Au service de l'Ecriture - Yvette Mailliet le Penven




Nabiîm - Prophètes (3. "Prophètes derniers":
Jérémie)











Rappel:
1. NEVIIM RISHONIM (Prophètes antérieurs ou premiers - à cette page):
Yehoshua (Josué - Jos)
Shophtim (Juges - Jg)
Shemouel (Samuel I et II - 1S, 2S)
Melakim (Rois I et II - 1R, 2R)

2. NEVIIM AHARONIM (Prophètes postérieurs ou derniers ):

Yeshayahou (Isaïe ou Esaïe - Is ou Es)

Ci-dessous:
Yirmeyahou (Jérémie - Jr)

A cette page:
Yehèzq'él (Ezéchiel - Ez)
Les Douze "petits" prophètes:
Hoshéa (Osée - Os)
Yoel (Joël - Jl)
Amos (Am)
Obadiya (Abdias - Ab)
Yonah (Jonas - Jon)
Mikayahou (Michée - Mi)
Nahoum (Nahum - Na)
Habaquq (Ha)
Zephaniyah (Sophonie - So)
Haggay (Aggée - Ag)
Zakariyah (Zacharie - Za)
Malaky (Malachie - Ma)

Les « prophètes postérieurs » (ou « derniers ») sont les prophètes écrivains, qui ont écrit des oracles et dont le peuple a gardé le souvenir des hauts faits (guérison, gestes bienfaisants). Ces oracles ont été recueillis progressivement, sans souci de l'ordre chronologique; on a constitué des livres placés sous le nom du prophète qui en a écrit les premiers éléments.

