Au service de l'Ecriture - Yvette Mailliet le Penven

דברי הימימ

Chroniques


« Paroles des Jours, Dibréi haïamîm » : tel est le titre hébreu, apparemment fort ancien, d’une œuvre que les LXX ont dénommée « Omissions, Paraleïpomena  », et que Jérôme a définie comme une « Chronique de toute l’histoire divine, Chronicon totius historiae divinae ». Comme Shemouél (Samuel) et Rois, les Paroles des Jours formaient à l’origine un seul volume. Ce sont les LXX qui ont introduit, ici comme ailleurs, la division en deux livres; et celle-ci s’est imposée ensuite, même dans la Bible hébraïque à partir du XVème siècle.

    L’intention de l’auteur est de donner une histoire complète du royaume de Juda, depuis David jusqu’au décret qui autorisa le retour des exilés. Mais ce récit est situé dans l’histoire générale des Hébreux, en la commençant par des généalogies qui la font remonter jusqu’à Adam. Ces textes, présentés d’une façon relativement homogène, semblent pourtant provenir de sources très diverses, avec le souci constant de préserver de l’oubli d’antiques traditions.
    Après cette sorte d’introduction, les deux parties s’équilibrent: le premier livre raconte l’histoire de David, tandis que le deuxième est consacré à celle de Salomon et de ses successeurs à la tête du royaume de Juda.

    La tendance apologétique est certaine: il faut prouver, d’abord, que David a été un roi parfait, le véritable père d’Israël, sans faiblesse dans l’administration de son royaume comme dans son unification. L’auteur nous donne des renseignements inédits sur l’organisation du premier État d’Israël, sur la construction du Temple et sur son administration. David n’a pas seulement réuni les matériaux qui devaient servir à son édification: il a aussi organisé d’avance le culte qui devait s’y célébrer.
    Le livre 2 fait le récit du règne de Salomon en reprenant presque en entier les chapitres 1 à 11 de 1 Rois; mais il omet tout ce qui pourrait amoindrir la figure de celui qui a bâti la maison d’Elohim. Il passe ainsi sous silence les hauts lieux édifiés par le roi en l’honneur de divinités étrangères, à Jérusalem même et jusque dans le voisinage du Temple.
    Ce même souci apologétique apparaît dans l’histoire des vingt descendants et successeurs de David et de Salomon. Ce qui, cependant, est particulièrement remarquable, c’est que dans l’ensemble de l’ouvrage toute la lumière se concentre sur le Temple. C’est lui qui, au premier chef, intéresse le Chroniste.

    Selon une ancienne tradition juive, Esdras et Néhémie auraient été les auteurs de ce volume. La critique repousse aujourd’hui cette attribution. Elle s’appuie sur des formes littéraires tardives, et sur l’état des institutions telles que l’auteur les décrit, pour fixer la composition de Paroles des Jours à la fin de la période perse, au IVème siècle avant l’ère chrétienne, sans qu’il soit possible de préciser davantage.
    Même si l’œuvre est relativement tardive, il apparaît avec évidence que son auteur a eu à sa disposition des documents beaucoup plus anciens; certains remontant au début de l’époque royale et même au-delà.
Paroles des Jours nous livre ainsi les sources mêmes de la tradition hébraïque.

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• 2Ch 36,14-[16;19-]23

L'incendie du Temple par les troupes de Nabuchodonosor, la destruction de Jérusalem et la déportation qui s'ensuivit (voir ci-dessous, et à cette page) en 587 avant notre ère ont été une humiliation et un malheur terribles.
L'auteur anonyme du Livre des
Chroniques médite sur les causes et le sens de ces tragiques événements.
Dieu y a mis fin en inspirant à Cyrus la libération des déportés.
Le texte qui suit s'arrête là.
Mais on sait par ailleurs que cet exil a porté des fruits inattendus: intense activité spirituelle, théologique, littéraire; assemblées où l'écoute de la Parole, l'offrande des
cœurs brisés
et l'observance de la Loi remplaçaient les sacrifices du Temple; relecture et approfondissement des traditions anciennes, des Textes, fondateurs, des Prophètes antérieurs.
Ainsi va l'histoire du Salut, où tout est grâce.


