Au service de l'Ecriture - Yvette Mailliet le Penven

Evangile selon saint Luc


(Chapitres 11-12)


Plaque de reliure émaillée, XIIème siècle -
Musée de Cluny, Paris ->



<- Mosaïque - Mausolée de Galla Placidia - Ravenne


Détail de broderie (fils d'or et d'argent sur velours) pour ornement liturgique - 1681 - Couvent patriarcal de Bzommar (Liban)

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• Lc 11,1-13.

La prière chrétienne se fonde sur la certitude que Dieu est un père qui, dans sa bonté, s'empresse de répondre aux requêtes pressantes et aux besoins vitaux de ses enfants.
Le plus nécessaire d'entre les biens nécessaires est le don de l'Esprit grâce auquel nous pouvons connaître et faire la volonté du Père, contribuer activement à la venue de son Règne, surmonter les tentations. Demander, c'est aussi chercher, frapper à la porte avec la conviction qu'elle s'ouvrira.

Sur ce texte:  
Sur Luc et son évangile, voir à cette page.
Sur Lc 11.
Le chap.11 est marqué par un changement brutal de ton: d'un enseignement sur la prière et le Père céleste, on passe à plusieurs scènes montrant l'ampleur de l'opposition qui monte contre Jésus.
Sur Lc 11,1–13:
La prière enseignée par Jésus est celle du disciple (elle suit immédiatement le portrait de Marie, sœur de Marthe en 10,39-42 - voir à cette page).
Le disciple s'adresse avec assurance et persévérance à Dieu, comme à un Père généreux et fidèle.
L'essentiel n'est donc pas une "technique" de prière, mais la connaissance du Dieu auquel on s'adresse.
Sur le "Notre Père": seuls Mt et Lc donnent le texte de cette prière; or la version de Mt 6,9-13 est plus "complète" que celle donnée par certains manuscrits de Lc 11,2-4; la Vulgate traduit Lc selon sa "version courte". Je donne ici la "version lucanienne longue" (assez proche de la version matthéenne), le Codex Sinaiticus, puis la Vulgate et sa traduction (les personnes qui connaissent le Pater noster remarqueront que ce n'est pas la version lucanienne, mais la matthéenne, légèrement modifiée, que l'on récite en latin).
Voir en cliquant ici l'étude du "Notre Père" (d'après R. Meynet).

Traduction et notes:  

Verset 1.
Καὶ ἐγένετο ἐν τῷ εἶναι αὐτὸν ἐν τόπῳ τινὶ προσευχόμενον, ὡς ἐπαύσατο, εἶπέ τις τῶν μαθητῶν αὐτοῦ πρὸς αὐτόν· Κύριε, δίδαξον ἡμᾶς προσεύχεσθαι, καθὼς καὶ ᾿Ιωάννης ἐδίδαξε τοὺς μαθητὰς αὐτοῦ.
Jésus priait un jour en un certain lieu. Lorsqu'il eut achevé, un de ses disciples lui dit: Seigneur, enseigne-nous comment prier, comme Jean l'a enseigné à ses disciples.
δίδαξον ἡμᾶς - enseigne-nous:
- Tout d'abord, une remarque de vocabulaire français: on traduit très souvent ici (c'est le cas de la trad. liturgique) "apprends-nous", ce qui est une erreur à la fois sémantique et syntaxique.
En effet, le verbe "apprendre" désigne l'action de l'élève, du disciple. Donc un élève peut dire "j'apprends cette leçon", un disciple peut dire à son rabbi "j'apprends de toi comment prier" - mais pas "apprends-moi": on ne peut "apprendre" une personne, le verbe apprendre ne peut avoir comme CO, direct ou second, un nom ou un pronom désignant une personne.
Le seul verbe correct ici est "enseigner", qui désigne l'action du maître, et qui, lui, peut avoir pour CO second un nom ou un pronom désignant une personne: "j'enseigne cette leçon (CO direct) à mes élèves (CO second)", "j'enseigne à mes disciples (CO second) comment prier (CO direct)". 
- Jésus avait l'habitude de prier régulièrement; ses disciples veulent l'imiter. Leurs paroles ("Seigneur, enseigne-nous...") les présentent comme réceptifs et désireux de recevoir l'enseignement de Jésus (voir l'attitude de Marie en 10,39 - à cette page).
Mais il est surprenant d'entendre des Juifs pieux, qui priaient donc régulièrement, poser une telle question.
C'est qu'ils devaient discerner, dans la prière de Jésus, un secret qu'ils désiraient connaître, et que Jésus révèle peut-être en intoduisant la prière qu'il va leur enseigner par le mot "Père" (v.2).

Verset 2.
εἶπε δὲ αὐτοῖς· ὅταν προσεύχησθε, λέγετε·
Πάτερ ἡμῶν ὁ ἐν τοῖς οὐρανοῖς· ἁγιασθήτω τὸ ὄνομά σου· ἐλθέτω ἡ βασιλεία σου· γενηθήτω τὸ θέλημά σου, ὡς ἐν οὐρανῷ καὶ ἐπὶ τῆς γῆς·
Il leur dit: Quand vous priez, dites:
Notre Père, qui es aux cieux! Que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite, sur la terre comme au ciel.
• Πάτερ ἡμῶν - Notre Père:
- "ἡμῶν - de nous =>Notre", qui ne figure pas dans tous les manuscrits (en part. pas dans Codex Sinaiticus) indique que cette prière est communautaire, ou exprime le nécessaire besoin de solidarité dans la foi qui doit lier ceux qui, même seuls (voir Mt 6,6), prient leur Père commun et unique.
Noter que la prière synagogale, la récitation du Qaddish (sanctification du nom de Dieu et prière des morts), la lecture de la Tora', la Qeddoucha (bénédiction silencieuse qui se prononce debout), etc. requièrent la présence minimale de dix hommes de plus de 13 ans, le Minyane - ce qui montre bien la valeur communautaire de la prière juive.
- "Πάτερ - Père": pour un Juif, c'est une façon inhabituelle de s'adresser à Dieu dans la prière - car trop familière.
Lorsque le PT évoque la "paternité" divine, c'est toujours en opposition avec cette notion chez les peuples voisins (où il s'agit toujours de paternité sexuée, paternité d'autres dieux autant que paternité des hommes - sexualité divine et polythéisme étant deux abominations pour les Juifs pieux), et en rapport avec la générosité et la bienveillance de YHWH pour le peuple qu'il s'est choisi (mais qu'il n'a pas "engendré" physiquement - YHWH est créateur de l'homme, pas son géniteur). 
ἁγιασθήτω τὸ ὄνομά σου - Que ton nom soit sanctifié: Celui qui prie commence par reconnaître la gloire de Dieu, avant de mentionner ses propres besoins.
ὡς ἐν οὐρανῷ καὶ ἐπὶ τῆς γῆς - sur la terre comme au ciel: Cette dernière notation - contrairement à la ponctuation rythmique que l'on donne généralement en récitant le Notre Père (on a tendance à dire: "Que ton nom soit sanctifié // que ton règne vienne // que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel) - porte beaucoup plus vraisemblablement, d'un point de vue théologique, sur l'ensemble des trois sanctifications précédentes du Nom divin: en effet, c'est lorsque le Père instaurera son Royaume "sur terre" que - comme c'est déjà le cas "au ciel" - tous sur terre aussi reconnaîtront sa seigneurie et feront sa volonté.
Il faudrait donc presque dire: "Que, sur la terre comme [c'est déjà le cas] au ciel,
- ton nom soit sanctifié,
- ton règne vienne,
- ta volonté soit faite.

• Codex Sinaiticus ->

On peut noter que le copiste a omis les éléments entre <>:
Πάτερ <ἡμῶν ὁ ἐν τοῖς οὐρανοῖς> ἁγιασθήτω τὸ ὄνομά σου· ἐλθέτω ἡ βασιλεία σου· γενηθήτω τὸ θέλημά σου, ὡς ἐν οὐρανῷ καὶ ἐπὶ <τῆς> γῆς 
et qu'il a écrit "ἐλθάτω" et non "ἐλθέτω"
Transcription:

• Vulgate: Pater sanctificetur nomen tuum adveniat regnum tuum - Père, que ton nom soit sanctifié; que ton règne vienne.

