Au service de l'Ecriture - Yvette Mailliet le Penven

Evangile selon saint Luc


(Chapitres 16-17)


Plaque de reliure émaillée, XIIème siècle -
Musée de Cluny, Paris ->



<- Mosaïque - Mausolée de Galla Placidia - Ravenne
Détail de broderie (fils d'or et d'argent sur velours) pour ornement liturgique - 1681 - Couvent patriarcal de Bzommar (Liban)
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• Lc 16,1-13

Soyez plus habile que le gérant qui a su ménager son avenir immédiat, dit le Seigneur. Donnez votre argent aux pauvres, vous aurez ainsi des amis pour vous accueillir lorsque vous sous présenterez à la porte des demeures éternelles, où ils seront chez eux.

Sur Luc et son Évangile: Voir à cette page.
 
Sur Lc 16,1 - 17,10:
• Le thème du chapitre précédent - la participation des pécheurs repentants au banquet du Royaume - est prolongé par le chap.16.
• La parabole du gérant habile (16,1-8) et les paraboles qui suivent (16,9-12) rappellent l'ambiguïté de l'argent et la nécessité d'agir en toute chose avec sagesse et selon les principes du Royaume. La générosité et l'accueil, exercés dans une perspective éternelle, seront la caractéristique de celui qui est véritablement et sincèrement au service de Dieu (16,13-15).
• L'usage des richesses est également le thème de la parabole de l'homme riche (16,19-31). Jésus fait appel à la Loi (16,16-18;29;31) contre les pharisiens: ceux-ci lui reprochent certainement de transgresser la Loi par son attitude à l'égard des pécheurs; il les renvoie à l'injustice de leur gestion des richesses matérielles.
• En conclusion (17,1-10), Jésus invite ses disciples à tirer les leçons de l'exemple des pharisiens: contrairement à eux, ils doivent
1. se préoccuper des plus petits (17,1-3; Lazare en est un exemple);
2. se préoccuper des pécheurs et chercher à les ramener dans la communauté (17,3-4);
3. développer une foi authentique (17,5-6);
4. ne pas chercher d'honneurs particuliers (17,7-10).

Traduction et notes:

Versets 1-3.
 ῎Ελεγε δὲ καὶ πρὸς τοὺς μαθητάς αὐτοῦ· ἄνθρωπός τις ἦν πλούσιος, ὃς εἶχεν οἰκονόμον, καὶ οὗτος διεβλήθη αὐτῷ ὡς διασκορπίζων τὰ ὑπάρχοντα αὐτοῦ.
Jésus dit aussi à ses disciples:
Un homme riche avait un économe, qui lui fut dénoncé comme dissipant ses biens.
καὶ φωνήσας αὐτὸν εἶπεν αὐτῷ· τί τοῦτο ἀκούω περὶ σοῦ; ἀπόδος τὸν λόγον τῆς οἰκονομίας σου· οὐ γὰρ δύνῃ ἔτι οἰκονομεῖν.
Il l'appela, et lui dit:
"Qu'est-ce que j'entends dire de toi? Rends compte de ton administration, car tu ne pourras plus administrer mes biens".
εἶπε δὲ ἐν ἑαυτῷ ὁ οἰκονόμος· τί ποιήσω, ὅτι ὁ κύριός μου ἀφαιρεῖται τὴν οἰκονομίαν ἀπ᾿ ἐμοῦ; σκάπτειν οὐκ ἰσχύω, ἐπαιτεῖν αἰσχύνομαι.
L'économe dit en lui-même:
"Que ferai-je, puisque mon maître m'ôte l'administration de ses biens? Travailler la terre? je ne le puis. Mendier? j'en ai honte. 
• τί ποιήσω- Que ferai-je?: L'économe, qui est dans une situation sociale enviable, a beaucoup à perdre si son travail lui est enlevé.
Versets 4-7.
ἔγνων τί ποιήσω, ἵνα, ὅταν μετασταθῶ ἐκ τῆς οἰκονομίας, δέξωνταί με εἰς τοὺς οἴκους ἑαυτῶν.
Je sais ce que je ferai, pour qu'il y ait des gens qui me reçoivent dans leurs maisons quand je serai destitué de mon emploi".
καὶ προσκαλεσάμενος ἕνα ἕκαστον τῶν χρεοφειλετῶν τοῦ κυρίου ἑαυτου
͂ ἔλεγε τῷ πρώτῳ· πόσον ὀφείλεις τῷ κυρίῳ μου;

Et, faisant venir chacun des débiteurs de son maître, il dit au premier: "Combien dois-tu à mon maître?"

ὁ δὲ εἶπε· ἑκατὸν βάτους ἐλαίου. καὶ εἶπεν αὐτῷ· δέξαι σου τὸ γράμμα καὶ καθίσας ταχέως γράψον πεντήκοντα.
"
Cent mesures d'huile", répondit-il.
Et il lui dit: "Prends ton billet, assieds-toi vite, et écris: cinquante".
ἔπειτα ἑτέρῳ εἶπε· σὺ δὲ πόσον ὀφείλεις; ὁ δὲ εἶπεν· ἑκατὸν κόρους σίτου. καὶ λέγει αὐτῷ· δέξαι σου τὸ γράμμα, καὶ γράψον ὀγδοήκοντα.
Il dit ensuite à un autre:
"Et toi, combien dois-tu?"
"Cent mesures de blé", répondit-il.
Et il lui dit:
"Prends ton billet, et écris: quatre-vingts".
• Les quantités dues montrent que les débiteurs étaient eux-mêmes de gros producteurs. Le propriétaire foncier est donc bien "un homme" très "riche".