Sur ce passage:
• Sur les "Chroniques", voir ci-dessus.
• Sur 2Ch 36,1-23:
Les comptes-rendus des règnes des derniers rois de Juda sont brefs (bien plus que ceux de 2R), rapportant de manière très succincte les événements politiques et militaires majeurs. Ceci ne les empêche pas (à l'exception de la notice concernant Yoahaz) d'exprimer la théologie de la rétribution.
En relatant le règne de Sédécias, et alors que l'auteur de 1,2R regarde surtout l'exil comme l'aboutissement de toute l'histoire d'Israël (2R 24,20;21,10-15), le Chroniste quant à lui insiste davantage sur la responsabilité particulière de Sédécias et de sa génération (2Ch 36,12-14), qui ont refusé d'écouter le prophète Jérémie (vv.12;21), pour illustrer une dernière fois le principe de rétribution immédiate (même si les vv.15-16 peuvent se prendre comme englobant les générations précédentes). Il veut inviter par là ses compatriotes revenus de l'exil à en retirer les leçons qui s'imposent.
La suite de l'histoire dépendra de Celui qui - dans sa grâce - a eu pitié de son peuple et a -une nouvelle fois - ouvert devant ce dernier un avenir riche en promesses (vv.22-23).

• Sur ce passage (que je donne ici intégralement): 

 • Pour comprendre ce texte, il faut savoir qu’en 598 av. notre ère le roi de Babylone, Nabuchodonosor s’était déjà rendu maître de Jérusalem, pillant et saccageant le Temple, et opérant une déportation massive des élites. À la tête des « anawim », le « petit reste » (voir cette page), les petites gens laissées au pays, il place Sédécias, qui régnera de 598 à 587.
Mais Sédécias n’obéit ni à Dieu (malgré les avertissements des prophètes) ni à Nabuchodonosor… et ce dernier, en 587, fait à nouveau le siège de Jérusalem. Ce siège dure 18 mois, au terme desquels les Babyloniens achèvent la destruction de Jérusalem et déportent la presque totalité du peuple.

Pourtant, à son tour, Nabuchodonosor est écrasé par les Perses du roi Cyrus (« Kurush » en perse, « Koresh » en hébreu) qui entrent dans Babylone en octobre 539. Il renvoie dans leur pays d’origine tous les peuples déplacés ; en 538, il promulgue l’édit qui met officiellement fin à la captivité des Juifs, favorise la reconstruction du Temple de Jérusalem et le retour des vases sacrés dans ce dernier.

Aussi Cyrus est-il considéré comme un instrument de Dieu, annoncé par le prophète Jérémie ; ce dernier avait, comme tous les prophètes, rappelé la Loi de Dieu au peuple qui la transgressait, et annoncé les malheurs qui s’abattraient sur lui s’il ne se convertissait pas. 

 • On pourra par ailleurs être surpris de trouver encore dans ce texte tardif - relecture d’autres textes plus anciens (ceux de Samuel et des Rois) - le terme de « colère » de Dieu ; c’est le contexte historique qui exige ce genre de discours – car le danger de l’idolâtrie, voire des sacrifices sanglants, était encore présent. Cependant, pour l’auteur des Chroniques, l’histoire du Temple est le symbole  de l’histoire du peuple ; le culte doit y être célébré pour maintenir la cohésion religieuse et politique du peuple. Et il affirme surtout deux choses :
-         Dieu reste toujours le « Dieu des pères », fidèle à son peuple malgré les infidélités de celui-ci, infidélités qui risquent de le jeter dans la ruine ;
-         quand le peuple est dans la ruine, s’il se repent,  Dieu l’en sort toujours, car « rien n’est impossible à Dieu ».
 
