Au service de l'Ecriture - Yvette Mailliet le Penven

 Lois alimentaires

et mémoire biblique.





« A peuple saint, nourriture sainte »


(cf. Dt 14,21)




Les interdits alimentaires fondamentaux du judaïsme sont :

1. La consommation d’animaux « impurs » (le pur et l’impur étant dans la Bible les catégories rituelles fondamentales, qui permettent ou empêchent le contact avec Dieu – cf. Lv 17 à 26).

Les animaux « purs » sont :
- « toute bête qui a le pied fendu en deux sabots et qui
rumine » (Dt 14,4-8)
- « tout animal qui a des écailles et des nageoires » (Dt 14,9-10)
- « tout animal qui a des ailes et qui est pur » (Dt 14,11-20 ; la liste des
animaux ayant des ailes mais considérés comme impurs est donnée dans les
versets 12 à 19, incluant la chauve-souris et les « bestioles » (insectes) ailées
et de nombreux oiseaux.

Par ailleurs toutes les « bêtes crevées » sont impures (Dt 14,20).

2. Le mélange du lait (ou de nourritures à base de lait) et de la viande
(ou de nourritures à base de viande) pour respecter le commandement
« Tu ne feras pas cuire le chevreau dans le lait de sa mère » (Dt 14,21c).
De nombreuses interprétations symboliques ont été données à ce dernier
commandement. Il pourrait, par exemple, s’agir d’un rite permettant de séparer
l’enfant de sa mère – et d’éviter symboliquement l’inceste. 


Par ailleurs, tout animal destiné à être consommé doit être abattu par le
Cho’het, connaissant les lois d’abattage rituel, la Che’hita. Cette personne possède un couteau rituel particulier avec lequel il égorge les animaux.
Il fait ensuite couler le sang, qui n’est jamais consommé (voir page « Le sang dans la Bible »).
Chaque morceau de viande est ensuite
-          trempé dans l’eau,
-          salé pour en extraire tout le sang,
-          rincé.
Alors seulement la viande est apte à être consommée.  


Depuis la destruction du Temple, la table représente l’autel ; le repas est donc une manière de rappeler les sacrifices et tous les rites que pratiquaient les prêtres.

De ce fait, il faut manger en état non seulement de propreté mais aussi de
pureté. Aussi existe-t-il l’habitude de se laver les mains avec un ustensile
particulier, le Kéli, qui sert à leur purification avant tout repas où l’on
consommera du pain, considéré comme un souvenir de la nourriture des prêtres
dans le Temple…  

Avec la Cashrout, on entre dans l’Alliance  par les mets et les mots...

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Un exemple d’interdit alimentaire
comme mémoire biblique  

Tout le monde connaît l’épisode dit du « combat de Jacob avec l’ange » (Gn 32,23-33).

Après la fuite de chez Laban, son beau-père qui l’avait trompé et qu’il a trompé
en retour, sur la route de la Mésopotamie vers Canaan, Jacob doit franchir le
Yabboq, affluent de la rive gauche du Jourdain. Il rencontre alors un ange (le
texte dit « איש – un homme ») qui l’empêche de franchir le gué. Jacob se bat
vaillamment, et prend le dessus. L’ange demande à Jacob de le laisser partir ;
il répond qu’il ne le laissera aller qu’après avoir reçu sa bénédiction. L’ange lui
dit alors (verset 28/29 dans le texte massorétique):
לא יעקב יאמר עוד שמך כי אם־ישראל כי־שרית עם־אלהים ועם־אנשים ותוכל׃
Littéralement : לא – ne pas ; יעקב – Jacob ; יאמר – sera dit ; עוד – encore ; שמך – ton
nom ; כי אם־ – mais ; ישראל – Israël ; כי־ – car ; שרית – tu as lutté ; עם־ – avec ; להים
– Dieu ; ועם־ – et avec ; אנשים – des hommes ; ותוכל – et tu l’as emporté.
« Ton nom ne sera plus Jacob, mais Israël (= « qui lutte avec Dieu »); car tu
as lutté avec Dieu et avec les hommes, et tu as vaincu. » 
Chouraqui traduit :
« Ton nom ne se dira plus Ia‘acob, mais Israël ­ Lutteur d’Él : oui, tu as lutté
avec Elohîms et avec les hommes, et tu as pu. »
Cette victoire ouvre la voie à une « mutation d’identité » - qui nous apprend
que l’homme n’est pas, mais que son existence est un permanent « devoir
être ».  