Verset 8.
καὶ ἐπῄνεσεν ὁ κύριος τὸν οἰκονόμον τῆς ἀδικίας, ὅτι φρονίμως ἐποίησεν· ὅτι οἱ υἱοὶ τοῦ αἰῶνος τούτου φρονιμώτεροι ὑπὲρ τοὺς υἱοὺς τοῦ φωτὸς εἰς τὴν γενεὰν τὴν ἑαυτῶν εἰσι.
Le maître loua l'économe infidèle de ce qu'il avait agi prudemment. Car les enfants de ce siècle sont plus prudents à l'égard de leurs semblables que ne le sont les enfants de la lumière.
καὶ ἐπῄνεσεν ὁ κύριος τὸν οἰκονόμον τῆς ἀδικίας - Le maître loua l'économe infidèle: En diminuant significativement les dettes des débiteurs de son "maître", "l'économe" espère être en retour accueilli favorablement par eux - et assure donc son avenir; "le maître" n'admire pas son "économe" pour sa malhonnêteté ("infidèle"), mais pour son habileté, sa ruse ("prudemment"); en effet, il n'a pu qu'approuver les comptes puisqu'ils avaient été certifiés par son intendant - même si, ensuite, il l'a congédié.
• οἱ υἱοὶ τοῦ αἰῶνος [...] τοὺς υἱοὺς τοῦ φωτὸς - les enfants de ce siècle [...] les enfants de la lumière: Le grec met en parallèle/opposition les deux expressions "οἱ υἱοὶ τοῦ αἰῶνος" et "οἱ υἱοὶ τοῦ φωτὸς". L'idée est donc probablement que "les enfants de ce siècle" comprennent bien le fonctionnement de "ce siècle", ce monde, alors que "les enfants de la lumière" ne comprennent pas vraiment le fonctionnement du Royaume (v.9).

Verset 9.
κἀγὼ ὑμῖν λέγω· ποιήσατε ἑαυτοῖς φίλους ἐκ τοῦ μαμμωνᾶ τῆς ἀδικίας, ἵνα, ὅταν ἐκλίπητε, δέξωνται ὑμᾶς εἰς τὰς αἰωνίους σκηνάς.
Et moi, je vous dis: Faites-vous des amis avec les richesses injustes, pour qu'ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels, quand elles viendront à vous manquer.
τοῦ μαμμωνᾶ - les richesses: Litt. "μαμμωνᾶς mammōnas = Mammon", mot d'origine chaldéenne signifiant d'abord "sécurité" puis, surtout "richesse" voire "âpreté au gain" - et devenu enfin la puissance de l'argent divinisée, Mammon.
ἐκ τοῦ μαμμωνᾶ τῆς ἀδικίας - avec les richesses injustes: Litt. "à partir de l'argent des injustices". En effet, "les richesses" sont trop souvent amassées au moyen d'actes "injustes" - réalité que Jésus souligne souvent chez Luc (voir par ex. 6,24 et note à cette page). Ces "richesses" n'ont pas leur place dans le monde à venir.
εἰς τὰς αἰωνίους σκηνάς - dans les tabernacles éternels: Si le comportement habile des "enfants de ce siècle" peut leur assurer la sécurité dans le temps présent, la sagesse des "enfants de la lumière" peut favoriser leur bien-être éternel, et cette sagesse consiste à employer ses biens pour l'avancement du Royaume (Mt 19,29). Le disciple de Jésus est invité à la générosité, notamment à l'égard de ceux qui ne pourront pas le lui rendre (voir 6,35; 7,41-42; 14,12-14): le jour où l'argent disparaîtra, il aura un trésor dans le ciel (12,33).
D'autres voient dans cette parabole une insistance sur l'urgence face à la crise (sens étymologique: "jugement") qui approche.
D'autres encore pensent que l'économe ne dilapide pas (la dénonciation du v.1 serait alors calomnieuse) l'argent de son maître, mais qu'il ne fait que diminuer les taux d'intérêt anormalement élevés (voir vv.6-7) qu'il avait imposés à ses débiteurs; dans ce cas, il s'agirait d'une invitation à respecter la Loi et à agir avec générosité.

Verset 10.
ὁ πιστὸς ἐν ἐλαχίστῳ καὶ ἐν πολλῷ πιστός ἐστι, καὶ ὁ ἐν ἐλαχίστῳ ἄδικος καὶ ἐν πολλῷ ἄδικός ἐστιν.
Celui qui est fidèle dans les moindres choses l'est aussi dans les grandes, et celui qui est injuste dans les moindres choses l'est aussi dans les grandes.
ὁ πιστὸς ἐν ἐλαχίστω ͂ͅ- Celui qui est fidèle dans les moindres choses: C'est-à-dire, d'après ce qui précède, dans la gestion des biens matériels ("les moindres choses", les choses de moindre importance) selon les principes du Royaume ("fidèle").

Verset 11.
εἰ οὖν ἐν τῷ ἀδίκῳ μαμωνᾷ πιστοὶ οὐκ ἐγένεσθε, τὸ ἀληθινὸν τίς ὑμῖν πιστεύσει;
Si donc vous n'avez pas été fidèle dans les richesses injustes, qui vous confiera les véritables? ἐν τῷ ἀδίκῳ μαμωνᾷ - dans les richesses injustes: "Les richesses injustes" (celles qui appartiennent à la réalité du monde présent) peuvent être gérées "fidèlement", c'est-à-dire selon les principes et en vue du Royaume; ou "infidèlement", c'est-à-dire selon les principes du monde, "de ce siècle".
τὸ ἀληθινὸν - les véritables: Voir 12,33: "Vendez ce que vous possédez, et donnez-le en aumônes. Faites-vous des bourses qui ne s'usent point, un trésor inépuisable dans les cieux, où le voleur n'approche point, et où la teigne ne détruit point".