Verset 3.
τὸν ἄρτον ἡμῶν τὸν ἐπιούσιον δίδου ἡμῖν τὸ καθ᾿ ἡμέραν·
Donne-nous chaque jour notre pain quotidien;
καθ᾿ ἡμέραν- chaque jour: Mt écrit: "τὸν ἄρτον ἡμῶν τὸν ἐπιούσιον δὸς ἡμῖν σήμερον - Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien".
τὸν ἄρτον ἡμῶν τὸν ἐπιούσιον- notre pain quotidien: Littéralement, "ἐπιούσιος épiousios" sur la même racine que "ἐπιοῦσα épiousa":
- peut-être "ἐπιοῦσα épiousa" = "ce qui doit survenir"  => "ἐπιούσιος épiousios" = "de demain";
- plus probablement "ἐπιοῦσα épiousa" = "ce qui est nécessaire à la subsistance"  => "ἐπιούσιος épiousios" = "quotidien".
On trouve des traductions d'autant plus variées que ce terme est un hapax (i.e. un mot qui n'est attesté qu'une fois): "le pain dont nous avons besoin", "de ce jour", "de demain", "de toujours", "suffisant", "substantiel", etc.
Sur ce mot, Jean Carmignac (Recherchessur le "Notre Père", pp.121-143) conclut ainsi: "Qu'on interroge les Pères, la philologie grecque ou la philologie sémitique, jusqu'à présent aucun argument irréfutable n'établit vraiment le sens du mystérieux 'épiousios'."
τὸν ἄρτον ἡμῶν- notre pain: Sur le pain dans la Bible, voir cette page.
• Codex Sinaiticus ->
On peut noter que le copiste avait omis l'article entre <>, qui a été ajouté entre les lignes:
τὸν ἄρτον ἡμῶν τὸν ἐπιούσιον δίδου ἡμῖν <τὸ> καθ᾿ ἡμέραν
et qu'il a écrit "δος" et non "δίδου "
Transcription:
Vulgate: panem nostrum cotidianum da nobis cotidie- donne-nous chaque jour notre pain de chaque jour.

Verset 4.
καὶ ἄφες ἡμῖν τὰς ἁμαρτίας ἡμῶν· καὶ γὰρ αὐτοὶ ἀφίεμεν παντὶ ὀφείλοντι ἡμῖν· καὶ μὴ εἰσενέγκῃς ἡμᾶς εἰς πειρασμόν, ἀλλὰ ῥῦσαι ἡμᾶς ἀπὸ τοῦ πονηροῦ.
pardonne-nous nos péchés, car nous aussi nous pardonnons à quiconque a une dette envers nous; et ne nous laisse pas aller dans l'épreuve, mais délivre-nous du Mauvais.
τὰς ἁμαρτίας ἡμῶν- nos péchés: Alors que Lc emploie ici le terme "ἁμαρτία hamartia", qui en grec désigne très précisément "la faute, le péché", Mt écrit "τὰ ὀφειλήματα ἡμῶν", employant en grec un sémitisme; en effet, "ὀφείλημαopheïlēma" désigne la dette, et ce terme de "dette" était devenu le terme courant pour désigner le péché en araméen. Or ce terme est bien plus cohérent
- avec la pensée théologique contenue dans cette phrase,
- avec le vocabulaire de la suite du verset, puisqu'on y retrouve le participe "ὀφείλοντι", du verbe "ὀφείλω opheilō" qui signifie "avoir une dette envers quelqu'un", "être débiteur".
Cette image souligne le fait que le péché n'est pas seulement une blessure, mais qu'il renvoie à une réalité objective qui se loge entre l'offenseur et l'offensé, entre l'homme et Dieu. C'est le pardon qui - comme suite à la reconnaissance de l'offense (la repentance) - permet d'effacer "juridiquement" cette dette (PT: Jr 36,3; Ez 33,11; NT: Mt 18,15;23-25; Lc 17,3-4).
ἄφες ἡμῖν τὰς ἁμαρτίας ἡμῶν- pardonne-nous nos péchés: Il est à noter qu'il s'agit de la seule demande du Notre Père qui concerne les relations interpersonnelles, comme si toute vie sociale dépendait du pardon: celui qui demande le pardon à Dieu ne peut qu'offrir son pardon à l'autre.
Ce fait est d'autant plus frappant que c'est aussi la seule demande du Notre Père qui soit commentée chez Matthieu (Mt 6,14-15).
• καὶ γὰρ αὐτοὶ ἀφίεμενcar nous aussi nous pardonnonsLe pardon offert aux autres ne permet pas aux disciples d'exiger de Dieu qu'il pardonne "automatiquement" leurs péchés; mais ce pardon prouve qu'ils sont sérieux dans leur recherche du pardon divin (voir Lc 6,38; Mt 6,12;15). En pardonnant, les disciples imitent l'attitude même du Dieu qu'ils prient. 
• μὴ εἰσενέγκῃς ἡμᾶς εἰς πειρασμόν - ne nous laisse pas aller dans l'épreuve:
- Le verbe grec "εἰσ-φέρω eïspherō" signifie littéralement "porter vers"; il est employé ici à l'aoriste (± passé simple français), ce qui constitue, en grec, un sémitisme (très précisément, une influence de l'araméen) qui exprime l'immédiateté (d'où la traduction par un présent).
- La Vulgate traduit ce verbe "in-ducere", littéralement "mener, conduire vers" (le verbe français "induire" dérive directement de ce verbe latin).
- Le substantif "πειρασμός peïrasmos" désigne l'épreuve.
- On est donc assez loin (voir en outre la note suivante) de la traduction liturgique "Ne nous soumets pas à la tentation"... On devrait plutôt dire: "Fais que, lorsque nous sommes soumis à l'épreuve (voire "à la tentation"), nous n'y tombions pas".
Jésus rappelle ainsi que la foi de ses disciples sera mise à l'épreuve (comp. Gn 22,1; Ex 15,25; Dt 13,4; Jg 3,1;4; Jb 2,3-6; Hé 11,17).
• ῥῦσαι ἡμᾶς ἀπὸ τοῦ πονηρου délivre-nous du Mauvais: L'adjectif "πονηρός ponēros" signifie "mauvais" ou "malade"; lorsque cet adjectif est, comme ici, substantivé (i.e. employé comme un nom, avec un article) au masculin singulier il désigne le diable; c'est en effet le diable, jamais Dieu, qui - dans l'épreuve (voir Mt 4,1; 1Co 10,13) - pousse à la chute (Jc 1,13). 
De nombreuses raisons (théologiques, linguistiques et rhétoriques) militent en faveur de cette interprétation contre la traduction traditionnelle "délivre-nous du mal" (voir par ex. J.Carmignac, Recherches sur le "Notre Père", pp.306-312; R.Meynet, "La composition du Notre Père" dans Studia Rhetorica 18)
On pourrait donc continuer ainsi: "[... n'y tombions pas], mais pour cela protège-nous du Mauvais".
N'oublions pas que même le Christ a été mis à l'épreuve par le Mauvais, mais qu'il n'a pas succombé aux tentations de ce dernier (voir à cette pageLc 4,1-9 et les notes). 
• Codex Sinaiticus ->
On peut noter que le copiste a omis le segment entre <>, a ajouté la conjonction "ὡς" ("de même que") entre [] sans doute par analogie avec le texte matthéen, et avait omis la conjonction "γὰρ" qui a été ajoutée entre les lignes:
καὶ ἄφες ἡμῖν τὰς ἁμαρτίας ἡμῶν· [ὡς] καὶ γὰρ αὐτοὶ ἀφίεμεν παντὶ ὀφείλοντι ἡμῖν· καὶ μὴ εἰσενέγκῃς ἡμᾶς εἰς πειρασμόν <ἀλλὰ ῥῦσαι ἡμᾶς ἀπὸ τοῦ πονηροῦ> et qu'il a écrit "ὀφίλοντι" et non "ὀφείλοντι".
Transcription:
Vulgate:et dimitte nobis peccata nostra siquidem et ipsi dimittimus omni debenti nobis et ne nos inducas in temptationem - et pardonne-nous nos péchés, comme nous aussi nous pardonnons à quiconque est en dette envers nous; et ne nous laisse pas aller vers la tentation.