Mais au cours du combat (verset 25/26 dans le texte massorétique),
ירא כי לא יכל לו ויגע בכף־ירכו ותקע כף־ירך יעקב בהאבקו עמו׃
Littéralement : ירא – et il vit ; כי – que ; לא – ne pas ; יכל – il l’emportait ; לו – sur lui ;
ויגע – et il frappa ; בכף־ – au creux de ; ירכו – sa cuisse ; ותקע – et se démit ; כף־ – le
creux de ; ירך – la cuisse de ; יעקב – Jacob ; בהאבקו – pendant qu’il combattait ; עמו –
avec lui. 
« quand cet homme vit qu'il ne pouvait le vaincre, il toucha l'emboîture de sa
hanche; et l'emboîture de la hanche de Jacob fut démise, pendant qu'il luttait
avec lui ». Jacob devient donc boiteux.

La boiterie et le changement de nom sont les deux points forts de ce récit,
qui tous deux interdisent à l’homme de « s’installer ».  


Or le texte biblique est toujours à l’articulation entre le récit, le mythe
(HaGgada) et le rite (Halakha) qui met en actes les fondements symboliques de l’identité juive.  

C’est ainsi qu’aussitôt après la bénédiction de l’ange, le texte ajoute (verset
32/33 dans le texte massorétique) :
על־כן לא־יאכלו בני־ישראל את־גיד הנשה אשר על־כף הירך עד היום הזה כי נגע בכף־ירך יעקב
בגיד הנשה׃
Littéralement : על־כן – c’est pourquoi ; לא־ – ne pas ; יאכלו – mangent ; בני־ – les fils de ;
ישראל – Israël ; את־גיד – le cordon de ; הנשה – le tendon ; אשר – qui ; על־ – près de ;
כף – le creux de ; הירך – la cuisse ; עד – jusqu’à ; היום – le jour ; הזה – celui-ci ; כי –
car ; נגע – il avait frappé ; בכף־ – au creux de ; ירך – la cuisse de ; יעקב – Jacob ; בגיד –
au cordon de ; הנשה – le tendon.
« C'est pourquoi, jusqu'à ce jour, les enfants d'Israël ne mangent point
le nerf sciatique (« Guid HaNaché »), qui est à l'emboîture de la hanche,
parce que cet homme avait touché l'emboîture de la hanche de Jacob,
au nerf sciatique ».
(Au plan rhétorique, on notera les nombreuses répétitions dans tout ce
segment, reprises d'insistance sur les termes essentiels)

Ainsi est né ce rite alimentaire, qui garde en mémoire le récit du « combat de Jacob », de sa victoire et donc de son changement de nom, mais aussi de sa boiterie.
La « mémoire narrative » est ainsi revivifiée par la « mémoire gestuelle », on fait mémoire du mythe par le rite : chaque fois que l’on mange de la viande en
s’interdisant de consommer le nerf sciatique (et aujourd’hui toute la partie
arrière de l’animal) pour ne pas transgresser l’interdit, on énonce en même
temps l’impératif de l‘ « ange » à Jacob-Israël : « Deviens ! Construis-toi ! »,
car « ta perfection réside dans ta perfectibilité ! » (André Néher).  

Sur le plan de l’étude des Textes, cette dialectique du mythe et du rite est
extraordinairement féconde. On peut en effet énoncer cette règle
méthodologique : chaque fois que l’on étudie un rite, il faut en chercher le
fondement narratif, et inversement.

Le Texte biblique devient alors d’une richesse formidable!
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