Au service de l'Ecriture - Yvette Mailliet le Penven

Evangile selon saint Luc


(Chapitre 9 et introduction à 9,51 - 11,54)


Plaque de reliure émaillée, XIIème siècle -
Musée de Cluny, Paris ->



<- Mosaïque - Mausolée de Galla Placidia - Ravenne


Détail de broderie (fils d'or et d'argent sur velours) pour ornement liturgique - 1681 - Couvent patriarcal de Bzommar (Liban)

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• Lc 9,11b-17.

Dans le contexte liturgique de la solennité du Saint Sacrement, plusieurs détails s'avèrent particulièrement significatifs:
- Jésus vient de parler longuement du royaume de Dieu;
- le jour commence à baisser, ce qui correspond
- à l'heure de la Cène,
- et à l'heure où l'Église ancienne célébrait le "Repas du Seigneur";
- la foule est organisée en assemblée bien ordonnée;
- Jésus bénit et rompt le pain, comme à Emmaüs "le premier jour de la semaine";
- les Douze distribuent la nourriture aux foules,
- mais Jésus reste le maître du festin.
Lu de nos jours, dans le cadre de la liturgie et plus particulièrement dans celui de cette solennité, ce récit a une évidente saveur eucharistique.

Abraham et Melkisédek - Plaque d'émail champlevé provenant d'une croix - Art mosan - XIIème siècle - Musée du Louvre, Paris.
Melkisédek, roi et prêtre (voir plus haut), d'où sa couronne et son auréole, a été identifié à Jésus Christ dès les débuts du christianisme (voir Hé 5-7). Selon les Pères de l'Église, le pain et le vin qu'il offre à Abram préfigurent l'Eucharistie - c'est pourquoi il offre à Abram une hostie et un calice. Si l'autel est surmonté d'un voile (symbole de la présence divine - et, en iconographie, du Temple), les personnages ont des vêtements médiévaux.
Cette représentation, allusion au sacrement de l'Eucharistie, prend un relief tout particulier dans le contexte des controverses qui ont abouti à la formulation du dogme de la transsubstantiation par le par le quatrième concile du Latran en 1215.

Sur ce texte:
Sur Luc et sur son Évangile,voir à cette page.
Sur Lc 9,1-17:
Après avoir fait la démonstration de son autorité (8,22-56), Jésus la délègue à ses douze disciples, qu'il envoie délivrer les possédés, guérir les malades et les infirmes, et proclamer le royaume de Dieu (9,1-6).
Pendant ce temps, Hérode, qui a fait décapiter le Baptiste (voir Mc 6,14-29), s'inquiète du développement du ministère de Jésus (9,7-9).
L'attitude des disciples à leur retour est ambiguë (9,10-17): alors qu'ils ont reçu en délégation l'autorité de Jésus (9,1;10), ils restent incapables d'imaginer sa portée (9,13). Il est vrai que le défi que leur lance Jésus (9,13) a de quoi les désarçonner, et peut excuser leur incrédulité!
Par ce miracle, Jésus leur confirme que Dieu est bien celui qui pourvoit aux besoins de ses enfants (comme ils en avaient déjà fait l'expérience pendant leur mission, 9,3; comp. avec le miracle d'Élisée en 2R 4,42-44; voir plus bas le commentaire de saint Ephrem).
Ce miracle (dit "de la première multiplication des pains", et qui implique 5000 hommes "sans compter les femmes et les enfants", Mt 14,21)) se trouve non seulement chez les synoptiques: Mt 14,15-21 // Mc 6,35-44 // Lc 9,12-17, mais encore chez Jean: Jn 6,5-13.
En revanche, "la seconde multiplication des pains", impliquant 4000 hommes, n'est citée qu'en Mt 15,32-38 et Mc 8,1-9 - et constitue vraisemblablement un doublet (assurément très ancien); c'est-à-dire que le même événement serait présenté selon deux traditions différentes.
- La première, plus archaïque, d'origine palestinienne, semble placer l'événement sur la rive occidentale du lac et parle de "douze paniers", chiffre des tribus d'Israël et des apôtres (Mc 3,14 sqq).
- La seconde, qui viendrait des milieux chrétiens d'origine païenne, situe l'événement sur la rive orientale, païenne, du lac; elle parle de "sept corbeilles", chiffre des nations de Canaan et des diacres hellénistes.
En effet, même si Mt 14,13 par ex. précise que Jésus "se retire à l'écart, en barque", rien n'oblige à penser à l'une ou l'autre rive: Jésus a pu traverser le lac d'est en ouest, ou inversement, ou du sud au nord, ou longer la côte, ou encore traverser l'anse que forme la côte à ce niveau.
Je donne donc également les vv.10-11a, qui indiquent le contexte lucanien de la scène.

Traduction et notes:

Verset 10.
Καὶ ὑποστρέψαντες οἱ ἀπόστολοι διηγήσαντο αὐτῷ ὅσα ἐποίησαν. καὶ παραλαβὼν αὐτοὺς ὑπεχώρησε κατ᾿ ἰδίαν εἰς τόπον ἔρημον πόλεως καλουμένης Βηθσαϊδά.
Les apôtres, étant de retour, racontèrent à Jésus tout ce qu'ils avaient fait. Il les prit avec lui, et se retira à l'écart, du côté d'une ville appelée Bethsaïda.
Βηθσαϊδά - Bethsaïda: Localité ->
située au nord du lac de Gennésareth, sur sa rive orientale (donc en Décapole).

Verset 11.
οἱ δὲ ὄχλοι γνόντες ἠκολούθησαν αὐτῷ, καὶ δεξάμενος αὐτοὺς ἐλάλει αὐτοῖς περὶ τῆς βασιλείας τοῦ Θεοῦ, καὶ τοὺς χρείαν ἔχοντας θεραπείας ἰᾶτο.
Les foules, l'ayant su, le suivirent. Jésus les accueillit, et il leur parlait du royaume de Dieu; il guérit aussi ceux qui avaient besoin d'être guéris.

Verset 12.
῾Η δὲ ἡμέρα ἤρξατο κλίνειν· προσελθόντες δὲ οἱ δώδεκα εἶπαν αὐτῷ· ἀπόλυσον τὸν ὄχλον, ἵνα πορευθέντες εἰς τὰς κύκλῳ κώμας καὶ τοὺς ἀγροὺς καταλύσωσι καὶ εὕρωσιν ἐπισιτισμόν, ὅτι ὧδε ἐν ἐρήμῳ τόπῳ ἐσμέν.
Comme le jour commençait à baisser, les douze s'approchèrent, et lui dirent: Renvoie la foule, afin qu'elle aille dans les villages et dans les campagnes des environs, pour se loger et pour trouver des vivres; car nous sommes ici dans un lieu désert.

<- Le miracle des pains et des poissons - Tintoret - 1579-81 - Scuola Grande di San Rocco, Venise.

Pour cette toile, le Tintoret utilise la même construction que pour d'autres œuvres (en particulier une "Montée au Calvaire" de 1566): un premier plan plongé dans l'ombre, qui s'oppose à un arrière-plan en pleine lumière; dans la dense pénombre formée par la colline qui s'élève de droite à gauche un lumière rasante souligne les personnages, qui, tous, ont des poses incurvées. Quant aux personnages qui attendent debout leur part de nourriture, ils se découpent sur un ciel strié par les lueurs rosées du couchant ("Comme le jour commençait à baisser").
Le Christ et André servent de point de focalisation, vers qui convergent toutes les lignes de construction; ils entourent le jeune garçon (voir le récit de Jean, en 6,9) au panier, qui donne ses quelques pains et poissons.

Verset 13.
εἶπε δὲ πρὸς αὐτούς· δότε αὐτοῖς ὑμεῖς φαγεῖν. οἱ δὲ εἶπον· οὐκ εἰσὶν ἡμῖν πλεῖον ἢ πέντε ἄρτοι καὶ ἰχθύες δύο, εἰ μήτι πορευθέντες ἡμεῖς ἀγοράσωμεν εἰς πάντα τὸν λαὸν τοῦτον βρώματα.
Jésus leur dit: Donnez-leur vous-mêmes à manger. Mais ils répondirent: Nous n'avons que cinq pains et deux poissons, à moins que nous n'allions nous-mêmes acheter des vivres pour tout ce peuple.

Verset 14.
ἦσαν γὰρ ὡσεὶ ἄνδρες πεντακισχίλιοι. εἶπε δὲ πρὸς τοὺς μαθητὰς αὐτοῦ· κατακλίνατε αὐτοὺς κλισίας ἀνὰ πεντήκοντα.
Or, il y avait environ cinq mille hommes. Jésus dit à ses disciples: Faites-les asseoir par rangées de cinquante. 
• ἄνδρες πεντακισχίλιοι- cinq mille hommes: Comp. Mt 14,21; Mc 6,44; Jn 6,10. Matthieu et Marc ne donnent cette estimation qu'à la fin du récit. En la rapprochant de la mention des cinq pains et des deux poissons, Luc insiste sur la disproportion - et donc sur l'importance du miracle (voir ci-dessous, le commentaire de saint Ephrem).