Verset 12.
 καὶ εἰ ἐν τῷ ἀλλοτρίῳ πιστοὶ οὐκ ἐγένεσθε, τὸ ὑμέτερον τίς ὑμῖν δώσει;
Et si vous n'avez pas été fidèles dans ce qui est à autrui, qui vous donnera ce qui est à vous?
• Les biens matériels sont en fait ceux du Maître, dont il nous a confié la gestion en attendant la venue du Royaume; les biens à venir - qui ne seront plus liés au monde pécheur et injuste - nous seront donnés pour toujours et correspondront de fait à ce que nous sommes.

Verset 13.
Οὐδεὶς οἰκέτης δύναται δυσὶ κυρίοις δουλεύειν· ἢ γὰρ τὸν ἕνα μισήσει καὶ τὸν ἕτερον ἀγαπήσει, ἢ ἑνὸς ἀνθέξεται καὶ τοῦ ἑτέρου καταφρονήσει. οὐ δύνασθε Θεῷ δουλεύειν καὶ μαμμωνᾷ.
Nul serviteur ne peut servir deux maîtres. Car, ou il haïra l'un et aimera l'autre; ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon.
Voir Mt 6,24; Jc 4,4.

Commentaire patristique:
De Saint Basile de Césarée, docteur de l'Église, Homélie 14 "Sur l'amour des pauvres", § 23-25:

« Celui qui est digne de confiance dans une petite affaire
est digne de confiance aussi dans une grande »

      Tu dois savoir d'où vient pour toi l'existence, le souffle, l'intelligence et ce qu'il y a de plus précieux, la connaissance de Dieu, d'où vient l'espérance du Royaume de cieux et celle de contempler la gloire que tu vois aujourd'hui de manière obscure, comme dans un miroir, mais que tu verras demain dans toute sa pureté et son éclat (1Co 13,12). D'où vient que tu sois fils de Dieu, héritier avec le Christ (Rm 8,16-17) et, j'oserai dire, que tu sois toi-même un dieu ? D'où vient tout cela et par qui ?
     Ou encore, pour parler de choses moins importantes, celles qui se voient : qui t'a donné de voir la beauté du ciel, la course du soleil, le cycle de la lune, les étoiles innombrables et, en tout cela, l'harmonie et l'ordre qui les conduisent ?... Qui t'a donné la pluie, l'agriculture, les aliments, les arts, les lois, la cité, une vie civilisée, des relations familières avec tes semblables ? 
     N'est-ce pas de Celui qui, avant toute chose et en retour de tous ses dons, te demande d'aimer les hommes ? [...] Alors que lui, notre Dieu et notre Seigneur, n'a pas honte d'être appelé notre Père, allons-nous renier nos frères ? Non, mes frères et mes amis, ne soyons pas des gérants malhonnêtes des biens qui nous sont confiés.
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• Lc 16,19-31

"Un riche": il ne fait rien de mal, il est vêtu et vit comme un riche."Un pauvre": il est là, en haillons, affamé, malade, comme un pauvre - tout simplement, il ne demande rien. Et la richesse empêche le premier de voir l'autre, là, à sa porte.Quand il meurt, le pauvre - qui mérite bien son nom de "Lazare" - est introduit auprès des justes.A sa mort, le riche se trouve seul. Lazare, dont il aurait pu se faire un ami, ne peut plus rien pour lui ni pour les siens."Quelqu'un" est ressuscité des morts, "conformément aux Écritures": un signe pour ceux qui écoutent "Moïse et les prophètes", mais qui n'a pas force convaincante pour les autres.

Sur Luc et son Évangile: Voir à cette page.
 
Sur Lc 16,1 - 17,10: Voir ci-dessus.

Traduction et notes:

Verset 19.
 ῎Ανθρωπος δέ τις ἦν πλούσιος, καὶ ἐνεδιδύσκετο πορφύραν καὶ βύσσον εὐφραινόμενος καθ᾿ ἡμέραν λαμπρῶς.
Il y avait un homme riche, qui était vêtu de pourpre et de fin lin, et qui chaque jour menait joyeuse et brillante vie.
πορφύραν - de pourpre: Le mot "πορφύρα porphura" (dont la transcription française a donné le mot "porphyre") est d'origine latine ("purpura", qui a donné en français les mots "pourpre" et "purpurin"). Il désignait d'abord la teinture provenant du murex - puis la couleur elle-même et le tissu teint. Cette teinture était utilisée dans l'Antiquité pour faire des tissus de luxe. La Bible en fait ainsi mention pour le sanctuaire (Ex 26,1;4;31;36) et pour les vêtements des rois ou autres grands personnages (Jg 8,26; Pr 31,22). Jésus est revêtu de pourpre par dérision lors de sa passion (Mc 15,17). Lydie, qui est à l'origine de la communauté de Philippes, est marchande de pourpre (Ac 16,14).
"Le riche et Lazare" (détail)Véronèse (1487-1557) – vers 1540 – Gallerie  dell'Accademia, Venise

