Au service de l'Ecriture - Yvette Mailliet le Penven

Evangile selon saint Luc

(Chapitres 13-15)



Plaque de reliure émaillée, XIIème siècle -
Musée de Cluny, Paris ->
<- Mosaïque - Mausolée de Galla Placidia - Ravenne
Détail de broderie (fils d'or et d'argent sur velours) pour ornement liturgique - 1681 - Couvent patriarcal de Bzommar (Liban)
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• Lc 13,22-30

Le nombre des élus? Une seule chose doit préoccuper: en faire partie!
Imaginer qu'il y a des "cartes de réservation", ou des titres qui donneraient des droits, expose à une déconvenue fatale.
La porte sera ouverte à ceux-là seuls qui auront agi en véritables disciples du Seigneur. Contre toute attente,  certains seront invités au festin dans le Royaume, tandis que d'autres seront laissés à la porte; il y aura donc des surprises!
Bien compris, cet avertissement sévère est un encouragement à faire le bien avec ardeur, et à se convertir quand il en est encore temps. 

Sur Luc et son Évangile: voir à cette page.
 
Sur Lc 13,10-35:
Conformément à sa vocation (voir 4,18-19), Jésus apporte à une "captive" la libération. Cette guérison, effectuée un jour de Sabbat, provoque l'indignation du chef de la synagogue et l'enthousiasme du peuple (13,10-17). Jésus, quant à lui, sait que ce sont de telles graines, modestes, plantées dans l'histoire des hommes, qui feront croître le Royaume jusqu'à maturité (vv.18-21). L'entrée en est réservée à ceux qui le désirent et le cherchent (vv.23-24), il ne suffit pas d'avoir côtoyé le Christ (vv.25-27). Les hommes du monde entier seront invités à y entrer, mais beaucoup, même parmi les Juifs, en seront exclus: la grâce appellera les premiers, le péché des seconds entraînera leur exclusion (vv.28-30;34-35).

Traduction et notes:

Verset 22.
Καὶ διεπορεύετο κατὰ πόλεις καὶ κώμας διδάσκων καὶ πορείαν ποιούμενος εἰς ῾Ιερουσαλήμ.
Jésus traversait les villes et les villages, enseignant, et faisant route vers Jérusalem.
πορείαν ποιούμενος εἰς ῾Ιερουσαλήμ - faisant route vers Jérusalem: Voir (à cette page) 9,51 et note sur "ἐστήριξε τοῦ πορεύεσθαι εἰς ᾿Ιερουσαλήμ".
Verset 23.
 εἶπε δέ τις αὐτῷ· Κύριε, εἰ ὀλίγοι οἱ σῳζόμενοι; ὁ δὲ εἶπε πρὸς αὐτούς·
Quelqu'un lui dit: Seigneur, n'y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés? Il leur répondit:
• ὀλίγοιpeu de gens: La question a été suscitée par les paraboles de Jésus, et les réalités insignifiantes qu'il a choisies comme comparants pour le Royaume (la graine de moutarde, vv.18-19; le levain, vv.20-21).

Verset 24.
ἀγωνίζεσθε εἰσελθεῖν διὰ τῆς στενῆς πύλης· ὅτι πολλοί, λέγω ὑμῖν, ζητήσουσιν εἰσελθεῖν καὶ οὐκ ἰσχύσουσιν.
Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite. Car, je vous le dis, beaucoup chercheront à entrer, et ne le pourront pas.
ἀγωνίζεσθε - Efforcez-vous: Le verbeἀγωνίζομαι agōnizomaï signifie littéralement "lutter, (s')affronter" que ce soit dans le domaine sportif, juridique, politique (l' "ἀγών agōn" étant une assemblée, une compétition, un tribunal, etc.). Il a donc un sens très concret: Jésus ne s'engage pas sur le terrain de la spéculation, mais il répond à la question posée par une exhortation: c'est dès à présent qu'il faut chercher à "entrer" par l'obéissance à Dieu.
• διὰ τῆς πύλης - par la porte:
- Voir Mt 7,14.
- La "porte" à laquelle Jésus fait allusion est peut-être celle de Mi 2,13:
עלה הפרץ לפניהם פרצו ויעברושׁער ויצאו בו ויעבר מלכם לפניהם ויהוה בראשׁם׃
"Celui qui fera la brèche montera devant eux;
Ils feront la brèche, franchiront la porte et en sortiront;
Leur roi marchera devant eux,
Et YHWH-l'Éternel sera à leur tête".
Voir aussi Is 26,2:
פתחו שׁערים ויבא גוי־צדיק שׁמר אמנים׃
"Ouvrez les portes,
Laissez entrer la nation juste et fidèle".

<- La porte du Paradis – Panneau gauche de triptyque (détail)1467-71 Hans MEMLING (vers 1440-1494) –  Muzeum Narodowe, Gdansk

A gauche, saint Pierre accueille les Justes sur un escalier de cristal, qui mène aux portes (étroites) du Paradis. Avant leur entrée, ils sont revêtus par des anges des attributs de leur vie terrestre. Pas de distinctions sociales ni raciales : un personnage noir apparaît parmi les Justes, tout comme parmi les damnés ; de même pour les hauts dignitaires laïcs et religieux.  

- La présence de cette porte souligne la nécessité d' "entrer", donc de s'engager, à la suite de Jésus. 
Polyptyque du Jugement dernier – 1446-52 – R. van der Weyden (1400-1464) – Musée de l'Hôtel-Dieu, Beaune
<- Détail: La porte du Royaume.

Verset 25.
ἀφ᾿ οὗ ἂν ἐγερθῇ ὁ οἰκοδεσπότης καὶ ἀποκλείσῃ τὴν θύραν, καὶ ἄρξησθε ἔξω ἑστάναι καὶ κρούειν τὴν θύραν λέγοντες· Κύριε, Κύριε, ἄνοιξον ἡμῖν· καὶ ἀποκριθεὶς ἐρεῖ ὑμῖν, οὐκ οἶδα ὑμᾶς πόθεν ἐστέ·
Quand le maître de la maison se sera levé et aura fermé la porte, et que vous, étant dehors, vous commencerez à frapper à la porte, en disant: Seigneur, Seigneur, ouvre-nous! il vous répondra: Je ne sais d'où vous êtes.
• ἂν ἐγερθῇ- se sera levé: Hébraïsme: "se lever" n'indique pas une action physique, mais sert à annoncer un mouvement important et/ou solennel.
ἀποκλείσῃ τὴν θύραν- aura fermé la porte: Le salut ne sera donc pas toujours accessible.
οὐκ οἶδα ὑμᾶς πόθεν ἐστέ- Je ne sais d'où vous êtes: Le Maître ne reconnaît pas l'origine de ceux qui frappent à la porte.
Cette réponse est d'autant plus surprenante pour les auditeurs de Jésus que beaucoup devaient considérer que leurs origines ("fils d'Abraham", voir 3,8) leur donnaient de droit accès à la "maison" du "maître".
De même, un attachement superficiel à Jésus et à son enseignement n'est pas non plus considéré comme suffisant (voir 8,15;21).

Le Ciel et l'Enfer (1125-1135)
Abbatiale Sainte-Foy, Conques.
Les élus au Paradis, et l'accueil à sa porte des nouveaux arrivants
Abbatiale Sainte-Foy, Conques.

Versets 26-28.
τότε ἄρξεσθε λέγειν· ἐφάγομεν ἐνώπιόν σου καὶ ἐπίομεν, καὶ ἐν ταῖς πλατείαις ἡμῶν ἐδίδαξας·
Alors vous vous mettrez à dire: Nous avons mangé et bu devant toi, et tu as enseigné dans nos rues.
καὶ ἐρεῖ· λέγων ὑμῖν, οὐκ οἶδα ὑμᾶς πόθεν ἐστέ, ἀπόστητε ἀπ᾿ ἐμοῦ πάντες οἱ ἐργάται τῆς ἀδικίας.
Et il répondra: Je vous le dis, je ne sais d'où vous êtes; retirez-vous de moi, vous tous, vous qui commettez l'iniquité.
ἐκεῖ ἔσται ὁ κλαυθμὸς καὶ ὁ βρυγμὸς τῶν ὀδόντων, ὅταν ὄψησθε ᾿Αβραὰμ καὶ ᾿Ισαὰκ καὶ ᾿Ιακὼβ καὶ πάντας τοὺς προφήτας ἐν τῇ βασιλείᾳ τοῦ Θεοῦ, ὑμᾶς δὲ ἐκβαλλομένους ἔξω.
C'est là qu'il y aura des pleurs et des grincements de dents, quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, et tous les prophètes, dans le royaume de Dieu, et que vous serez jetés dehors.