 • Dernière remarque : on parle de « 70 ans ». Or, si l’on calcule bien, l’Exil aura duré, au plus 60 ans pour les premiers déportés (de 598 à 538), 50 ans pour la majorité du peuple.
La citation attribuée au prophète Jérémie est en fait la synthèse de deux passages, l’un effectivement tiré de Jérémie, l’autre du Lévitique.
-         Jérémie parle de « 70 ans », au sens d’une vie d’homme ; le Ps 90 dit ainsi: « 70 ans, c’est la durée de notre vie, 80 si elle est vigoureuse ».
-         Le Lévitique en revanche ne précise pas la durée de l’Exil, mais il lui donne le sens de la réparation de tous les sabbats profanés par le peuple.
L’année dite « sabbatique » était une année de repos pour la terre, une année de jachère – et, selon la Loi, elle avait lieu tous les 7 ans (comme le Sabbat tous les 7 jours).
L’Exil serait donc pour la Terre Promise une sorte de sabbat forcé : 70, multiple de 7.
Le Chroniste fait donc la synthèse entre ces deux idées : une génération selon Jérémie, la compensation des sabbats selon le Lévitique.
En outre, ces 70 ans correspondent certainement pour lui, qui axe sa réflexion sur le Temple et le culte qui y est rendu, à une durée précise : de 585 (587, début du siège de Jérusalem ; 18 mois de siège ; destruction complète du Temple en 585) à 515 (reconstruction effective du Temple par Zorobabel), le culte a bien été interrompu 70 ans !

Traduction et remarques:

Verset 14
 גם כל־שׂרי הכהנים והעם הרבו למעול־מעל ככל תעבות הגוים ויטמאו את־בית יהוה אשׁר הקדישׁ בירושׁלם׃ 
De même, tous les chefs des sacrificateurs et le peuple multiplièrent les transgressions, suivant toutes les abominations des nations; et ils profanèrent la maison de l'Éternel, qu'il avait sanctifiée à Jérusalem.
• Les prophéties d'Ézéchiel donnent une idée de la corruption du peuple (Ez 8;10;11). À la même époque, Jérémie avertit ceux qui sont restés en Judée de ne pas croire les faux prophètes qui leur affirment que Jérusalem ne sera pas détruite, et que la captivité des déportés prendra bientôt fin (Jr 19;24;25;27;29). En même temps, Jérémie leur annonce la restauration après soixante-dix ans d'exil (voir ci-dessus), et la ruine de Babylone (Jr 50-51) ainsi qu'un avenir riche en promesses (Jr 30-33).
 
Verset 15
וישׁלח יהוה אלהי אבותיהם עליהם ביד מלאכיו השׁכם ושׁלוח כי־חמל על־עמו ועל־מעונו׃
Et YHWH-l'Éternel, le Dieu de leurs pères, envoya vers eux par ses messagers, se levant de bonne heure et envoyant, car il avait compassion de son peuple et de sa demeure.
Jérémie souligne également les nombreux avertissements dont le peuple a été l'objet (Jr 7,13;25;11,7;25,3-5;26,5;29,19;32,33;
35,14-15;44,4).

Verset 16
  ויהיו מלעבים במלאכי האלהים ובוזים דבריו ומתעתעים בנבאיו עד עלות חמת־יהוה בעמו עד־לאין מרפא׃
Mais ils se moquaient des messagers de Dieu, et méprisaient ses paroles, et se raillaient de ses prophètes, jusqu'à ce que la fureur de YHWH-l'Éternel monta contre son peuple et qu'il n'y eut plus de remède.

Verset 17
  ויעל עליהם את־מלך כשׂדיים ויהרג בחוריהם בחרב בבית מקדשׁם ולא חמל על־בחור ובתולה זקן וישׁשׁ הכל נתן בידו׃
Et il fit monter contre eux le roi des Chaldéens, et tua leurs jeunes hommes par l'épée dans la maison de leur sanctuaire; et il n'eut pas compassion du jeune homme, ni de la vierge, ni de l'ancien, ni du vieillard: il les livra tous entre ses mains.

Verset 18
 וכל כלי בית האלהים הגדלים והקטנים ואצרות בית יהוה ואצרות המלך ושׂריו הכל הביא בבל׃
Et tous les ustensiles de la maison de Dieu, grands et petits, et les trésors de la maison de YHWH-l'Éternel, et les trésors du roi et de ses chefs, il emporta tout à Babylone.