Verset 5-8.
Καὶ εἶπε πρὸς αὐτούς· τίς ἐξ ὑμῶν ἕξει φίλον, καὶ πορεύσεται πρὸς αὐτὸν μεσονυκτίου καὶ εἴπῃ αὐτῷ· φίλε, χρῆσόν μοι τρεῖς ἄρτους, 
Il leur dit encore: Si l'un de vous a un ami, et qu'il aille le trouver au milieu de la nuit pour lui dire: Ami, prête-moi trois pains,
ἐπειδὴ φίλος μου παρεγένετο ἐξ ὁδοῦ πρός με καὶ οὐκ ἔχω ὃ παραθήσω αὐτῷ· 
car un de mes amis est arrivé de voyage chez moi, et je n'ai rien à lui offrir, 
κἀκεῖνος ἔσωθεν ἀποκριθεὶς εἴπῃ· μή μοι κόπους πάρεχε· ἤδη ἡ θύρα κέκλεισται καὶ τὰ παιδία μου μετ᾿ ἐμοῦ εἰς τὴν κοίτην εἰσίν· οὐ δύναμαι ἀναστὰς δοῦναί σοι. 
et si, de l'intérieur de sa maison, cet ami lui répond: Ne m'importune pas, la porte est déjà fermée, mes enfants et moi sommes au lit, je ne puis me lever pour te donner des pains, -
λέγω ὑμῖν, εἰ καὶ οὐ δώσει αὐτῷ ἀναστὰς διὰ τὸ εἶναι αὐτοῦ φίλον, διά γε τὴν ἀναίδειαν αὐτοῦ ἐγερθεὶς δώσει αὐτῷ ὅσων χρῄζει. 
je vous le dis, même s'il ne se levait pas pour les lui donner parce que c'est son ami, il se lèverait assurément à cause de son importunité et lui donnerait tout ce dont il a besoin. 
Sur l'importance du pain dans la Bible, voir cette page.
• διά γε τὴν ἀναίδειαν αὐτου ͂assurément à cause de son importunitéSi un ami, alors qu'il n'en a pas envie, répond finalement à une telle demande, à combien plus forte raison le Père céleste répondra-t-il aux demandes de ses enfants!

Versets 9-10.
κἀγὼ ὑμῖν λέγω, αἰτεῖτε, καὶ δοθήσεται ὑμῖν, ζητεῖτε, καὶ εὑρήσετε, κρούετε, καὶ ἀνοιγήσεται ὑμῖν·
Et moi, je vous dis: Demandez, et l'on vous donnera; cherchez, et vous trouverez; frappez, et l'on vous ouvrira.
πᾶς γὰρ ὁ αἰτῶν λαμβάνει καὶ ὁ ζητῶν εὑρίσκει καὶ τῷ κρούοντι ἀνοιγήσεται.
Car quiconque demande reçoit, celui qui cherche trouve, et l'on ouvre à celui qui frappe. 
 Ces deux versets sont construits parallèlement, à partir de trois verbes:
- "αἰτέω aïteō", demander;
- "ζητέω zēteō", chercher;
- "κρούω krouō", frapper.
Le contexte indique de quel genre de demande il peut s'agir: ce qui correspond à un véritable besoin (vv.3;8) plus spirituel que matériel (voir le document sur l'étude du Notre Père en cliquant ici), en particulier tout ce qui concerne le Royaume de Dieu (v.2). Voir aussi v.13 et note.
Sur la prière, voir aussi:
- Mc 9,23b: "Tout est possible à celui qui croit";
Mc 11,22b-25: "Ayez foi en Dieu. Je vous le dis en vérité, si quelqu'un dit à cette montagne: Ôte-toi de là et jette-toi dans la mer, et s'il ne doute point en son coeur, mais croit que ce qu'il dit arrive, il le verra s'accomplir. C'est pourquoi je vous dis: Tout ce que vous demanderez en priant, croyez que vous l'avez reçu, et vous le verrez s'accomplir. Et, lorsque vous êtes debout faisant votre prière, si vous avez quelque chose contre quelqu'un, pardonnez, afin que votre Père qui est dans les cieux vous pardonne aussi vos offenses";
- Jn 14,13-14: "Tout ce que vous demanderez en mon nom, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils. Si vous demandez quelque chose en mon nom, je le ferai";
- Jn 15,7: "Si vous demeurez en moi, et que mes paroles demeurent en vous, demandez ce que vous voudrez, et cela vous sera accordé";
- Jn 16,23b-27: "En vérité, en vérité, je vous le dis, ce que vous demanderez au Père, il vous le donnera en mon nom.  Jusqu'à présent vous n'avez rien demandé en mon nom. Demandez, et vous recevrez, afin que votre joie soit parfaite. [...] Vous demanderez en mon nom, et je ne vous dis pas que je prierai le Père pour vous; car le Père lui-même vous aime, parce que vous m'avez aimé, et que vous avez cru que je suis sorti de Dieu";
- Jc 1,5: "Si quelqu'un d'entre vous manque de sagesse, qu'il la demande à Dieu, qui donne à tous simplement et sans reproche, et elle lui sera donnée".

Versets 11-12.
τίνα δὲ ἐξ ὑμῶν τὸν πατέρα αἰτήσει ὁ υἱὸς ἄρτον, μὴ λίθον ἐπιδώσει αὐτῷ; ἤ καὶ ἰχθύν, μὴ ἀντὶ ἰχθύος ὄφιν ἐπιδώσει αὐτῷ; 
Quel est parmi vous le père qui donnera une pierre à son fils, s'il lui demande du pain? Ou, s'il demande un poisson, lui donnera-t-il un serpent au lieu d'un poisson? 
 ἢ καὶ ἃν αἰτήσῃ ᾠόν, μὴ ἐπιδώσει αὐτῷ σκορπίον;
Ou, s'il demande un œuf, lui donnera-t-il un scorpion?
• ὄφιν [...] σκορπίον un serpent [...] un scorpionSur le serpent et le scorpion, symbolisant les forces du Mauvais, voir à cette page Lc 10,19 et note.

Verset 13.
εἰ οὖν ὑμεῖς πονηροὶ ὑπάρχοντες οἴδατε δόματα ἀγαθὰ διδόναι τοῖς τέκνοις ὑμῶν, πόσῳ μᾶλλον ὁ πατὴρ ὁ ἐξ οὐρανοῦ δώσει Πνεῦμα ῞Αγιον τοῖς αἰτοῦσιν αὐτόν.
Si donc, méchants comme vous l'êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison le Père céleste donnera-t-il le Saint Esprit à ceux qui le lui demandent.
• Πνεῦμα ῞Αγιον le Saint EspritLe Saint Esprit est le don divin par excellence. Comp. Mt 7,11; Jn 7,37-39. La forme que prendra ce don n'apparaîtra que dans la suite des écrits lucaniens, en Ac 1,8; 2,1-4.
On peut aussi penser que ce v. ne concerne pas seulement le don initial de l'Esprit au croyant, mais également le renouvellement de la présence de l'Esprit dans sa vie. 


Méditation:
Jean-Paul IIEncyclique « Dives in misericordia », ch. 8, §15 
« Si vous, qui êtes mauvais, savez donner de bonnes choses à vos enfants, 
combien plus le Père céleste ? »
      Plus la conscience humaine, succombant à la sécularisation, oublie la signification même du mot de « miséricorde », plus elle s'éloigne du mystère de la miséricorde en s'éloignant de Dieu, plus aussi l'Église a le droit et le devoir de faire appel au Dieu de la miséricorde « avec de grands cris » (Mt 15,23). Ces « grands cris » doivent être la caractéristique de l'Église de notre temps...
      L'homme contemporain s'interroge souvent avec beaucoup d'anxiété sur la solution des terribles tensions qui se sont accumulées sur le monde et qui s'enchevêtrent chez les hommes. Et si parfois celui-ci n'a pas le courage de prononcer le mot de « miséricorde » ou si, dans sa conscience dépouillée de tout sens religieux, il n'en trouve pas l'équivalent, il est d'autant plus nécessaire que l'Église prononce ce mot, non seulement en son propre nom, mais aussi au nom de tous les hommes de notre temps. Il faut qu'elle le prononce en une ardente prière, en un cri qui implore la miséricorde selon les nécessités de l'homme dans le monde contemporain.
      Que ce cri soit chargé de toute cette vérité concernant la miséricorde qui a trouvé une si riche expression dans l'Écriture Sainte et dans la Tradition, comme aussi dans l'authentique vie de foi de tant de générations du peuple de Dieu. Par un tel cri, comme les auteurs sacrés, faisons appel au Dieu qui ne peut mépriser rien de ce qu'il a créé, au Dieu qui est fidèle à lui-même à sa paternité, à son amour !
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• Lc 12,1 - 13,20.

Précédemment, nous avions commencé à lire la grande section de la montée vers Jérusalem dont les premiers chapitres étaient surtout narratifs.
Comme une pause dans cette marche, s’inscrit aux chapitres 12-13, que nous abordons à présent, un long discours de Jésus qui a comme particularité d’être adressé tantôt à la foule qui s’assemble autour de lui (12,1;13;54), tantôt aux seuls disciples (12,1;22).
Ce discours (12,1 - 13,9) entrelace plusieurs thèmes, traités de façon différente selon les interlocuteurs, et poursuit, en de longs apartés, la formation des disciples.