Polyptyque du Jugement dernier – Détails:

Ci-dessus, l'archange saint Michel (jeune car immortel et beau car pur et saint) pèse les âmes des morts qui sortent de terre; à la droite du Christ en majesté, la Vierge Marie, et à sa gauche, saint Jean le Baptiste (voir la "déisis" - intercession - dans les iconostases). Au ciel (sur fond d'or et déjà auprès de Dieu), les saints; ceux qui sont rejetés les regardent avec envie, avant d'être précipités en enfer.
L'enfer ->
ὁ κλαυθμὸς καὶ ὁ βρυγμὸς τῶν ὀδόντων- des pleurs et des grincements de dents: Voir Mt 8,12; image non de torture et/ou de révolte, comme on l'a souvent compris, mais de détresse et de regrets (Mt 13,42;50; 22,13; 24,51; 25,30).
ὄψησθε ᾿Αβραὰμ καὶ ᾿Ισαὰκ καὶ ᾿Ιακὼβ καὶ πάντας τοὺς προφήτας ἐν τῇ βασιλείᾳ τοῦ Θεοῦ, ὑμᾶς δὲ ἐκβαλλομένους ἔξω - vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, et tous les prophètes, dans le royaume de Dieu, et que vous serez jetés dehors: Voir Mt 8,11-12.
L'enfer (1125-1135)
Abbatiale Sainte-Foy, Conques.

Verset 29.
καὶ ἥξουσιν ἀπὸ ἀνατολῶν καὶ δυσμῶν καὶ ἀπὸ βορρᾶ καὶ νότου, καὶ ἀνακλιθήσονται ἐν τῇ βασιλείᾳ τοῦ Θεοῦ.
Il en viendra de l'orient et de l'occident, du nord et du midi; et ils se mettront à table dans le royaume de Dieu.
ἀνακλιθήσονται - ils se mettront à table: Image du banquet messianique (Is 25,6-9), qui représente le Royaume dans toute sa plénitude (Is 22,13).

Verset 30.
καὶ ἰδοὺ εἰσὶν ἔσχατοι οἳ ἔσονται πρῶτοι, καὶ εἰσὶ πρῶτοι οἳ ἔσονται ἔσχατοι.
Et voici, il y en a des derniers qui seront les premiers, et des premiers qui seront les derniers. 

Méditation:
De Saint Anselme (1033-1109), moine, évêque, docteur de l'Église
Proslogion, 25-26 :
« Prendre place au festin dans le Royaume de Dieu »
      Quel grand bonheur que de posséder le Royaume de Dieu ! Quelle joie pour toi, cœur humain, pauvre cœur habitué à la souffrance et écrasé par les malheurs, si tu regorgeais d'un tel bonheur [...] Et pourtant, si quelqu'un d'autre, que tu aimerais comme toi-même, avait part à un bonheur identique, ta joie redoublerait, car tu ne tu réjouirais pas moins pour lui que pour toi-même. Et si deux ou trois ou beaucoup plus encore possédaient ce même bonheur, tu ressentirais autant de joie pour chacun d'eux que pour toi-même, puisque tu aimerais chacun autant que toi-même.
      Ainsi donc, dans cette plénitude d'amour qui unira les innombrables bienheureux et où personne n'aimera l'autre moins que soi-même, chacun jouira du bonheur de l'autre autant que du sien propre. Et le cœur de l'homme, à peine capable de contenir sa propre joie, sera immergé dans l'océan de si grandes et si nombreuses béatitudes. Or, vous le savez, on se réjouit du bonheur de quelqu'un dans la mesure où on l'aime ; ainsi, en cette parfaite béatitude où chacun aimera Dieu incomparablement plus que soi-même et que tous les autres, le bonheur infini de Dieu sera pour chacun une source de joie incomparable.
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• Lc 14,1a;7-14

Ne pas se mettre en avant, donner largement et gratuitement.
Énoncé dans le cadre d'un repas, ces enseignements portent loin. Il faut s'en souvenir, en particulier quand on célèbre l'Eucharistie. 

Sur Luc et son Évangile: voir à cette page.
 
Sur Lc 14,1-35:
Un repas chez un dirigeant pharisien est pour Jésus l'occasion d'une guérison et de deux enseignements complémentaires.
Chacune de ces trois parties illustre le renversement de situation qu'entraîne la venue du Royaume:
- les pauvres et les malades sont rétablis et invités (vv.1-6;15-24);
- les humbles sont élevés tandis que premiers invités sont rejetés (vv.7-14).
À l'invitation généreuse de Dieu, les héritiers légitimes du royaume ont trouvé des excuses pour ne pas y entrer, et ce sont les "exclus" (vv.13;21) qui, "de l'Orient et de l'Occident, du Nord et du Midi" prendront place à la table du banquet des Noces dans le Royaume de Dieu.

Traduction et notes:

Verset 1.
Καὶ ἐγένετο ἐν τῷ ἐλθεῖν αὐτὸν εἰς οἶκόν τινος τῶν ἀρχόντων τῶν Φαρισαίων σαββάτῳ φαγεῖν ἄρτον, καὶ αὐτοὶ ἦσαν παρατηρούμενοι αὐτόν.
Jésus étant entré, un jour de sabbat, dans la maison de l'un des chefs des pharisiens, pour prendre un repas, les pharisiens l'observaient.
τῶν Φαρισαίων - des pharisiens: Les pharisiens étaient particulièrement attachés à l'étude et à la mise en pratique de la Loi mosaïque et de la Tradition (transmise oralement, elle contenait des règles d'origine biblique - i.e. précisant, adaptant ou interprétant la Loi - ou non; son but était de dresser une "haie" autour de la Loi, de manière à empêcher tout Juif, malintentionné ou simplement inattentif de commettre une transgression; ces règles seront mises par écrit vers 200 ap.J.C. et deviendront la Mishna, qui, amplifiée, deviendra ensuite le Talmud), traitant notamment et dans le détail de touts les problèmes de pureté rituelle.
Les pharisiens étaient si attachés à ces règles qu'ils s'appliquaient, dans leur vie quotidienne et en les adaptant à peine, les règles que la Loi imposait aux seuls prêtres desservant le Temple.
Ils avaient une grande influence sur le peuple puisque, vivant au sein de la population, ils avaient une excellente connaissance de la Loi, et vivaient dans une grande rigueur morale et rituelle.
σαββάτῳ φαγεῖν ἄρτον - un jour de sabbat, pour prendre un repas: Jésus va donc être particulièrement épié ("αὐτοὶ ἦσαν παρατηρούμενοι αὐτόν - ils l'observaient"):
- il est chez "un chef", donc quelqu'un qui fait particulièrement autorité parmi "les pharisiens" et tous les autres Juifs; or, si Luc a déjà mentionné des invitations faites à Jésus par des Pharisiens (Simon, chez qui s’invite une pécheresse de la ville, 7,36sqq; un Pharisien qui s’étonne qu’il ne fasse pas ses ablutions, 11,37-38), il s’agit ici d’un «chef» – les Pharisiens étant organisés en confréries – preuve que Jésus, bien que fréquentant les prostituées et les publicains, est considéré comme digne d’être invité (en état de pureté rituelle) ; preuve aussi qu’il éveille toujours la curiosité autant que le soupçon;
- "un jour de sabbat"; or
a.dans la tradition biblique la journée commence le soir (cf. Gn 1,5 : «Il y eut un soir, il y eut un matin, premier jour»). La scène se passe donc, le vendredi soir, pendant le repas d’ouverture du sabbat, qui est l’occasion d’invitations et de discussions religieuses et théologiques...
b.lors du sabbat toute forme de "travail" est interdit (de nos jours par ex. on ne doit pas allumer un appareil électrique ou à gaz - les Juifs observants ont donc des éclairages à variateur d'intensité qu'ils n'éteignent pas du vendredi soir au samedi soir, et des plaques chauffantes spéciales; comme on ne peut laver la vaisselle, on a la "כלי חרס של השבת - vaisselle du Shabbat", qui est purifiée ("כשרה cashère") avant et après celui-ci; les plats sont préparés le vendredi avant le soir, etc.);
- "pour prendre un repas"; or les repas (à plus forte raison un sabbat) doivent être pris en état de stricte pureté rituelle (voir cette page) - pour soi-même, certes; mais la présence d'une personne impure (femme ayant ses règles et non "purifiée" - voir cette page, malade - voir vv.3-6, personne ayant côtoyé la mort d'une façon ou d'une autre, etc.) rend également impur...
... Autant de risques donc de commettre une transgression! 
• αὐτοὶ ἦσαν παρατηρούμενοι αὐτόν- les pharisiens l'observaient: Lucvient d’évoquer une démarche bienveillante de la part de Pharisiens qui conseillent à Jésus de se mettre à l’abri de la colère d’Hérode (13,31). Son propos n’est donc pas systématiquement anti-pharisien. Mais le repas précédent s’est fort mal terminé par des «malédictions» de Jésus et par la décision des Pharisiens de «lui tendre des pièges» (11,54). On peut donc supposer que l’observation (le grec emploie le verbe παρατηρέω paratēreō, "inspecter de façon insidieuse") n’est pas dénuée d’arrière-pensée accusatrice.