Verset 19
 וישׂרפו את־בית האלהים וינתצו את חומת ירושׁלם וכל־ארמנותיה שׂרפו באשׁ וכל־כלי מחמדיה להשׁחית׃ 
Et ils brûlèrent la maison de Dieu, et abattirent la muraille de Jérusalem, et brûlèrent par le feu tous ses palais; et tous ses objets désirables furent livrés à la destruction.
Selon l'avertissement divin, suite à la dédicace du Temple (2Ch 7,19-22).
 
Verset 20
  ויגל השׁארית מן־החרב אל־בבל ויהיו־לו ולבניו לעבדים עד־מלך מלכות פרס׃
Et il [Nabuchodonosor] transporta à Babylone le reste, échappé à l'épée; et ils furent ses serviteurs, à lui et à ses fils, jusqu'au règne du royaume des Perses;
 
Verset 21
  למלאות דבר־יהוה בפי ירמיהו עד־רצתה הארץ את־שׁבתותיה כל־ימי השׁמה שׁבתה למלאות שׁבעים שׁנה׃
afin que fût accomplie la parole de YHWH-l'Éternel dite par la bouche de Jérémie, jusqu'à ce que le pays eût joui de ses sabbats. Tous les jours de sa désolation il se reposa, jusqu'à ce que soixante-dix ans furent accomplis.
Voir l'introduction ci-dessus; Jr 25,11-12;29,10.
Selon Lv 25,1-7, la terre devait être laissée en friche une année tous les sept ans. Cette loi n'avait pas été respectée, et Dieu s'apprête à accorder à la terre le repos dont elle a été privée (voir Lv 26,34-35;43; le texte comporte également la promesse du retour, et du rétablissement du peuple exilé, aux vv.44-45). 
 
Verset 22
 ובשׁנת אחת לכורשׁ מלך פרס לכלות דבר־יהוה בפי ירמיהו העיר יהוה את־רוח כורשׁ מלך־פרס ויעבר־קול בכל־מלכותו וגם־במכתב לאמר׃ 
Et la première année de Cyrus, roi de Perse, afin que fût accomplie la parole de YHWH-l'Éternel dite par la bouche de Jérémie, l'Éternel réveilla l'esprit de Cyrus, roi de Perse; et il fit une proclamation dans tout son royaume, et la publia aussi par écrit, disant:
ובשׁנת אחת לכורשׁ מלך פרס - Et la première année de Cyrus, roi de Perse: C'est-à-dire en 538 av. notre ère (Cyrus ayant conquis Babylone en 539. Voir Is 44,28;45,1;13.
כורשׁ מלך־פרס ויעבר־קול בכל־מלכותו וגם־במכתב לאמר - Cyrus, roi de Perse; et il fit une proclamation dans tout son royaume, et la publia aussi par écrit, disant: Voir Jr 25,11-12;29,10.
Les vv.22-23 sont parallèles à Esd 1,1-3.

Verset 23
 כה־אמר כורשׁ מלך פרס כל־ממלכות הארץ נתן לי יהוה אלהי השׁמים והוא־פקד עלי לבנות־לו בית בירושׁלם אשׁר ביהודה מי־בכם מכל־עמו יהוה אלהיו עמו ויעל׃ 
Ainsi dit Cyrus, roi de Perse: YHWH-l'Éternel, le Dieu des cieux, m'a donné tous les royaumes de la terre, et il m'a chargé de lui bâtir une maison à Jérusalem, qui est en Juda. Qui d'entre vous, quel qu'il soit, est de son peuple - que l'Éternel, son Dieu, soit avec lui, et qu'il monte!
ויעל - et qu'il monte!: Le verbe est à la 3ème personne du singulier; certains extrapolent "Que <Dieu> monte!", d'autres "Que <le peuple> monte".
L'extrapolation de la traduction liturgique "Qu'ils montent <à Jérusalem>" est inutile, le verbe hébreu "עלה  ‛âlâh" ayant de très nombreux sens, dont celui de "se mettre en route", en particulier dans un contexte de conflit armé (voir au v.17 par ex.).
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