Le chapitre 11 s’était achevé sur une âpre discussion entre Jésus et les Pharisiens qui «se mirent à lui en vouloir terriblement» (11,53). Cette situation conflictuelle provoque, au chapitre 12, dans la première partie du discours, une double mise en garde de Jésus à l’adresse de ses disciples : contre l’hypocrisie (12,1-3) et contre la persécution qui ne saurait tarder à éclater (12,4-12) ; mise en garde exprimée par deux injonctions apparemment contradictoires : «méfiez-vous» (12,1), «ne craignez pas» (12,6).
En effet, s’il faut se «méfier» de l’hypocrisie, c’est que, facile à dénoncer dans l’attitude des Pharisiens, elle peut aussi, telle «le levain» (12,1), se cacher dans toute communauté – y compris celle que forment les disciples – et impose donc de s’obliger à un comportement transparent (12,2-3).
S’il convient en revanche de «ne pas craindre», c’est que, dans la persécution, le disciple devenu «ami» (12,4) peut s’appuyer sur la fidélité de Dieu. Ainsi est amorcé le thème de l’inquiétude et de la confiance qui court, sous des formes différentes, à travers tout le discours.

La perspective de la persécution (12,4-7) implique d’abord de reconnaître les vraies valeurs : d’un côté, la souffrance passagère et la mort physique infligée par les hommes ; de l’autre, la possibilité d’une souffrance éternelle, à redouter bien davantage, mais surtout l’affirmation de la bonté et de la puissance de vie de Dieu. La perspective de la persécution fait ressortir ensuite clairement le caractère décisif de la foi en Jésus (12,8-9). Mais elle se trouve comme adoucie par la promesse de l’action de l’Esprit Saint (12,10-12) : autant le refuser consciemment coupe définitivement de Dieu, autant il vient en aide aux croyants dans l’épreuve, fussent-ils faibles ou hésitants.

Le thème de l’inquiétude est mis, dans la deuxième partie du discours, en relation non plus avec la persécution, mais avec l’argent (12,13-34). La corrélation est forte puisqu’il s’agit toujours d’opposer la vie matérielle, importante mais seconde, et la vie véritable; et, pour Jésus, d’appeler à une attitude de confiance filiale plus vive que toute crainte. Ses exhortations s’adressent d’abord à la foule (12,13-21) et s’appuient sur une parabole pour définir le bon usage des biens ; puis aux disciples (12,22-32) invités, eux, à s’abandonner totalement à la Providence. Tandis que la conclusion commune (12,33-34) ouvre sur une interrogation : où chacun place-t-il l’essentiel dans sa vie ?

La troisième partie du discours aborde, toujours à l’intention des disciples, le thème de la vigilance (12,35-48), à l’aide de plusieurs petites paraboles : les serviteurs sont invités à veiller dans l’attente du retour de leur maître (12,35-38) – c’est la situation que connaissent les disciples après l’Ascension ; tandis que, corrélativement, la parabole du maître de maison qui ne sait pas quand le voleur va venir (12,39-40) rappelle qu’il faut se tenir prêt pour l’heure du jugement. Une troisième parabole (12,41‑43), en réponse à une question de Pierre, concerne particulièrement ceux qui ont une responsabilité pastorale, à qui sont demandées fidélité et générosité dans l’exercice de leurs fonctions. Le terme «heureux» scande ces quelques versets (12,37;38;43), rappelant, sous forme de béatitudes, à quelle vie de communion avec Dieu sont conviés ses serviteurs.

Le thème de la persécution ressurgit alors (12,49-53), appelé par cette perspective eschatologique – car il faut que Jésus mène à son terme sa mission en traversant sa Passion (12,49-50). Suivre ce maître, si éloigné de la figure du Messie attendu, ne peut qu’occasionner pour les disciples oppositions et divisions (12,51-53). La «contradiction» prophétisée par Syméon dans le Temple (2,34) annonce pour les disciples des temps difficiles où les communautés connaîtront hostilité et conflits.

La dernière partie du discours s’adresse de nouveau à la foule (12,54-59) qu’on a vu, pour le moment, rester engluée dans des questions matérielles, bien loin de saisir le véritable enjeu de la prédication de Jésus. Aussi fait-elle l’objet d’une sévère exhortation, l’incitant à exercer un véritable discernement pour reconnaître qu’avec la venue de Jésus, la fin des temps est déjà arrivée (12,54-56) ; une parabole – la structure du passage est donc exactement la même qu’en 12,13-21 – invite alors à en tirer les conséquences en se réconciliant au plus vite avec ses adversaires, devenus des frères, et en convertissant sa conduite.

Au début du chapitre 13, l’intervention de nouveaux venus, racontant un massacre commis par Hérode, n’interrompt pas le discours de Jésus, mais relance ce thème de l’urgence de la conversion, traité à l’aide d’une exhortation (13,2-5) suivie d’une parabole (13,6-9) – cette structure apparaissant donc pour la troisième fois et étant utilisée de façon systématique dans les parties du discours destinées à la foule. L’exhortation s’appuie sur un double exemple de mal, le premier commis par la méchanceté d’un homme (le massacre de Galiléens), le second subi à cause de déterminismes naturels (la chute de la tour de Siloé). Jésus ne cherche pas, à partir de ces deux exemples, à développer une théorie explicative du mal, mais il les utilise en premier lieu pour dénoncer le lien, fréquemment posé par ses contemporains, entre péché et malheur – les victimes «n’étaient pas plus coupables» que les autres (13,2.4) ; et pour affirmer, en second lieu, la nécessité d’un changement de vie – puisque ceux qui ne sont pas atteints par le malheur n’en sont pas innocents pour autant (13,3;5). La parabole du figuier (13,6-9) vient adoucir cette sévérité en rappelant la patience infinie de Dieu qui diffère le jugement et attend que nous portions du fruit. C’est là une autre figuration, temporelle et non plus spatiale, du «chemin» qui restait aux plaideurs pour se réconcilier (12,58).


Ce grand discours achevé, la suite du chapitre 13 paraît plus chaotique : elle alterne un récit de guérison (13,10-17) et deux petites paraboles (13,18-21).

Le début du récit de guérison semble replacer soudain dans le cadre du début du ministère en Galilée : là aussi Jésus enseignait dans les synagogues (4,15 et 13,10), et parfois le jour du sabbat (4,31 ; 6,6 et 13,10) ; là aussi il guérissait des malades (cf. en particulier le parallèle entre 6,6-11 et 13,10-17). Il ne s’agit cependant pas d’un retour en arrière : on reste dans le climat de la montée vers Jérusalem, avec l’opposition des autorités religieuses et l’accusation d’«hypocrisie» lancée par Jésus (13,15) ; avec surtout l’idée que «le Seigneur» (13,15) vient «délier» (13,16) l’humanité, symbolisée par cette femme courbée, aliénée par le mal ; avec enfin la colère déplacée du «chef de la synagogue» qui fait partie de ceux, «hypocrites» encore, qui ont été fustigés pour ne savoir discerner les signes des temps (12,56).

De même le thème des deux petites paraboles (13,18-21), deux fois précisé en introduction (13,18;20), est celui du Royaume de Dieu, qui courait déjà au fil du discours du chapitre 12. Deux comparaisons assez démesurées, puisque la petite graine devient un grand arbre (13,19) et que la femme pétrit une énorme quantité de farine (13,21), évoquant ainsi la vocation du Royaume à rassembler tous les hommes et, plus concrètement, l’expansion rapide de l’Évangile décrite dans les Actes.

Le verset 22 reprenant le thème du cheminement (comme en 9,51) ouvre une nouvelle étape dans la marche vers Jérusalem.
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Lc 12,13-48:

Lc 12,13-21.

Un homme s'adresse à Jésus pour lui poser une question sur un héritage. Il a certainement une haute estime pour ses "משׁפט וצדקה justice et équité", mais il se trompe sur sa mission...
Néanmoins, il fournit à Jésus l’occasion d’un double enseignement : il interroge la foule, à l’aide d’une parabole, sur la valeur et l’usage de l’argent; et à ses disciples, il dévoile la cause profonde de l’attachement aux biens: l’inquiétude, qui provient d’un manque de confiance dans le Dieu Père.

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Lc 12,32-48.

Ceux qui ont la certitude de posséder déjà le Royaume encore objet d'espérance osent, le regard fixé sur les réalités à venir, se dépouiller de leurs biens.
Ils veillent sans trêve, dans l'attente de leur Maître, le Christ, pour ne pas être surpris par son retour imprévisible.
Heureux ceux qui, sans se lasser, auront préparé sa venue en aidant les autres à rester vigilants! Les négligents en revanche seront punis. Quant aux "intendants", les responsables de communautés, malheur à eux s'ils ont été indignes de la confiance du Seigneur.
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Sur 12,1 - 13,20 : Voir ci-dessus.
 