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Sur les versets 2-6:

Verset 2.
ἄνθρωπός τις ὑδρωπικὸς- un hydropique: Ce malade en semble pas faire partie des invités puisqu’il part après sa guérison (14,4). Il est sans doute l’un des nombreux malheureux qui, attirés par la réputation thaumaturgique de Jésus, le suivaient dans l’espoir d’une amélioration de leur sort. Peut-être aussi les Pharisiens l’ont-ils laissé entrer à dessein, pour «observer» les réactions de Jésus.
Verset 3.
εἶπε πρὸς τοὺς νομικοὺς καὶ Φαρισαίους - dit aux docteurs de la Loi et aux Pharisiens:
-
Les Pharisiens forment, au sein du peuple juif, un groupe particulièrement religieux, attaché au Temple et à l’observance rigoureuse de la Loi. Contrairement aux Sadducéens, ils n’ont aucune complaisance envers l’occupant romain et, d’une façon générale, refusent toute compromission. Le nom qu’ils se donnent, פרושיםperoushim, signifie «séparés». Malgré les controverses que rapportent les Évangiles, Jésus, au début de sa prédication, a pu être pris pour l’un d’entre eux.
Quant au titre de "docteur de la Loi", il renvoie non à un parti, mais à une qualification : il désigne celui qui est versé dans l’étude de l’Écriture et consulté pour son interprétation (la Mishna). En hébreu, les docteurs de la Loi sont appelés
תנאים tannaïm, littéralement «répétiteur», sans que cela ait aucun caractère péjoratif.
-
Luc a déjà rapporté plusieurs controverses au sujet du sabbat, la dernière ayant d’ailleurs éclaté à l’occasion d’une guérison (la femme courbée, 13,10-17). Aussi Jésus commence-t-il par interroger les Pharisiens (comme en 6,9, lors de la guérison de l’homme à la main desséchée). Le procédé est habile, car il les invite à se prononcer sur un cas d’école, avant tout acte éventuellement répréhensible, et il se situe bien dans le cadre des discussions habituelles lors des repas. 
ἔξεστι; - est-il permis? :La question a en fait déjà été soulevée, après la guérison de la femme courbée, par l’indignation du chef de la synagogue, assimilant explicitement la guérison à un travail prohibé : «Il y a six jours pendant lesquels on doit travailler ; venez ces jours-là vous faire guérir, et non le jour du sabbat» (13,14). Mais la réponse de Jésus dissociait, au contraire suivant la Loi, la notion de travail de ce qui s’apparente à une nécessité vitale (cf. 13,15). Il y a donc là occasion d’une belle discussion...
Verset 4.
οἱ δὲ ἡσύχασαν - Ils gardèrent le silence: Le silence que gardent les Pharisiens, à la place des arguments attendus, montre qu’ils connaissent et, en fait, admettent l’interprétation de Jésus. Leur silence vaut donc approbation, quoique contrainte et restant implicite.
Verset 5.
τίνος ὑμῶν- Lequel de vous: La question rappelle celle de 13,15, à cause de l’allusion au bœuf ; mais en 13,15, il était question de le mener boire, ici de le tirer d’un puits. On est en fait plus proche de la question de 6,9 : «Est-il permis le sabbat […] de sauver une vie plutôt que de la perdre ?» C’est bien la question de la vie qui est en cause; mais Jésus n’interroge plus les Pharisiens sur ce qui «est permis», mais sur leur propre pratique.
Verset 6.
οὐκ ἴσχυσαν ἀνταποκριθῆναι - Ils ne purent rien répondre: La question de Jésus qui interroge les Pharisiens sur leur réaction face à une nécessité vitale concernant leur fils ou leur bœuf, évoque la prescription de Dt 22,4 : «Si tu vois tomber en chemin l’âne ou le bœuf de ton frère, tu ne te déroberas pas, mais tu aideras ton frère à le relever». Pris dans un conflit de devoirs, mais surtout désireux de ne pas cautionner la guérison opérée par Jésus, ils sont mis ici dans l’impossibilité d’argumenter.
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Verset 7.
῎Ελεγε δὲ πρὸς τοὺς κεκλημένους παραβολήν, ἐπέχων πῶς τὰς πρωτοκλισίας ἐξελέγοντο, λέγων πρὸς αὐτούς·
Il adressa ensuite une parabole aux conviés, en voyant qu'ils choisissaient les premières places; et il leur dit:
• παραβολήν- une parabole: Il s’agit moins, dans les versets qui vont suivre, d’une parabole à proprement parler que d’un conseil de sagesse, mis en scène en une petite saynète. Mais l’usage du terme «parabole» peut alerter : il ne sera certainement pas question seulement des règles du savoir-vivre !
ἐπέχων - en voyant: Jésus ayant fait taire les critiques peut alors reprendre l’avantage et, à son tour, faire deux remarques sur des comportements qui lui semblent inadéquats, ici à tous les invités, puis au maître de maison, à partir du v. 12.

Verset 8.
ὅταν κληθῇς ὑπό τινος εἰς γάμους, μὴ κατακλιθῇς εἰς τὴν πρωτοκλισίαν, μήποτε ἐντιμότερός σου ἦ κεκλημένος ὑπ᾿ αὐτοῦ,
Lorsque tu seras invité par quelqu'un à des noces, ne te mets pas à la première place, de peur qu'il n'y ait parmi les invités une personne plus considérable que toi,
εἰς γάμους - à des noces: Comp. 14,15. Sur le mariage dans les temps bibliques, voir cette page.
μὴ κατακλιθῇς - ne te mets pas: Littéralement, "ne t'allonge pas"; dans l'Israël romanisé, on prend les repas de fête à-demi allongé, appuyé sur le coude; il y a trois banquettes disposées en U autour de tréteaux sur lesquels on apporte les plateaux de mets; cette disposition facilitait les conversations. Lorsqu'on est très nombreux, on dispose plusieurs séries de banquettes.
εἰς τὴν πρωτοκλισίαν - à la première place: Dans ces repas festifs où l’on mangeait allongé, les premiers divans étaient les plus proches du maître du repas et réservés aux invités de marque. La même attitude avait déjà été stigmatisée par Jésus à propos des Pharisiens qui «aiment les premiers sièges dans les synagogues» (11,43). Déjà Pr 25,6-7 conseillait : «Ne te mets pas à la place des grands ; car mieux vaut qu’on te dise : ‘Monte ici’ que d’être abaissé en présence du prince».