Verset 15.
καὶ ἐποίησαν οὕτω καὶ κατέκλιναν ἅπαντας.
Ils firent ainsi, ils les firent tous asseoir.

Verset 16.
λαβὼν δὲ τοὺς πέντε ἄρτους καὶ τοὺς δύο ἰχθύας, ἀναβλέψας εἰς τὸν οὐρανὸν εὐλόγησεν αὐτοὺς καὶ κατέκλασε, καὶ ἐδίδου τοῖς μαθηταῖς παραθεῖναι τῷ ὄχλῳ.
Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux vers le ciel, il les bénit. Puis, il les rompit, et les donna aux disciples, afin qu'ils les distribuassent à la foule.

Ci-dessus: La multiplication des pains et des poissons - Lambert Lombard (1505/6 - 1566) - Rockox House, Anvers.
L'artiste, un liégeois, peint le paysage (à l'arrière-plan, le lac de Gennésareth) selon une tradition typiquement flamande, tandis que les vêtements des personnages sont "à l'antique" selon les modèles de la Renaissance.
On remarquera qu'il présente simultanément Jésus bénissant les pains et les poissons, et la distribution de ces derniers, multipliés, par les apôtres; au premier plan, quelques uns des "paniers", qui sont encore vides.

εὐλόγησεν αὐτοὺς- il les bénit: C'est-à-dire "il prononça une prière de reconnaissance à Dieu", de qui vient toute nourriture - selon le rite juif, d'où dérive la tradition chrétienne du Benedicite.

Verset 17.
καὶ ἔφαγον καὶ ἐχορτάσθησαν πάντες, καὶ ἤρθη τὸ περισσεῦσαν αὐτοῖς κλασμάτων κόφινοι δώδεκα.
Tous mangèrent et furent rassasiés, et l'on emporta douze paniers pleins des morceaux qui restaient.
ἐχορτάσθησαν πάντες- Tous furent rassasiés: Comp. 1,53; 6,21.
κόφινοι δώδεκα- douze paniers: L'abondance des restes montre la générosité divine: il y a plus de pains à la fin du repas qu'il n'y en avait au départ! (voir ci-dessous, le commentaire de Saint Ephrem).
Jean est le seul à préciser - et par la bouche de Jésus lui-même (Jn 6,13) - que, s'il y a abondance (grâce à Dieu), il ne doit pas y avoir de gaspillage (du fait des hommes).
On notera le chiffre symbolique de "douze" (voir ci-dessus, l'introduction au texte).

Méditations:
      Comme premier signe, le Seigneur fit un vin réjouissant pour les convives, afin de manifester que son sang réjouirait toutes les nations. Le vin intervient dans toutes les joies, et de même toutes les délivrances se rattachent au mystère de son sang. Il donna un convives un excellent vin qui transforma leur esprit, pour leur faire savoir que la doctrine dont il les abreuverait transformerait leur cœur.
      De même, en un clin d'œil, le Seigneur a multiplié un peu de pain. Il a prouvé la force pénétrante de sa parole à ceux qui l'exécutaient, et la largesse avec laquelle il octroyait ses dons à ceux qui en étaient les bénéficiaires. Ce n'est pas à sa puissance qu'il a mesuré ce miracle, mais à la faim de ceux qui étaient là. Et, mesuré à la faim de milliers de gens, le miracle a dépassé de douze corbeilles. Chez tous les artisans, la puissance est inférieure au désir du client, ils ne peuvent pas faire tout ce qu'on leur demande; les réalisations de Dieu, au contraire, dépassent tout désir. 

- De Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), théologien dominicain, docteur de l'Église - Prières
      Dieu tout-puissant et éternel, voici que je m'approche du sacrement de ton Fils unique notre Seigneur Jésus Christ. Malade, je viens au médecin dont dépend ma vie ; souillé, à la source de la miséricorde ; aveugle, au foyer de la lumière éternelle ; pauvre et dépourvu de tout, au maître du ciel et de la terre.
      J'implore donc ton immense, ton inépuisable générosité, afin que tu daignes guérir mes infirmités, laver mes souillures, illuminer mon aveuglement, combler mon indigence, couvrir ma nudité ; et qu'ainsi je puisse recevoir le pain des anges*, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs**, avec tout le respect et l'humilité, toute la contrition et la dévotion, toute la pureté et la foi, toute la fermeté de propos et la droiture d'intention que requiert le salut de mon âme.
      Donne-moi, je t'en prie, de ne pas recevoir simplement le sacrement du Corps et du Sang du Seigneur, mais bien toute la force et l'efficacité du sacrement. Dieu plein de douceur, donne-moi de si bien recevoir le Corps de ton Fils unique, notre Seigneur Jésus Christ, ce corps matériel qu'il a reçu de la Vierge Marie, que je mérite d'être incorporé à son Corps mystique et compté parmi ses membres.
      Père plein d'amour, accorde-moi que ce Fils bien-aimé que je m'apprête à recevoir maintenant sous le voile qui convient à mon état de voyageur, je puisse un jour le contempler à visage découvert et pour l'éternité, lui qui, étant Dieu, vit et règne avec toi dans l'unité du Saint Esprit dans les siècles des siècles. Amen. 
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* LXX: "ἄρτον ἀγγέλων ἔφαγεν ἄνθρωπος"; Vulgate: "panem angelorum manducavit homo"- "L'homme mangea le pain des anges"  (Ps 78/77,25)
** Voir 1Tm 6,15.
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• Lc 9,18-24.

Quand on dit: "Jésus est le Messie de Dieu", "il faut" ajouter avec le Credo: "qui a souffert sous Ponce Pilate,
a été crucifié,
est mort,
a été enseveli,
le troisième jour est ressuscité des morts". 
Cette foi engage à "suivre" "chaque jour" le Seigneur sur le chemin de sa Pâque.


Sur ce texte:
Sur Luc et son œuvre: Voir à cette page
Sur Lc 9,18-36: Voir plus haut.
Sur ce passage:
Jésus - après avoir prié - pose à ses disciples la question décisive de son identité (Lc 9,18-20). La réponse de Pierre, qui est juste et vraie, ne doit cependant pas encore être divulguée, car elle doit encore être précisée: c'est la souffrance et la mort qui attendent le Fils de l'homme, et ceux qui désirent le suivre devront choisir le chemin de la croix, c'est-à-dire du rejet et du mépris par autrui (9,21-27).


Traduction et notes:

Verset 18.
᾿Καὶ ἐγένετο ἐν τῷ εἶναι αὐτὸν προσευχόμενον κατὰ μόνας, συνῆσαν αὐτῷ οἱ μαθηταί, καὶ ἐπηρώτησεν αὐτοὺς λέγων· τίνα με λέγουσιν οἱ ὄχλοι εἶναι;
Un jour que Jésus priait à l'écart, ayant avec lui ses disciples, il leur posa cette question: Qui dit-on que je suis?
• προσευχόμενον κατὰ μόνας- priait à l'écart: Luc montre régulièrement la façon dont Jésus cultive sa relation avec le Père par la prière, et reçoit ainsi de lui inspiration et renouvellement; voir 3,21-22; 5,16; 6,12-19; 9,28-29; 11,1.

Verset 19.
῏οἱ δὲ ἀποκριθέντες εἶπον· ᾿Ιωάννην τὸν βαπτιστὴν, ἄλλοι δὲ ᾿Ηλίαν, ἄλλοι δὲ ὅτι προφήτης τις τῶν ἀρχαίων ἀνέστη.
Ils répondirent: Jean le Baptiste; les autres, Élie; les autres, qu'un des anciens prophètes est ressuscité.
• Ιωάννην τὸν βαπτιστὴν- Jean le Baptiste: Voir 9,7-9.
• Ηλίαν- Élie: Voir Ml 3,23: "Voici, je vous envoie Élie [...]avant que le jour de YHWH arrive"; il faut bien comprendre qu'on attendait alors un "nouvel Élie", i.e. un prophète dont le ministère serait comparable à celui d'Élie. Jésus déclare cette prophétie réalisée dans la venue de Jean le Baptiste (Mt 11,13-14; 17,10-13; Mc 9,11-13); ce dernier a accompli son ministère "avec l'esprit et la puissance d'Élie" (Lc 1,17). Voir aussi Jn 1,21.
προφήτης τις τῶν ἀρχαίων - un des anciens prophètes: Voir Mt 16,14. Par son ministère, son message de repentance et de jugement, sa façon d'enseigner, ses paraboles, ses miracles, Jésus correspond effectivement au modèle du prophète du PT, et c'est ainsi qu'il est souvent perçu (voir par ex. Mt 21,11;46; Lc 7,16; Jn 9,17). Jésus n'a d'ailleurs pas rejeté ce titre, même s'il est bien plus qu'un prophète (Mt 16,16).