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Jérémie

    La mort d’Assurbanipal, en 630, marque les débuts de la grande révolte contre l’empire assyrien. Babylone sous Nabopolassar (626-605) et la Médie sous Cyaxare (625-585) retrouvent leur indépendance et, ensemble, assiègent et détruisent Ninive en 612, pour se partager ensuite la plus vaste partie de l’empire assyrien.
    Ces événements secouent le Proche-Orient. Du côté de l’Égypte, le pharaon Nékho tente vainement de se porter au secours des Assyriens qui, dans les sursauts de la fin, résistent à Harân. Nékho occupe des territoires en Syrie, mais ceux-ci sont bientôt repris par Nabuchodonosor (604-562). Le nouvel empire babylonien que bâtit ce dernier aura une puissance et un éclat qui éclipseront tout ce que le monde avait connu jusqu’alors.
    Placé au carrefour des grandes voies de communication, le royaume de Juda subit le contrecoup de ces révolutions. Vassal de l’Assyrie, le roi Josias doit affronter l’Égypte de Nékho. Il est vaincu et tué à Megiddo (photos ci-dessus et ci-contre) en 609. Joachaz lui succède. Trois mois à peine plus tard, Nékho le convoque à Ribla et l’envoie, chargé de chaînes, en Égypte. Il le remplace sur le trône de Juda par son frère Joachîm, dont il fait son vassal. En 605, l’Égypte est battue à Karkemish et passe sous le contrôle de Babylone. Mais Joachîm se révolte et refuse de payer le tribut. Son fils Joiakîn lui succède en 597, et c’est alors que Nabuchodonosor vient mettre le siège devant Jérusalem. Le roi doit se rendre au bout de trois mois et est déporté à Babylone. Nabuchodonosor le remplace par son oncle Sédécias, qui cède au parti pro-égyptien et se joint à une ligue formée contre Babylone. En 588, Jérusalem est de nouveau assiégée, et elle succombe l’année suivante.
    C’est au milieu de cette véritable tourmente que se place l’activité de Jérémie bèn Hilqyahou, dont le nom signifie « Yah élèvera », ou, peut-être, « Yah déliera ». Il est né à Anatot, village situé à quatre kilomètres et demi au nord-est de Jérusalem. C’est un cohèn, probablement un descendant d’Ebyatar (cf. 1 R 2,26-27). Il reçoit son appel prophétique en 626, alors qu’il n’est encore qu’un adolescent. Son action publique connaît une première période, jusqu’en 622. Il s’élève contre une corruption qui gagne les chefs religieux et politiques du pays, d’autant plus dangereusement que l’ennemi du Nord se fait de plus en plus menaçant. De cela, Jérémie a pleinement conscience: Israël est d’autant plus vulnérable qu’il trahit la foi de ses pères.
    Après douze ans de silence sous le règne de Josias, Jérémie reprend son activité à l’avènement de Joachim (609). Peut-être le jour même du couronnement, il se rend au Temple afin de prévenir le peuple contre un excès de confiance. La seule sécurité réelle vient de la pureté du cœur et de la justice des actes. Or nombreux sont ceux parmi les desservants, les chefs du peuple et les fidèles, qui transforment le sanctuaire en une caverne de voleurs. Cette attaque frontale du prophète dresse contre lui ceux qu’il met en cause: le roi, les princes, les desservants. On réclame contre lui la peine de mort. Il se défend en disant qu’il n’a parlé que sur l’ordre de l'Eternel.
    La chute de Karkemish en 605 produit un effet profond sur le prophète. Il sent que le dénouement est proche; il éprouve un besoin urgent de mettre par écrit les discours prononcés par lui jusque-là. Leur lecture, faite devant le roi et ses ministres, fait scandale. Le prophète est arrêté et ses jours, cette fois encore, sont mis en danger.
    En 598, quand Joachim refuse de payer le tribut à Babylone, l’inspiré annonce en termes pathétiques la ruine prochaine de Jérusalem. Mais quand sa prophétie se réalise, il s’identifie au destin de son peuple, dans une élégie d’une poignante beauté (13,15-17). Lorsque le roi Joiakîn est emmené en captivité, le prophète, inflexible, refuse de lui donner le moindre espoir pour lui et pour sa dynastie.
    Sous Sédécias, en 594, alors que les Judéens rêvent d’une action concertée contre Babylone, le prophète, chargé d’un joug et de liens symboliques, mime publiquement le départ de son peuple pour l’exil. Il a l’audace de représenter Nabuchodonosor comme l’envoyé de l'Eternel, le fléau chargé d’exercer une vengeance céleste contre le peuple infidèle. Il est arrêté, battu, accusé d’avoir voulu passer à l’ennemi et jeté dans une fosse. En 597, Jérusalem est prise. Jérémie refuse tout traitement d’exception; il choisit de rester en Judée, auprès de Godolias, nommé gouverneur par les Babyloniens. Mais après l’assassinat de ce dernier, il est entraîné en Égypte par les fuyards qui redoutent la colère de Nabuchodonosor. Il semble qu’il y soit mort dans des circonstances inconnues.
   
    Dans le livre publié sous son nom, la critique reconnaît trois genres distincts: les paroles écrites ou dictées par le prophète, des fragments biographiques peut-être rédigés par son secrétaire Baruch, et des compléments ajoutés par les derniers rédacteurs. D’autres exégètes insistent cependant sur l’unité fondamentale de l’oeuvre. Celle-ci nous est parvenue en deux versions: celle du texte massorétique, suivi par la plupart des traductions modernes de la Bible, et celle des Septante, plus courte et présentée selon un ordre différent. La découverte des manuscrits de la mer Morte a confirmé l’existence d’une édition abrégée, en hébreu, du livre de Jérémie, dont la LXX pourrait être la traduction (voir plus bas, présentation de Jr 33,14-16).
    Disons enfin que cet ouvrage est à l’origine d’un genre littéraire nouveau dont l’influence se retrouvera dans les Psaumes. Jamais peut-être jusqu’alors, l’homme ne s’était analysé avec autant de ferveur, de passion et de vérité, pour exprimer ses doutes, ses tourments, sa détresse, ses angoisses; le tout dominé par une indéracinable espérance. Le génie de Jérémie a su inventer une langue nouvelle pour décrire la vie intérieure de l’homme fait à l’image et ressemblance de l'Eternel et devenu un vrai temple, au centre du monde. C’est lui aussi qui, le premier, a employé l’expression « ברית חבשה, berit khadasha, nouvelle Alliance », qui désignera ultérieurement le recueil des écrits consacrés à Jésus de Nazareth ou centrés sur lui.
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Jr 1,4-10.

