Au service de l'Ecriture - Yvette Mailliet le Penven
La montagne qui touche le ciel


Parmi toutes les réalités géographiques chargées d’un pouvoir symbolique, la montagne tient une place éminente. Elle semble toucher le ciel, et la gravir est un acte religieux. Elle est le premier sanctuaire et le premier autel. On peut l’imaginer comme le centre ou l’axe du monde lorsque, d’un pic culminant, se découvre un paysage à perte de vue.  

Tous les éléments semblent s’être donné rendez-vous dans la montagne, cette masse terrestre : le volcan crache le feu, un haut sommet se drape dans les neiges éternelles pour dispenser l’eau, source de la vie ; le vent enrobe la montagne, et pousse vers elle une couronne de nuages qui semblent désigner sa royauté.  

La plupart des grandes civilisations ont été fascinées par les montagnes. Mythes et légendes, rituels et pèlerinages, ont souvent déifié la montagne.

La Bible lui a donné la parole pour révéler le mystère du Très-Haut, l’unique Seigneur d’Israël.  




1. La montagne fabriquée de main d'homme:
la tour de Babel.  


Le texte de la Genèse (Gn11,1-9, voir « Messe du samedi soir», page « Pentecôte ») fait allusion aux ziggourat, tours-sanctuaires babyloniennes.

La ziggourat était la représentation d’une montagne sacrée unissant le ciel à la terre. Ces édifices comportaient des étages et des chambres saintes. Les témoignages historiques anciens décrivent ces masses énormes, qui pouvaient mesurer cent mètres de côté à la base, et tout autant en hauteur.  
(Photos: partie restaurée de la ziggourat d'Ur - première plate-forme en haut;au-dessus de celle-ci s'élevaient deux autres plate-formes)










Les légendes anciennes montrent le grand dieu Mardouk (voir page « Les cosmogonies du Proche-Orient ancien: la Mésopotamie ») entrant dans le sanctuaire du sommet (Le mythe d’Era, 2ème tablette, 3). Quant à l’Epopée de Gilgamesh (11ème tablette, 157), elle présente le héros sacrifiant sur une ziggourat, après la décrue des eaux. Le dieu pouvait séjourner dans le sanctuaire du sommet ; certains disent même qu’il y séjournait.

La grande ziggourat de Babylone était appelée le « Temple du fondement du ciel et de la terre » ; c’est à cet édifice que fait allusion le récit biblique de la tour de Babel (sur le rapport Babel בבל - Babylone, voir « Messe du samedi soir, page « Pentecôte »).  
Une des clefs de cet épisode se trouve dans la Genèse, au chapitre 10. Là est dressée la table des peuples issus de Noé : Sem, Cham et Japhet ; dans la lignée de Cham apparaît Nemrod, dont il est dit (Gn 10,8-9):
« 8. Et Cush engendra Nemrod, qui commença à être puissant sur la terre.
9. Il fut un puissant chasseur devant l'Éternel. C'est pour cela qu'on dit: Comme Nimrod, puissant chasseur devant l'Éternel. »

Or le chasseur est l’homme qui domine les bêtes sauvages, voire les monstres. Cette force le désigne pour assurer la royauté – voire pour passer au rang des dieux (C’est ainsi qu’Hercule, ayant étranglé de ses seules mains le lion de Némée – un fauve que nul autre n’avait pu maîtriser, ni aucune arme blesser – se revêtit de sa peau. Et, avant d’être un grand dieu, Dionysos était « le grand chasseur ».)
Nemrod, le chasseur de la Bible est donc devenu si fameux qu’un dicton en témoigne, et qu’il est roi en Mésopotamie (Gn 10,10) :
« 10. Et le commencement de son royaume fut Babel, Érec, Accad et Calné, dans le pays de Shinear. »
 
Or on retrouve précisément ce pays de Shinéar – plaine alluviale de Babylonie – au début du récit de la tour de Babel (Gn 11,1-4).
« 1. Or toute la terre avait le même langage et les mêmes mots.
2. Mais il arriva qu'étant partis du côté de l'Orient, ils trouvèrent une plaine dans le pays de Shinear, et ils y demeurèrent.
3. Et ils se dirent l'un à l'autre: Allons, faisons des briques, et cuisons-les au feu. Et la brique leur tint lieu de pierre, et le bitume leur tint lieu de mortier.
4. Et ils dirent: Allons, bâtissons-nous une ville et une tour, dont le sommet soit dans les cieux, et faisons-nous un nom, de peur que nous ne soyons dispersés sur la face de toute la terre. »
 