Verset 20.
εἶπε δὲ αὐτοῖς· ὑμεῖς δὲ τίνα με λέγετε εἶναι; ἀποκριθεὶς δὲ ὁ Πέτρος εἶπε· τὸν Χριστὸν τοῦ Θεοῦ.
Et vous, leur demanda-t-il, qui dites-vous que je suis? Pierre répondit: Le Christ de Dieu.
τὸν Χριστὸν - le Christ: Le mot "Christ" est la francisation du grec "Χριστός", traduction de l'hébreu משׁיח mâshîyakh',en fait un adjectif, souvent substantivé, qui désigne celui qui a reçu une onction d'huile sainte, l' "oint". Dans le PT, les rois (par ex. 1S 16,1;13; 26,11), les prêtres (par ex. Ex 40,13-15; Lv 4,3), et parfois les prophètes recevaient une onction, signifiant qu'ils étaient consacrés au service d'YHWH.
Nous mettons une majuscule (les majuscules n'existent pas en hébreu, et n'étaient pas employées en grec ni en latin en même temps que les minuscules pour distinguer les "noms propres"; leurs emplois étaient différents, mais jamais mêlés) pour signifier que Jésus est l' "Oint" par excellence, qui réunit ces trois fonctions en sa personne (voir Mt 16,16). Les prophètes ont annoncé cet Oint par excellence, le Roi, fils de David, qui délivrerait le peuple et établirait son royaume (Is 11,1-5; Jr 33,15-16). Certains textes suggèrent que ce Roi serait aussi Prêtre (Ps 110,1-4; Za 6,12-13).
Les Juifs de l'époque avaient une conception essentiellement politique et guerrière du Messie, ce qui explique le refus de Jésus de se laisser appeler "Messie" en public (par ex. Mt 16,20, et ci-dessous au v.21).

Verset 21.
῏῾Ο δὲ ἐπιτιμήσας αὐτοῖς παρήγγειλε μηδενὶ λέγειν τοῦτο,
Jésus leur recommanda sévèrement de ne le dire à personne.
• μηδενὶ- à personne: Au v.22, Jésus va préciser sa conception du Messie: il doit passer par le rejet, la souffrance, la mort. Or les disciples et à plus forte raison les foules étaient incapables de supporter l'annonce de la croix (voir ci-dessus, note sur le v.20; et, par ex. Mt 16,21-23). Ce n'est qu'après la résurrection qu'ils le pourront (Ac 3,17-18).

Verset 22.
εἰπὼν ὅτι δεῖ τὸν Υἱὸν τοῦ ἀνθρώπου πολλὰ παθεῖν καὶ ἀποδοκιμασθῆναι ἀπὸ τῶν πρεσβυτέρων καὶ ἀρχιερέων καὶ γραμματέων, καὶ ἀποκτανθῆναι, καὶ τῇ τρίτῃ ἡμέρᾳ ἐγερθῆναι.
Il ajouta qu'il fallait que le Fils de l'homme souffrît beaucoup, qu'il fût rejeté par les anciens, par les principaux sacrificateurs et par les scribes, qu'il fût mis à mort, et qu'il ressuscitât le troisième jour.
τὸν Υἱὸν τοῦ ἀνθρώπου - le Fils de l'homme: Voir Mt 9,6. C'est le titre par lequel Jésus a choisi pour se désigner, et qu'il définira progressivement pendant son ministère. En revanche (sauf en Jn 12,34, où ses auditeurs ne font que reprendre ce qu'il vient de dire) personne ne s'adresse à Jésus en ces termes; alors que cette expression apparaît 69 fois dans les synoptiques + 13 fois chez Jean (voir par ex. Ap 1,3; 14,14), on ne la retrouve plus qu'une fois dans le reste du NT, en Ac 7,56.
L'arrière-plan de cette locution se trouve en Dn 7,9-14 (voir Ez 1,26).
D'après les synoptiques, Jésus utilise cette expression pour souligner son autorité (par ex. Mt 8,20; 9,6; 12,8...) mais aussi pour parler du rejet qu'il va subir, de ses souffrances et de sa mort (comme ici; voir aussi, par ex. Mt 17,12;22; 20,18;28; 26,2;24;45...) ou pour annoncer sa "venue" (par ex. Mt 10,23; 13,41; 16,27-28...).
En araméen, l'expression "bar 'enasha", "le fils de l'homme", sert à désigner génériquement "les humains"; or c'est ainsi que la plupart des auditeurs semblent avoir interprété cette locution (voir par ex. en Mt 9,8, la réaction des témoins du miracle et du pardon des péchés, alors que Jésus a parlé de lui en ses termes, deux vv. plus haut), ce qui suggère que celle-ci n'avaient alors aucune connotation messianique.
En effet, on doit constater que les deux seuls livres juifs qui l'emploient avec cette connotation datent l'un avec certitude d'après 70 (IV Esdras), l'autre de façon un peu moins certaine (Parboles d'Hénoch - ouvrage absent des manuscrits de Qumrân).
• τῶν πρεσβυτέρων καὶ ἀρχιερέων καὶ γραμματέων - les anciens, par les principaux sacrificateurs et par les scribes: C'est-à-dire les autorités de Jérusalem, et en particulier les membres du Sanhédrin (ou Grand-Conseil). 

Verset 23.
 ῎Ελεγε δὲ πρὸς πάντας· εἴ τις θέλει ὀπίσω μου ἔρχεσθαι, ἀρνησάσθω ἑαυτὸν καὶ ἀράτω τὸν σταυρὸν αὐτοῦ καθ᾿ ἡμέραν καὶ ἀκολουθείτω μοι.
Puis il dit à tous: Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il se charge chaque jour de sa croix, et qu'il me suive.
πρὸς πάντας - à tous: Voir les vv.20-22 et les notes; comp. Mc 8,34 à tout ce verset.
Alors que Mt 16,24 ne mentionne que les disciples, Mc et Lc précisent que cette invitation s'adresse à tous ceux qui pourraient se joindre à Jésus. Son obéissance à la volonté de Dieu jusqu'à la mort sur la croix (et l'amour-don de soi qu'elle représente)est présentée à tous - disciples et disciples potentiels - comme un modèle.
• ἀράτω τὸν σταυρὸν αὐτοῦ καθ᾿ ἡμέραν- qu'il se charge chaque jour de sa croix: Voir Mt 16,24.
Il ne s'agit bien sûr pas d'une recherche volontaire de la souffrance, mais d'un engagement quotidien et sans réserve en faveur de la volonté de Dieu, associé à un refus du mode de fonctionnement du "monde" (voir par ex. Lc 6,27-36).

Verset 24.
ὃς γὰρ ἂν θέλῃ τὴν ψυχὴν αὐτοῦ σῶσαι, ἀπολέσει αὐτήν· ὃς δ᾿ ἂν ἀπολέσῃ τὴν ψυχὴν αὐτοῦ ἕνεκεν ἐμοῦ, οὗτος σώσει αὐτήν.
Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui la perdra à cause de moi la sauvera.
τὴν ψυχὴν αὐτοῦ - sa vie: En fait, le texte dit "ψυχή psuchē̄", c'est-à-dire la "respiration", et par implication l' "esprit" au sens (abstrait ou concret) de "principe animal de vie" (voir tous les mots français comportant la racine "-psych-"); ce mot grec ne désigne en effet pas la même réalité que les mots
- "πνεῦμα pneuma" (le "souffle", l'"esprit", et même l' "Esprit" - en tout cas le "principe rationnel et immortel de vie"),
- et encore moins "ζωή dzōē" (la "vie", au sens physique, puisqu'il peut même s'appliquer aux plantes).
Ces trois termes recouvrent respectivement les mêmes réalités que les trois termes hébreux:
- ψυχή <-> נפשׁnephesh
- πνεῦμα <-> רוּחrûakh'
- ζωή <->חיkh'ay
"ψυχή" est donc plus matériel (voir v.25) que "πνεῦμα" et plus relationnel que "ζωή" (voir v.26). Il est intermédiaire entre "l'âme" ("πνεῦμα") et "la vie" ("ζωή"); c'est pourquoi on trouve l'une ou l'autre de ces deux traductions, sans que l'une soit véritablement plus satisfaisante que l'autre.
σώσει αὐτήν - la sauvera: Il ne s'agit pas de perdre sa vie/son âme sans raison, mais de la perdre pour en recevoir une nouvelle.
Sur "perdre/sauver", "aimer plus/aimer moins" voir Mt 10,37-39; 16,25-26; Mc 8,35-37; ici, Lc 9,24-25; et 14,26-27; 17,33; Jn 12,25.
Ces oppositions permettent d'établir un ordre de priorité clair: le disciple met en premier les intérêts du royaume de Dieu, ce qui lui permet de gagner la "vraie Vie".