Versets 20-21.
πτωχὸς δέ τις ἦν ὀνόματι Λάζαρος, ὃς ἐβέβλητο πρὸς τὸν πυλῶνα αὐτοῦ ἡλκωμένος
Un pauvre, nommé Lazare, était couché à sa porte, couvert d'ulcères,
καὶ ἐπιθυμῶν χορτασθῆναι ἀπὸ τῶν ψιχίων τῶν πιπτόντων ἀπὸ τῆς τραπέζης τοῦ πλουσίου· ἀλλὰ καὶ οἱ κύνες ἐρχόμενοι ἐπέλειχον τὰ ἕλκη αὐτοῦ.
et désireux de se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche; et même les chiens venaient encore lécher ses ulcères.
• ἀπὸ τῶν ψιχίων - des miettes: Le texte établit un contraste saisissant entre "le riche" et "le pauvre nommé Lazare": les vêtements luxueux, les festins quotidiens dans sa demeure fermée sont pour le premier; alors que le second, malade, vit dehors et n'a même pas accès aux "miettes" laissées habituellement aux chiens. Dans l'Antiquité et dans ces régions (contrairement aux représentations modernes) "les chiens" n'étaient pas des animaux de compagnie, mais vivaient à l'état semi-sauvage (sauf les chiens des bergers nomades, qui étaient seulement un peu plus apprivoisés).
"Le riche et Lazare" (détail)Véronèse ->

Mais le fait que, seul, le nom du pauvre Lazare (transcription de l'hébreu
אלעזר 'el‛âzâr - Eléazar - " אלEl est עזר protection") soit mentionné, et le sens de ce nom, annoncent déjà le retournement de situation du v.22.    

Verset 22.
ἐγένετο δὲ ἀποθανεῖν τὸν πτωχὸν καὶ ἀπενεχθῆναι αὐτὸν ὑπὸ τῶν ἀγγέλων εἰς τὸν κόλπον ᾿Αβραάμ· ἀπέθανε δὲ καὶ ὁ πλούσιος καὶ ἐτάφη.
Le pauvre mourut, et il fut porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi, et il fut enseveli.
εἰς τὸν κόλπον ᾿Αβραάμ - dans le sein d'Abraham: Voir 13,28 à cette page. Lazare est désormais à une place d'honneur.

Triptyque de la vertu de patience (panneaux extérieurs : Le riche et Lazare) - Bernaert van ORLEY (Bruxelles 1491/92 - 1542) – 1521 – Musées  Royaux des Beaux-Arts, Bruxelles.
A gauche, de bas en haut: Lazare se meurt devant la demeure du riche, en train de festoyer; l'âme de Lazare, sous la forme (classique) d'un petit enfant, est menée au ciel par deux anges, dans une bulle.A droite, de haut en bas: l'âme de Lazare est arrivée "dans le sein d'Abraham". Au centre, l'agonie du riche: sa femme lui apporte la communion, tandis qu'un médecin examine ses urines; en bas, deux démons le torturent, lui présentant un calice grouillant de serpents et une coupe de liquide infernal.On notera les parallélismes de forme (les positions symétriques de Lazare sur terre et du riche en enfer - qui font ressortir la différence entre le corps malingre de Lazare et le corps musculeux du riche; le riche dans sa somptueuse demeure, entouré de son épouse et d'un ami lors du banquet /du médecin lors de son agonie; l'âme de Lazare qui va au ciel et qui est dans le sein d'Abraham; la communion et les urines, le calice aux serpents et le liquide infernal) qui font ressortir les parallélismes du fond de la parabole.

Versets 23-24.
καὶ ἐν τῷ ᾅδῃ ἐπάρας τοὺς ὀφθαλμοὺς αὐτοῦ, ὑπάρχων ἐν βασάνοις, ὁρᾷ ᾿Αβραὰμ ἀπὸ μακρόθεν καὶ Λάζαρον ἐν τοῖς κόλποις αὐτοῦ.
Dans le séjour des morts, il leva les yeux; et, tandis qu'il était en proie aux tourments, il vit de loin Abraham, et Lazare dans son sein.
καὶ αὐτὸς φωνήσας εἶπε· πάτερ ᾿Αβραάμ, ἐλέησόν με καὶ πέμψον Λάζαρον, ἵνα βάψῃ τὸ ἄκρον τοῦ δακτύλου αὐτοῦ ὕδατος καὶ καταψύξῃ τὴν γλῶσσάν μου, ὅτι ὀδυνῶμαι ἐν τῇ φλογὶ ταύτῃ. Il s'écria: Père Abraham, aie pitié de moi, et envoie Lazare, pour qu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau et me rafraîchisse la langue; car je souffre cruellement dans cette flamme.
πάτερ ᾿Αβραάμ - Père Abraham: Comp. 3,8: "Produisez donc des fruits dignes de la repentance, et ne vous mettez pas à dire en vous-mêmes: Nous avons Abraham pour père!"

Versets 25-26.
εἶπε δὲ ᾿Αβραάμ· τέκνον, μνήσθητι ὅτι ἀπέλαβες σὺ τὰ ἀγαθά σου ἐν τῇ ζωῇ σου, καὶ Λάζαρος ὁμοίως τὰ κακά· νῦν δὲ ὧδε παρακαλεῖται, σὺ δὲ ὀδυνᾶσαι.
Abraham répondit: Mon enfant, souviens-toi que tu as reçu tes biens pendant ta vie, et que Lazare a eu les maux pendant la sienne; maintenant il est ici consolé, et toi, tu souffres.
καὶ ἐπὶ πᾶσι τούτοις μεταξὺ ἡμῶν καὶ ὑμῶν χάσμα μέγα ἐστήρικται, ὅπως οἱ θέλοντες διαβῆναι ἔνθεν πρὸς ὑμᾶς μὴ δύνωνται, μηδὲ οἱ ἐκεῖθεν πρὸς ἡμᾶς διαπερῶσιν
D'ailleurs, il y a entre nous et vous un grand abîme, afin que ceux qui voudraient passer d'ici vers vous, ou de là vers nous, ne puissent le faire.
χάσμα μέγα - un grand abîme: Le portail qui séparait Lazare de la table du riche (v.20) est devenu "un abîme" qui sépare le riche de la table d'Abraham. Le portail aurait pu être franchi, l'abîme est infranchissable.