Verset 9.
῎καὶ εἰσελθὼν ὁ σὲ καὶ αὐτὸν καλέσας ἐρεῖ σοι· δὸς τούτῳ τόπον· καὶ τότε ἄρξῃ μετὰ αἰσχύνης τὸν ἔσχατον τόπον κατέχειν.
et que celui qui vous a invités l'un et l'autre ne vienne te dire: Cède la place à cette personne-là. Tu aurais alors la honte d'aller occuper la dernière place.
μετὰ αἰσχύνης - (avec) honte: La petite histoire peut sembler relever de la simple politesse, qui suppose une certaine réserve; ou d’un intérêt bien compris, puisqu’il est certes plus honorable d’être invité à s’avancer à une meilleure place que d’être obligé de quitter celle qu’on avait prise. Mais elle indique déjà aussi qu’on ne s’attribue pas à soi-même sa place : on la reçoit.

Versets 9-11.
ἀλλ᾿ ὅταν κληθῇς, πορευθεὶς ἀνάπεσε εἰς τὸν ἔσχατον τόπον, ἵνα ὅταν ἔλθῃ ὁ κεκληκώς σε εἴπῃ σοι· φίλε, προσανάβηθι ἀνώτερον· τότε ἔσται σοι δόξα ἐνώπιον τῶν συνανακειμένων σοι.
Mais, lorsque tu seras invité, va te mettre à la dernière place, afin que, quand celui qui t'a invité viendra, il te dise: Mon ami, monte plus haut. Alors cela te fera honneur devant tous ceux qui seront à table avec toi.
ὅτι πᾶς ὁ ὑψῶν ἑαυτὸν ταπεινωθήσεται καὶ ὁ ταπεινῶν ἑαυτὸν ὑψωθήσεται.
Car quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé.
Voir 1,48; 4,18-19; et même, ci-dessus, 13,30.
La conclusion de l’histoire montre bien que Jésus ne cherche pas seulement à donner des leçons de savoir-vivre. C’est une sentence formulée par deux verbes au passif, ce qui, dans le langage biblique, indique que Dieu est le véritable sujet de l’action – le respect du troisième commandement : «Tu ne prononceras pas le nom de ton Dieu à faux» (Ex 20,7), conduisant à éviter le plus possible de dire le nom de Dieu.
Par opposition à «l’honneur» (v. 10) qui vient des hommes, c’est Dieu seul qui peut donner la véritable gloire. De plus, la symétrie des deux membres de la phrase indique un renversement des situations, mouvement déjà évoqué par Luc dans le cantique de Marie (cf. 1,51-53 : «Il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles…») et dans l’énoncé des béatitudes (6,20-26). Ce renversement ne s’opérant réellement qu’à la fin des temps, on comprend que l’attitude d’humilité demandée par Jésus relève moins du respect des bonnes règles des repas que de la disposition foncière nécessaire pour être convié au banquet du Royaume de Dieu.
À noter que la même sentence est reprise plus loin, en conclusion de la parabole du Pharisien et du publicain (Lc 18,14).
Le Jugement dernier - Détail des Scènes de la vie du Christ – 1451-52 Fra Angelico (env.1400-1455) Museo di San Marco, Florence
"Les premiers seront les derniers":





"Ne te mets pas à la première place, de peur [...] que celui qui vous a invités l'un et l'autre ne vienne te dire: 



<- 'Cède la place à cette personne-là'.
Tu aurais alors la honte d'aller occuper la dernière place".




"Va te mettre à la dernière place, afin que, quand celui qui t'a invité viendra, il te dise:





'Mon ami, monte plus haut'."->


"Quiconque s'élève sera abaissé,
et quiconque s'abaisse sera élevé".

Verset 12.
 ῎Ελεγε δὲ καὶ τῷ κεκληκότι αὐτόν· ὅταν ποιῇς ἄριστον ἢ δεῖπνον, μὴ φώνει τοὺς φίλους σου μηδὲ τοὺς ἀδελφούς σου μηδὲ τοὺς συγγενεῖς σου μηδὲ γείτονας πλουσίους, μήποτε καὶ αὐτοὶ ἀντικαλέσωσι σε, καὶ γένηταί ἀνταπόδομα σοι .
Il dit aussi à celui qui l'avait invité: Lorsque tu donnes à dîner ou à souper, n'invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni des voisins riches, de peur qu'ils ne t'invitent à leur tour et qu'on ne te rende la pareille.
τῷ κεκληκότι αὐτόν- à celui qui l'avait invité: L’interlocuteur change, mais la structure de la sentence demeure semblable : il s’agit ici aussi d’un conseil de sagesse – même si la sagesse paraît plus paradoxale – portant sur le choix des invités, mais qui déborde de beaucoup l’intérêt immédiat, pour viser la fin des temps.
μὴ φώνει τοὺς φίλους σου μηδὲ τοὺς ἀδελφούς σου μηδὲ τοὺς συγγενεῖς σου- n'invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents: L’injonction peut paraître choquante, surtout dans une culture qui privilégie les relations de famille et de clan. C’est bien ainsi que se comportent les Pharisiens qui forment une élite sociale et religieuse fermée (on a vu plus haut, au verset 4, que l’hydropique guéri avait été renvoyé, et non invité à partager le repas). Mais la formule veut surtout insister sur le fait de ne pas calculer, sous des apparences de générosité, et de ne pas chercher de réciprocité. Ce qui était déjà préconisé en 6,34-35 (juste après l’énoncé des Béatitudes) : «Si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on ? Même des pécheurs prêtent à des pécheurs afin de recevoir l'équivalent. Au contraire, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour.»
καὶ γένηταί ἀνταπόδομασοι - et qu'on ne te rende la pareille: Jésus condamne par cette "parabole" l'attitude de celui qui fait le bien en vue de recevoir une gratification terrestre. Il appartient à Dieu et à lui seul de reconnaître ce qui a été fait, et de le récompenser.

Versets 13.
ἀλλ᾿ ὅταν ποιῇς δοχὴν, κάλει πτωχούς, ἀναπήρους, χωλούς, τυφλούς,
Mais, lorsque tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles.
πτωχούς, ἀναπήρους, χωλούς, τυφλούς- des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles: Ces quatre catégories de personnes souffrent, d’une manière ou d’une autre, d’un manque qui provoque leur exclusion. Les pauvres sont mis à l’écart de la société, par manque d’argent ; les infirmes, à cause de leurs déficiences physiques, sont mis à l’écart même du culte. Le Lévitique les écarte d’office du sacerdoce : «Nul des descendants d’Aaron ne s'approchera pour offrir l'aliment de son Dieu s'il a une infirmité. Car aucun homme ne doit s'approcher s'il a une infirmité, que ce soit un aveugle ou un boiteux, un homme défiguré ou déformé…» (21,17sqq). Et un passage, à vrai dire fort obscur, du 2ème livre de Samuel semble même les exclure de toute action cultuelle : «C’est pourquoi on dit : Aveugles et boiteux n’entreront pas au Temple» (2S 5,8).