Méditation:
Catéchisme de l'Eglise Catholique § 306-308:

« Qu'il prenne sa croix et qu'il me suive »

      Dieu est le Maître souverain de son dessein. Mais pour sa réalisation, il se sert aussi du concours des créatures. Ce n'est pas là un signe de faiblesse, mais de la grandeur et de la bonté du Dieu tout-puissant. Car Dieu ne donne pas seulement à ses créatures d'exister, mais aussi la dignité d'agir elles-mêmes [...] et de coopérer ainsi à l'accomplissement de son dessein.

      Aux hommes, Dieu accorde même de pouvoir participer librement à sa providence en leur confiant la responsabilité de «soumettre la terre et de la dominer» (Gn 1,26-28). Dieu donne ainsi aux hommes d'être causes intelligentes et libres afin de compléter l'œuvre de la création, en parfaire l'harmonie pour leur bien et celui de leur prochain. Coopérateurs souvent inconscients de la volonté divine, les hommes peuvent entrer délibérément dans le plan divin, par leurs actions, par leurs prières, mais aussi par leurs souffrances. Ils deviennent alors pleinement «collaborateurs de Dieu» (1Co 3,9; 1Th 3,2) et de son Royaume.

      C'est une vérité inséparable de la foi en Dieu le Créateur: Dieu agit en tout agir de ses créatures. Il est la cause première qui opère dans et par les causes secondes: «Car c'est Dieu qui opère en nous à la fois le vouloir et l'opération même, au profit de ses bienveillants desseins» (Ph 2,13).
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• Lc 9,28b-36.

<- La Transfiguration - Détail d'une frise avec scènes des fêtes liturgiques - Iconographe vénitien résidant au Levant (Chypre?) - époque des Croisades, vers 1260 - Monastère de Sainte-Catherine, Mont Sinaï, Égypte.

L'Évangile de la Transfiguration selon saint Luc comporte des particularités qui accentuent le caractère pascal de la vision. L'événement a lieu huit jours après la confession de Pierre, pendant que Jésus priait - comme au Mont des Oliviers. Moïse et Élie s'entretiennent avec lui de son départ vers Jérusalem, qui allait se réaliser. Les trois apôtres sont accablés de sommeil - comme durant la nuit de Gethsémani - et c'est en se réveillant qu'ils voient la gloire de Jésus.
Après Pentecôte, les Apôtres témoigneront avec force de ce qu'ils ont vu sur la montagne, et surtout des apparitions du Ressuscité.

Traduction et remarques :
Sur Luc et son œuvre: Voir à cette page
Sur ce passage:
- Ce chapitre 9 est très marqué par la pédagogie de Jésus envers ses disciples,
- Après le miracle de la multiplication des cinq pains et des deux poissons, Jésus - après avoir prié - pose à ses disciples la question décisive de son identité (Lc 9,18-20). La réponse de Pierre, qui est juste et vraie, ne doit cependant pas encore être divulguée, car elle doit encore être précisée: c'est la souffrance et la mort qui attendent le Fils de l'homme, et ceux qui désirent le suivre devront choisir le chemin de la croix, c'est-à-dire du rejet et du mépris par autrui (9,21-27).
Mais ce chemin est aussi un chemin de vie et de gloire: c'est ce qu'annonce la transfiguration (9,28-36) et que confirmera la résurrection.
- Le récit de la Transfiguration apparaît donc comme une réponse : réponse aux questions d’identité posées par Hérode (9,9), puis par Jésus lui-même (9,18) ; réponse aux interrogations suscitées par la première annonce de la Passion (9,22) ; réponse enfin à la prière de Jésus lui-même (9,29).
Voir cette page sur la Transfiguration.

Verset 28.
᾿Εγένετο δὲ μετὰ τοὺς λόγους τούτους ὡσεὶ ἡμέραι ὀκτὼ καὶ παραλαβὼν τὸν Πέτρον καὶ ᾿Ιωάννην καὶ ᾿Ιάκωβον ἀνέβη εἰς τὸ ὄρος προσεύξασθαι.
Environ huit jours après qu'il eut dit ces paroles, Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques, et il monta sur la montagne pour prier.
• τοὺς λόγους τούτους- ces paroles: Voir ci-dessus; Lc 9,21-27
ὡσεὶ ἡμέραι ὀκτὼ - Environ huit jours: Les synoptiques de ce passage,Mt 17,1 et Mc 9,2, parlent de six jours; en fait, il s'agit de la même durée (environ une semaine); mais Luc compte à la fois le jour de l'entretien (9,18-27) et celui de la transfiguration.
L’événement est ainsi clairement mis en relation avec le dialogue entre Jésus et ses disciples concernant son identité, la confession de foi de Pierre et l’annonce déroutante de la Passion. Il intervient le huitième jour, c’est-à-dire le jour de l’accomplissement, préfigurant la résurrection qui se situera «le premier jour de la semaine» (24,1), à l’aube donc du huitième jour.
• τὸν Πέτρον καὶ ᾿Ιωάννην καὶ ᾿Ιάκωβον - Pierre, Jean et Jacques: Cf.Mc 9,2. Ils ont déjà assisté au "réveil" de la fille du chef de la synagogue (cf. Lc 8,54; Mc 5,37) et assisteront également à la prière au jardin de Gethsémani (cf. Mc 14,33). 
À noter que Luc inverse l’ordre habituel, en nommant Jean avant Jacques, ce qui prépare le rôle confié à Pierre et Jean ensemble en 22,8 (pour la préparation de la pâque) et leur association dans tout le début des Actes (3,1;3;11; 4,13;19; 8,14).
εἰς τὸ ὄρος - sur la montagne: C’est, dans le PT, le lieu privilégié des grandes théophanies, le lieu où Moïse (Ex 19,16‑24; 24,12-18) et Élie (1R 19,8-18) ont rencontré Dieu et reçu leur mission.
προσεύξασθαι - pour prier: Luc est le seul des synoptiques à préciser ici que Jésus (ainsi que Jacques et Jean) vont "prier". C'est que Luc montre régulièrement la façon dont Jésus cultive sa relation avec le Père par la prière, et reçoit de lui inspiration et renouvellement (à commencer par la théophanie du baptême de Jésus, en 3,21-22; puis en 5,16; 6,12-19; ici; en 11,1; 22,41...). 
La formule est presque identique à celle de 6,12 où la prière de Jésus dans la montagne précède le choix des Douze.

Verset 29.
καὶ ἐγένετο ἐν τῷ προσεύχεσθαι αὐτὸν τὸ εἶδος τοῦ προσώπου αὐτοῦ ἕτερον καὶ ὁ ἱματισμὸς αὐτοῦ λευκὸς ἐξαστράπτων.
Pendant qu'il priait, l'aspect de son visage changea, et son vêtement devint d'une éclatante blancheur.

La Transfiguration - Théophane le Grec - vers 1403 - Galerie Tretiakov, Moscou (voir étude détaillée de cette icône à cette page) ->

τὸ εἶδος τοῦ προσώπου αὐτοῦ ἕτερον - l'aspect de son visage changea: Contrairement à Matthieu et Marc qui écrivent "μετεμορφώθη - il fut transfiguré", Luc n'emploie pas ce terme; c'est qu'il s'adressait essentiellement à des païens convertis, et que le verbe grec "μεταμορφόω métamorphoō - transformer, métamorphoser" évoquait trop les "métamorphoses" des dieux (qu'on pense, par ex., aux différentes métamorphoses de Zeus-Jupiter lorsqu'il voulait séduire une femme!). Luc écrit, littéralement: "et il arriva pendant sa prière que l'aspect du visage [de Jésus fut] autre".
Luc semble présenter la transfiguration comme une conséquence de la prière de Jésus. Il se trouve, comme en réponse à sa prière, revêtu de la gloire divine qu’il possède de toute éternité, qui est, pour l’heure, dissimulée sous le voile de la chair, et qu’il recouvrera après la résurrection.
Le visage de Jésus perd aux yeux des apôtres son aspect familier. De même, les témoins des apparitions après la résurrection ne le reconnaîtront pas (cf. 24,16). Manière pour l’évangéliste de suggérer que, si la personne, après la résurrection, reste bien la même, les propriétés de son corps glorieux diffèrent de celles de son corps de chair.
Cela évoque aussi la sainteté qui faisait rayonner le visage de Moïse lorsqu’il avait parlé avec le Seigneur (Ex 34,29) et qui peu à peu nous envahit, «nous qui, le visage découvert, réfléchissons comme en un miroir la gloire du Seigneur» et sommes «transformés – métamorphosés, écrit cette fois Paul en grec – en cette même image, allant de gloire en gloire comme de par le Seigneur qui est Esprit» (2Co 3,18).
λευκὸς ἐξαστράπτων- une éclatante blancheur: Littéralement: "un blanc qui irradie";Luc, pour décrire ce phénomène inouï, retrouve (comme en 24,4, à propos des anges) le vocabulaire des apocalypses (cf. la vision de l’Ancien en Dn 7,9 ; ou le vêtement du «vainqueur» en Ap 3,5, ainsi que ceux des vieillards et des élus dans le ciel en Apocalypse 4,4 et 7,9). À travers ces images, appliquées habituellement à des créatures célestes, l’évangéliste veut faire comprendre que la gloire divine qui habite Jésus devient perceptible et paraît comme irradier, rayonner de son être corporel.