Versets 27-30.
εἶπε δέ· ἐρωτῶ οὖν σε, πάτερ, ἵνα πέμψῃς αὐτὸν εἰς τὸν οἶκον τοῦ πατρός μου·
Le riche dit: Je te prie donc, père Abraham, d'envoyer Lazare dans la maison de mon père;
ἔχω γὰρ πέντε ἀδελφούς· ὅπως διαμαρτύρηται αὐτοῖς, ἵνα μὴ καὶ αὐτοὶ ἔλθωσιν εἰς τὸν τόπον τοῦτον τῆς βασάνου.
 
car j'ai cinq frères. C'est pour qu'il leur atteste ces choses, afin qu'ils ne viennent pas aussi dans ce lieu de tourments.
λέγει αὐτῷ ᾿Αβραάμ· ἔχουσι Μωϋσέα καὶ τοὺς προφήτας· ἀκουσάτωσαν αὐτῶν.
Abraham répondit: Ils ont Moïse et les prophètes; qu'ils les écoutent.
̔ὁ δὲ εἶπεν· οὐχί, πάτερ ᾿Αβραάμ, ἀλλ᾿ ἐάν τις ἀπὸ νεκρῶν πορευθῇ πρὸς αὐτοὺς, μετανοήσουσιν.
Et il dit: Non, père Abraham, mais si quelqu'un des morts va vers eux, ils se repentiront.

πάτερ ᾿Αβραάμ - père Abraham: Ceux qui se nomment fils d'Abraham (le riche et ses frères) auraient dû savoir que l'Écriture ("Moïse et les prophètes") invite à se préoccuper des plus faibles et à aimer son prochain.

Verset 31.
εἶπε δὲ αὐτῷ· εἰ Μωϋσέως καὶ τῶν προφητῶν οὐκ ἀκούουσιν, οὐδὲ ἐάν τις ἐκ νεκρῶν ἀναστῇ πεισθήσονται.
Et Abraham lui dit: S'ils n'écoutent pas Moïse et les prophètes, ils ne se laisseront pas persuader quand même quelqu'un des morts ressusciterait.

Commentaire patristique:
De Saint Jean Chrysostome, Homélies sur l'évangile de Matthieu, n°50, 3-4:

Reconnaître le Christ pauvre

      Tu veux honorer le Corps du Christ ? Ne le méprise pas lorsqu'il est nu. Ne l'honore pas ici, dans l'église, par des tissus de soie tandis que tu le laisses dehors souffrir du froid et du manque de vêtements. Car celui qui a dit : « Ceci est mon corps » (Mt 26,26), et qui l'a réalisé en le disant, c'est lui qui a dit : « Vous m'avez vu avoir faim, et vous ne m'avez pas donné à manger » et aussi : « Chaque fois que vous ne l'avez pas fait à l'un de ces petits, c'est à moi que vous ne l'avez pas fait » (Mt 25,42;45). Ici le corps du Christ n'a pas besoin de vêtements, mais d'âmes pures ; là-bas il a besoin de beaucoup de sollicitude [...] Dieu n'a pas besoin de vases d'or mais d'âmes qui soient en or.       Je ne vous dis pas cela pour vous empêcher de faire des donations religieuses, mais je soutiens qu'en même temps, et même auparavant, on doit faire l'aumône [...]
Quel avantage y a-t-il à ce que la table du Christ soit chargée de vases d'or, tandis que lui-même meurt de faim ? Commence par rassasier l'affamé et, avec ce qui te restera, tu orneras son autel.

      Tu fais une coupe en or, et tu ne donnes pas « un verre d'eau fraîche » ? (Mt 10,42) [...] Pense qu'il s'agit aussi du Christ, lorsqu'il s'en va, errant, étranger, sans abri ; et toi, qui as omis de l'accueillir, tu embellis le pavé, les murs et les chapiteaux des colonnes, tu attaches les lampes par des chaînes d'argent ; mais lui, tu ne veux même pas voir qu'il est enchaîné dans une prison. Je ne dis pas cela pour t'empêcher de faire de telles générosités, mais je t'exhorte à les accompagner ou plutôt à les faire précéder par les autres actes de bienfaisance [...] Donc, lorsque tu ornes l'église n'oublie pas ton frère en détresse, car il est un temple et de tous le plus précieux.
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• Lc 17,5-10

La foi peut faire des miracles: non des prodiges ostentatoires, dénués de sens et inutiles - mais des œuvres semblables à celles de Jésus.Celui qui fait "tout ce que Dieu lui a commandé" n'a pas à se glorifier. Serviteur "inutile", "quelconque"? La diversité des traductions montre qu'il est difficile de trouver le terme exact.En tout cas, la récompense qu'on recevra - qui sera sans commune mesure avec le travail accompli - sera toujours une grâce, et non un dû!

Sur Luc et son Évangile: Voir à cette page.
 
Sur Lc 16,1 - 17,10: Voir plus haut.