Traduction (vv.13-21; 32-48) et remarques (vv.13-48):

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Verset 13
Εἶπε δέ τις αὐτῷ ἐκ τοῦ ὄχλου· διδάσκαλε, εἰπὲ τῷ ἀδελφῷ μου μερίσασθαι μετ᾿ ἐμοῦ τὴν κληρονομίαν. 
Quelqu'un dit à Jésus, du milieu de la foule: Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage.
τις [...] ἐκ τοῦ ὄχλου- «Quelqu’un de la foule»: La foule est assemblée «par milliers» (Lc 12,1) autour de Jésus, preuve qu’elle ne partage pas l’animosité des Pharisiens et veut profiter de la présence de ce jeune rabbi si talentueux pour poser ses questions ou plutôt régler ses comptes.
διδάσκαλε - «Maître» : l’appellation est respectueuse, mais assez courante. On tient Jésus pour un homme sage et connaissant la Loi qui, comme le font les docteurs, peut donc aider à régler les litiges en interprétant les prescriptions de la loi de Moïse.
 
Verset 14
ὁ δὲ εἶπεν αὐτῷ· ἄνθρωπε, τίς με κατέστησε δικαστήν ἢ μεριστὴν ἐφ᾿ ὑμᾶς;
Jésus lui répondit: O homme, qui m'a établi pour être votre juge, ou pour faire vos partages?
τίς με κατέστησε δικαστήν - «qui m’a établi pour être votre juge ?»: La réponse est une fin de non-recevoir qui ne manque pas d’ironie. Jésus n’est pas venu pour être juge des affaires de ce monde, mais il a été envoyé pour «annoncer la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu» (4,43). Ce qui ne signifie évidement pas qu’il cautionne les injustices du monde présent ! Il a cependant été «établi juge» par le Père pour exercer le jugement «au Jour du Fils de l’homme» (Lc 17,36sqq ; 21,34-36). Bien que Luc, contrairement à Mt 25,31-40, n’utilise guère cette métaphore dans son évangile, l’affirmation est en revanche claire dans les Actes : «Il est, lui, le juge établi par Dieu pour les vivants et les morts» (Ac 10,42).

Verset 15
εἶπε δὲ πρὸς αὐτούς, ὁρᾶτε καὶ φυλάσσεσθε ἀπὸ πάσης πλεονεξίας· ὅτι οὐκ ἐν τῷ περισσεύειν τινὶ ἡ ζωὴ αὐτοῦ ἐστιν ἐκ τῶν ὑπαρχόντων αὐτοῦ.
Puis il leur dit: Gardez-vous avec soin de toute avarice; car la vie d'un homme ne dépend pas de ses biens, fût-il dans l'abondance.
ὁρᾶτε καὶ φυλάσσεσθε ἀπὸ πάσης πλεονεξίας - «gardez-vous de toute cupidité»: Refusant de se situer sur le plan de la justice humaine, Jésus qui est venu appeler à la conversion, cherche plutôt à éclairer la véritable origine du différend entre les frères. La «cupidité», c’est la πλεονεξία pléonexia, l’âpreté au gain, le désir de posséder au-delà du nécessaire, dont Jésus va par la suite dévoiler à ses disciples les racines. En cela son enseignement s’inscrit bien dans le prolongement de la loi mosaïque qui interdit toute «convoitise» (Ex 20,17).
οὐκ [...] τινὶ ἡ ζωὴ αὐτοῦ ἐστιν ἐκ τῶν ὑπαρχόντων αὐτοῦ - «la vie d’un homme n’est pas assurée par ses biens»: La sévère mise en garde contre le désir d’avoir s’appuie sur une sentence de sagesse, formulée à la manière de celles de l’Ancien Testament. Si souvent, dans les livres de sagesse, la richesse est associée à la bénédiction divine et assure donc une certaine sécurité (cf. Pr 10,15 : «La fortune du riche, voilà sa place forte»), on y trouve aussi déjà l’idée que rien ne tient devant la mort (cf. Qo 3,9-22 ou 6,12 : «Et qui sait ce qui convient à l’homme pendant sa vie, tout au long des jours de sa vie de vent, qu’il passe comme une ombre ?» - sur le Qohélet et son enseignement, voir à cette page ; ou Ps 49,13;17-18 : «L’homme dans son luxe ne comprend pas, il ressemble au bétail qu’on abat… Ne crains pas quand l’homme s’enrichit, à sa mort il n’en peut rien emporter.»). En outre, comme la persécution et la crainte qu'elle génère (vv.1-12), le désir d'amasser des biens terrestres peut être un obstacle à la vie éternelle.
 
Verset 16
Εἶπε δὲ παραβολὴν πρὸς αὐτοὺς λέγων· ἀνθρώπου τινὸς πλουσίου εὐφόρησεν ἡ χώρα.
Et il leur dit cette parabole: Les terres d'un homme riche avaient beaucoup rapporté.
παραβολὴν - «une parabole»: La parabole vient illustrer la parole du
Seigneur ; mais elle se présente aussi comme une reprise de la situation initiale : «un homme» qui s’interroge à cause de richesses, et, en grossissant le trait, elle rend plus pressante la mise en garde.

Verset 17
καὶ διελογίζετο ἐν ἑαυτῷ λέγων· τί ποιήσω, ὅτι οὐκ ἔχω ποῦ συνάξω τοὺς καρπούς μου;
Et il raisonnait en lui-même, disant: Que ferai-je? car je n'ai pas de place pour serrer ma récolte.
τί ποιήσω; - «Que vais-je faire ?» : Le discours que l’homme se tient à lui-même impressionne par le nombre de «je» qu’il contient. Ce repli sur soi entraîne une double faute : il ne songe pas à bénir Dieu pour cette récolte abondante et n’envisage, en un certain sens, que l’embarras immédiat qu’elle lui procure ; il ne songe pas non plus que le partage de cette richesse nouvelle pourrait aussi résoudre son problème de place !

Verset 18
καὶ εἶπε· τοῦτο ποιήσω· καθελῶ μου τὰς ἀποθήκας καὶ μείζονας οἰκοδομήσω. καὶ συνάξω ἐκεῖ πάντα τὰ γενήματά μου καὶ τὰ ἀγαθά μου,
Voici, dit-il, ce que je ferai: j'abattrai mes greniers, j'en bâtirai de plus grands, j'y amasserai toute ma récolte et tous mes biens;
τοῦτο ποιήσω· - «Voici ce que je vais faire»: Centré sur son projet égoïste, formulé au futur, l’homme raisonne comme si le temps aussi lui appartenait. Malgré les avertissements des livres de sagesse : «Ne te félicite pas du lendemain, car tu ignores ce qu’aujourd’hui enfantera», rappelle par exemple Pr 17,1. Cf. aussi Si 11,18-19.

Verset 19
καὶ ἐρῶ τῇ ψυχῇ μου· ψυχή, ἔχεις πολλὰ ἀγαθὰ κείμενα εἰς ἔτη πολλά· ἀναπαύου, φάγε, πίε, εὐφραίνου.
et je dirai à mon âme: Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve pour plusieurs années; repose-toi, mange, bois, et réjouis-toi.
ψυχή - «Mon âme» : Le mot grec ψυχή psukh (qui a donné en français : psychisme et tous les mots de cette famille) définit l’être vivant et personnel. On peut remarquer que l’avarice, ou plutôt l’avidité, de l’homme lui fait différer même le plaisir. Il ne connaît que la peine (voir à cette pageQo 2,21-23 et notes) d’amasser sans jouir de son fruit.
 
Verset 20
εἶπε δὲ αὐτῷ ὁ Θεός· ἄφρων, ταύτῃ τῇ νυκτὶ τὴν ψυχήν σου ἀπαιτοῦσιν ἀπὸ σοῦ· ἃ δὲ ἡτοίμασας τίνι ἔσται;
Mais Dieu lui dit: Insensé! cette nuit même ton âme te sera redemandée; et ce que tu as préparé, pour qui cela sera-t-il?
ἄφρων - «Insensé»: Ce terme est composé en grec à partir du verbe φρονέω phronéō qui signifie : calculer, penser. Ce qui est déploré n’est pas l’absence de réflexion – au contraire l’homme a trop calculé, supputé – mais le fait d’échafauder des raisonnements faussés (cf. le même emploi en 1Co 15,36, à propos de la résurrection).
τὴν ψυχήν σου ἀπαιτοῦσιν ἀπὸ σοῦ - «On va te redemander ton âme»: Le verbe est en grec à la voie passive - littéralement: «l'âme sera redemandée, rappelée hors de toi», ce qui est, dans la Bible, la façon habituelle d’évoquer l’action de Dieu, en évitant de le nommer (afin d’obéir au précepte d’Ex 20,7). Dieu est maître de la vie qu’il a donné et qu’il peut reprendre. Cf. Ps 104,29-30 : «Tu retires ton souffle, ils expirent, à la poussière ils retournent. Tu envoies ton souffle, ils sont créés, tu renouvelles la face de la terre.»
ἃ δὲ ἡτοίμασας τίνι ἔσται; - «et ce que tu as préparé, pour qui cela sera-t-il? »: Voir à cette page Qo 2,21 et notes.