Verset 30.
καὶ ἰδοὺ ἄνδρες δύο συνελάλουν αὐτῷ, οἵτινες ἦσαν Μωϋσῆς καὶ ᾿Ηλίας,
Et voici, deux hommes s'entretenaient avec lui: c'étaient Moïse et Élie,
Μωϋσῆς καὶ ᾿Ηλίας- Moïse et Élie
La frontière entre terre et ciel paraissant abolie, il n’est pas étonnant que deux représentants de la sphère céleste se manifestent. C’était peut-être, à l’origine du récit, deux anges (comme en Lc 24,4 ou Ac 1,10). En suivant Marc, Luc les identifie à Moïse, qui figure la Loi, et Élie, qui représente les prophètes - à eux deux, ils représentent donc toute l'ancienne Alliance.
En outre, leur fin mystérieuse semble préfigurer d’une certaine façon la résurrection : Moïse est mort seul sur le Mont Nebo, sans que personne n’ait retrouvé sa tombe, enterré, semble suggérer la tradition deutéronomique, par Dieu lui-même (Dt 34,6) ; et Élie a été emporté au ciel par un char de feu (2R 2,11).

<- La Transfiguration - Première moitié du XVIIIème siècle, Russie centrale - Icône provenant du Monastère Saint-Nicolas à Pererva, Moscou - Musée Kolomienskoïé, Moscou.

Enfin, le Premier Testament annonçait la venue d'un prophète "comme Moïse" (Dt 18,15-19), et le retour d'Élie (Ml 3,23/4,5).

Verset 31.
οἳ ὀφθέντες ἐν δόξῃ ἔλεγον τὴν ἔξοδον αὐτοῦ ἣν ἤμελλε πληροῦν ἐν ᾿Ιερουσαλήμ.
qui, apparaissant dans la gloire, parlaient de son départ qu'il allait accomplir à Jérusalem.
τὴν ἔξοδον αὐτοῦ - son départ: Le grec emploie le terme "ξοδος exodos" vers Jérusalem, c'est-à-dire vers sa mort et sa résurrection (cf. v.22). De même que Moïse (vv.30;35) a conduit son peuple dans un Exode hors de l'esclavage d'Égypte, Jésus conduira son peuple hors de l'esclavage du péché par sa mort et sa résurrection "ἐν ᾿Ιερουσαλήμ - à Jérusalem". Seul des synoptiques, Luc précise le sujet de l'entretien entre Moïse et Élie avec Jésus: son départ vers Jérusalem, donc vers sa mort puis les cieux, où il sera "enlevé" (Lc 24,51; Ac 1,2). La Loi (Moïse) et les prophètes (Élie) ont bien annoncé que «le Christ [devait] souffrir pour entrer dans la gloire», selon l’explication donnée par Jésus aux disciples d’Emmaüs (24,2-27).
Moïse et Élie ne l’apprennent pas à Jésus, puisqu'il l’a lui-même déjà annoncé à ses disciples (9,22), mais l’insistance est mise sur l’accomplissement du plan divin de Salut et le rôle que doit y jouer Jérusalem (cf. 13,33: «Je dois poursuivre ma route car il ne convient pas qu’un prophète meure hors de Jérusalem»).

Verset 32.
ὁ δὲ Πέτρος καὶ οἱ σὺν αὐτῷ ἦσαν βεβαρημένοι ὕπνῳ· διαγρηγορήσαντες δὲ εἶδον τὴν δόξαν αὐτοῦ καὶ τοὺς δύο ἄνδρας τοὺς συνεστῶτας αὐτῷ.
Pierre et ses compagnons étaient appesantis par le sommeil; mais, s'étant éveillés, ils virent la gloire de Jésus et les deux hommes qui étaient avec lui.
• βεβαρημένοι ὕπνῳ· διαγρηγορήσαντες δὲ - étaient appesantis par le sommeil; mais, s'étant éveillés: Autre traduction possible: "étaient accablés de sommeil; mais, s'étant tenus éveillés". Ce «sommeil» surprenant – qui peut être rapproché de la «torpeur» d’Abraham lorsque le Seigneur passe tel «un brandon de feu» (Gn 15,12-17), ou de celle qui saisit les disciples à Gethsémani (Lc 22,45) – montre que les apôtres ne peuvent totalement percevoir la révélation. Le poids de la gloire (les deux termes ont la même racine en hébreu) de Dieu est si transcendant à la faiblesse humaine que la chair ne peut le soutenir.
εἶδον τὴν δόξαν αὐτοῦ καὶ τοὺς δύο ἄνδρας τοὺς συνεστῶτας αὐτῷ- ils virent la gloire de Jésus et les deux hommes qui étaient avec lui: L’épiphanie glorieuse de Jésus a aussi un aspect pédagogique : elle prépare les apôtres à traverser l’épreuve de la Passion, en leur révélant pleinement la divinité de leur Maître. Mais ils ne semblent pas entendre le dialogue avec Moïse et Élie, ni comprendre le passage par la souffrance (cf. 24,26;44). Il faudra pour cela que le Christ ressuscité leur «ouvre l’esprit à l’intelligence des Écritures» (24,44).

Verset 33.
καὶ ἐγένετο ἐν τῷ διαχωρίζεσθαι αὐτοὺς ἀπ᾿ αὐτοῦ εἶπεν ὁ Πέτρος πρὸς τὸν ᾿Ιησοῦν· ἐπιστάτα, καλόν ἐστιν ἡμᾶς ὧδε εἶναι· καὶ ποιήσωμεν σκηνὰς τρεῖς, μίαν σοὶ καὶ μίαν Μωϋσεῖ καὶ μίαν ᾿Ηλίᾳ, μὴ εἰδὼς ὃ λέγει.
Au moment où ces hommes se séparaient de Jésus, Pierre lui dit: "Maître, il est bon que nous soyons ici; dressons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie". Il ne savait ce qu'il disait.
ἐν τῷ διαχωρίζεσθαι αὐτοὺς ἀπ᾿ αὐτοῦ - Au moment où ces hommes se séparaient de Jésus:Malgré cette compréhension incomplète de ce qui se joue, la vision paraît si réconfortante aux apôtres que Pierre désire la prolonger et demeurer ainsi dans cette proximité du ciel. Autre manière d’échapper aux événements qui vont suivre, de désirer parvenir à la résurrection sans le passage par la croix, à la béatitude sans la souffrance.
• ποιήσωμεν σκηνὰς τρεῖς- dressons trois tentes: La proposition de Pierre n’est pas si incongrue qu’elle peut le paraître. La tente renvoie en effet à cette «Tente» ou «Demeure» que le Seigneur avait demandé à Moïse d’édifier pour qu’il «puisse résider parmi» son peuple (Ex 25,8) et qui était devenue le lieu symbolique de sa Présence.
Elle évoque aussi les huttes de branchage qui abritaient les Israélites pendant leur traversée du désert, dont la liturgie gardait le souvenir à travers la fête de Soukkot (fête des Tentes ou des Cabanes, Lv 23,23-36;39-43). Cette fête qui commémore le temps de la vie au désert où Dieu prenait soin de son peuple et où celui-ci apprenait à lui faire confiance dans la pauvreté (cf. Dt 8,2-6) est aussi une fête messianique qui annonce la fin des temps et la joie de la venue du Messie.
μὴ εἰδὼς ὃ λέγει- Il ne savait ce qu'il disait: La chronologie de Luc n’est pas ici assez précise pour pouvoir affirmer que l’épisode de la Transfiguration se situe bien pendant la fête de Soukkot, encore que la précision de 9,28 puisse suggérer qu’on est bien le huitième jour de la fête, le jour de la sainte assemblée (Lv 23,36). L’intervention de Pierre n’est donc pas si décalée que cela!
Mais son erreur est de vouloir rester dans la béatitude céleste, de se situer déjà à la fin des temps en occultant de nouveau la perspective de la Passion.

