Au service de l'Ecriture - Yvette Mailliet le Penven

Les Livres des Maccabées:
des Livres controversés

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1 - Leur contenu.

 Le 1er livre des Maccabées rapporte minutieusement les origines et le déroulement du soulèvement des Maccabées. On y dépeint le long conflit entre les Juifs de Judée et les dirigeants hellénistiques de la Syrie, le combat héroïque et victorieux de trois des frères Maccabée, Judas, Jonathan et Simon, et la libération du peuple juif du joug séleucide, ainsi que l'ascension de la dynastie Asmonéenne jusqu'à la mort de Simon.

 Le 2ème livre décrit lui aussi l'histoire du conflit entre les Juifs pieux de Palestine et les souverains séleucides, d'Antiochos IV à Démétrios Ier. Il n'est donc pas la continuation du 1er livre, mais raconte avec passion et un grand luxe de détail les événements déjà couverts dans 1M 1 - 7.

<- Le martyre des sept frères, illustration par Gustave Doré (1866) de 2M 7,29: "Ne crains pas ce bourreau, mais, te montrant digne de tes frères, accepte la mort - afin que je te retrouve avec tes frères au temps de la miséricorde".

 Le 3ème livre brosse le tableau des persécutions et du miraculeux sauvetage des Juifs d'Alexandrie. La description de l'histoire de la Diaspora remonte à une époque pré-maccabéenne, et porte sur des événements qui auraient lieu en 217 avant notre ère dans la métropole du delta du Nil.
Ce 3ème livre est lié au premier en ce qu'il décrit une tentative d'éradication du peuple juif et de sa foi par un roi païen.

 Le 4ème livre, enfin, est un traité de forme discursive dont l'auteur s'efforce de démontrer, en s'appuyant en particulier sur des exemples tirés du 2ème livre des Maccabées, que la capacité de jugement du croyant permet de dominer les souffrances.
Il associe de façon remarquable piété juive et philosophie grecque.
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2 - Leur canonicité.

2.1 - Leur absence/présence au Canon juif.

Ces quatre textes judéo-hellénistiques, du fait de leur apparition relativement tardive et de leur rédaction en langue grecque (l'original hébraïque du 1er livre a disparu depuis longtemps), n'ont jamais été durablement intégrés au Canon juif. Ils n'ont jamais trouvé place parmi les collections rabbiniques rassemblant les Saintes Écritures, bien que le 1er et le 2ème livres soient très fortement en relation avec l'identité juive - ce qui se reflète dans les calendriers festifs traditionnels, dans le Talmud, et même dans la liturgie: YHWH est encore aujourd'hui loué dans le culte synagogal à l'occasion de la fête de 'Hanoukka pour le sauvetage miraculeux du peuple juif au temps des persécutions religieuses sous Antiochos IV Épiphane.

2.2 - Et dans les Canons chrétiens?

2.2.1. L'Église catholique.

Les quatre livres des Maccabées sont très tôt passés du domaine de la tradition juive à la littérature chrétienne. Cela vaut en particulier pour les deux premiers livres qui, dès le début, ont  été révérés, lus et cités comme autant de preuves du caractère inébranlable de la foi et de la confiance inconditionnelle en Dieu.
On vénérait dans les héros maccabéens (2M 6; 4M 5-14) des martyrs pré-chrétiens. On s'inspirait de la description explicite qui est faite de l'ascension corporelle des Justes au Paradis (2M 7,9), de la prière des morts (2M 12, 41-46), et de l'intercession des saints (2M 15, 12-16).
En 367, l'évêque Athanase d'Alexandrie (295-373), dans sa Trente-neuvième épître pascale, dénombre nommément tous les les livres de la Bible tels que sanctionnés par l'Eglise, dont le 1er et le 2ème livres des Maccabées.
Les synodes d'Hippone (393) et de Carthage (397) établissent que les livres de cette liste sont "écritures canoniques" du Premier Testament pour l'Occident chrétien; donc rien ne peut prévenir leur emploi lors de l'exercice du culte.
Le texte de ces deux premiers livres nous a été transmis par trois onciaux (le Codex Sinaiticus, l'Alexandrinus et le Venetius); mais dans le Sinaiticus (le meilleur) la partie correspondant à 2M est malheureusement perdue.
Les minuscules (qui attestent la recension en 300 de notre ère par le prêtre Lucien) conservent parfois un texte plus ancien que celui des onciaux, texte qu'on retrouve dans les Antiquités Judaïques de l'historien Flavius Josèphe - qui suit généralement 1M et ignore 2M.
La Vetus Latinaelle aussi traduit un texte grec perdu et souvent meilleur que celui des manuscrits grecs que nous connaissons.
La Vulgate également, ayant cours dans toute la chrétienté occidentale depuis le IXème siècle, ne reprit que les deux premiers livres. Cependant dans celle-ci le texte de ces livres n'est pas l'œuvre de saint Jérôme, pour qui ils n'étaient pas canoniques, mais une recension secondaire. 