Verset 21
οὕτως ὁ θησαυρίζων ἑαυτῷ, καὶ μὴ εἰς Θεὸν πλουτῶν.
Il en est ainsi de celui qui amasse des trésors pour lui-même, et qui n'est pas riche pour Dieu.
ὁ θησαυρίζων ἑαυτῷ - «celui qui thésaurise pour lui-même»: La parabole ne débouche pas seulement sur une nouvelle maxime de sagesse. Sinon elle n’irait guère plus loin que le réalisme de Qo 2,18-19: «Je déteste le travail pour lequel j’ai pris de la peine sous le soleil et que je laisse à mon successeur: qui sait s’il sera sage ou fou ?». Jésus, lui, oppose deux sortes de richesses différentes dans leur nature, mais surtout dans leur finalité («pour soi-même» / «en vue de Dieu») : le propriétaire a cru assurer son avenir en amassant de biens, sans prendre en compte ni Dieu ni les autres ; la leçon sera explicitée dans le conclusion du passage, au v. 33.
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Verset 22
πρὸς τοὺς μαθητάς αὐτοῦ - «à ses disciples» : à la foule vient d’être donnée une leçon sur le bon usage des biens. Devant ses seuls disciples, Jésus approfondit davantage sa réflexion sur la véritable raison de l’attachement à l’argent. Sans doute le fait-il dans un souci pédagogique, car, comme il l’a dit plus haut : «À vous il est donné de connaître les mystères du Royaume ; mais pour les autres, c’est en paraboles» (8,10). Mais aussi parce que cet approfondissement de la révélation entraîne un surcroît d’exigence : à la foule il était seulement demandé de partager les richesse ; aux disciples il est conseillé de s’en remettre totalement à la Providence, c’est-à-dire concrètement de renoncer aux richesses (comparer avec Lc 18,18-23).
 
Verset 23
μὴ μεριμνᾶτε - «Ne vous inquiétez pas» : voilà débusquée la racine de l’attachement aux biens : les accumuler est une manière, illusoire plus que réelle, de se prémunir contre l’angoisse du lendemain. On peut remarquer que c’est plus cette «inquiétude» qui est blâmée par Jésus que le simple usage de la richesse ; de même, par exemple, que dans le reproche fait à Marthe: ce qui est pointé est non son activité – nécessaire aux devoirs de l’hospitalité – mais son «agitation» (10,41). L’inquiétude, comme l’agitation, fait fuir la paix intérieure et gêne la relation à Dieu.
τῇ ψυχῇ ὑμῶν - «pour votre vie» : la traduction peut tromper. Il ne s’agit pas ici de la vie au sens physique, matériel (comme c’était le cas au verset 15 où est utilisé le mot grec ζωή zōē) ; mais de la vie psychique, personnelle (c’est le mot ψυχή psukh qui est employé, comme au verset 19 où il est traduit par «âme»). La pensée biblique n’est cependant pas dualiste et n’oppose pas radicalement corps et âme. L’idée est ici que Dieu nous a fait le plus grand des dons en nous donnant la vie, c’est-à-dire en nous créant avec un corps animé d’un esprit ; a fortiori il est donc capable (et désireux!) de donner aussi ce qui est moins essentiel.
 
Verset 24
τοὺς κόρακας - «les corbeaux» : cet exemple, pris dans la nature (cf. aussi les lis, au v. 28), attire l’attention sur la bonté du Dieu créateur qui a fait tous les êtres vivants en leur donnant aussi leur nourriture (cfGn 1,29-30 : «Je vous donne toutes les herbes portant semence qui sont sur toute la surface de la terre, et tous les arbres qui ont des fruits portant semence : ce sera votre nourriture.»). On peut y voir aussi un rappel ironique de la parabole qui vient d’être proposée : les oiseaux, eux, «n’ont ni cellier ni grenier», contrairement à l’homme embarrassé par l’abondance de ses récoltes !
 
Verset 26
τί [...] μεριμνᾶτε; - «pourquoi vous inquiétez-vous?» : l’inquiétude est donc encore dénoncée à deux reprises (versets 25 et 26) : non seulement elle détruit en nous la confiance, mais elle est aussi tout à fait inefficace et ne change rien à la réalité. Il ne faudrait pas entendre cela comme un éloge de la passivité ou de l’irresponsabilité ! Le travail est bien sûr requis pour les choses de ce monde. Mais sans perdre de vue que tout est don de Dieu : notre vie, nos talents et nos qualités, et donc en conséquence les biens même que nous produisons.
 
Verset 27
Σολομὼν - «Salomon» : le fils et successeur de David, qui porte en son nom la paix (שׁלם - שׁלום shâlôm) reste, dans la mémoire d’Israël, la figure même du grand roi riche et sage, témoin de la période la plus glorieuse du royaume (avant sa division entre les royaumes d’Israël et de Juda, qui se produira sous le règne de son fils Roboam). Il reçut de Dieu la sagesse (cf. 1R 3,5-15) et une richesse telle que la reine de Saba en eut «le souffle coupé» (1R 10,5).
 
Verset 28
τὸν χόρτον - «l’herbe» : on ne peut trouver, pour ce second exemple, d’opposition plus forte qu’entre Salomon, le roi glorieux, et les lis, qui deviennent ici simplement de «l’herbe». «Le roi Salomon surpassa en richesse et en sagesse tous les rois de la terre» (1R 10,23) ; tandis que «l’herbe des champs» est prise, dans le Ps 90,4, pour symbole de ce qui est fragile, éphémère et finalement sans valeur : «Le matin, elle pousse, elle fleurit ; le soir, elle sèche et se flétrit». La comparaison, par son aspect outrancier, insiste sur la sollicitude que Dieu manifeste pour toutes ses créatures, y compris les plus faibles et les plus insignifiantes, a fortiori pour l’homme créé à son image.
ὀλιγόπιστοι - «gens de peu de foi» : voilà donc les disciples – et à travers eux tous les hommes – traités d’ὀλιγόπιστοι oligopistoï, de «mini-croyants» ! Le même reproche se retrouve, en Mt 8,26, dans l’épisode de la tempête apaisée, où c’est aussi la confiance des disciples qui est en cause. Car l’inquiétude trahit au finale le manque de confiance en Dieu, le doute quant à sa bonté ou sa toute-puissance.
L’éducation à la confiance était déjà l’un des enjeux de la marche au désert de l’exode où le peuple a pris conscience de sa propre fragilité et de la sollicitude paternelle de Dieu (cf. par ex. Dt 8,2-5). Après l’installation en Terre Promise, l’instauration de l’année sabbatique – où l’on laisse la terre se reposer la septième année (Lv 25,2-7) – demeure comme un rappel de ce temps où l’on attendait tout de Dieu, et montre bien comment sont liés les thèmes du partage des richesse et de la foi en la Providence. Elle suppose un acte de foi renouvelé régulièrement : «Pour le cas où vous diriez : ‘Que mangerons-nous en cette septième année si nous n’ensemençons pas et ne récoltons pas nos produits?’, j’ai prescrit à ma bénédiction de vous être acquise la sixième année en sorte qu’elle assure des produits pour trois ans» (Lv 25 20-21).
 
Verset 30
ὑμῶν δὲ ὁ πατὴρ οἶδεν - «votre Père sait» : telle est la conséquence des exemples précédents. La foi en un Dieu Père implique qu’il connaît nos besoins et y pourvoit. Encore une fois, ce n’est pas un appel à l’irresponsabilité, mais à la remise de sa vie au Père qui nous aime.
 