Traduction et notes:

Versets 5-6.
Καὶ εἶπον οἱ ἀπόστολοι τῷ Κυρίῳ· πρόσθες ἡμῖν πίστιν.
Les apôtres dirent au Seigneur: Augmente-nous la foi.
εἶπε δὲ ὁ Κύριος· εἰ ἔχετε πίστιν ὡς κόκκον σινάπεως, ἐλέγετε ἂν τῇ συκαμίνῳ ταύτῃ, ἐκριζώθητι καὶ φυτεύθητι ἐν τῇ θαλάσσῃ· καὶ ὑπήκουσεν ἂν ὑμῖν.

Et le Seigneur dit: Si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé, vous diriez à ce sycomore: Déracine-toi, et plante-toi dans la mer; et il vous obéirait.

κόκκον σινάπεως - un grain de sénevé: Le mot grec "σίναπι sinapi" (latin "sinapis" - d'où dérive par formation savante le mot "sinapisme") a donné par formation populaire le français "sénevé" - qui désigne une plante dont les graines donnent une variété de moutarde (la "moutarde noire").
On considérait cette
graine comme la plus petite. Le PT semble ignorer cette plante; Jésus est le seul à en parler dans le NT, dans la parabole de Mt 13,31-33 et ici; dans les deux cas il souhaite souligner le contraste entre la petitesse de la graine et la grandeur de ses possibilités (le sénevé peut atteindre 2, voire 3 mètres).

Versets 7-9.
Τίς δὲ ἐξ ὑμῶν δοῦλον ἔχων ἀροτριῶντα ἢ ποιμαίνοντα, ὃς εἰσελθόντι ἐκ τοῦ ἀγροῦ ἐρεῖ, εὐθέως παρελθὼν ἀνάπεσε,
Qui de vous, ayant un serviteur qui laboure ou paît les troupeaux, lui dira, quand il revient des champs: Approche vite, et mets-toi à table?
ἀλλ᾿ οὐχὶ ἐρεῖ αὐτῷ· ἑτοίμασον τί δειπνήσω, καὶ περιζωσάμενος διακόνει μοι ἕως φάγω καὶ πίω, καὶ μετὰ ταῦτα φάγεσαι καὶ πίεσαι σύ;
Ne lui dira-t-il pas au contraire: Prépare-moi à souper, ceins-toi, et sers-moi, jusqu'à ce que j'aie mangé et bu; après cela, toi, tu mangeras et boiras?

μὴ χάριν ἔχει τῷ δούλῳ ἐκείνῳ ὅτι ἐποίησε τὰ διαταχθέντα; οὐ δοκῶ.

Doit-il de la reconnaissance à ce serviteur parce qu'il a fait ce qui lui était ordonné?
χάριν - de la reconnaissance: Ce n'est pas parce qu'un serviteur fait son travail (rappel "se ceindre" signifie "mettre une ceinture dans laquelle remonter et coincer les pans de son vêtement afin d'être en tenue de travail") que le maître va lui donner une récompense particulière, en dehors de ce qui était prévu.
Cette image peut être comparée au comportement dénoncé par ex. en 14,12 (à cette page): faire le bien pour obtenir bonheur ou récompense. Il est normal pour le chrétien de faire le bien, comme il est normal pour le serviteur de faire son travail.

Verset 10.
οὕτως καὶ ὑμεῖς, ὅταν ποιήσητε πάντα τὰ διαταχθέντα ὑμῖν, λέγετε ὅτι δοῦλοι ἀχρεῖοί ἐσμεν, ὅτι ὃ ὠφείλομεν ποιῆσαι πεποιήκαμεν.
Vous de même, quand vous avez fait tout ce qui vous a été ordonné, dites: Nous sommes des serviteurs inutiles, nous avons fait ce que nous devions faire.
δοῦλοι ἀχρεῖοί - des serviteurs inutiles: L'adjectif grec "ἀχρεῖος achréïos" est formé, avec la particule privative "α-̓", sur le verbe-racine impersonnel "χρή chrē", qui signifie "il faut"; ce qui est "α-̓χρεῖος" est donc ce qui n'est pas nécessaire, indispensable; la plupart des traductions françaises (Olivétan/Ostervald, L.Segond, Martin, BJ...) traduisent donc, littéralement, "inutiles"; Semeur préfère expliciter "sans mérite"; la traduction liturgique affaiblit et modifie un peu le sens en donnant "quelconques". En s'appuyant sur un autre dérivé de cette racine, le nom "χρεία chréïa", qui désigne l'"usage", l'"emploi", la "nécessité", l'"importance", on pourrait traduire (si le terme "inutile" semble trop dur!) "sans importance", ou "sans importance particulière".
En effet, le disciple, comme on l'a vu dans le commentaire du verset précédent, n'obéit pas à son Seigneur dans le but d'obtenir quelque chose de lui; l'obéissance fait naturellement partie de la vie du disciple, et elle ne peut être pour le croyant la base d'un statut particulier dans la communauté (comparer aux discussions des disciples en 9,46; 22,24).

 
Méditation:
Du Pape Benoît XVI, Encyclique « Deus caritas est », § 35:

« Des serviteurs quelconques »