En revanche, le 3ème et le 4ème livres - qui par leur sens et leurs valeurs intéressent plus généralement la chrétienté proche-orientale - n'ont jamais occupé une place comparable à celle des écrits incontestablement canoniques. Si on les trouve dans les manuscrits bibliques ecclésiastiques (les copistes leur attribuaient donc alors une valeur canonique),
- la plupart des versions en minuscules proposent les quatre livres,
- certaines seulement les trois premiers,
- quelques unes les deux premiers,
- fort peu les livres 1, 2 et 4 (sans le 3ème),
jamais les livres 3 et 4 n'ont bénéficié d'une reconnaissance étendue dans la chrétienté, pas plus qu'ils n'ont été durablement inscrits dans les collections normatives des Saintes Écritures.
Dans la célèbre Editio Sexto-Clementina (plus couramment appelée Vulgata Clementina) de 1592, ces deux livres sont placés après le Nouveau Testament, et sont expressément présentés comme "n'appartenant pas aux écrits canoniques".

Dans les éditions modernes de la Bible catholique, seuls les deux premiers livres apparaissent, et sont intégrés dans les "Livres historiques" du Premier Testament.

2.2.2. Les Églises réformées.

Si l'Église catholique qui, depuis le premier concile de Trente (1545-1547), se référait au contenu de la LXX pour ce qui concerne le nombre et la longueur des écrits officiels du Premier Testament, accepta les deux premiers livres des Maccabées comme étant "deutérocanoniques" (du grec deutéros "deuxième"), les Réformateurs, eux, se rattachant à un canon rabbinique plus étroit pour des questions d'argumentation critique dans le contexte des querelles théologiques de l'époque avec le Catholicisme, les rejetèrent en les déclarant "apocryphes" (du grec apocruphos tenu caché).
 
Pourtant, pas une seule fois dans ses travaux volumineux, Martin Luther ne justifia leur exclusion d'ensemble.
Dans la dernière version de la Bible de Luther, celle de Wittemberg (1545), les deux premiers livres des Maccabées sont rangés, entre le Premier et le Nouveau Testament, parmi les "Apocryphes"; les "Apocryphes: ce sont des livres qui ne contiennent pas tout à fait les Saintes Écritures, mais dont la lecture reste bonne et utile".
L'absence des Apocryphes dans de nombreuses éditions modernes de la Bible de Luther ne tient pas à leur contenu, mais s'explique généralement par un désintérêt à leur égard... ou par un des économies de papier et de frais d'édition.
On ne peut déterminer avec précision si Luther a exclu sans autre commentaire les livres 3 et 4 du fait de leur absence de la Vulgate, ou pour des raisons liées à leur contenu.
Ce qu'écrit Luther sur les livres des Maccabées  ne porte en effet que sur les deux premiers livres. Il semblerait que le réformateur ait choisi avant tout le 1er livre du fait de sa parenté avec les livres historiques de la Bible et de son rapport avec le livre de Daniel, et qu'il n'ait accepté le 2ème qu'avec une forte réticence, car il l'aurait considéré comme "trop fortement judaïsant". Dans sa Dispute de Leipzig (1519) avec Johann Eck - qui affirmait que 2M 12,43 contenait la preuve scripturaire de l'existence du Purgatoire - Luther avait contesté avec la plus ferme énergie l'appartenance de ce texte au canon biblique.
L'Église luthérienne, pour ce qui était de la valeur des deux premiers livres, suivit les préceptes de Luther et de son collaborateur Philipp Melanchthon (1497-1560), qui les tenaient en la même haute estime.

