaissais des fêtes, et que sans Toi je les célébrais...
O fille de Babylone, misérable, et de jours mauvais!
Heureux Celui en qui repose mon espoir,
Qui te doit donner le châtiment que de tes mains je dus recevoir,
Et qui réunira Ses petits* et moi-même (pour ce qu'* en toi je pleurais)
A la pierre* qui est le Christ, pour lequel je te délaissais!
A Dieu seul est due la vraie Gloire.
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Notes:
* L'oiseau qui dans le feu se consumait: allusion au mythe du phénix.
* Ses petits: allusion aux "anawim", "les petits" fidèles à Dieu.
* Pour ce que: pour cette raison que, parce que.
* La pierre: allusion au thème de l'erreur des maçons, dans le Ps 118/117,22: "La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la tête de l'angle" (d'où l'expression courante "la pierre angulaire", à la fois indispensable et sujet d'achoppement); ce verset, associé à Is 8,14; 28,16s, deviendra un thème messianique - annonçant le Christ rejeté puis "exalté" (Mt 21,42 // Mc 12,10 // Lc 20,17; Ac 4,11; Rm 9,33; 1P 2,4-8).
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