      La juste manière de servir rend humble celui qui agit. Il n'assume pas une position de supériorité face à l'autre, même si la situation de ce dernier peut à ce moment-là être misérable. Le Christ a pris la dernière place dans le monde –- la croix –- et, précisément par cette humilité radicale, il nous a rachetés et il nous aide constamment. Celui qui peut aider reconnaît que c'est justement de cette manière qu'il est aidé lui aussi. Le fait de pouvoir aider n'est ni son mérite ni un titre d'orgueil. Cette tâche est une grâce.
      Plus une personne œuvre pour les autres, plus elle comprendra et fera sienne la parole du Christ : « Nous sommes des serviteurs quelconques ». En effet, elle reconnaît qu'elle agit non pas en fonction d'une supériorité ou d'une plus grande efficacité personnelle, mais parce que le Seigneur lui en fait don. Parfois, le surcroît des besoins et les limites de sa propre action pourront l'exposer à la tentation du découragement. Mais c'est alors justement que l'aidera le fait de savoir qu'elle n'est, en définitive, qu'un instrument entre les mains du Seigneur ; elle se libérera ainsi de la prétention de devoir réaliser, personnellement et seule, l'amélioration nécessaire du monde. Humblement, elle fera ce qui lui est possible de faire et, humblement, elle confiera le reste au Seigneur.       C'est Dieu qui gouverne le monde et non pas nous. Nous, nous lui offrons uniquement nos services, pour autant que nous le puissions, et tant qu'il nous en donne la force. Faire cependant ce qui nous est possible, avec la force dont nous disposons, telle est la tâche qui maintient le bon serviteur de Jésus Christ toujours en mouvement : « L'amour du Christ nous pousse » (2Co 5,14).
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• Lc 17,11-19

Sur la foi de la parole de Jésus, dix lépreux partent faire constater leur purification... qui n'a pas encore eu lieu.Mais seul le Samaritain, l'étranger, rebrousse chemin en proclamant sa foi en Jésus: "Il glorifie Dieu", "se prosterne", "rend grâce" en vrai disciple.

Sur Luc et son Évangile: Voir à cette page.
 
Sur Lc 17,11 - 18,8: Poursuivant sa route vers Jérusalem, Jésus longe la Samarie.
Il guérit dix lépreux, mais un seul vient le remercier. Or c'est un Samaritain - et il reconnaît que la puissance de Dieu est à l'œuvre en Jésus, se prosterne devant lui, reçoit le Salut, et fait preuve de plus de clairvoyance que les pharisiens de 17,20-21.
En effet, alors que des guérisons comme celle des dix lépreux sont le signe évident de la venue du Royaume, ceux-ci posent encore la question du moment de sa venue: ils n'ont pas compris qui est Jésus, quelle est la nature de son ministère.
Cependant, pour que ses disciples ne se laissent pas induire en erreur, Jésus souligne que la révélation ultime du Fils de l'homme (et du Royaume) est encore à venir (17,22-37) et la manifestation, en ce jour, en sera évidente (v.24).
[Les paroles de 17,23-37 sont rapportées dans un ordre différent en Mt 24 et Mc 13, textes dans lesquels la venue du Fils de l'homme et du jugement dernier est préfigurée par la destruction de Jérusalem]
La fidélité à laquelle Jésus appelle ses disciples dans l'attente de son Jour se manifestera, en particulier, par une prière constante et persévérante (18,1-8). Le Dieu auquel ils s'adressent est fidèle, le croyant qui prie est invité à une attitude de foi résolue, même dans l'épreuve.  

Traduction et notes:

Verset 11.
Καὶ ἐγένετο ἐν τῷ πορεύεσθαι αὐτὸν εἰς ᾿Ιερουσαλὴμ καὶ αὐτὸς διήρχετο διὰ μέσου Σαμαρείας καὶ Γαλιλαίας.
Jésus, se rendant à Jérusalem, passait entre la Samarie et la Galilée.
• εἰς ᾿Ιερουσαλὴμ- à Jérusalem: Jérusalem tient une place prépondérante dans l'œuvre de Luc:1.C'est dans le Temple que s'ouvre son évangile (1,10) et qu'il se termine (24,53).2.
Après le départ de Jésus de Galilée (9,51), sa "montée" vers Jérusalem rythmera l'évangile, durant dix  chapitres, jusqu'à son entrée solennelle dans la ville à la veille de sa Passion (19,29).3.C'est à Jérusalem que s'ouvrira le second livre de Luc, les Actes des Apôtres (Ac 1,8).
διὰ μέσου Σαμαρείας καὶ Γαλιλαίας - entre la Samarie et la Galilée: Il prend la route tracée par les pèlerins juifs se rendant à Jérusalem, pour éviter de traverser la Samarie, contrairement à ce que dit la traduction liturgique; celle-ci est d'ailleurs en contradiction non seulement avec les données socio-historiques, mais aussi avec la suite du texte:
- des Juifs, même lépreux, ne vivraient pas en Samarie (or un seul d'entre eux est samaritain);
- Jésus ne pourrait envoyer les lépreux chez des "prêtres" samaritains en vue d'une purification rituelle;
- si la scène se déroulait en Samarie, l'emploi du mot "étranger" serait fort peu vraisemblable.

Verset 12.
καὶ εἰσερχομένου αὐτοῦ εἴς τινα κώμην ἀπήντησαν αὐτῷ δέκα λεπροὶ ἄνδρες, οἳ ἔστησαν πόρρωθεν,
Comme il entrait dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Se tenant à distance,
πόρρωθεν - à distance: À la distance imposée par la Loi (Lv 13,46); voir une autre rencontre de Jésus avec un lépreux chez Lc, en 5,12-14.Sur la "lèpre", voir introduction à l'histoire de Naaman et Élisée, à cette page. Même s'il ne s'agit pas de la maladie de Hansen, il s'agit d'une maladie de peau évolutive, qui impliquait pour le malade (qui devait crier "טמא טמא ṭâmê' ṭâmê' - Impur, impur!" Lv 13,45) l'éviction sociale pour cause d'impureté rituelle.