En revanche, Jean Calvin (1509-1564) avait déjà déclaré dans sa réponse à la décision canonique du concile de Trente que les livres des Maccabées pouvaient certes constituer des sources historiques utiles, mais que les enseignements catholiques sur le Purgatoire et l'intercession des Saints, enseignements inconsistants selon lui, se fondaient justement sur le 2ème livre - et les rendaient donc inacceptables.

2.2.3. Les Églises orthodoxes grecque et russe.

La liste canonique du synode de Carthage fut reprise par les Églises d'Orient, incluant donc les deux premiers livres des Maccabées, lors du concile de Constantinople (692); mais ce concile reconnaissait, outre cette liste nord-africaine, cinq autres listes, différentes... Le "canon de la LXX" restait donc largement ouvert.

Aujourd'hui encore, l'Église grecque refuse de considérer les trois premiers livres comme canoniques, la 4ème étant quant à lui très estimé - sans pour autant avoir valeur canonique. Dans les collections de vies des saints ordonnées selon les jours de fêtes, le texte sert de lecture pour le 1er août, jour de mémoire des martyrs maccabées.

Au XIXème siècle, l'Église russe a elle aussi écarté officiellement les deux premiers livres de son canon, ignorant totalement les deux derniers.

2.2.4. En conclusion.

Dès le début, la Judaïté et les Églises n'ont pas accordé une place homogène aux quatre livres des Maccabées, en tant qu' "écrits tardifs". Les limites canoniques sont encore floues aujourd'hui.
Il est enfin intéressant de noter à quel point le traitement qu'ils ont subi est le reflet du développement historique et des intérêts théologiques divergents des différentes communautés chrétiennes.
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3 - Maccabées 3 et 4: la Diaspora face aux tyrans païens... et des questions pour notre temps.


3.1 - Introduction.

Comme nous l'avons vu plus haut, si l'on peut aisément trouver à lire 1M et 2M, il n'en va pas de même pour les deux livres suivants. Il est donc intéressant de les présenter de façon un peu plus détaillée.

Le 3ème livre des Maccabées est un roman historico-moral, rédigé dans un grec riche mais difficile par un Juif alexandrin, sous les derniers Lagides ou au lendemain de la conquête romaine (30 avant notre ère). Il a pour thème un conflit qui aurait opposé les Juifs d'Egypte au roi Ptolémée IV Philopator.

<- Octodrachme à l'effigie de Ptolémée IV Philopator

Voués au massacre, ils en furent miraculeusement sauvés au dernier moment.
Une fête - qui était, selon l'historien juif Flavius Josèphe, encore célébrée à Alexandrie au Ier siècle de notre ère - commémorait cet événement.

Le 4ème livre des Maccabées est un traité philosophique d'inspiration stoïcienne, écrit en grec à l'époque de Tibère ou de Caligula; il vise à montrer, à l'aide d'exemples incarnés par des personnages bibliques et des héros de l'histoire juive plus proche, la supériorité de la raison sur les passions.
Attribué dans l'Antiquité à Flavius Josèphe, il provient - pense-t-on aujourd'hui - des milieux juifs d'Antioche (Syrie), troisième ville de l'Empire romain après Rome et Alexandrie par le nombre de ses habitants et par son rayonnement intellectuel.


3.2 - Maccabées 3: Un miracle dans l'hippodrome d'Alexandrie.