<- La Tour de Babel1563 – Brueghel l’Ancien – Kunsthistorisches Museum, Vienne




La Tour de Babel - 1594 - Lucas van Valkenborgh - Musée du Louvre, Paris ->

Cette opération est, pour la Bible, un terrible et double blasphème :

-          elle prétend mettre le ciel à portée de la terre (le mot Babel signifie « Porte du dieu »); sa prétention doit donc être rabaissée ;
-          les hommes veulent « se faire un nom » ; or, dans la pensée sémitique, le nom est l’équivalent de l’être : nommer quelqu’un, c’est prendre pouvoir sur lui (dans le récit de la Création, Dieu laisse l’humain nommer les créatures – mais les noms des humains sont très souvent inspirés par Dieu lui-même).
Des hommes qui se « re-créent » en se « nommant », l’empire d’un roi mis au même rang que les dieux deviennent alors l’objet d’une critique radicale.
 
Par un glissement du nom de Babylone « בבל - Babel » vers le verbe « בלל - balal, confondre », la « tour de Babel » va devenir (Gn 11, 5-9) la « tour de la confusion »,  
על־כן קרא שמה בבל כי־שם בלל יהוה שפת כל־הארץ ומשם הפיצם יהוה על־פני כל־הארץ׃
Littéralement :על־כן – c’est pourquoi ; קרא – on appela ; שמה – son nom ; בבל – Babel – כי – parce que ; שם – là ; בלל – brouilla ; יהוה – l’Eternel ; שפת – la lèvre de ; כל – toute ; הארץ – la terre. 
« 9 . C'est pourquoi son nom fut appelé Babel (confusion); car l'Éternel y confondit le langage de toute la terre. »

La royauté politico-religieuse de Babylone est ainsi condamnée. On retrouve ici la question cruciale qui a toujours interrogé la conscience d’Israël : le problème de la royauté.
La royauté des hommes
ne risque-t-elle pas de conduire
le souverain terrestre
à oublier
la prééminence absolue
de la royauté divine ?...




2. La montagne où Dieu parle:
le Sinaï ou l'Horeb.


Cette montagne sacrée a, pour l’Israël du Nord, le nom d’ « Horeb » ; au Sud, elle se nomme « Sinaï ». Dans les deux cas, il s’agit de « la Montagne de Dieu ».  

2.1. Moïse:
L’Horeb est le lieu privilégié où Moïse est mis en présence du Dieu caché dans l’ardeur d’un buisson qui brûle sans se consumer. Le prophète s’entend dire (Ex 3,5) :
« N'approche point d'ici. Ote tes souliers de tes pieds; car le lieu où tu te tiens est une terre sainte. »  

Au cours de son exode, le peuple de Dieu infléchit son itinéraire vers le sud. Il passe par le grand (et superbe !) massif montagneux du Sinaï, dont les sommets culminent à plus de 2000m.  

La Bible signale un plateau, voisin de la Montagne de Dieu, espace favorable au rassemblement et au campement.
(En ce haut-plateau fut édifié par Justinien, au IVème siècle, le monastère sainte-Catherine. Actuellement tenu par des moines grec-orthodoxes, il comporte une église et une bibliothèque aux incomparables (par leur ancienneté et leur beauté) icônes et manuscrits (dont une partie du fameux Codex Sinaiticus) – mais également une petite mosquée pour les employés du monastère, les bédouins, et les pèlerins musulmans. On y voit aussi ce qui est encore considéré comme le « buisson ardent » : un énorme buisson d’une plante qui reste toujours vivace, d’une espèce inconnue des botanistes, et dont les feuilles, lorsqu’elles sont fossilisées, présentent toujours la même forme, quel que soit l’angle sous lequel les pierres, où elles ont laissé leur trace, sont ouvertes…)

Pour ces raisons - la présence d'un vaste haut-plateau au pied d'un haut sommet - la tradition (et même la topographie moderne: les cartographes indiquent généralement « Sinaï » sous le nom géographique du lieu) continue d’affirmer que le Djebel Moussa (= Mont de Moïse), qui atteint 2314m, doit être considéré comme la sainte montagne de l’Alliance, au pied de laquelle le peuple se réunit (Ex 19,1-3).   

La sainteté de la montagne va se manifester de multiples façons.  