Le Seigneur a touché la bouche de Jérémie pour le rendre capable d’annoncer la Parole.

Il a mis à part, « dès le sein de sa mère », celui qu’il destinait à être « pour les peuples » chargé d’annoncer le jugement et de préparer un monde dont, pourtant, il ne vit pas l’éclosion.
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• Jr 1,4-5;17-19.

Jamais Jérémie n'aurait pu assumer sa mission de prophète si, à travers tout, il ne s'était vigoureusement accroché à Dieu, qui lui avait promis d'être sa force pour tenir bon face aux contradictions, voire aux persécutions.

Remarques:
Sur Jérémie, voir à cette page.
Sur Jr 1,1-19:
Outre les trois premiers versets introductifs - qui situent historiquement le ministère de Jérémie, ce premier chapitre relate la vocation (au sens premier, du latin "vocare-appeler") du prophète et la nature de la mission qui lui est confiée. Le contraste entre la difficulté de la tâche et la personne appelée à l'accomplir ressort fortement: c'est à un jeune homme sans expérience qu'est adressée la mission d'annoncer son jugement au peuple coupable de Juda. Jérémie devra surtout "arracher" et "détruire", même s'il est aussi - comme tout prophète - appelé à délivrer ensuite un message d'espérance ("planter" et "construire").
Si cette mission apparaît extrêmement ardue, elle ne sera cependant pas irréalisable: le texte souligne avec force le fait que YHWH-Adonaï sera "avec" son prophète, et lui accordera la capacité et les forces nécessaires à l'accomplissement de sa difficile tâche. 
 
Verset 4.
    ויהי דבר־יהוה אלי לאמר׃
La parole de YHWH me fut adressée, en ces mots: 

Verset 5.
    בטרם אצורך בבטן ידעתיך ובטרם תצא מרחם הקדשׁתיך נביא לגוים נתתיך׃ 
Avant que je t'eusse formé dans le ventre de ta mère, je te connaissais, et avant que tu fusses sorti de son sein, je t'avais consacré, je t'avais établi prophète pour les nations.
• בטרם אצורך בבטן- dans le ventre [de ta mère]: Voir Ps 139,13-16. 
ידעתיך - je te connaissais: Littéralement, le verbe ידעyâda‛ signifie effectivement "connaître"; mais il sert parfois à exprimer l'idée d'un choix divin (comp. Gn 18,19; Am 3,2) - et le contexte peut induire ici la traduction "je t'ai choisi".
הקדשׁתיך נביא לגוים נתתיך - je t'avais consacré, je t'avais établi prophète pour les nations:Le choix que Dieu a fait de Jérémie comme futur prophète est antérieur à sa réponse, antérieur même à sa réponse (comp. Jg 13,15). Ce qui ne supprime cependant pas la nécessité de la réponse du prophète à ce choix et à l'appel adressé (voir vv.6-7).
נביא לגוים - prophète pour les nations:Outre les oracles sur les "גויםgoïm nations" qu'il prononcera (Jr 46-51), il devra aussi s'adresser personnellement aux dirigeants de nations étrangères (Jr 27) et constamment tenir compte de la situation politique internationale. On peut noter que l'apôtre Paul, issu comme Jérémie de la tribu de Benjamin, recevra également la mission d'être porte-parole de Dieu auprès des nations (Ac 9,15; 22,21; 26,17; Ga 2,9).