Verset 14.
καὶ μακάριος ἔσῃ, ὅτι οὐκ ἔχουσιν ἀνταποδοῦναί σοι· ἀνταποδοθήσεται γάρ σοι ἐν τῇ ἀναστάσει τῶν δικαίων.
Et tu seras heureux de ce qu'ils ne peuvent pas te rendre la pareille; car elle te sera rendue à la résurrection des justes.
μακάριος - heureux: Ce terme est caractéristique du vocabulaire des béatitude; or ici, comme dans les Béatitudes, on assiste à un renversement des valeurs traditionnelles: sont déclarés «heureux» ceux qui apparemment sur le plan social et humain sont en échec : les pauvres (6,20), les affamés (6,21), ceux qui pleurent (6,22), ceux qui sont haïs (6,23), et ici ceux qui connaissent le désagrément de ne rien recevoir en échange de leur don. Mais ce sont eux aussi qui goûtent à la joie de la gratuité.
μακάριος - heureux: La deuxième partie de la conclusion, introduite par un «car» (en fait,ὅτι= «parce que») explicatif comme dans les Béatitudes, est au futur. C’est Dieu lui-même (le verbe est de nouveau un passif divin, comme dans la conclusion de la première sentence, au verset 11), qui remboursera la dette ! La rétribution est repoussée à la fin des temps, mais elle sera incommensurable.
• ἐν τῇ ἀναστάσει τῶν δικαίων - à la résurrection des justes:
- "La résurrection": Suivant la conception biblique, la personne humaine tout entière est vouée par sa condition présente à tomber au pouvoir de la Mort: l'âme deviendra prisonnière du שאול Shéol tandis que le corps pourrira dans le tombeau; mais ce ne sera là qu'un état transitoire dont l'homme "re-surgira" vivant par une grâce divine, comme on se "re-lève" de la terre où l'on gisait, comme on se "ré-veille" du sommeil où l'on avait glissé; le Dieu unique est l'unique maître de la vie et de la mort (Dt 32,39; 1S 2,6).
La notion de résurrection individuelle est devenue un bien commun au judaïsme après la crise maccabéenne (voir cette page et cette page): c'est cette espérance qui a soutenu les martyrs au milieu de leurs épreuves (2M 7, par ex. v.29: "Ne crains pas ce bourreau, mais, te montrant digne de tes frères, accepte la mort - afin que je te retrouve avec tes frères au temps de la miséricorde"); cependant la résurrection reste un espoir pour les seuls Justes - en particulier les Justes souffrants (le Dieu qui crée est aussi celui qui pourra les ressusciter), tandis qu'il n'y aura pas de résurrection pour les méchants. 
Si la secte sadducéenne - par souci d'archaïsme - ne l'admet pas (cf.Ac 23,8) et même la raille en posant à son sujet des questions ridicules (Mt 22,23-28 et //), elle est professée par les  Pharisiens, comme par la secte dont provient le Livre d'Hénoch (probablement l'ancien essénisme); mais - alors que certains l'interprètent de façon matérialiste - ce Livre en fournit une représentation très spiritualisée: lorsque l'âme aura surgi du Shéol pour revenir à la vie, elle entrera dans l'univers transformé que Dieu réserve pour le "monde à venir".
Telle est aussi la conception que retiendra Jésus: "À la résurrection, les hommes ne prendront point de femmes, ni les femmes de maris, mais ils seront comme les anges de Dieu dans le ciel" (Mt 22,30 et //).
Ici encore, on peut donc voir que Jésus n'évite ni les situations ni les discussions "à risque"...
- "À la résurrection des justes": En fait, la résurrection concerne justes et pécheurs (Ac 24,15), mais seuls les justes seront concernés par la récompense divine. 


Méditation:
Du Bienheureux Charles de Foucauld (1858-1916), ermite et missionnaire au Sahara, Retraite, Terre Sainte, Carême 1898
Suivre le Christ serviteur à la dernière place
        [Le Christ : ] Voyez [mon] dévouement aux hommes, et examinez quel doit être le vôtre. Voyez cette humilité pour le bien de l'homme, et apprenez à vous abaisser pour faire le bien [...], à vous faire petit pour gagner les autres, à ne pas craindre de descendre, de perdre de vos droits quand il s'agit de faire du bien, à ne pas croire qu'en descendant, on se met dans l'impuissance de faire du bien. Au contraire, en descendant, on m'imite ; en descendant, on emploie, pour l'amour des hommes, le moyen que j'ai employé moi-même ; en descendant, on marche dans ma voie, par conséquent, dans la vérité ; et on est à la meilleure place pour avoir la vie, et pour la donner aux autres [...] Je me mets au rang des créatures par mon incarnation, à celui des pécheurs [...] par mon baptême : descente, humilité [...] Descendez toujours, humiliez-vous toujours.
        Que ceux qui sont les premiers se tiennent toujours par l'humilité et la disposition d'esprit à la dernière place, en sentiment de descente et de service. Amour des hommes, humilité, dernière place, en dernière place tant que la volonté divine ne vous appelle pas à une autre, car alors il faut obéir. L'obéissance avant tout, la conformité à la volonté de Dieu. Dans la première place, soyez à la dernière par l'esprit, par l'humilité ; occupez-la en esprit de service, en vous disant que vous n'y êtes que pour servir les autres et les conduire au salut.
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• Lc 14,15-24

Verset 15.
᾿Ακούσας δέ τις τῶν συνανακειμένων ταῦτα εἶπεν αὐτῷ· μακάριος ὃς φάγεται ἄρτον ἐν τῇ βασιλείᾳ τοῦ Θεοῦ.
Un de ceux qui étaient à table, après avoir entendu ces paroles, dit à Jésus: Heureux celui qui prendra son repas dans le royaume de Dieu!
μακάριος - heureux: Les convives acquiescent, semble-t-il, à l'horizon eschatologique que leur ouvre Jésus. Et l’un d’entre eux renchérit par une autre sentence qui a, elle aussi, la forme d’une béatitude, mais n’inclut, par contre, aucun paradoxe. À la suite des prophètes (cf. Is 25,6; 55,1-2…) et des psaumes (cf. Ps 22,27; 23,5…), les Pharisiens figuraient la joie de l’ère messianique par un grand banquet. Jésus lui-même y fait allusion (par exemple en 13,28-29). Quoi de plus logique que de lier le bonheur au fait de prendre son repas (littéralement : «φάγειν ἄρτον - manger son pain») dans le Royaume de Dieu !

Verset 16.
ὁ δὲ εἶπεν αὐτῷ· ἄνθρωπός τις ἐποίησε δεῖπνον μέγα καὶ ἐκάλεσε πολλούς·
Et Jésus lui répondit: Un homme donna un grand souper, et il invita beaucoup de gens. 
• ἄνθρωπός τις ἐποίησε δεῖπνον μέγα- Un homme donna un grand souper: Jésus répond cette fois par une véritable parabole (bien que le mot ne soit pas utilisé) qui, reprenant l’image du repas, semble développer la béatitude prononcée par le convive. Mais, comme toujours, une question indirecte est posée à travers la parabole : quel choix est-on prêt à faire face à l’invitation de Dieu ? Est-il si évident qu’on l’acceptera ?
À noter que la première partie de la parabole en Mt 22,1-20 est très proche de la recension donnée ici par Luc, mais qu’elle en explicite (la forme est celle d'une comparaison) davantage le caractère eschatologique : «Il en va du Royaume des cieux comme d’un roi qui fit un festin de noces pour son fils…» (Mt 22,2).
•  πολλούς- beaucoup de gens: Rien d’élitiste chez Luc.
Le salut concerne – on le sait depuis le message des anges lors de la naissance de Jésus – tout homme de bonne volonté (2,14).
Et la dernière consigne laissée aux apôtres est de «proclamer à toutes les nations» la Bonne Nouvelle (24,47).

Verset 17.
καὶ ἀπέστειλε τὸν δοῦλον αὐτοῦ τῇ ὥρᾳ τοῦ δείπνου εἰπεῖν τοῖς κεκλημένοις· ἔρχεσθε, ὅτι ἤδη ἕτοιμά ἐστι πάντα.
A l'heure du souper, il envoya son serviteur dire aux conviés: Venez, car tout est déjà prêt. 
ἤδη - déjà: L’invitation, faite de toute éternité, est répétée «déjà, dès maintenant». Ce «maintenant» fait écho à l’«aujourd’hui» qui marque l’avènement du salut en Jésus-Christ (cf. 4,21, tout au début du ministère public : «Aujourd’hui s’accomplit à vos oreilles ce passage de l’Écriture»). C’est aussi, pour chaque homme, l’aujourd’hui de sa conversion.