Versets 13-14.
καὶ αὐτοὶ ἦραν φωνὴν λέγοντες· ᾿Ιησοῦ ἐπιστάτα, ἐλέησον ἡμᾶς.
ils élevèrent la voix, et dirent:Jésus, maître, aie pitié de nous! 
καὶ ἰδὼν εἶπεν αὐτοῖς· πορευθέντες ἐπιδείξατε ἑαυτοὺς τοῖς ἱερεῦσι. καὶ ἐγένετο ἐν τῷ ὑπάγειν αὐτοὺς ἐκαθαρίσθησαν.
Dès qu'il les eut vus, il leur dit: Allez vous montrer aux prêtres. Et, pendant qu'ils y allaient, il arriva qu'ils furent guéris.
τοῖς ἱερεῦσι - aux prêtres: (en hébreu: אל־הכהנים; sg: כּהן kôhên) Les "lépreux" guéris doivent se faire examiner par les prêtres afin que soit décrétée officiellement la levée de leur impureté rituelle (טהור הוא וטהרו הכהן - Lv 13,37: "il est pur, et le prêtre le déclarera pur" à propos des maladies de peau considérées comme n'étant pas la "lèpre").

Versets 15-16.
εἷς δὲ ἐξ αὐτῶν, ἰδὼν ὅτι ἰάθη, ὑπέστρεψεν μετὰ φωνῆς μεγάλης δοξάζων τὸν Θεόν,
L'un deux, se voyant guéri, revint sur ses pas, glorifiant Dieu à haute voix.
καὶ ἔπεσεν ἐπὶ πρόσωπον παρὰ τοὺς πόδας αὐτοῦ εὐχαριστῶν αὐτῷ· καὶ αὐτὸς ἦν Σαμαρείτης.
Il tomba sur sa face aux pieds de Jésus, et lui rendit grâces. Et c'était un Samaritain.
ἔπεσεν ἐπὶ πρόσωπον παρὰ τοὺς πόδας αὐτοῦ - Il tomba sur sa face aux pieds de [Jésus] celui-ci: En signe de soumission et de respect.
καὶ αὐτὸς ἦν Σαμαρείτης -Et c'était un Samaritain:Sur les rapports entre Juifs et Samaritains, voir ici. Le terme "étranger" ("ἀλλογενής allogenēs", litt. "d'une autre race", i.e. non-Juif) que Jésus emploie à dessein au v.18 est celui qu'employaient les Juifs pour désigner, entre autres, les Samaritains; or seul le Samaritain reconnaît en Jésus le Fils de Dieu et loue l'Eternel! Les autres ont dû voir en lui un simple magicien thaumaturge comme il y en avait alors bon nombre... ou, tout à leur propre personne, ne se sont même pas posé de question!Que ce soit un "étranger", un Samaritain, et donc pour les Juifs un mécréant (= un "mal-croyant", étymologiquement), qui fasse cette profession de foi indique que le pouvoir divin de guérison (physique ici, spirituelle au v.19) n'a pas de bornes, pas de frontières.

Verset 17.
ἀποκριθεὶς δὲ ὁ ᾿Ιησοῦς εἶπεν· οὐχὶ οἱ δέκα ἐκαθαρίσθησαν; οἱ δὲ ἐννέα ποῦ;
Jésus, prenant la parole, dit: Les dix n'ont-ils pas été guéris? Et les neuf autres, où sont-ils?
ὁ ᾿Ιησοῦς εἶπεν - Jésus dit: Jésus s'adresse aux apôtres qui l'accompagnent (voir v.5, ci-dessus), et aux personnes qui devaient l'entourer (les villageois du v.12).

Versets 18-19.
οὐχ εὑρέθησαν ὑποστρέψαντες δοῦναι δόξαν τῷ Θεῷ εἰ μὴ ὁ ἀλλογενὴς οὗτος;
Ne s'est-il trouvé que cet étranger pour revenir et donner gloire à Dieu?
καὶ εἶπεν αὐτῷ· ἀναστὰς πορεύου· ἡ πίστις σου σέσωκέ σε.
Puis il lui dit: Lève-toi, va; ta foi t'a sauvé.
ἡ πίστις σου σέσωκέ σε - ta foi t'a sauvé: Les neuf autres lépreux ont bien été guéris (v.14) dès qu'ils ont quitté Jésus pour aller se montrer aux prêtres; si Jésus précise au dixième "Ta foi t'a sauvé", c'est qu'il n'a pas été seulement guéri physiquement, comme ses neuf compagnons - mais qu'il doit son "salut" à sa reconnaissance de Jésus comme "sauveur".  

Méditation:
De Saint Bruno de Segni (v. 1045-1123), évêque, Commentaire sur l'évangile de Luc, II, 40:

La foi qui purifie
           Que représentent les dix lépreux sinon l'ensemble des pécheurs ? [...] Lorsque vint le Christ notre Seigneur, tous les hommes souffraient de la lèpre de l'âme, même s'ils n'étaient pas tous atteints de celle du corps [...] Or la lèpre de l'âme est bien pire que celle du corps.
           Mais voyons la suite. « Ils s'arrêtèrent à distance et lui crièrent : Jésus, Maître, prends pitié de nous ». Ces hommes se tenaient à distance car ils n'osaient pas, étant donné leur état, s'avancer plus près de lui. Il en va de même pour nous : tant que nous demeurons dans nos péchés, nous nous tenons à l'écart. Donc, pour recouvrer la santé et guérir de la lèpre de nos péchés, supplions d'une voix forte et disons : « Jésus, Maître, prends pitié de nous ». Cette supplication ne doit toutefois pas venir de notre bouche, mais de notre cœur, car le cœur parle d'une voix plus forte. La prière du cœur pénètre dans les cieux et s'élève très haut, jusqu'au trône de Dieu.
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(Suite de l'évangile de Luc à cette page)
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