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Verset 17.
     ואתה תאזר מתניך וקמת ודברת אליהם את כל־אשׁר אנכי אצוך אל־תחת מפניהם פן־אחתך לפניהם׃
Et toi, ceins tes reins, lève-toi, et dis-leur tout ce que je t'ordonnerai. Ne tremble pas en leur présence, de peur que je ne te fasse trembler devant eux.
ואתה תאזר מתניך - Et toi, ceins tes reins: Cette locution, pourtant typiquement biblique, a disparu de la traduction liturgique; on la trouve par exemple en Ex 12,11 (la Pâque), en 2R 4,29 (Élisée et Guéhazi partent ressusciter le fils de la Sunnamite). Elle signifie "prépare-toi à partir"; en effet, pour une longue marche ou un travail important, on relevait les pans de sa tunique, habituellement flottante, et on les attachait dans sa ceinture; Dieu donne donc à Jérémie l'ordre de se préparer à un long voyage et à une rude tâche.
וקמת- lève-toi: Le verbe "קוּםqûm se lever" désigne bien entendu l'action physique; mais - et c'est le cas ici, il implique très souvent la solennité de ce qui va s'accomplir ou être dit ensuite.

Versets 18-19.
    ואני הנה נתתיך היום לעיר מבצר ולעמוד ברזל ולחמות נחשׁת על־כל־הארץ למלכי יהודה לשׂריה לכהניה ולעם הארץ׃ 
Voici, je t'établis en ce jour sur tout le pays comme une ville forte, une colonne de fer et un mur d'airain, contre les rois de Juda, contre ses chefs, contre ses sacrificateurs, et contre le peuple du pays.
     ונלחמו אליך ולא־יוכלו לך כי־אתך אני נאם־יהוה להצילך׃ 
Ils te feront la guerre, mais ils ne te vaincront pas; car je suis avec toi pour te délivrer, dit l'Éternel.
Après avoir prononcé au v.17 une parole qui pourrait sembler dure et inquiétante:
אל־תחת מפניהם פן־אחתך לפניהם
"Ne tremble pas en leur présence de peur que je ne te fasse trembler devant eux" = ne  te laisse pas terrifier par eux, sinon c'est moi qui m'en vais te terrifier, YHWH - au seuil de ce ministère extrêmement difficile qu'il va lui confier - assure Jérémie son prophète de son soutien: il lui donnera toute la force nécessaire à l'accomplissement de cette tâche.
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• Jr 17,5-8.

Une sentence de sagesse irréfutable. Partout et toujours, le bonheur et le malheur tiennent au fait que l'homme met sa confiance, son espérance, sa foi en Dieu - unique source de Vie; ou, au contraire, se détourne de lui et s'appuie sur ce qui est mortel.

Remarques et traduction:
Sur Jérémie, voir à cette page.
Sur Jr 17,5-8:
Dans cette péricope, le prophète - s'inspirant du Ps 1 (voir à cette page), met en évidence les
conséquences néfastes de l'attitude infidèle de ses contemporains.
Liens vers les pages traitant des mots soulignés.
Noter le parallélisme de structure et les oppositions de termes dans les versets 5b et 7a.
 
Verset 5.
     כה אמר יהוה ארור הגבר אשׁר יבטח באדם ושׂם בשׂר זרעו ומן־יהוה יסור לבו׃
Ainsi parle YHWH-Adonaï:
Maudit soit l'homme qui se confie dans l'homme,
Qui prend la chair pour son appui,
Et qui détourne son cœur de YHWH-Adonaï

Verset 6.
     והיה כערער בערבה ולא יראה כי־יבוא טוב ושׁכן חררים במדבר ארץ מלחה ולא תשׁב׃
Il est comme un misérable dans le désert,
Et il ne voit point arriver le bonheur;
Il habite les lieux brûlés du désert,
Une terre salée et sans habitants.

Verset 7.
    ברוך הגבר אשׁר יבטח ביהוה והיה יהוה מבטחו׃
Béni soit l'homme qui se confie dans YHWH-Adonaï,
Et dont YHWH-Adonaï est l'espérance!

