Au service de l'Ecriture - Yvette Mailliet le Penven

Les pains multipliés 


Quand nous sommes en présence d’un miracle comme celui de la multiplication des pains, nous pouvons toujours nous poser trois questions :
-          1. Que s’est-il réellement passé tout d’abord ?
-          2. Quel sens cela a-t-il revêtu pour ceux qui en ont été témoins, ensuite ? -          3. Quel enseignement enfin pouvons-nous en tirer aujourd’hui ?   


1.Au niveau de l’événement historique, les choses sont simples.
Un juif, du nom de Yohanan, Jean, né du côté de Tibériade en Galilée, que l’on reconnaît dans le fils de Zébédée et le frère de Jacques (Mc 1,19), nous rapporte les faits et gestes de son maître.
Ce rabbi, Yeshoua ben Iosef, Jésus de Nazareth, parle et agit. Les signes qu’il accomplit et les enseignements qu’il donne (Jn 3,2) attirent de plus en plus les gens vers lui (3,26 ; 6,2).
Un jour, loin de tout lieu habité, dans un endroit assez désert, sur la rive orientale du lac de Tibériade, Jésus voit venir vers lui toute une foule qui s’avère vite, le soir venu, n’avoir plus rien à manger (Mt 14,15 ; Jn 6,7). Quelques disciples s’inquiètent. Jésus les interroge d’abord, puis leur répond, comme l’avait fait un jour Élisée : Donnez-leur vous-mêmes à manger ! (Mt 14,16).
Mais comment agir en prophète si l’on n’est pas de vrais prophètes ?
Un enfant, muni de cinq pains d’orge et de deux poissons (Jn 6,9), accepte de les donner.
Sur l’ordre du rabbi Jésus, tout le monde s’assoit dans l’herbe épaisse (Jn 6,10). Et les pains distribués se multiplient tant et si bien que chacun mange à satiété et qu’il en reste (6,11.13).
À la vue du signe qu’il vient d’opérer, les gens reconnaissent en lui le vrai prophète, c’est-à-dire le nouveau Moïse qu’Israël attend depuis des siècles (Dt 34,10).
On veut le couronner comme David.
Mais Yeshoua s’enfuit dans le solitude de la montagne (Jn 6,15), comme aimait le faire Élie, le maître d’Élisée.  


2. L’enseignement qui en ressort à ce stadeest déjà très éclairant pour nous : Jésus, le fils de Joseph, comme le note saint Jean (6,42), le charpentier, comme l’écrit saint Marc (6,3), a vraiment existé.
Le christianisme n’est pas un mythe! Un homme de Galilée, né d’une femme (Jn 6,3 ; Ga 4,4), a bel et bien parlé, enseigné donné des signes de crédibilité.
Il a vécu et agi comme un authentique prophète (Jn 7,40 ; 9,17). Un prophète puissant en œuvres et en paroles, diront un jour les pèlerins d’Emmaüs (Lc 24,19).
Les foules qui se sont levées à sa suite n’ont pas couru après un fantôme (cf. Lc 24,37-12) ; il n’a pas craint de le leur dire à l’occasion (Mc 6,49) ; et ceux qui ont témoigné de lui jusqu’à mourir pour lui n’ont pas fabulé.
L’incarnation du Christ est une réalité historique, attestée par des auteurs païens ; et ce même Christ qui a su, quand nécessaire, donner aux hommes à manger, a eu, lui aussi, le sens des réalités. Non content d’éclairer les âmes, il a su aussi nourrir les corps.  
La question qui en ressort est donc claire et nette : d’où lui viennent cette puissance, cette bonté, cette sagesse ? Suffit-il pour répondre à cela de dire que Jésus est un grand thaumaturge et un vrai prophète (Jn 6,14) ?  

Pour aller plus avant dans la quête de cette lumière, nous devons franchir un nouveau pas.  

Au-delà de l’éclairage historique qui ressort de ce miracle des pains, il y a le sens que Jésus lui-même a bien voulu lui donner et par lequel aussi il nous instruit.
Ainsi l’Évangile revêt-il toujours pour nous une dimension également pédagogique et symbolique.  