3.2.1. L'origine de la persécution: un premier miracle?

Tout commence par les combats que se livrèrent, à la fin du IIIème siècle avant notre ère, deux monarques hellénistiques.
Le Séleucide Antiochos III entreprend la conquête de la Palestine, alors province ptolémaïque.
Ptolémée Philopator, quatrième représentant de la dynastie lagide, le repousse: c'est la "quatrième guerre de Syrie". Au printemps -217, Philopator remporte une brillante victoire près de Raphia, à la frontière de l'Egypte. Il rétablit son contrôle sur la région, accueilli avec joie par les populations locales.
Mais sur son chemin de retour il passe à Jérusalem; admirant la splendeur du Temple, il veut le visiter, quitte à en forcer l'accès puisqu'il est interdit aux païens (voir ici page sur le Temple). Son intérêt pour la perfection du sanctuaire est perçu par les Juifs comme une tentative de profanation du Saint des Saints, accessible une fois par ans seulement au grand-prêtre; devant ce projet sacrilège, les fidèles protestent à grands cris, mais le roi reste insensible à leur frayeur. Le grand-prêtre Simon implore la miséricorde divine. Ses prières sont exaucées: frappé d'une soudaine paralysie, l'indésirable visiteur s'effondre au sol devant la porte du Temple. Crise d'épilepsie? miracle? ou miraculeuse crise d'épilepsie?...

3.2.2. Début de vengeance à Alexandrie...

De retour en Égypte, Philopator décide de se venger sur les Juifs d'Alexandrie.
Il promulgue donc un décret annonçant qu'aucun d'eux ne pourra plus se rendre dans leurs "lieux saints" (les synagogues) s'ils ne sacrifient pas à Dionysos, son dieu favori. Les Juifs seront recensés, dégradés de leur statut et marqués au fer rouge d'une feuille de lierre (emblème de Dionysos); mais ceux qui, de leur plein gré, accepteront de d'adhérer au culte de ce dieu seront épargnés, et se verront accorder le statut de citoyens d'Alexandrie.
Quelques-uns obtempèrent; mais la grande majorité refuse.

3.2.3. ... qui se propage dans toute l'Égypte.

Irrité par ce refus, le roi s'en prend à l'ensemble de la Diaspora d'Egypte.
Il accuse les Juifs de préparer un complot contre le pouvoir royal; il décrète une déportation massive des Juifs vers Alexandrie, avec femmes et enfants, pour leur infliger un châtiment pour leur "trahison".
Les captifs sont cantonnés dans l'hippodrome proche de la porte Canope, à l'est du quartier juif; par ordre royal, les Juifs alexandrins doivent les y rejoindre.
Tous doivent faire l'objet d'un enregistrement nominatif.

3.2.4. Premiers "miracles" à Alexandrie...

L'enregistrement traîne pendant quarante jours... et finit par s'arrêter par manque de papyrus et de calames - tant les prisonniers étaient nombreux!

Tant pis pour le registre: il faut en finir!
Le roi appelle donc son éléphantarque (intendant des éléphants de l'armée), Hermon:

<- Éléphants de guerre au combat

cinq cents éléphants, grisés par de l'encens brûlé et abreuvés de vin pur, seront lancés sur les captifs: les "comploteurs" périront piétinés par un troupeau d'éléphants ivres.
Mais lorsque Hermon va annoncer que tout est prêt pour l'exécution du plan, il trouve le roi plongé dans un profond sommeil: un jour de sursis pour les Juifs!

On recommence le lendemain... Nouveau sursis: le roi a oublié les ordres qu'il avait donnés!

Son amnésie passée, Philopator confirme sa décision; il jure en outre qu'il ira ensuite mettre la Judée à feu et à sang, et brûler le Temple de Jérusalem. Cette fois, le carnage semble inéluctable...

3.2.5. Miracle à l'hippodrome.

Dès l'aurore, une foule innombrable de spectateurs afflue vers l'hippodrome.

Les éléphants, rendus furieux par le vin aromatisé qu'on leur donné à boire en quantité et par les cris de la foule se ruent sur les captifs. Derrière eux, les poussant, la troupe.

Les Juifs croient que leur dernière heure est arrivée. Un vieillard, nommé Eléazar (homonyme d'un martyr maccabéen), se lève au milieu d'eux et implore le Seigneur. Les Juifs poussent des clameurs vers le Ciel.