Verset 8.
     והיה כעץ שׁתול על־מים ועל־יובל ישׁלח שׁרשׁיו ולא ירא כי־יבא חם והיה עלהו רענן ובשׁנת בצרת לא ידאג ולא ימישׁ מעשׂות פרי׃
Il est comme un arbre planté près des eaux,
Et qui étend ses racines vers le courant;
Il n'aperçoit point la chaleur quand elle vient,
Et son feuillage reste vert;
Dans l'année de la sécheresse, il n'a point de crainte,
Et il ne cesse de porter du fruit.
Voir Ps 1,3 (commentaire à cette page):
 והיה כעץ שׁתול על־פלגי מים אשׁר פריו יתן בעתו ועלהו לא־יבול וכל אשׁר־יעשׂה יצליח׃
"Il est comme un arbre planté près d'un courant d'eau,
Qui donne son fruit en sa saison,
Et dont le feuillage ne se flétrit point:
Tout ce qu'il fait lui réussit. "
Comp. Jr 12,2.
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• Jr 20,7-9

Investi porte-parole de l'Éternel alors qu'il ne s'est nullement mis en avant, souhaitant se voir déchargé d'un ministère qui l'expose sans cesse à la contradiction et aux persécutions, fidèle pourtant aux devoirs coûteux de sa charge: tel fut le prophète Jérémie qui, en raison de son obéissance à la volonté divine, est une figure saisissante du "Serviteur de Dieu".

Remarques:

Sur Prophètes "premiers" et "derniers": voir à cette page.
Sur Jérémie: voir à cette page.
Sur Jr 18,1-20,18:
Ces trois chap. soulignent l'aggravation des relations entre
- l'Éternel et son peuple;
- son prophète et son peuple.
Fidèle à Celui qui l'envoie, Jérémie dénonce à nouveau le péché de Juda, et annonce l'imminence du jugement.
Un élément supplémentaire est fourni: ce sont les Babyloniens, cet ennemi qui vient du nord, qui vont être l'instrument de ce jugement - dévastant le pays et emmenant Juda en exil.
Le message prophétique a ici recours à deux métaphores:
- celle du récipient raté remis sur le tour par le potier;
- celle du vase brisé.
Elles soulignent non seulement l'état déplorable du peuple, mais encore la souveraineté de l'Éternel entre les mains duquel Juda est comme l'argile entre les mains du potier.
Porteur d'un tel message, le prophète est l'objet de persécutions grandissantes qui provoquent chez lui - comme le montrent ses nouvelles confessions (voir v.7 et note) - non seulement un profond désarroi, mais encore une prise de distance avec ses contemporains, dont il réclame maintenant à YHWH le châtiment.
Jérémie, malgré sa fidélité, et sa confiance en l'Éternel, semble ployer sous le poids de son difficile ministère.
 


Traduction et notes:

Verset 7.
 פתיתני יהוה ואפת חזקתני ותוכל הייתי לשׂחוק כל־היום כלה לעג לי׃
Tu m'as entraîné, ô Éternel! et j'ai été entraîné; tu m'as saisi, et tu as été le plus fort; je suis un objet de dérision tout le jour, chacun se moque de moi.
Les vv.7-18 rapportent les nouvelles "confessions" de Jérémie; ce sont les dernières (1ères: 11,18-12,6; 2èmes: 15,10-16,21; 3èmes: 17,12-18; 4èmes: 18,18-23; 5èmes: 20,7-18).
Les "confessions" de Jérémie:
Il s'agit de prières dans lesquelles le prophète exprime à son Dieu, avec une grande liberté, la manière dont il vit intérieurement les circonstances douloureuses de son ministère qui lui occasionne bien des souffrances.
- Le prophète dit ses découragements, ses questionnements, implore d'être délivré de ses persécuteurs.
- L'Éternel lui répond en dosant encouragements, invitations à rejeter l'apitoiement sur soi, rappels à l'ordre, promesses d'intervention... et parfois silences.  