Verset 34.
ταῦτα δὲ αὐτοῦ λέγοντος, ἐγένετο νεφέλη καὶ ἐπεσκίασεν αὐτούς· ἐφοβήθησαν δὲ ἐν τῷ ἐκείνους εἰσελθεῖν εἰς τὴν νεφέλην.
Comme il parlait ainsi, une nuée vint les couvrir; et les disciples furent saisis de frayeur en les voyant entrer dans la nuée.
νεφέλη- une nuée: Cette nuée (ענן‛ânân en hébreu) était, dans la Première Alliance, le signe de la présence de Dieu conduisant son peuple au désert (Ex 13,21-22; Nb 9,15-22), de la gloire de Dieu reposant sur la Tente de la Rencontre (Ex 40,34-38) et remplissant le Temple de Jérusalem, lors de sa dédicace (1R 8,10-11).
Mais, en Lc 1,35, cela renvoie aussi à «la puissance du Très-Haut» qui, en prenant Marie «sous son ombre», préside à la venue du Verbe.
ἐφοβήθησαν- [ils] furent saisis de frayeur:Face à cette manifestation de la présence de Dieu, ce n’est pas une simple émotion qui saisit les disciples, mais un sentiment de crainte sacrée. En son aspect négatif, il est peur de mourir, puisque «l’homme ne peut voir Dieu et vivre» (Ex 33,20); en son sens positif, il est don de l’Esprit (Is 11,2) qui conduit à l’adoration.

Verset 35.
καὶ φωνὴ ἐγένετο ἐκ τῆς νεφέλης λέγουσα· οὗτός ἐστιν ὁ υἱός μου ὁ  ἐκλελεγμενός· αὐτοῦ ἀκούετε.
Et de la nuée sortit une voix, qui dit: Celui-ci est mon Fils, l'élu: écoutez-le!
• φωνὴ ἐγένετο ἐκ τῆς νεφέλης - de la nuée sortit une voix: Cf. Mt 17,5 et note ci-dessus (v.34).
Comme au baptême de Jésus au Jourdain (3,22), la théophanie est trinitaire : au-dessus de Jésus se tient la nuée qui symbolise l’Esprit, tandis que retentit la voix du Père. 
• οὗτός ἐστιν ὁ υἱός μου ὁ ἐκλελεγμενός - Celui-ci est mon Fils, l'élu: Voir Lc 3,22. Cf. aussi Mt 3,17; Jésus sera également appelé "l'Élu" en 23,35.
Contrairement à la scène du baptême de Jésus où, selon Luc, il semble que seul Jean ait entendu la voix du Père, elle s’adresse ici aux trois apôtres pour leur révéler que Jésus, selon la promesse de l’ange à Marie, est Fils de Dieu (1,35).
Le titre d’Élu est emprunté au premier chant du Serviteur en Is 42,1 et peut aussi évoquer la perspective de la Passion, surtout en référence aux troisième et quatrième chants (Is 50 et 52-53).
Variante: "ὁ ἀγαπητός - l'aimé"
• αὐτοῦ ἀκούετε- écoutez-le: Voir en Dt 18,15 la prophétie de Moïse:
נביא מקרבך מאחיך כמני יקים לך יהוה אלהיך אליו תשׁמעון׃
YHWH-Adonaï, ton Dieu, te suscitera du milieu de toi, d'entre tes frères, un prophète comme moi: vous l'écouterez!
Désormais c’est Jésus, accomplissement des prophétie, qu’il convient d’écouter. Le second discours de Pierre dans les Actes fera explicitement ce rapprochement en citant ce passage du Deutéronome (en Ac 3,19-24).

Verset 36.
καὶ ἐν τῷ γενέσθαι τὴν φωνὴν εὑρέθη ὁ ᾿Ιησοῦς μόνος. καὶ αὐτοὶ ἐσίγησαν καὶ οὐδενὶ ἀπήγγειλαν ἐν ἐκείναις ταῖς ἡμέραις οὐδὲν ὧν ἑωράκασιν.
Quand la voix se fit entendre, Jésus se trouva seul. Les disciples gardèrent le silence, et ils ne racontèrent à personne, en ce temps-là, rien de ce qu'ils avaient vu.
εὑρέθη ὁ ᾿Ιησοῦς μόνος - Jésus se trouva seul: La vision trinitaire n’a duré qu’un instant. Jésus de Nazareth doit poursuivre sa mission, jusqu’à la solitude extrême de la Passion: «Je suis venu jeter un feu sur la terre et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé. Je dois être baptisé d’un baptême et quelle n’est pas mon angoisse jusqu’à ce qu’il soit consommé!» (Lc 12,49-50).
• αὐτοὶ ἐσίγησαν- Les disciples gardèrent le silence: Comp. Mt 16,20; 17,9.

<- La Transfiguration (détail de l'icône ci-dessus): lors de leur redescente du Thabor, Jésus demande aux disciples de garder le silence sur ce qu'ils ont vu.

Les trois disciples ne parlent pas, à ce moment-là, de ce qu'ils ont vu parce qu'ils n'en comprennent pas le sens; il faudra que Jésus lui-même  explique "à partir de Moïse et de tous les prophètes" ce qui le concernait - et singulièrement que le Messie devait souffrir pour entrer dans sa gloire (Lc 24,25-27).
L’heure n’est donc pas venue de parler de la gloire divine qui ne se manifestera que par la Résurrection et le don de l’Esprit. Mais l’épisode, outre sa fonction pédagogique, a aussi une portée eschatologique : il prophétise le don, que la Trinité veut faire à l’homme, du partage de la glorification de l’Homme-Dieu. La création, dans cette sorte de pentecôte cosmique, a été rendue capable de réfléchir la lumière divine et d’en rayonner. La «lumière incréée», comme dit l’Orient chrétien (voir à cette page l'étude des icônes typologiques de la Transfiguration), qui a donné leur fulgurance au visage et aux vêtements du Christ, devient grâce déifiante de l’Esprit illuminant l’Église-Épouse, figurée par les disciples, pour la rendre semblable à l’Époux.

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Méditation et prolongements


La Transfiguration - icône hexaptyque, détail -tempera et or sur bois - milieu du XIVème siècle - Monastère de Sainte-Catherine, Sinaï, Égypte. ->