Tout d’abord par l’orage. La description qu’en donne le Livre de l’Exode révèle plus qu’un simple phénomène météorologique ; c’est la théophanie la plus spectaculaire de toute la Bible : la montagne tremble, un lourd nuage crache des éclairs, le paysage est comme incendié. Puis le fracas du tonnerre se module en son de shofar et finalement en parole divine (Ex 19,16-19).
Le Deutéronome (Dt 4,11-13) résume l’événement en termes plus sobres, pour s’adresser aux Hébreux :
« 11. Vous vous approchâtes donc, et vous vous tîntes sous la montagne (or, la montagne était tout en feu, jusqu'au milieu du ciel; et il y avait des ténèbres, des nuées, et de l'obscurité);
12. Et l'Éternel vous parla du milieu du feu; vous entendiez une voix qui parlait, mais vous ne voyiez aucune figure; vous entendiez seulement une voix.
13. Et il vous fit entendre son alliance, qu'il vous commanda d'observer, les dix paroles; et il les écrivit sur deux tables de pierre. »  

Face à cette montagne rayonnante, mais dangereuse par l’énergie divine qu’elle déploie et la transcendance qu’elle manifeste (et qui, d’ailleurs, est toujours sensible de nos jours tant par la majesté des sites sinaïtiques que par la charge émotionnelle et spirituelle qui continue de s’en dégager), des précautions s’imposent. Des purifications sont requises – qui demandent plus que le lavage des vêtements : le cœur doit être préparé comme à la veille d’une grande fête (Ex 19,10-11) :
« 10. Et l'Éternel dit à Moïse: Va vers le peuple, sanctifie-les aujourd'hui et demain, et qu'ils lavent leurs vêtements.
11. Et qu'ils soient prêts pour le troisième jour; car, le troisième jour, l'Éternel descendra, à la vue de tout le peuple, sur la montagne de Sinaï. » 

De sévères interdictions créent comme une barrière de respect autour de la montagne, devenue un lieu saint (Ex 19,12-13a) :
« 12. Or, tu prescriras des bornes au peuple tout à l'entour, en disant: Gardez-vous de monter sur la montagne, et d'en toucher le bord. Quiconque touchera la montagne, sera puni de mort.
13. On ne mettra pas la main sur lui, mais il sera lapidé ou percé de flèches; bête ou homme, il ne vivra point. »
<- Moïse reçoit la Loi- Haggadah dite "de Sarajevo" (XIVème siècle). Le peuple reste au pied de la montagne.

Cette recommandation se termine par la révélation que seuls quelques uns – au signal donné – pourront gravir la montagne (Ex 19,13b) :
« Quand le shofar sonnera, ils monteront sur la montagne. »
Outre Moïse, Aaron et ses deux fils Nadav et Navihou, soixante-dix des anciens d’Israël constitueront ce groupe choisi (Ex 24,1).
Ce signal donné par le shofar annonce la trompe mystérieuse qui préludera à la voix de Dieu (Ex19,16cf. supra) :
« Et le troisième jour, au matin, il y eut des tonnerres, des éclairs et une épaisse nuée sur la montagne, et un son de trompette très fort; et tout le peuple qui était au camp, trembla. ».  

La conclusion solennelle de l’Alliance prend d’abord une forme juridique : les deux parties doivent souscrire au contrat.
Après le serment du peuple – lequel  reste tenu à distance (Ex 24,3) – Moïse écrit le memorandum (littéralement : « ce qui doit être gardé en mémoire ») de la Loi.
Plus tard, le Seigneur lui-même remet à Moïse seul le document original, gravé sur des tables de pierre ; mais le prophète devra attendre quarante jours – et connaître une nouvelle manifestation de la gloire de Dieu – avant la remise définitive de la Loi (Ex 24,12-18).

Mais auparavant, Moïse a posé l’acte qui suit normalement toute théophanie (ainsi que, d’ailleurs, dans les autres civilisations proche-orientales anciennes) : l’érection d’une stèle.
Cette fois, il s’agit d’un autel et de douze stèles (Ex 24,4b) :
« Et Moïse se leva de bon matin, et bâtit un autel au bas de la montagne, et dressa douze colonnes pour les douze tribus d'Israël. »
Cet ensemble représente donc les douze tribus, réunies en un seul peuple de Dieu, rassemblé autour de son Dieu.
L’autel va recevoir les holocaustes qui concluent le rite de l’Alliance ; l’aspersion de sang en est le moment le plus significatif (Ex 24,5-8 – voir page « Le sang dans la Bible »).  