Versets 8-9.
 כי־מדי אדבר אזעק חמס ושׁד אקרא כי־היה דבר־יהוה לי לחרפה ולקלס כל־היום׃
Car toutes les fois que je parle, je crie, je proclame la violence et la dévastation; car la parole de YHWH-l'Éternel m'a été à opprobre et à moquerie tout le jour.
ואמרתי לא־אזכרנו ולא־אדבר עוד בשׁמו והיה בלבי כאשׁ בערת עצר בעצמתי ונלאיתי כלכל ולא אוכל׃
Et j'ai dit: Je ne ferai plus mention de lui, et je ne parlerai plus en son nom; mais elle a été dans mon coeur comme un feu brûlant, renfermé dans mes os; je fus las de la retenir, et je ne l'ai pu.
Jérémie livre ici une description saisissante de l'expérience prophétique: le prophète est mû par une parole qui vient d'un Autre, tout en étant la sienne. 
Comp. par ex. 1,9; Am 3,8; et dans le NT Ac 4,20; 1Co 9,16.
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• Jr 23,1-6  

Les mauvais bergers auront affaire à Dieu parce qu’ils ont trompé sa confiance – mais surtout à cause du mal fait aux brebis de son pâturage, à son peuple.  

Dieu va prendre lui-même en main son troupeau, le rassembler, et susciter – dans la descendance de David – un Berger selon son cœur. 

(Sur le thème du berger biblique, voir en cliquant ici 

Verset 1:
הוי רעים מאבדים ומפצים את־צאן מרעיתי נאם־יהוה׃  
« Malheur aux bergers détruisant et laissant se disperser le petit bétail de mon pâturage! Déclaration d’YHWH l'Eternel. »
Ce verset est à rapprocher de Ez 34,1sqq.

Verset 3:
ואני אקבץ את־שארית צאני מכל הארצות אשר־הדחתי אתם שם
« Moi, je rassemblerai le reste de mon petit bétail de tous les pays où je l’ai banni »
Ce verset est à rapprocher de Jr 31,10 :« Celui qui a dispersé Israël le rassemblera, et il le gardera comme le berger garde son troupeau », et de Is 4,3sqq.

Verset 4:
הנה ימים באים נאם־יהוה והקמתי לדוד צמח צדיק
« Voici, des jours venant, déclaration d’YHWH l'Eternel, et je ferai se lever pour David un rejeton juste ».
Le thème du « צמח – germe », du « נצר - rejeton », du « חטר – rameau » présente un double intérêt :
1. Quand un arbre est abattu et même brûlé, la souche demeure – « la souche est une semence sainte » (Is 6,13).
L’image de la souche, du tronc, est utilisée par Isaïe  pour annoncer un « nouveau David » :
ויצא חטר מגזע ישי ונצר משרשיו יפרה׃
« Et sortira un rameau du tronc de Jessé, et un rejeton de ses racines portera du fruit » (Is 11,1).
Descendant de Ruth (Rt 4,10), Jessé est le père de David, de ses sept frères (1S 16,1-13) et deux sœurs. C’est donc de sa « souche » que sortira le Messie (Is 11,1 et 11,10). C’est à cette image que Jérémie fait ici allusion.
2.Cette image est également l’aboutissement du procédé des « réductions » qui jalonnent l’histoire d’Israël : la grande masse du peuple élu se réduit, par l’épreuve, à un « שאר - petit reste » que conserve la miséricorde de Dieu ; puis ce reste se réduit à un seul Juste, qui devient l’instrument de la régénération – il est l’innocent dont la vie a du « prix aux yeux de Dieu », comme dans le quatrième chant du Serviteur (Is 53,10-11). C’est ce Juste qui prendra, ici, le nom de « Germe » désignant, dans une perspective messianique, un rejeton issu des souches de Jessé et David.
3. (Voir ci-dessous, Jr 33,15: צמח צדיק "Un germe juste / un germe de justice")
צמח "Un germe": ce terme qui désigne au sens concret "la végétation" (Gn 19,25), "un rejeton, un bourgeon" (Ez 17,9) est employé ici métaphoriquement (Is 4,2: "יהיה צמח le germe d'YHWH"; Jr 23,4-5 "צמח צדיק un rejeton légitime").
Cette métaphore, qui était déjà en usage à Ugarit pour désigner l'héritier royal, désigne alors, dans la littérature prophétique, le Messie descendant de la lignée davidique.