- Tout d’abord nous voyons que cet événement se passe de l’autre côté du lac de Tibériade (Jn 6,1). Ce la signifie que Jésus, le Galiléen, va au-delà de la Mer de Galilée. Depuis la Galilée des nations, il s’adresse à toutes les nations (Mt 4,15). Ce Jésus fils de Joseph (Jn 6,42) est venu plus que pour Israël (Lc 4,25-27). Les paroles qu’il prononce enseignent tous les hommes et le pain qu’il multiplie a le pouvoir de rassasier toute la terre.  
- Nous pouvons noter ensuite que ce don des pains se situe à une date très significative du calendrier liturgique. C’était un peu avant la Pâque, qui est la grande fête des Juifs, note saint Jean (6,4).
À la lumière de la Pâque de sa résurrection précisément, le miracle des pains multipliés un jour au-delà de la Galilée brillera d’une clarté nouvelle.
Jésus est le nouveau pasteur qui célèbre aujourd’hui, comme Moïse, avec son peuple, dans un endroit désert (Mc 6,35), le mémorial de l’exode, en envoyant ce pain venu du ciel.
L’an prochain à Jérusalem, ce sera au cœur de la ville sainte, dans la chambre haute (Lc 22,12), évoquant déjà son élévation en croix (Jn 12,32) et dans la gloire (Lc 24,51), qu’il célébrera la Pâque nouvelle, signe d’une Alliance éternelle (1 Co 11,25). Ce geste du Christ au désert, inscrit dans le temps, préfigure donc le don du pain vivant offert pour la multitude (Jn 6,51 ; Mt 26,28), qui, lui, transcende le temps.  

Quel est donc ce Jésus qui multiplie ainsi les pains sur la montagne ? 

Relisons bien le texte jusque dans la symbolique des gestes :  
Il est plus grand que Moïse par qui Dieu avait fait pleuvoir pourtant du pain venu du ciel (Ex 16,4). « En vérité, en vérité je vous le déclare, dira-t-il : ce n’est pas Moïse qui vous donne le pain du ciel. C’est mon Père qui vous le donne le pain du ciel, le vrai » (Jn 6,32). Moïse est mort en effet et la manne ne tombe plus depuis longtemps. Mais le Christ est toujours vivant et son eucharistie demeure à jamais promesse d’éternité, car il est le Fils du Dieu du ciel (Jn 6,37-40).  
Il est plus grand que David qui subsista un jour de disette, avec les cinq pains réservés au sanctuaire (1 S 21,4), puisque lui, Jésus, aujourd’hui, avec les cinq pains d’orge donnés par un enfant, a nourri cinq mille adultes affamés (Jn 6,9-10). Il est même ce Dieu tout-puissant devenu pour nous petit enfant et que sa mère Marie a déposé à sa naissance, littéralement, « dans une mangeoire à orge », et à Bethléem = « la maison du pain », précisément (Lc 2,4.7). Par son eucharistie, au long des siècles, il nourrira des milliers et des milliers d’âmes affamées de vie divine, acceptant de faire cela, comme il dira : en mémoire de moi (1 Co 11,25).  
Il est plus grand qu’Élisée le prophète, l’héritier du grand Élie, qui multiplia un jour pour les siens du pain en abondance sur la seule foi en la parole de Dieu. Ils en mangèrent tous et il en resta selon la promesse du Seigneur, nous dit le second livre des Rois (4,42-44). Jésus, lui, appelle par sa seule prière la multiplication des pains (Jn 6,11), car il est le grand prophète attendu depuis des siècles (6,14) et, qui plus est, le pain vivant descendu du ciel (6,51).  

Donc, comme Élisée, Moïse et David, il est prophète, prêtre et roi.

Et plus encore, il est le Fils du Dieu vivant (Mt 16,16), capable de donner à tous le pain de vie. Car le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde… Qui vient à moi n’aura plus jamais faim, qui croit en moi n’aura plus jamais soif (6,33;35). Inutile de vouloir l’enlever pour le faire roi. Il s’est lui-même livré entre nos mains (Jn 6,51-56; Mt 26,28), et nous pouvons tous les jours l’adorer dans le mystère du pain consacré.   