C'est alors que le miracle décisif va se produire: les portes du ciel s'ouvrent et deux anges en descendent, splendides et terrifiants à la fois; les éléphants, effarés, font demi-tour et chargent les soldats du roi...

Philopator, terrifié, oublie la raison de son projet meurtrier: il n'y a jamais eu de "complot juif"... Seule, la jalousie de ses conseillers a failli priver le roi de ses plus fidèles serviteurs: ils seront libérés et renvoyés chez eux!
Repenti, le roi ordonne que soit organisé un grand festin en l'honneur des Juifs sauvés du massacre; il les autorise même à exterminer les apostats:ceux qui ont été capables de trahir leur Dieu seraient bien capables de trahir un jour leur roi!...

3.2.6. "Pourim d'Alexandrie".

Comme on peut le constater à la lecture du résumé de ce récit, ce dernier a tous les traits d'une מגילה megilah ("rouleau" - voir à cette page) destinée à être lue lors d'une fête de libération - comme l'est le livre d'Esther à Pourim.

La tradition concernant cette fête des "Pourim d'Alexandrie" est flottante:
- date-t-elle de la fin du IIIème siècle avant notre ère, comme le dit le récit?
ou du règne de Ptolémée VIII (Evergète II), soit entre 145 et 166 avant notre ère, comme le voudrait Flavius Josèphe?
- fut-elle instituée à Alexandrie ou à Ptolémaïs, dans le Fayoum, sur le chemin du retour des rescapés non-alexandrins?
Les échos qu'en conservent les livres juifs varient d'un auteur à l'autre.

L'aspect étiologique (l'expression "récit étiologique" désigne, en anthropologie, un récit qui cherche à expliquer - soit par des faits réels soit par des faits mythiques - la signification d'un phénomène naturel ou anthropologique: nom, institution, rite, etc.) du 3ème livre des Maccabées ne vient pas en contradiction avec des faits - que l'auteur interprète simplement dans son but apologétique.
- D'après les comportements rapportés, Philopator semble avoir présenté des troubles pathologiques: épilepsie (sa chute paralysante, son sommeil quasi-comateux, son amnésie temporaire)? tendance maniaco-dépressive (ses comportements excessifs)? voire schizophrénie?...
- Par ailleurs, on sait qu'il était un fervent zélateur de Dionysos. A-t-il pris les Juifs pour les membres d'une secte dionysiaque (importance du Seder - voir à cette page - des lois alimentaires - voir à cette page - et des rites de bénédiction et de purification - voir en particulier à cette page)? Dans ce cas, il n'aurait pas compris leur refus de le laisser dans le Temple, et aurait tout simplement décidé de les soumettre à la réglementation édictée pour ce culte, qui faisait figure de religion d'État à la cour des Lagides. 
Un document de l'époque signale un recensement des adeptes du culte dionysiaque, convoqués à Alexandrie par le roi.
- De même, la présence des éléphants de guerre près de la capitale n'a rien d'étonnant au lendemain de combats dans lesquels les pachydermes furent utilisés par les deux belligérants. Pour effrayer les Juifs, qui protestaient contre les mesures qui les frappaient, le roi fait intervenir les éléphants contre la foule (tout comme des chars de l'armée ont pu être employés à notre époque contre des manifestants)... Mais affolés par le bruit et une situation à laquelle ils ne sont pas habitués (ils sont "enfermés" dans l'hippodrome, entendent les hurlements d'encouragement des spectateurs, et n'ont pas face à eux d'autres pachydermes ni des hommes armés), ils se retournent contre la troupe du roi; cela s'était déjà produit, alors qu'ils étaient pourtant "en situation", lors de la bataille de Raphia...
- Se rendant compte de sa sinistre méprise, le roi se ravise et renonce à ses sinistres projets...

... Salut inespéré dont le souvenir, amplifié par la légende, offrira à notre auteur la trame d'un émouvant récit, préfigurant la crise maccabéenne et ses miracles.


3.3 - Maccabées 4: "La raison souveraine".