<- L'arbre de Jessé (détail) - Antonios Sigalas, 1786 - Musée byzantin (Athènes)

Malgré tous les rois de Juda infidèles, YHWH accomplira la promesse faite à David (2S 7,16).


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• Jr 31,7-4.

Dieu est heureux, il invite la terre entière à s'associer à sa joie: l'épreuve a porté ses fruits, il peut tout pardonner à son peuple repentant!
Comme souvent, ce retournement de situation est évoqué à la manière d'un nouvel exode - où même les handicapés marcheront d'un bon pas, et où ceux qu'une impureté légale (voir en cliquant ici le sang des règles et celui de l'accouchement) tenait à l'écart seront présents.
La fin du schisme entre les tribus du Nord et celles du Sud préfigure le rassemblement de tous les peuples dans l'unité de Dieu.
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Jr 31, 31-34

"Une Alliance nouvelle"(hébreu : ברית חבשה ; grec de la LXX: διαθηκη καινη): cette expression, familière aux chrétiens, ne se trouve qu'une fois dans le Premier Testament, et c'est dans le passage du prophète Jérémie proclamé aujourd'hui. Il s'agit d'une nouveauté radicale - qu'il convient donc de replacer dans son contexte, et surtout dans l'Histoire du Salut.

• La première Alliance, celle du Sinaï (Ex 24), renouvelée après l’entrée en Canaan (Jos 24), prévoyait le péché comme un éventuel manquement de la part du peuple à l’accord conclu avec le Seigneur. Elle énonçait donc les « bénédictions » qui récompenseraient la fidélité, mais aussi les « malédictions » qui s’abattraient sur le coupable (cf., par ex. Dt 28 ; Jos24, 19-20).
L’éventualité du péché se concrétise très vite, quand le peuple, las d’attendre que Moïse redescende de la Montagne avec le document de l’Alliance, se fabrique une idole, le veau d’or (Ex 32). Si ce premier manquement à l’alliance est situé par les auteurs bibliques dès le lendemain de la conclusion de l’alliance sinaïtique, c’est sans doute pour donner à entendre que toute l’histoire d’Israël (et donc de l’humanité) sera marquée par le péché et la désobéissance.

• Devait donc irrésistiblement venir le temps où il faudrait sortir du cercle vicieux et répétitif dans lequel on se trouvait englué : l’engagement à la fidélité ne pouvait manquer d’être bientôt suivi du manquement à la loi, aussitôt sanctionné par le châtiment qui amenait le repentir et le retour, donc à une nouvelle reconduction de l’alliance, et ainsi de suite, indéfiniment.

Au tournant de l’exil à Babylone (voir en cliquant ici), par la bouche de ses prophètes, le Seigneur annonce qu’il conclura avec son peuple une Alliance nouvelle et éternelle dans laquelle le pardon sera accordé au moment même de la conclusion de celle-ci, comme un engagement unilatéral de la part de Dieu, absolument gratuit, et en aucune façon lié à l’accomplissement de la loi. En outre, les dons du Seigneur énumérés dans les bénédictions de la première alliance ne seront plus conditionnées par l’observance de la Loi. Bien plus : la Loi, sa connaissance et sa pratique  deviennent le don par excellence de Dieu ; de condition de la Promesse, elle devient son objet.
C’est le sens de ce texte de Jérémie; on peut le rapprocher d’Ez 16,62; 36,25-26.