Le groupe choisi pour gravir la montagne, fait l’expérience de la contemplation de Dieu.
L’orage de la théophanie est passé : le ciel, pur comme une pierre précieuse, annonce la paix, fruit de l’Alliance.
Le banquet que célèbrent ces hommes est le signe de la convivialité divine que le Seigneur propose à son peuple (Ex 24,9-11) :
« 9. Et Moïse et Aaron, Nadav et Avihou, et soixante-dix des anciens d'Israël montèrent, 10. Et ils virent le Dieu d'Israël; et sous ses pieds il y avait comme un ouvrage de saphir transparent, pareil aux cieux mêmes en éclat. 11. Et il n'étendit point sa main* sur ceux qui avaient été choisis d'entre les enfants d'Israël; mais ils virent Dieu, et ils mangèrent et burent. »
* Dieu aurait dû « étendre sa main » sur les hommes qui l’avaient « vu » pour les châtier (voir page « Le bras et la main de Dieu ») – mais il ne le fait pas, puisque c’est lui-même qui a choisi de se montrer à eux ; d’où l’importance de la répétition « ils virent Dieu ».  


2.2. Elie:
« הר האלהים חרב - la Montagne de Dieu, l’Horeb », réapparaîtra dans le récit biblique quand Elie sera soumis à rude épreuve (1R 19,7-15).

Le prophète, « passionné pour l‘Eternel » (« קנא קנאתי ליהוה אלהי *צבאות – littéralement : aimer passionnément, j’ai aimé passionnément YHWH l'Eternel, le Seigneur de l’Univers* » - 1R 19,10) et avide de restaurer l’unité d’Israël, vient de soutenir un dur combat contre l’idolâtrie : « Les enfants d'Israël ont abandonné ton alliance; ils ont démoli tes autels, et ils ont tué tes prophètes par l'épée; et je suis demeuré, moi seul, et ils ont recherché mon être pour me l'ôter. » (1R 19,10 et 1R 19,14).
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*« צבאות – Tsebahot », autrefois transcrit « Sabaoth » = pluriel de  qui signifie
1 – « armée, troupe »;
2 – « armée céleste », i.e. tous les astres, l’Univers tout entier
-> « אלהי צבאות » est parfois traduit « Dieu des armées », plus souvent « Dieu de l’Univers ». 

Elie est lui aussi favorisé d’une théophanie, avec vent, feu et tremblement de  terre, dans la sainte montagne, non loin du lieu où Moïse avait érigé l’autel et les douze stèles.
Mais cette théophanie est pourtant différente de celle dont a bénéficié Moïse (1R 19,11b-13) :
« 11b. Et voici, l'Éternel passait. Et un vent grand et violent déchirait les montagnes, et brisait les rochers devant l'Éternel: mais l'Éternel n'était point dans ce vent. Après le vent, il y eut un tremblement de terre: l'Éternel n'était point dans ce tremblement.
12. Et après le tremblement, un feu: l'Éternel n'était point dans ce feu. Et après le feu, un son doux et subtil.
13. Et sitôt qu'Élie l'eut entendu, il arriva qu'il s'enveloppa le visage de son manteau, et sortit, et se tint à l'entrée de la caverne; et voici, une voix lui fut adressée en ces termes: Que fais-tu ici, Élie? »  

Si Dieu s’annonce bien par les mêmes phénomènes violents qu’à Moïse, c’est pour qu’Elie puisse se voiler les yeux car Dieu va passer (« הנה יהוה עבר – littéralement : voici YHWH l'Eternel passant », verset 11) et qu’il ne doit pas le voir (voir plus haut la note sur Ex 24,11).

En outre, Dieu veut réconforter Elie ; il s’adresse donc à lui dans le « son doux et subtil », et lui pose une question de façon quasi-paternelle et très « psychologique » - alors qu'il est omniscient, et connaît donc la raison de la présence d'Elie en ces lieux hostiles: il lui donne ainsi la possibilité de redire sa souffrance, et de s'en libérer.
On montre encore, sur le sentier qui descend du Djebel Moussa en direction du monastère sainte-Catherine, la « Source d’Elie », où il a repris des forces avant de retraverser le désert en direction de la Syrie sur l’ordre de Dieu, pour y oindre un nouveau roi...   


On le ressent encore et toujours,
lorsqu’on traverse le désert du Sinaï et ses montagnes :
ces lieux sont des lieux mystiques, « habités » ;
la « Montagne de Dieu »
reste le point de référence
de la foi monothéiste
et de la fidélité du Dieu de l’Alliance.  


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