Verset 31
ζητεῖτε τὴν βασιλείαν αὐτοῦ - «cherchez son Royaume» : la formule est à mettre en relation avec la prière que Jésus a apprise à ses disciples : ce sont ceux qui disent à Dieu : «Père» et qui travaillent d’abord à la venue de son Règne qui peuvent aussi en vérité demander «le pain quotidien» (cf. Lc 11,2-3). Ou, dit autrement, si l’on donne tout à Dieu – et l’on est bien ici dans le cadre d’un discours qui ne s’adresse qu’aux disciples et non à la foule – il nous donne ce qui est essentiel à notre vie (cf. 11,13 : «Si vous qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui l’en prient !»)
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Verset 32
Μὴ φοβοῦ, τὸ μικρὸν ποίμνιον· ὅτι εὐδόκησεν ὁ πατὴρ ὑμῶν δοῦναι ὑμῖν τὴν βασιλείαν.
Ne crains point, petit troupeau; car votre Père a trouvé bon de vous donner le royaume.
τὸ μικρὸν ποίμνιον - «petit troupeau» : L’interpellation familière et tendre montre que Jésus ne mésestime pas le petit nombre, la faiblesse de ses disciples ni leurs besoins, et qu’il s’engage implicitement à demeurer leur berger, encore que ce thème ne soit guère exploité chez Luc (sauf dans la parabole de 15,4-7).
Voir Jn 10,4-17.
Dans le PT, Dieu prend soin de son peuple comme un berger de son troupeau (Ez 34; Mi 2,12-13; voir aussi "Le berger dans la Bible").
Ici, malgré leur "petit" nombre, les disciples de Jésus sont ceux à qui Dieu le "Père" donne "le royaume".
δοῦναι ὑμῖν τὴν βασιλείαν - «vous donner le Royaume» : Alors que Jésus vient d’exhorter à «chercher le Royaume» (condition pour que le reste soit donné), qu’il vient donc d’insister sur la quête, le travail spirituel que l’homme doit fournir, voilà que le Royaume est présenté aussi comme un don gracieux du Père : il lui suffit, dans sa bonté, que l’homme se mette en route, et lui fait tout le reste du chemin (cf. le père de l’enfant prodigue en 15,20). C’est en même temps la ferme promesse faite aux disciples qu’ils auront part aux biens éternels.
 
Verset 33
πωλήσατε τὰ ὑπάρχοντα ὑμῶν καὶ δότε ἐλεημοσύνην· ποιήσατε ἑαυτοῖς βαλλάντια μὴ παλαιούμενα, θησαυρὸν ἀνέκλειπτον ἐν τοῖς οὐρανοῖς, ὅπου κλέπτης οὐκ ἐγγίζει οὐδὲ σὴς διαφθείρει· 
Vendez ce que vous possédez, et donnez-le en aumônes. Faites-vous des bourses qui ne s'usent point, un trésor inépuisable dans les cieux, où le voleur n'approche point, et où la teigne ne détruit point.
πωλήσατε τὰ ὑπάρχοντα ὑμῶν - «Vendez vos biens» : La conclusion, à l’image du discours, est double. Les disciples sont invités à un renoncement radical aux biens, comme l’est aussi «le notable» en 18,23 : «Tout ce que tu as, vends-le et distribue-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les
cieux ; puis viens, suis-moi». La première communauté de Jérusalem, décrite par les Actes des Apôtres, mettra en pratique ce que la tradition appelle un «conseil évangélique» et pratiquera la mise en commun de tous les biens (cf. Ac 2,44-45 ; 4,34-37).
θησαυρὸν ἀνέκλειπτον - «un trésor inépuisable» : La sentence un peu énigmatique du v. 21 trouve ici sa pleine explication, en même temps que sont fermement liés les deux thèmes du passage : celui de l’argent – qui implique le partage des richesses – et celui du Royaume – qui est la seule vraie richesse à rechercher. La parabole de l’intendant infidèle aboutit à la même leçon : «Faites-vous des amis avec le malhonnête argent, afin qu’au jour où il viendra à manquer, ceux-ci vous accueillent dans les tentes éternelles» (16,9). Cette seconde partie de la conclusion est donc davantage destinée à la foule à qui est conseillée une redistribution des biens prenant la forme de l’aumône. Voir Mt 6,20.
 
Verset 34
ὅπου γάρ ἐστιν ὁ θησαυρὸς ὑμῶν, ἐκεῖ καὶ ἡ καρδία ὑμῶν ἔσται.
Car là où est votre trésor, là aussi sera votre coeur.
ὁ θησαυρὸς ὑμῶν - «votre trésor» : La conclusion reste cependant ouverte. Elle invite chacun à s’interroger : quelle est pour lui la valeur première ? où et en vue de quoi est-il prêt à donner son cœur ?

Verset 35
῎Εστωσαν ὑμῶν αἱ ὀσφύες περιεζωσμέναι καὶ οἱ λύχνοι καιόμενοι·
Que vos reins soient ceints, et vos lampes allumées. 
῎Εστωσαν ὑμῶν αἱ ὀσφύες περιεζωσμέναι - Que vos reins soient ceints : Allusion à la pratique antique de relever et d'attacher les pans de son vêtement à sa ceinture lorsque l'on doit marcher ou travailler (voir aussi v.37); autrement dit: "Tenez-vous prêts!"

Versets 36-37
καὶ ὑμεῖς ὅμοιοι ἀνθρώποις προσδεχομένοις τὸν κύριον ἑαυτῶν, πότε ἀναλύσει ἐκ τῶν γάμων, ἵνα ἐλθόντος καὶ κρούσαντος εὐθέως ἀνοίξωσιν αὐτῷ.
Et vous, soyez semblables à des hommes qui attendent que leur maître revienne des noces, afin de lui ouvrir dès qu'il arrivera et frappera.
μακάριοι οἱ δοῦλοι ἐκεῖνοι, οὓς ἐλθὼν ὁ κύριος εὑρήσει γρηγοροῦντας· ἀμὴν λέγω ὑμῖν ὅτι περιζώσεται καὶ ἀνακλινεῖ αὐτοὺς, καὶ παρελθὼν διακονήσει αὐτοῖς.
Heureux ces serviteurs que le maître, à son arrivée, trouvera veillant! Je vous le dis en vérité, il se ceindra, les fera mettre à table, et s'approchera pour les servir. 
περιζώσεται καὶ ἀνακλινεῖ αὐτοὺς, καὶ παρελθὼν διακονήσει αὐτοῖς - il se ceindra, les fera mettre à table, et s'approchera pour les servir : Le texte décrit un renversement de situation: le "maître" "sert" ses "serviteurs" (comp. 22,24-27). Le disciple vigilant n'est donc plus considéré comme un simple serviteur, mais il est invité au banquet du Royaume.

Versets 38-48
καὶ ἐὰν ἔλθῃ ἐν τῇ δευτέρᾳ φυλακῇ καὶ ἐν τῇ τρίτῃ φυλακῇ ἔλθῃ καὶ εὕρῃ οὕτως, μακάριοί εἰσιν οἱ δοῦλοι ἐκεῖνοι.
Qu'il arrive à la deuxième ou à la troisième veille, heureux ces serviteurs, s'il les trouve veillant!
μακάριοι οἱ δοῦλοι ἐκεῖνοι, οὓς ἐλθὼν ὁ κύριος εὑρήσει γρηγοροῦντας· ἀμὴν λέγω ὑμῖν ὅτι περιζώσεται καὶ ἀνακλινεῖ αὐτοὺς, καὶ παρελθὼν διακονήσει αὐτοῖς.
Heureux ces serviteurs que le maître, à son arrivée, trouvera veillant! Je vous le dis en vérité, il se ceindra, les fera mettre à table, et s'approchera pour les servir. 
τοῦτο δὲ γινώσκετε ὅτι εἰ ᾔδει ὁ οἰκοδεσπότης ποίᾳ ὥρᾳ ὁ κλέπτης ἔρχεται, ἐγρηγόρησεν ἂν καὶ οὐκ ἂν ἀφῆκε διορυγῆναι τὸν οἶκον αὐτοῦ.
Sachez-le bien, si le maître de la maison savait à quelle heure le voleur doit venir, il veillerait et ne laisserait pas percer sa maison.
καὶ ὑμεῖς οὖν γίνεσθε ἕτοιμοι· ὅτι ᾗ ὥρᾳ οὐ δοκεῖτε ὁ Υἱὸς τοῦ ἀνθρώπου ἔρχεται.
Vous aussi, tenez-vous prêts, car le Fils de l'homme viendra à l'heure où vous n'y penserez pas.
εἶπε δὲ αὐτῷ ὁ Πέτρος· Κύριε, πρὸς ἡμᾶς τὴν παραβολὴν ταύτην λέγεις ἢ καὶ πρὸς πάντας;
Pierre lui dit: Seigneur, est-ce à nous, ou à tous, que tu adresses cette parabole?
εἶπε δὲ ὁ Κύριος· τίς ἄρα ἐστὶν ὁ πιστὸς οἰκονόμος καὶ φρόνιμος, ὃν καταστήσει ὁ κύριος ἐπὶ τῆς θεραπείας αὐτοῦ τοῦ διδόναι ἐν καιρῷ τὸ σιτομέτριον;
Et le Seigneur dit: Quel est donc l'économe fidèle et prudent que le maître établira sur ses gens, pour leur donner la nourriture au temps convenable?
μακάριος ὁ δοῦλος ἐκεῖνος, ὃν ἐλθὼν ὁ κύριος αὐτοῦ εὑρήσει ποιοῦντα οὕτως.
Heureux ce serviteur, que son maître, à son arrivée, trouvera faisant ainsi!