Homélie par Fr.Pierre
des Fraternités Monastiques de Jérusalem


C’est une expérience pascale anticipée qu’ont vécue les trois apôtres, Pierre, Jean et Jacques, choisis par le Seigneur, pour le contempler dans sa gloire, sur la montagne de la Transfiguration.
Relaté par les trois évangiles synoptiques, l’événement est inséré entre deux annonces de la Passion, signifiant par là que les souffrances à venir du Messie doivent être comprises comme le passage obligé vers sa glorification.
L’évangile de Luc, que nous suivons cette année dans la liturgie, apporte deux notations importantes pour en bien comprendre le sens.
Tout d’abord, c’est au cours de la prière que le visage de Jésus devint tout autre et que ses vêtements brillèrent d’une blancheur fulgurante, littéralement, «comme l’éclair». Pour nous, la prière se fait souvent dans la pénombre, voire l’obscurité où, comme à tâtons, nous cherchons la Présence. Elle ne s’impose pas, mais Jésus, dans la foi, n’en est que plus présent, et donne beaucoup plus que nous pouvons l’imaginer ou le concevoir.
La deuxième annotation précise que les deux hommes, Moïse et Élie, les plus grands prophètes de la Première Alliance, s’entretenaient du «départ» de Jésus, mot à mot de son «exode» vers Jérusalem. Or, quelques versets plus loin, il sera question effectivement du «départ», de «l’exode» de Jésus, accompagné de ses disciples, vers Jérusalem, en vue de la Pâque.
Cependant, l’accent est mis en la circonstance sur la Gloire, la glorification du corps de Jésus, préfiguration de son retour, par-delà la résurrection, quand il apparaîtra dans la Gloire.
Relevons quelques traits majeurs de l’expérience des apôtres, pour conforter notre foi, éclairer notre espérance et surtout progresser dans la charité sur ce chemin de la Pâque.
Par la foi, les réalités invisibles nous sont offertes à contempler. Dans l’incarnation, Dieu est venu dans la chair, et ce qui de Dieu était invisible nous a été rendu visible. Mais le corps de chair, fût-il celui du Verbe de Dieu, voile la réalité cachée sous le vêtement du corps. Lors de la transfiguration, la véritable icône du Christ, Lumière née de la Lumière, déchire, comme par un éclair, le voile pour nous faire entrevoir l’au-delà du voile. La fulgurance de l’éclair fait brèche dans le ciel, et le monde nouveau, futur, avec ceux qui l’habitent, nous est rendu présent, ils conversent avec nous.
La lumière d’une foi vive nous tire de notre torpeur, donne des yeux pour voir, comme Moïse, «comme s’il voyait l’invisible» nous dit l’Écriture à son sujet ; elle éclaire les événements présents et à venir, à partir de Jésus, chef et terme de notre foi. Après la vision, si fugitive soit-elle, rien n’est refermé, tout au contraire est redonné par et dans le «seul Jésus», lumière de notre route, guide de notre ascension.
Cette lumière de foi devient alors espérance, espérance ferme d’avoir part à cette même gloire, et même, comme dira Paul, d’être glorifié avec lui, pourvu que nous ayons reçu et vivions la Parole du Père qui se fait entendre dans la nuée, signe de la Présence divine. Celle-ci englobe à la fois Jésus, Moïse et Élie, et les trois apôtres y pénètrent. Ils sont donc immergés dans cette même nuée lumineuse et ils entendent la voix du Père : «Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi : écoutez-le». Ce sont les paroles prononcées déjà lors du baptême de Jésus. Elles sont essentielles, définitives. Tout, absolument tout, nous est dit dans ce Fils. Nous n’aurons pas à attendre d’autre Révélation. En nous appropriant ces paroles, nous revivons la grâce de notre propre baptême, avec sa force, sa lumière, la transformation intime de notre cœur, une imprégnation de l’Esprit Saint. Rappelons-nous que l’Esprit était l’ombre portée sur le sein de Marie pour que soit engendré le Verbe de Dieu, Jésus. Qu’il nous soit donné d’être, à notre tour, «obombrés» de ce même Esprit. Voilà une vivante espérance à affermir, pour les «montées» à venir, sur la route de la nouvelle Jérusalem, notre demeure permanente promise, et dans cette étape première de Pâque.
Foi renouvelée, espérance confortée, la joie d’un amour comblant est aussi partagé. «Maître, il est heureux que nous soyons ici ; dressons trois tentes !». On comprend qu’un tel bonheur soit si savouré, qu’on ne peut trouver les mots pour le dire. Il ne savait pas ce qu’il disait ! Mais Jésus, lui, le savait : c’est le désir enivrant de ne pas interrompre un bonheur indicible d’une présence divine, d’un toucher divin, si proche, si ressenti, que celui qui ne l’a pas goûté ne peut l’imaginer. Un bonheur que Pierre s’empresse de vouloir partager : trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, une pour Élie, oubliant de se compter lui-même. Cette extase, au sens propre, «se porter hors de soi-même», les a mis hors d’eux-mêmes, ils «s’extasient», dans un élan fou d’amour, où le repli sur soi ne compte plus. Faisant cette proposition apparemment incongrue, Pierre réalisait-il que le Christ avait déjà planté sa tente dès son incarnation, pour y faire sa demeure et nous y faire demeurer?
L’expérience de la Transfiguration fut inoubliable pour les apôtres. Pierre en témoigne avec chaleur, dans sa deuxième lettre, en citant la Parole du Père : «Celui-ci est mon Fils Bien Aimé qui a toute ma faveur». « Cette voix, dit-il, nous l’avons entendue : elle venait du Ciel, nous étions avec lui sur la montagne sainte.»
Après cette illumination, il faut descendre dans la plaine, porteurs de ce message et devenir témoins, prêts à poursuivre la route des montées, avec Jésus, vers une autre montagne, beaucoup plus humble celle-ci, sise hors les murs de Jérusalem, gravie avec la ferme espérance de parvenir, au terme, à la sainte Montagne où il fera bon avec lui de demeurer. Amen.

Une autre façon de représenter la théophanie du Fils: 

La mosaïque de l’église Saint-Apollinaire-in-Classe à Ravenne, VIème siècle.

La basilique Saint-Apollinaire-in-Classe, à Ravenne, fut construite sous l’archiépiscopat d’Ursicinus (532-536) et consacrée par l’archevêque Maximien en 549. Située à Classis (en italien : Classe), ancien port antique de Ravenne aujourd’hui ensablé, elle est consacrée à saint Apollinaire, premier évêque de la communauté chrétienne de Ravenne. Fait rare pour l’époque, son abside est tout entière recouverte d’une mosaïque évoquant l’épisode de la Transfiguration.
Tout est fait pour amener le regard au centre : centre de l’abside, centre du cercle bleu, centre de la croix qu’il contient : c’est le visage du Christ, pourtant petit et peu expressif, vers lequel converge toute la mosaïque de cette abside du VIème siècle, particulièrement majestueuse. Au dessus du cercle, une main, celle du Père – selon la représentation byzantine traditionnelle –, renforce encore l’effet de convergence. Il faut enfin y ajouter les deux doigts pointés vers le visage de Jésus : celui de Moïse et celui d’Élie, dont les bustes émergent des nuages à gauche et à droite du grand médaillon central.

Le contexte est donc bien celui d’une théophanie – les cieux sont ouverts et 99 étoiles dorées entourent l’apparition en gloire du Fils de l’homme – mais aussi celui d’une scène paradisiaque : tout le bas de l’abside est envahi par une végétation luxuriante évoquant le jardin primitif. Au milieu des arbres, trois agneaux, un à gauche et deux à droite, représentent les trois apôtres, Pierre, Jacques et Jean, brebis fidèles du bon Berger, prêts, comme lui, à donner leur vie pour le reste du troupeau. Leur familiarité avec le Fils de l’homme leur permet, contrairement à ce que dit l’évangile (!), de regarder la scène bien en face, sans rien éprouver de la torpeur mêlée de crainte qui terrassaient les apôtres au mont Thabor.
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Pour prolonger la méditation:

- Du Nouveau Testament:
- Lc 3,21-22: "Tout le peuple se faisant baptiser, Jésus fut aussi baptisé; et, pendant qu'il priait, le ciel s'ouvrit, et le Saint Esprit descendit sur lui sous une forme corporelle, comme une colombe. Et une voix fit entendre du ciel ces paroles: Tu es mon Fils bien-aimé; en toi j'ai mis toute mon affection."
- Lc 6,12-13: "En ce temps-là, Jésus se rendit sur la montagne pour prier, et il passa toute la nuit à prier Dieu. Quand le jour parut, il appela ses disciples, et il en choisit douze, auxquels il donna le nom d'apôtre."
- Lc 11,1: "Jésus priait un jour en un certain lieu. Lorsqu'il eut achevé, un de ses disciples lui dit: Seigneur, enseigne-nous à prier, comme Jean l'a enseigné à ses disciples."
- 2Co 3,18: "nous regardons, non point aux choses visibles, mais à celles qui sont invisibles; car les choses visibles sont passagères, et les invisibles sont éternelles."

- Commentaires patristiques:
- Anastase du Sinaï (?-après 700), moine - Homélie sur la Transfiguration.
     
Sur la montagne ont été préfigurés les symboles du Royaume ; le mystère de la Crucifixion y fut annoncé par avance, la seconde descente et la venue en gloire du Christ y furent manifestées. Oui, aujourd’hui, le Seigneur a vraiment été vu sur la montagne ; aujourd’hui, la nature humaine, jadis créée semblable à Dieu, mais obscurcie par les figures informes des idoles, a été transfigurée en l’ancienne beauté de l’homme fait à l’image et à la ressemblance de Dieu. Aujourd’hui, sur le mont Thabor, est mystérieusement apparue la condition de la vie future et du Royaume de joie. Aujourd’hui, sur la montagne, les hérauts de l’Ancienne et de la Nouvelle Alliance se sont rassemblés de façon extraordinaire autour de Dieu, porteurs d’étonnants mystères. Aujourd’hui sur le mont Thabor, le mystère de la Croix qui vivifie par la mort a été esquissé : tout comme il a été crucifié entre deux hommes sur le mont du Crâne, ainsi apparut-il divinement entre Moïse et Élie. Et la fête d'aujourd'hui nous montre cet autre Sinaï, montagne combien plus précieuse que le Sinaï par ses merveilles et ses événements : elle dépasse par sa théophanie les visions divines figurées et obscures [...]

Toi, ô Dieu plein d’amour pour les hommes, tu t’es caché dans une forme humaine. Vraiment tu es la Droite du Très-Haut révélée au monde. Tu es le Médiateur de l’Ancienne et de la Nouvelle Alliance, le Dieu antique et l’homme nouveau. Tu t’es entretenu jadis obscurément avec Moïse sur le mont Sinaï, et à présent, tu t’es transfiguré visiblement sur le mont Thabor. Être céleste et très haut, tu aimes en effet nous illuminer du haut des montagnes éternelles. C’est toi qui, sur le Sinaï, donnais la Loi et que Dieu aujourd’hui sur le Thabor proclame et atteste être son Fils. Réjouis-toi, ô Créateur de toutes choses, Christ Roi, Fils de Dieu tout resplendissant de lumière, qui as transfiguré à ton image toute la Création et qui l’as recréée d’une façon meilleure. Et réjouis-toi, ô image du Royaume céleste, mont très saint du Thabor, qui surpasses en beauté toutes les montagnes ! Mont du Golgotha et mont des Oliviers, chantez ensemble une hymne et réjouissez-vous, chantez le Christ d’une seule voix sur le mont Thabor, et célébrez-le tous ensemble !