3. Un dernier pas peut être franchi au terme duquel l’Évangile nous éclaire alors de sa lumière actuelle et spirituelle.  

- Nous voyons tout d’abord que Jésus commence seul son ascension dans la montagne (Jn 6,3) et qu’il finit également tout seul, une fois la foule enseignée et le pain multiplié, en se retirant à nouveau dans la montagne (6,15).
Le Christ que nous écoutons et que nous suivons ne cherche pas un triomphe personnel.
C’est devant, plus loin, au-delà, dans l’insensible de la foi qu’il nous entraîne avec lui. Et c’est au sommet de la montée de cette vie qu’il nous attend.
Lui, l’Unique, c’est à un face à face d’amour avec le Père qu’il nous convie d’abord chaque jour et, un jour, pour toujours.
Avec le Christ, nous élevons nos cœurs et, dans la communion de l’Esprit, nous le tournons vers le Seigneur. Telle est bien la préface de notre ultime élévation (2 Co 4,14). Recherchez les choses d’en haut, là où se trouve le Christ assis à la droite de Dieu (Col 3,1).  

- Nous apprenons ensuite que, si Dieu reste toujours le Tout-Puissant, il veut aussi avoir besoin des hommes.
Il veut que nous sachions aller vers lui, comme dans l’Évangile, avec un cœur d’enfant. Alors les cinq petits pains d’orge que nous pouvons avoir (Jn 6,9) sont acceptés par Dieu et multipliés au centuple (Mc 10,30).
Aussi, quand nous entendons la voix de Dieu qui traverse les siècles, nous dire : «Y a-t-il ici un enfant qui ait cinq pains d’orge ?», qu’il nous préserve de lui répondre, comme dans la parabole : « J’ai acheté cinq paires de bœufs et j’ai envie de les essayer, je t’en prie, excuse-moi ! » (Lc 14,19), car alors toute une part de la vie même de Dieu ne pourrait être distribuée.  
Pour un oui sans partage dit au Seigneur par la Vierge Marie, la Puissance du Très Haut a fait germer, sur la terre virginale de cette humble servante du Seigneur (Lc 1,48), la moisson du pain de vie qui nourrit l’Église entière. Qui veut sauver sa vie la perdra et qui perd sa vie à cause de moi, la trouvera (Mt 16,25).  

- En se préoccupant, enfin, le premier, de la faim de son entourage (Jn 6,5) et en disant même à ses disciples : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » (Mc 6,37), Jésus nous montre quelle attention nous devons porter aux réalités les plus concrètes de nos existences.
La quête du pain vivant, seul capable de nous donner la vie éternelle (Jn 6,54), ne nous dispense pas de nos responsabilités, ne nous excuse pas de nos étroitesses.
Il ne suffit pas d’adorer.
Il faut aussi apprendre à partager.
L’accueil de Dieu en nous ne peut que nous pousser à mieux servir les hommes.
À celui qui communie à lui, Dieu lui-même demande de partager aux autres quelque chose de sa propre vie.
De partager le pain du ciel sans oublier le pain de la terre.
Et de partager le pain de la terre sans oublier non plus le pain du ciel.
Car si nous sommes riches peut-être de nos avoirs, nous le sommes encore plus de notre espérance et de notre foi.  
« Frères, nous dit l’apôtre Paul, je vous exhorte à suivre fidèlement l’appel que vous avez reçu de Dieu.
Ayez beaucoup d’humilité, de douceur, de patience ; supportez-vous les uns les autres avec amour.
Ayez à cœur de garde l’unité de l’Esprit par le lien de la paix » (Ep 4,1-4).

L’Eucharistie fait de nous des fils et des frères qui, sous le regard du même Père, deviennent un seul corps et un seul esprit dans le Christ (Canon III).  

Notre Père qui es aux cieux,
donne-nous aujourd’hui notre pain
de ce jour et de toujours ! 


Assistant de création de site fourni par  Vistaprint