Au récit alexandrin fait suite un traité philosophique. Eusèbe de Césarée et Jérôme le citeront, sous le titre De la raison souveraine; il faut dire que le terme "ὁ λογισμός - la raison" est présent, dans certains passages du livre, à chaque verset.
D'emblée, son auteur précise l'objectif qu'il se fixe: il va traiter "Φιλοσοφώτατον λόγον - la question hautement philosophique" de savoir "εἰ αὐτοδέσποτός ἐστιν τῶν παθῶν ὁ εὐσεβὴς λογισμός - si la raison pieuse est parfaite maîtresse (litt. "autodespote") des passions" (4M 1,1). En fait, cette "question hautement philosophique" a une finalité clairement religieuse et nationale à la fois: la fidélité à la Torah comme garante de l'intégrité du judaïsme, face aux tentations du monde païen qui risquent d'effacer l'identité juive. Seul le respect rigoureux de la Loi (plus de 50 occurrences du mot νόμος - traduction par LXX de תּורה, Torah - dans le livre) peut protéger les Juifs contre ce danger.

Combinant habilement, comme 2 Maccabées, diverses formes du discours philosophique avec les ressources de l'hagiographie et de l' "histoire pathétique", l'auteur illustre d'abord son propos par plusieurs exemples bibliques: Joseph, Moïse, Jacob, David ont su maîtriser sagement des pulsions irrationnelles. Puis l'essentiel de l'ouvrage développe l'histoire des martyrs connus par 2M 6-7: le vieillard Eléazar, la mère et ses sept fils. D'édifiants dialogues entre le tyran Antiochos et ses victimes, suivis de la description minutieuse de leurs tortures, montrent comment la "raison droite" peut"abolir la tyrannie". Pour conclure, l'auteur exhorte ainsi ses lecteurs: "Ὦ τῶν Αβραμιαίων σπερμάτων ἀπόγονοι παῖδες Ισραηλῖται, πείθεσθε τῷ νόμῳ τούτῳ - O enfants Israélites, issus des spermes Abrahamiques, obéissez à cette Loi!" (4M 18,1).

De cette construction, le christianisme - en particulier celui des premiers siècles - retiendra le thème du martyre sciemment accepté.

Le judaïsme trouvera dans celle-ci un vibrant hommage à la Torah, "θείος νόμος - loi divine" ou "πατρίος νόμος - loi ancestrale".
En proclamant la souveraineté de la Loi - assimilée à la "raison" et à la "sagesse" - notre philosophe (aussi vigoureusement Grec par sa culture que Juif dans son âme) proclame la rationalité du judaïsme et sa compatibilité avec la pensée grecque.


3.4 - Conclusion sur Maccabées 3 et 4.

Contrepartie diasporique des chroniques asmonéennes, Maccabées 3 et 4 abordent séparément deux thèmes qui sont soudés dans le récit de la crise maccabéenne:
- conflit politique, sous forme d'épreuve de force entre un souverain païen et le peuple juif;
- conflit idéologique au sein de la société juive elle-même: est-elle menacée de destruction par une "ouverture aux nations"?

Maccabées 3 reprend le thème du conflit politique - en rapport avec l'obéissance aux lois du pays d'accueil; la limite de cette obéissante est toute tracée: on ne saurait renier la Loi judaïque au profit d'une religion étrangère.

Maccabées 4 se lit comme une riposte aux "hellénistes" qui prétendaient "moderniser" le judaïsme. Il défend la circoncision, le repos sabbatique, les interdits alimentaires - toutes règles que les "hellénistes" rejetaient, les considérant comme désuètes, et nuisibles à une bonne intégration sociale.
Convaincu que l'abandon ne serait-ce que d'un seul commandement de la Loi conduirait fatalement, à plus ou moins long terme, à l'anéantissement de la judéité, l'auteur du traité philosophique plaide pour le respect de la Torah dans son intégralité.

Tel est donc le double message que, d'Alexandrie à Antioche, la Diaspora adresse à Israël au travers de Maccabées 3 et 4.

• Le lecteur moderne y retrouvera les interrogations fondamentales qui intéressent la conscience de toutes nos sociétés "multiculturelles"...

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