Verset 18.
καὶ ἤρξαντο ἀπὸ μιᾶς παραιτεῖσθαι πάντες. ὁ πρῶτος εἶπεν αὐτῷ· ἀγρὸν ἠγόρασα, καὶ ἔχω ἀνάγκην ἐξελθεῖν καὶ ἰδεῖν αὐτόν· ἐρωτῶ σε, ἔχε με παρῃτημένον. 
Mais tous unanimement se mirent à s'excuser. Le premier lui dit: J'ai acheté un champ, et je suis obligé d'aller le voir; excuse-moi, je te prie.
• ἀπὸ μιᾶς- unanimement: L’invitation était universelle et voilà que le refus est unanime. La Parole de Dieu semble toujours occultée par les préoccupations humaines.
ἀγρὸν ἠγόρασα- J'ai acheté un champ: Les raisons alléguées par les deux premiers invités (achat d’un champ ou d’un bœuf) montrent que, pour eux, les valeurs économiques passent au premier plan. Jésus qui avait déjà insisté sur le bon usage de l’argent (cf. 12,33-36) posera plus loin, de manière encore plus tranchée, un antagonisme entre Dieu et l’argent, à partir du moment où on les place au même niveau, comme si c’était des valeurs équivalentes : «Nul ne peut servir deux maîtres […] Vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent» (16,13).

Versets 19-20.
καὶ ἕτερος εἶπε· ζεύγη βοῶν ἠγόρασα πέντε, καὶ πορεύομαι δοκιμάσαι αὐτά· ἐρωτῶ σε, ἔχε με παρῃτημένον.
Un autre dit: J'ai acheté cinq paires de bœufs, et je vais les essayer; excuse-moi, je te prie.
καὶ ἕτερος εἶπε· γυναῖκα ἔγημα, καὶ διὰ τοῦτο οὐ δύναμαι ἐλθεῖν.
Un autre dit: Je viens de me marier, et c'est pourquoi je ne puis aller.
γυναῖκα ἔγημα- Je viens de me marier: La troisième excuse paraît plus solide. Elle a en outre pour elle la tradition. Dt 24,5, en tout cas, l’admet : «Si un homme vient de prendre femme, il n'ira pas à l'armée et on ne viendra pas chez lui l'importuner, il restera un an chez lui, quitte de toute affaire, pour la joie de la femme qu'il a prise».
Mais, avec Jésus, sont arrivés des temps où l’on quitte tout pour le suivre (cf. 5,11). L’urgence évangélique passe avant toute relation (cf. 14,6 : «Si quelqu'un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et jusqu'à sa propre vie, il ne peut être mon disciple»).

Verset 21.
καὶ παραγενόμενος ὁ δοῦλος ἐκεῖνος ἀπήγγειλε τῷ κυρίῳ αὐτοῦ ταῦτα. τότε ὀργισθεὶς ὁ οἰκοδεσπότης εἶπε τῷ δούλῳ αὐτοῦ· ἔξελθε ταχέως εἰς τὰς πλατείας καὶ ῥύμας τῆς πόλεως, καὶ τοὺς πτωχοὺς καὶ ἀναπήρους καὶ χωλοὺς καὶ τυφλοὺς εἰσάγαγε ὧδε.
Le serviteur, de retour, rapporta ces choses à son maître. Alors le maître de la maison, en colère, dit à son serviteur: Va promptement dans les places et dans les rues de la ville, et amène ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux.
ὀργισθεὶς- en colère: Cette «colère» (il ne faut pas être dupe de l’anthropomorphisme, ni prendre la parabole pour une allégorie dont chaque détail serait significatif) du maître montre, non un rejet des premiers invités (ce sont eux qui ont refusé !), mais la volonté que le plan de salut se réalise de toute façon et pour le plus grand nombre.
τοὺς πτωχοὺς καὶ ἀναπήρους καὶ χωλοὺς καὶ τυφλοὺς- les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux: Ceux qui sont conviés alors sont les exclus du temps de Jésus et de la bonne société pharisienne.
On retrouve là les mêmes catégories, énumérées dans le même ordre, qu’au verset 13 : «pauvres, estropiés…». Ce qui permet d’ailleurs de comprendre que l’injonction faite à l’hôte (v.12-14) revenait à lui demander d’imiter (cf. 6,36), chaque jour, la conduite de Dieu, c’est-à-dire sa miséricorde, au dernier jour : «De la mesure dont vous mesurez, on mesurera pour vous en retour» (6,38).


Verset 22.
καὶ εἶπεν ὁ δοῦλος· κύριε, γέγονεν ὡς ἐπέταξας, καὶ ἔτι τόπος ἐστί.
Le serviteur dit: Maître, ce que tu as ordonné a été fait, et il y a encore de la place.
ἔτι τόπος ἐστί- il y a encore de la place: On peut lire la parabole comme une sorte d’illustration de l’histoire du Salut, offert
- d’abord au peuple élu – qui le rejette en la personne de Jésus;
- puis aux pauvres et aux exclus du peuple – ceux pour qui, selon Luc, Jésus montre une tendresse particulière (pécheurs et prostituées, malades et enfants );
- et enfin aux païens auxquels les apôtres auront mission de porter l’Évangile.

Verset 23.
καὶ εἶπεν ὁ κύριος πρὸς τὸν δοῦλον· ἔξελθε εἰς τὰς ὁδοὺς καὶ φραγμοὺς καὶ ἀνάγκασον εἰσελθεῖν, ἵνα γεμισθῇ μου ὁ οἶκος·
Et le maître dit au serviteur: Va dans les chemins et le long des haies, et ceux que tu trouveras, contrains-les d'entrer, afin que ma maison soit remplie.
ἔξελθε εἰς τὰς ὁδοὺς- Va dans les chemins: Le serviteur est bien, dans un dernier temps, envoyé hors de la ville, à ceux donc qui ne font pas partie de la Première Alliance. C’est bien ainsi que, selon le récit des Actes, procèderont les apôtres, et particulièrement Paul, en prêchant d’abord dans les synagogues, puis aux païens (cf. Ac 13,46).
ἀνάγκασον- contrains-les: L’expression a pu être historiquement mal comprise et prise au pied de la lettre pour malheureusement justifier l’utilisation de la violence! La force de Dieu est en fait sa grâce, qui peut parfois terrasser de manière inattendue (Luc raconte, par exemple, la chute et le retournement de Paul sur le chemin de Damas, Ac 9,4sqq), mais toujours pour faire vivre.
ἔξελθε [...] εἰσελθεῖν- Va [...] entrer: Littéralement, le premier verbe signifie "sors"; le balancement entre "entrer" et "sortir" est traditionnel dans la Bible.

Verset 24.
λέγω γὰρ ὑμῖν ὅτι οὐδεὶς τῶν ἀνδρῶν ἐκείνων τῶν κεκλημένων γεύσεταί μου τοῦ δείπνου.
Car, je vous le dis, aucun de ces hommes qui avaient été invités ne goûtera de mon souper.
οὐδεὶς τῶν ἀνδρῶν ἐκείνων- aucun de ces hommes: La conclusion de la parabole est une illustration concrète de la sentence déjà énoncée au verset 11.
Dans ce repas où Jésus a été invité, elle résonne comme une mise en garde : les hommes religieux que sont les Pharisiens se croient de droit invités au festin du Royaume, alors qu’ils pourraient bien s’en trouver à leur tour exclus ; et elle indique la voie pour ne pas risquer cette exclusion : agir comme Dieu, en imitant sa générosité et en se rendant attentif précisément aux plus mal considérés (c’est là un point d’insistance fréquent chez Luc).
Mais le contexte des relations tendues avec les Pharisiens invite aussi à y voir une pointe christologique : refuser Jésus et le message qu’il apporte, c’est refuser l’invitation de Dieu et se priver soi-même du Royaume.
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• Lc 14,25-33

Au fur et à mesure de la mesure de la marche à la suite du Christ apparaissent de plus en plus le prix de cette option et l’importance des forces à déployer pour mener victorieusement le combat. Mais ce n’est pas une raison pour y renoncer. Il faut refaire sans cesse, en meilleure connaissance de cause, le choix initial pour le Christ – à qui rien ne peut vraiment être préféré.

Sur Luc et son Évangile: voir à cette page.
 
Sur Lc 14,1-35: voir ci-dessus.