<- La Parabole du serviteur infidèle (détail)vers1560 – Maître  allemand anonyme, Allemagne du nord Stadtlisches Museum, Berlin (voir ci-dessous).

Au premier plan, le maître est de retour.
A l'intérieur du bâtiment, il vérifie le travail de son intendant (penché, près de lui) et de ses serviteurs. Le mauvais serviteur est agenouillé.


ἀληθῶς λέγω ὑμῖν ὅτι ἐπὶ πᾶσι τοῖς ὑπάρχουσιν αὐτοῦ καταστήσει αὐτόν.
Je vous le dis en vérité, il l'établira sur tous ses biens.
ἐὰν δὲ εἴπῃ ὁ δοῦλος ἐκεῖνος ἐν τῇ καρδίᾳ αὐτοῦ, χρονίζει ὁ κύριός μου ἔρχεσθαι, καὶ ἄρξηται τύπτειν τοὺς παῖδας καὶ τὰς παιδίσκας, ἐσθίειν τε καὶ πίνειν καὶ μεθύσκεσθαι,
Mais, si ce serviteur dit en lui-même: Mon maître tarde à venir; s'il se met à battre les serviteurs et les servantes, à manger, à boire et à s'enivrer,
ἥξει ὁ κύριος τοῦ δούλου ἐκείνου ἐν ἡμέρᾳ ᾗ οὐ προσδοκᾷ καὶ ἐν ὥρᾳ ᾗ οὐ γινώσκει, καὶ διχοτομήσει αὐτὸν, καὶ τὸ μέρος αὐτοῦ μετὰ τῶν ἀπίστων θήσει.
le maître de ce serviteur viendra le jour où il ne s'y attend pas et à l'heure qu'il ne connaît pas, il le mettra en pièces, et lui donnera sa part avec les infidèles.
ἐκεῖνος δὲ ὁ δοῦλος, ὁ γνοὺς τὸ θέλημα τοῦ κυρίου ἑαυτοῦ καὶ μὴ ἑτοιμάσας μηδὲ ποιήσας πρὸς τὸ θέλημα αὐτοῦ, δαρήσεται πολλάς·
Le serviteur qui, ayant connu la volonté de son maître, n'a rien préparé et n'a pas agi selon sa volonté, sera battu d'un grand nombre de coups.

La Parabole du serviteur infidèle (détail)vers 1560 – Maître  allemand anonyme, Allemagne du nord Stadtlisches  Museum, Berlin.
Le serviteur infidèle est entraîné vers son châtiment.

- Commentaires patristiques:

- De saint Basile(v. 330-379), moine et évêque de Césarée en Cappadoce, docteur de l'Église, Homélie 6, Sur les richesses 

« Être riche en vue de Dieu »

             « Que vais-je faire ? Où trouver de quoi manger ? De quoi m'habiller ? » Voilà ce que dit ce riche. Son cœur souffre, l'inquiétude le dévore, car ce qui réjouit les autres accable l'avare. Que tous ses greniers soient remplis n'est pas pour lui un bonheur. Ce qui tourmente douloureusement son âme, c'est ce trop-plein de richesses débordant de ses greniers [...]
            Considère, homme, celui qui t'a comblé de ses largesses. Réfléchis un peu sur toi-même : Qui es-tu ? Qu'est-ce qui t'a été confié ? De qui as-tu reçu cette charge ? Pourquoi as-tu été choisi de préférence à bien d'autres ? Le Dieu de bonté a fait de toi son intendant ; tu as la charge de tes compagnons de service : ne va pas croire que tout est préparé pour ton seul estomac ! Les biens que tu as entre les mains, disposes-en comme s'ils appartenaient à d'autres. Le plaisir qu'ils te procurent dure peu, bientôt ils vont t'échapper et disparaître, mais il t'en sera demandé un compte rigoureux. Or toi, tu gardes tout, portes et serrures verrouillés ; et bien que tu aies tout enfermé, l'anxiété t'empêche de dormir...
             « Que vais-je faire ? » Il y avait une réponse toute prête : « Je comblerai les âmes des affamés ; j'ouvrirai mes greniers et j'inviterai tous ceux qui sont dans le besoin [...] Je ferai entendre une parole généreuse : Vous tous qui manquez de pain, venez à moi, prenez votre part des dons accordés par Dieu, chacun à sa suffisance. »

- De Clément d'Alexandrie (IIIème s.), Homélie «Quel riche peut être sauvé?»
Où est ton trésor, là est ton cœur

Il y a une richesse qui sème la mort partout où elle domine : libérez-vous en et vous êtes sauvé ! Purifiez votre âme, rendez-la pauvre pour pouvoir entendre l’appel du Sauveur : «Viens et suis-moi !» Il est la Voie où marche celui qui a le cœur pur : la grâce de Dieu ne se glisse pas dans une âme encombrée et déchirée par une multitude de désirs.

Celui qui considère sa fortune, son or et son argent, ses maisons comme des dons de Dieu, celui-là témoigne à Dieu sa reconnaissance en venant en aide aux pauvres de ses propres fonds ; il sait qu’il possède ses biens plus pour ses frères que pour lui-même ; bien loin de devenir l’esclave de ses richesses, il reste plus fort qu’elles ; il ne les enferme pas en son âme, pas plus qu’il n’enserre sa vie en elles, mais il poursuit sans se lasser une œuvre toute divine. Et si un jour sa fortune vient à disparaître, il accepte sa ruine d’un cœur généreux. Cet homme-là, Dieu le déclare bienheureux, il l’appelle «pauvre en esprit», héritier assuré du Royaume des cieux.

Il y a, à l’opposé, celui qui blottit sa richesse en son cœur, au lieu du Saint Esprit ; celui-là garde en lui son or ou ses terres, il arrondit sans fin sa fortune et ne s’inquiète que d’amasser toujours davantage ; il ne lève jamais les yeux vers le ciel ; il s’embarrasse dans le temporel, car il n’est que terre et il retournera à la terre. Comment peut-il éprouver le désir du Royaume celui qui, au lieu du cœur, porte un champ ou une mine, lui que la mort surprendra fatalement au milieu de ses passions ? «Où est ton trésor, là aussi sera ton cœur.»

- De saint Cyprien (v. 200-258), évêque de Carthage et martyr, De l'unité, 26-27
« Tenez-vous prêts »

      C'est à notre temps que songeait le Seigneur quand il a dit : « Le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? » (Lc 18,8) Nous voyons cette prophétie se réaliser. La crainte de Dieu, la loi de la justice, la charité, les bonnes œuvres, on n'y croit plus [...] Tout ce que craindrait notre conscience, si elle y croyait, elle ne le craint pas, parce qu'elle n'y croit pas. Car si elle y croyait, elle serait vigilante ; et si elle était vigilante, elle se sauverait.
      Réveillons-nous donc, frères très chers, autant que nous en sommes capables. Secouons le sommeil de notre inertie. Veillons à observer et à pratiquer les préceptes du Seigneur. Soyons tels qu'il nous a prescrit d'être, quand il a dit : « Restez en tenue de service et gardez vos lampes allumées. Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces pour lui ouvrir dès qu'il arrivera et frappera à la porte. Heureux les serviteurs que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller ».
      Oui, restons en tenue de service, de peur que, quand viendra le jour du départ, il ne nous trouve embarrassés et empêtrés. Que notre lumière brille et rayonne de bonnes œuvres, qu'elle nous achemine de la nuit de ce monde à la lumière et à la charité éternelles. Attendons avec soin et prudence l'arrivée soudaine du Seigneur, afin que, lorsqu'il frappera à la porte, notre foi soit en éveil pour recevoir du Seigneur la récompense de sa vigilance. Si nous observons ces commandements, si nous retenons ces avertissements et ces préceptes, les ruses trompeuses de l'Accusateur ne pourront pas nous accabler pendant notre sommeil. Mais reconnus serviteurs vigilants, nous régnerons avec le Christ triomphant.

- Prière:
Seigneur Jésus, comme tu instruisais tes disciples sur la route de Jérusalem, tu continues aujourd’hui à nous instruire sur le chemin de notre vie. Donne-nous d’être attentifs à ta Parole et de rester vigilants dans l’attente et la prière, comme les serviteurs que tu veux combler de ton amour.
Sois notre force et notre paix dans les difficultés et les contradictions ; mets sur nos lèvres, dans la grâce de l’Esprit, un langage de vérité et de charité pour dire au monde l’espérance du salut et la joie de vivre en ta présence au long des jours.
Ne permets pas que les soucis matériels alourdissent notre vie et entravent notre marche vers le bonheur d’éternité que tu promets.
Et sois béni, Père, pour ta tendresse et ta sollicitude qui viennent au secours de notre faiblesse, toi qui as tout créé dans l’harmonie et ne cesse de renouveler la face de la terre.
Amen.
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