La « nouvelle Alliance annoncée par les prophètes » sera donc fondée sur le pardon, offert gratuitement au moment où cette alliance sera conclue. Guérison et rémission des péchés seront le fruit de l’initiative gratuite du Seigneur : c’est exactement ce que nous verrons dans l’Evangile.
Le plus souvent, Jésus guérit quand on l’en prie :
- la mère de Simon (Mt 8, 14-15 // Mc 1,29-31 // Lc 4,38-39),
- les nombreux malades de Capharnaüm (Mt 8,16-17 // Mc 1,32-34 // Lc 4,40-41),
- le lépreux (Mt 8,1-4 // Mc 1,40-45 // Lc 5,12),
- le « garçon » du centurion (Mt 8,5-13 // Lc 7,1-10).
Mais au contraire, le « paralytique de Capharnaüm » (Mt 9,1-8 // Mc 2,1-12 // Lc 5,17-26) ne demande rien ; c’est Jésus qui prend l’initiative et qui le guérit. Mais, avant de le guérir, Jésus lui remet ses péchés. Et le fait est d’autant plus notable que c’est le seul récit de guérison de l’évangile où Jésus pardonne les péchés : le pardon des péchés est le fondement même de la nouvelle Alliance !

D'Origène, Père de l'Eglise grec (~185 à ~254):
Les circonstances historiques de l'activité de Jérémie.
[En Jr 1,1-3,] le texte indique le temps de l'activité prophétique de Jérémie [...]: son activité prophétique s'est étendue sous trois rois "jusqu'à la captivité de Jérusalem, au cinquième mois". Quel est donc l'enseignement qui nous est donné là, si nous appliquons notre esprit à la lecture?
La raison de la prédication au temps du prophète.
Dieu a condamné Jérusalem à cause de ses péchés et la sentence était de livrer ses habitants à la captivité. Toutefois, le moment venu, Dieu envoie encore ce prophète sous le troisième règne* avant la captivité pour que ceux qui le voudraient se repentent grâce aux paroles du prophète. Il avait chargé le prophète de prophétiser aussi sous le deuxième roi** après le premier***, et encore sous le troisième roi* [...].Car Dieu dans sa longanimité accordait un répit jusqu'à la veille, pour ainsi dire, de la captivité, en exhortant les auditeurs à se repentir afin de supprimer le chagrin de la captivité [et] la captivité avait commencé que Jérémie prophétisait encore, à peu près en ces termes: Vous voilà devenus prisonniers; même dans cet état, repentez-vous, car si vous vous  repentez, les souffrances de la captivité ne se prolongeront pas, mais la miséricorde de Dieu s'étendra sur vous.
L'application morale à tous les temps.
[...] Si nous péchons, nous devons nous aussi devenir captifs, car "livrer un tel homme à Satan"**** ne diffère en rien de livrer les habitants de Jérusalem à Nabuchodonosor: de même qu’ils étaient livrés à ce dernier à cause de leurs péchés, de même nous sommes livrés à Satan à cause de nos péchés […] ; l’Apôtre dit encore, en parlant d’autres pécheurs : « Ceux que j’ai livrés à Satan pour leur apprendre à ne plus blasphémer »***** 
[…] Une captivité nous menace donc, nous aussi(1), à cause de nos péchés, et nous devons être livrés, si nous ne nous repentons pas, à Nabuchodonosor et aux Babyloniens, pour être torturés par eux au sens spirituel(1). Devant cette menace, les paroles des prophètes, les paroles de la Loi, les paroles des apôtres, les paroles de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ, nous parlent de repentir(1), nous invitent à une conversion(1). Si nous les écoutons, croyons Celui qui a dit : « Je me repentirai moi aussi de tout le mal que j’avais parlé de leur faire ».(1)
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Notes:
* "Sédécias, fils de Josias, roi de Juda".
** "Joachim, fils de Josias, roi de Juda".
*** "Josias, fils d'Amos, roi de Juda".
**** 1Co 5,5.
*****1Tm 1,20
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