Traduction et notes:

Versets 25-26.
Συνεπορεύοντο δὲ αὐτῷ ὄχλοι πολλοί, καὶ στραφεὶς εἶπε πρὸς αὐτούς·
De grandes foules faisaient route avec Jésus. Il se retourna, et leur dit:
εἴ τις ἔρχεται πρός με καὶ οὐ μισεῖ τὸν πατέρα ἑαυτοῦ καὶ τὴν μητέρα καὶ τὴν γυναῖκα καὶ τὰ τέκνα καὶ τοὺς ἀδελφοὺς καὶ τὰς ἀδελφάς, ἔτι τε καὶ τὴν ἑαυτοῦ ψυχὴν, οὐ δύναται μοι μαθητὴς εἶναί.
Si quelqu'un vient à moi, et s'il ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, et ses sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut être mon disciple.
• καὶ οὐ μισεῖ- et s'il ne hait pas: Ce sémitisme signifie "s'il n'est pas prêt à renoncer à"; comp. Mt 10,37. L'engagement à la suite de Jésus relativise les autres engagements (voir 8,19-21; 9,57-62; 12,51-53; 18,28-30; mais ne les annule pas: 18,20), dans le sens où l'identité du "disciple" n'est plus définie par ses origines, son milieu social ou ses relations (voir les relations entre Paul, Timothée et Onésime à cette page), mais par son adhésion à la nouvelle communauté créée par Jésus.

Verset 27.
καὶ ὅστις οὐ βαστάζει τὸν σταυρὸν ἑαυτοῦ καὶ ἔρχεται ὀπίσω μου, οὐ δύναται εἶναί μου μαθητής.
Et quiconque ne porte pas sa croix, et ne me suit pas, ne peut être mon disciple.
τὸν σταυρὸν ἑαυτοῦ- sa croix: Allusion au fait que les condamnés devaient porter eux-mêmes l'instrument de leur exécution. En "portant sa croix", le "disciple" s'identifie au Maître, quel que soit le prix à payer (voir Mt 16,24). 

Verset 28.
τίς γὰρ ἐξ ὑμῶν, θέλων πύργον οἰκοδομῆσαι, οὐχὶ πρῶτον καθίσας ψηφίζει τὴν δαπάνην, εἰ ἔχει τὰ πρὸς ἀπαρτισμόν;
Car lequel de vous, s'il veut bâtir une tour, ne s'assied d'abord pour calculer la dépense et voir s'il a de quoi la terminer,
ψηφίζει τὴν δαπάνην- calculer la dépense: Invitation à un engagement réfléchi.
En réalité, aucun moyen humain ne permettra à un disciple de "terminer", de mener à bonne fin, sa marche avec le Seigneur; d'où la nécessité d'un engagement radical, mettant en toute connaissance de cause de côté tout ce qui ne concerne pas le Royaume (v.33).

Versets 29-33.
ἵνα μήποτε, θέντος αὐτοῦ θεμέλιον καὶ μὴ ἰσχύοντος ἐκτελέσαι, πάντες οἱ θεωροῦντες ἄρξωνται αὐτῷ ἐμπαίζειν, 
de peur qu'après avoir posé les fondements, il ne puisse l'achever, et que tous ceux qui le verront ne se mettent à le railler,
λέγοντες ὅτι οὗτος ὁ ἄνθρωπος ἤρξατο οἰκοδομεῖν καὶ οὐκ ἴσχυσεν ἐκτελέσαι.
en disant: "Cet homme a commencé à bâtir, et il n'a pu achever?"
ἢ τίς βασιλεὺς, πορευόμενος συμβαλεῖν ἑτέρῳ βασιλεῖ εἰς πόλεμον, οὐχ, καθίσας πρῶτον βουλεύεται εἰ δυνατός ἐστιν ἐν δέκα χιλιάσιν ὑπαντῆσαι τῷ μετὰ εἴκοσι χιλιάδων ἐρχομένῳ ἐπ᾿ αὐτόν;
Ou quel roi, s'il va faire la guerre à un autre roi, ne s'assied d'abord pour examiner s'il peut, avec dix mille hommes, marcher à la rencontre de celui qui vient l'attaquer avec vingt mille?
εἰ δὲ μήγε, ἔτι αὐτοῦ πόρρω ὄντος πρεσβείαν ἀποστείλας ἐρωτᾷ τὰ πρὸς εἰρήνην.
S'il ne le peut, alors que cet autre roi est encore loin, il lui envoie une ambassade pour demander la paix.
οὕτως οὖν πᾶς ἐξ ὑμῶν, ὃς οὐκ ἀποτάσσεται πᾶσι τοῖς ἑαυτοῦ ὑπάρχουσιν, οὐ δύναται εἶναί μου μαθητής.
Ainsi donc, quiconque d'entre vous ne renonce pas à tout ce qu'il possède ne peut être mon disciple


Méditations:

- De saint Basile, Règle monastique :
Celui qui est animé d’un impérieux désir de suivre le Christ ne peut plus tenir compte de quoi que ce soit en cette vie :
-         ni de l’affection des parents et amis, dès qu’elle s’oppose aux préceptes du Seigneur, car c’est alors que s’appliquent ces paroles : « Si quelqu'un vient à moi sans haïr son père et sa mère… » ;
-         ni de la crainte des hommes lorsqu’elle détourne du vrai bien, comme l’ont fait excellemment les saints qui ont dit : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes » ; -         ni enfin des moqueries dont les méchants accablent les bons, car il ne faut pas se laisser vaincre par le mépris. 

- De Jean Cassien (v. 360-435, fondateur de monastère à Marseille), Conférences, I, 6-7 :
Offrir à Dieu notre vrai trésor
        Plusieurs, qui pour suivre le Christ avaient méprisé des fortunes considérables, sommes énormes d'or et d'argent et domaines magnifiques, par la suite se sont laissés émouvoir pour un grattoir, pour un poinçon, pour une aiguille, pour un roseau à écrire [...] Après avoir distribué toutes leurs richesses pour l'amour du Christ, ils retiennent leur ancienne passion et la mettent à des futilités, prompts à la colère pour les défendre. N'ayant pas la charité dont parle saint Paul, leur vie est frappée de stérilité. Le bienheureux apôtre prévoyait ce malheur : « Quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres et livrerais mon corps aux flammes, si je n'ai pas la charité, cela ne me sert de rien », disait-il (1Co 13,3). Preuve évidente que l'on ne touche pas tout d'un coup à la perfection par le seul renoncement à toute richesse et par le mépris des honneurs, si l'on n'y joint pas cette charité dont l'apôtre décrit les divers aspects.
        Or elle n'est que dans la pureté du cœur. Car rejeter l'envie, l'enflure, la colère et la frivolité, ne pas chercher son propre intérêt, ne pas prendre plaisir à l'injustice, ne pas tenir compte du mal, et le reste (1Co 13,4-5) : qu'est-ce d'autre que d'offrir continuellement à Dieu un cœur parfait et très pur, et le garder indemne de tout mouvement de passion ? La pureté de cœur sera donc le terme unique de nos actions et de nos désirs.
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• Lc 15,1-32

Dieu a envoyé son Fils chercher et sauver ce qui était perdu.
Que tous s'empressent de participer à sa joie!

Sur Luc et son Évangile: voir à cette page.
 
Sur Lc 15,1-32: 
Aux pharisiens et spécialistes de la Loi indignés par son attitude envers les "collecteurs d'impôts" et autres "pécheurs notoires" (vv.1-2), Jésus va raconter trois paraboles (v.3).
Ces trois paraboles sont liées:
1. par des thèmes communs: la joie; "perdu et retrouvé" (vv.6;9;24;32);
2. par la progression entre elles: une brebis perdue sur 100; une pièce perdue sur 10; un fils perdu sur 2;
3. elles parlent de Dieu, et de la façon dont il accueille le pécheur qui revient à lui: avec "joie" (vv.7;10).
L'attitude de Jésus est en harmonie avec celle du Père, et il invite donc ses auditeurs à adopter la même pensée, à être eux aussi dans la "joie".
L'attitude des collecteurs d'impôts et des pécheurs qui s'attachent à Jésus est donc aussi source de joie et de fête (les repas que Jésus partage avec eux en sont image).
- 1ère parabole: la brebis perdue (vv.4-6); la joie "au ciel" "pour un seul pécheur qui change de vie" (v.7)
- 2ème parabole: la drachme perdue (vv.8-9); la joie des "anges de Dieu" "pour un seul pécheur qui change de vie" (v.10)
- Telle est aussi la façon dont le père accueille son fils perdu (vv.11-32) qu'il réintègre dans la famille et rétablit dans ses droits. Le second fils, cependant, non seulement ne veut pas voir son frère, mais encore ne comprend pas que son père soit bon envers lui. 
La parabole du fils prodigue – Frans FRANCKEN– 1633 – Musée du Louvre, Paris
Au centre, le père accueille son fils, sous le regard peu amène de son frère (va-t-il descendre de son cheval, ou y remonter?...).
Autour, en sépia, l'ensemble du récit, en commençant en haut et à gauche, puis en tournant dans le sens des aiguilles d'une montre:
1.le fils demande sa part d'héritage à son père; 2.il dilapide cet argent; 3.il supplie qu'on l'emploie; 4.il garde des porcs; 5.il rentre, seul et misérable, au pays; 6.son père l'accueille (noter qu'il ne porte pas encore ses somptueux vêtements de la scène centrale); 7.on tue le veau gras; 8.le banquet de retour.
On remarquera la façon fort astucieuse dont les scènes en sépia opposées se répondent: ainsi, à 1 répond 5; à 2 répond 4; à 3 répond 6; etc. Mais on peut dire aussi que 1-3-5-7 se correspondent. Et que 8 et 1 se répondent également: le père et le fils sont à nouveau de part et d'autre de la table, mais les circonstances ont bien changé...

Le manque de générosité des pharisiens et des spécialistes de la Loi révèle leur profonde méconnaissance de Dieu et témoigne d'une vie religieuse marquée par la frustration.
Les deux premières paraboles sous présentées sous forme interrogative, la troisième n'a pas de conclusion (on ne sait pas ce que le fils aîné décide de faire): l'invitation est donc lancée aux pharisiens et aux scribes (tout comme à nous tous!) de se décider à se joindre à la fête ou à rester dehors...  



Méditation


- Du Premier Testament:
- Dt 4,31: "YHWH, ton Dieu, est un Dieu de miséricorde, qui ne t'abandonnera point et ne te détruira point: il n'oubliera pas l'alliance de tes pères, qu'il leur a jurée."
- Os 11,1-3: "Quand Israël était jeune, je l'aimais,
Et j'appelai mon fils hors d'Égypte.
Mais ils se sont éloignés de ceux qui les appelaient;
Ils ont sacrifié aux Baals,
Et offert de l'encens aux idoles.
C'est moi qui guidai les pas d'Éphraïm,
Le soutenant par ses bras;
Et ils n'ont pas vu que je les guérissais."
- Os 14,5-8: "Je réparerai leur infidélité,
J'aurai pour eux un amour sincère;
Car ma colère s'est détournée d'eux.
Je serai comme la rosée pour Israël,
Il fleurira comme le lis,
Et il poussera des racines comme le Liban.
Ses rameaux s'étendront;
Il aura la magnificence de l'olivier,
Et les parfums du Liban.
Ils reviendront s'asseoir à son ombre,
Ils redonneront la vie au froment,
Et ils fleuriront comme la vigne;
Ils auront la renommée du vin du Liban."

- Commentaires patristiques:
- De Tertullien- Traité de la pénitence VIII,7-8.
      Qui devons-nous reconnaître en ce père? Dieu, évidemment: personne n'est père comme lui, personne n'est bienveillant comme lui. C'est pourquoi toi qui es son fils, même si tu as gaspillé ce que tu as reçu de lui, même si tu reviens nu, il t'accueillera, parce que tu es revenu, et il se réjouira de ton retour plus que de la sagesse de son autre fils.

- De saint Ambroise de Milan, évêque au IVème siècle - Commentaire sur Luc VI,224-234.
Le Père prend sa joie au retour du pécheur

     «J’irai trouver mon Père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le Ciel et contre toi !» Tel est le premier aveu à l’auteur de la nature, au maître de la miséricorde, au juge de la faute. Mais, bien qu’il connaisse tout, Dieu cependant attend l’expression de notre aveu, car «c’est par la bouche que se fait la confession en vue du salut» (Rm 10,10), et on allège le poids de son égarement en s’accusant soi-même. Ainsi se parlait en lui-même le prodigue ; mais ce n’est pas assez de parler, si vous ne venez pas au Père. Où le chercher, où le trouver ? «Il se leva» : levez-vous d’abord, j’entends : vous qui jusqu’ici étiez assis et endormis. Aussi l’Apôtre dit-il : «Debout, donc», et courez à l’Église. Là est le Père, là est le Fils, là est l’Esprit-Saint.
     À votre rencontre vient Celui qui vous entend converser dans le secret de votre âme; et quand vous êtes encore loin, il vous voit et il accourt. Il vous embrasse aussi. Sa venue de loin au-devant de vous, c’est sa prescience ; son embrassement, c’est sa clémence, et les démonstrations de son amour de Père. Le Christ se jette à votre cou pour dégager votre nuque du joug de l’esclavage et y suspendre son joug suave. Il se jette à votre cou lorsqu’il dit : «Venez à moi, vous qui peinez, prenez mon joug sur vous» (Mt 11,28). Oui, c’est ainsi qu’il vous embrasse, si vous vous convertissez.
     Puis on tue le veau gras : ainsi rendu par la grâce du sacrement à la communion aux mystères, on pourra se nourrir de la chair du Seigneur, riche de vertu spirituelle. Il est significatif aussi que le Fils nous décrive le Père festoyant avec la chair du veau, victime sacerdotale que l’on offrait pour les péchés : il a voulu montrer que la nourriture du Père, c’est notre salut, et que la joie du Père, c’est la rémission de nos péchés. Ici le Père prend sa joie au retour du pécheur ; plus haut, le Fils prenait sa joie à la brebis retrouvée : vous reconnaissez ainsi que le Père et le Fils n’ont qu’une même joie, une action unique pour fonder l’Église.

- De Saint Pierre Chrysologue (v. 406-450), évêque de Ravenne, docteur de l'Église
Homélie sur le pardon, 2,3.
« Je vais retourner chez mon père »
      Si la conduite de ce jeune homme nous déplaît, ce qui nous fait horreur, c'est son départ : quant à nous, ne nous éloignons jamais d'un tel père ! La seule vue du père fait fuir les péchés, repousse la faute, exclut toute inconduite et toute tentation. Mais, si nous sommes partis, si nous avons gaspillé tout l'héritage du père dans une vie de désordre, s'il nous est arrivé de commettre quelque faute ou méfait, si nous sommes tombés dans le gouffre de l'impiété et dans un effondrement total, levons-nous une bonne fois et revenons à un si bon père, invités par un si bel exemple.
      « Quand le père le vit, il fut saisi de pitié, il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. » Je vous le demande : quelle place y-a-t-il ici pour le désespoir ? Quel prétexte pour une excuse ? Quelle fausse raison de craindre ? A moins peut-être que l'on craigne la rencontre du père, que l'on ait peur de ses baisers et de ses embrassements ; à moins que l'on croie que le père veut saisir pour récupérer, au lieu de recevoir pour pardonner, lorsqu'il attire son enfant par la main, le prend sur son coeur, le serre dans ses bras. Mais une telle pensée, qui écrase la vie, qui s'oppose à notre salut, est amplement vaincue, amplement anéantie par ce qui suit : « Le père dit à ses domestiques : Vite, apportez le plus beau vêtement pour l'habiller. Mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds. Allez chercher le veau gras, tuez-le ; mangeons et festoyons. Car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. » Après avoir entendu cela, pouvons-nous encore tarder ? Qu'attendons-nous pour revenir au père ?
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