<- La Transfiguration - tempera sur bois - École de Jérusalem, XIXème siècle - Ordre Basilien du Saint-Sauveur, Joun, Liban.

- De saint Léon le Grand, pape au Vème siècle - Sermon 51.
Il fondait l’espérance
de la sainte Église
      «Jésus prit avec lui Pierre, Jacques, et Jean son frère à l’écart, et gravit avec eux une haute montagne où il leur manifesta l’éclat de sa gloire.» Le Seigneur découvre donc sa gloire en présence de témoins choisis, et il éclaire d’une telle splendeur cette forme corporelle qui lui est commune avec tous, que son visage devient éblouissant comme le soleil et son vêtement aussi blanc que la neige. En se transfigurant de la sorte, il avait sans doute comme but principal d’ôter du coeur de ses disciples le scandale de la croix, et de faire que l’ignominie volontaire de sa mort ne pût déconcerter ceux devant qui se serait découverte l’excellence de sa dignité cachée. Mais il n’avait pas moins en vue de fonder l’espérance de la sainte Église, de telle manière que, le corps entier du Christ ayant connu quelle transformation lui était réservée, chacun de ses membres pût se promettre de partager un jour la gloire dont la tête aurait brillé par avance [...] Bien-aimés, ces choses ne furent pas dites seulement pour l’utilité de ceux qui les entendirent de leurs oreilles ; mais, en ces trois apôtres, c’est l’Église entière qui apprit tout ce que virent leurs yeux et perçurent leurs oreilles. Que s’affermisse donc la foi de tous selon la prédication du saint Évangile, et que nul ne rougisse de la croix du Christ, par laquelle le monde a été racheté.
      Advienne ce que veut le Christ comme moi-même je le veux. Rejetez la crainte charnelle et armez-vous de la confiance inspirée par la foi : car il est indigne de vous de redouter dans la Passion du Sauveur, cela même qu’avec son secours, vous ne craindrez pas dans votre propre mort. Bien-aimés, il a pris toute notre faiblesse, celui en qui nous triomphons de ce que lui-même a vaincu, en qui nous recevons ce que lui-même a promis.
 
- D'un théologien ancien:
Saint François de Sales - Traité de l'amour de Dieu, XII,13.
Tout amour qui ne prend son origine dans la Passion du Sauveur est frivole et périlleux. Malheureuse est la mort sans l'amour du Sauveur; malheureux est l'amour sans la mort du Sauveur. L'amour et la mort sont tellement mêlés ensemble en la Passion du Sauveur qu'on ne peut avoir au coeur l'un sans l'autre. Sur le Calvaire, on ne peut avoir la vie sans l'amour, ni l'amour sans la mort du Rédempteur.
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• Lc 9,51 - 11,54

Nous abordons ici la seconde grande section de l’évangile selon saint Luc. En effet, alors que la première relatait son ministère en Galilée, cette section est construite comme une longue montée vers Jérusalem. Une montée, à vrai dire, plus symbolique que géographique, car l’itinéraire n’a rien de linéaire et n’intéresse d’ailleurs pas véritablement Luc. Alors qu’il insiste en revanche, à plusieurs reprises, sur l’importance de la Ville Sainte (9,31; 13,33-35; 18,31;19,41-44) où commence et où s’achève son évangile, dans le Temple même (1,8sqq ; 24,53).

Cette section, qui s’ouvre par un verset (9,51) théologiquement très dense (allusions à Is 50,7 et Éz 3,8 ; vocabulaire de l’enlèvement utilisé aussi pour l’Ascension, en Ac 1,2;11;22), est aussi celle qui contient le plus d’épisodes propres au troisième évangile. Elle développe le thème du voyage de celui qui «n’a pas où reposer la tête» (9,58), ce qui, dès les débuts de cette section (dans les chapitres 10 et 11 que nous lisons ici), implique de préciser qui peut suivre Jésus.

Le voyage commence en effet par un rejet : celui d’un «village samaritain» (9,52) – de même d’ailleurs que Jésus avait été, au début de son ministère public rejeté par les habitants de sa ville de Nazareth (4,28-30). Ce rejet ne fait que mettre en lumière la difficulté qu’il y a à suivre Jésus : Jacques et Jean sont réprimandés pour vouloir agir contre la manière de leur maître (9,55) ; les disciples potentiels qui se présentent sont découragés par la pauvreté et le détachement qui leur sont demandés, tant matériels (9,58) qu‘affectifs (9,60) et sociaux (9,62).

Le chapitre 10 s’attache plutôt au versant positif de la suite du Christ, selon deux grands thèmes : l’envoi en mission et le commandement de l’amour.

Il s’ouvre en effet par l’envoi en mission des 72 disciples (10,1-16) et les réactions à leur retour (10,17-24). Les consignes données aux 72 rappellent celles qu’avaient reçues les Douze (9,3-5) ; mais leur nombre est intéressant car il évoque celui de l’ensemble des peuples de la terre (cf. Gn 10,2‑32) à qui doit donc être portée la Bonne Nouvelle. L’accent est mis d’abord sur la prière (10,2), la pauvreté (10,4), mais surtout sur les conduites à adopter dans les cas de refus ou d’accueil (10,6;8-11) de ce qui n’est pas seulement un message, mais la personne même de Jésus (10,18).
Leur retour, dans la joie, provoque l’action de grâces de Jésus qui se réjouit de ce que l’empire du mal commence à s’écrouler, pour laisser place à son Règne (10,17-20) ; puis associe la Trinité entière à cette action de grâces (10,21-22) – l’Esprit qui le fait «tressaillir de joie» et le Père qui lui «a tout remis» ; et englobe enfin tous les témoins de ces événements, qui annoncent la fin des temps, dans une même béatitude (10,21-24).

La deuxième séquence de ce chapitre 10 (10,25-42) propose un double portrait du disciple, sous des traits inattendus. Le cœur en est la définition du double commandement de l’amour, l’amour de Dieu et l’amour du prochain (10,25-28). Une parabole et un récit illustrent ces deux formes de l’amour qui ne font qu’un : la parabole du bon Samaritain (10,29-37), exemple de l’amour en acte de celui dont on «se fait proche» (10,36) ; et l’attitude de Marie, sœur de Marthe (10,38-42), qui, «assise aux pieds du Seigneur» (10,34), s’absorbe tout entière en sa contemplation.

Le chapitre 11 poursuit, en sa première partie (11,1-13), cette séquence consacrée aux disciples par un enseignement sur la prière. Luc, seul parmi les évangélistes, insiste en effet sur le fait que c’est la vue de Jésus en prière qui incite les disciples à lui demander : «Seigneur, apprends-nous à prier» (11,1). Ce qui occasionne donc un enseignement composé d’abord de la remise aux disciples de la «prière du Seigneur» (11,2-4), le Notre Père, donné ici dans une recension plus brève que celle de Matthieu (6,9‑13) ; puis d’une parabole, celle de l’ami importun (11,5-8) qui, par son insistance, obtient de son ami ce qu’il désire ; suivie, en guise d’explication, d’une instruction sur l’efficacité de la prière (11,9‑13) qui compare le Seigneur, non plus à un ami, mais à un père qui ne saurait rebuter son fils, surtout lorsque celui-ci demande le don parfait de l’Esprit Saint (11,13), ce don même qui sera accordé à l’Église naissante (Ac 2,33;38).

La deuxième partie de ce chapitre (11,14-36), plus disparate, développe plutôt le versant négatif de ce thème de la suite du Christ. Après un exorcisme opéré par Jésus (11,14), les critiques de la foule – qui sont pour la première fois mentionnées – fusent en effet (11,15-16) et vont appeler une réponse en deux temps.

La première critique affirme que les pouvoirs de Jésus lui viennent de «Béelzéboul, le prince des démons» (11,15). Jésus y répond (11,17-26) en montrant l’illogisme de cette accusation puisque la division ne peut conduire qu’à la destruction (11,17-19) ; puis en affirmant, au contraire, que ces exorcismes sont le signe de la présence du Royaume de Dieu déjà à l’œuvre en sa personne (11,20-23). Une mise en garde complète la réponse (11,24-26) : il ne suffit pas d’avoir été exorcisé ; encore faut-il changer de vie et donc, est-il implicitement affirmé (en référence à 11,23), se situer du côté de Jésus.

Un intermède (11,27-28) montre que tous ne sont pas aussi critiques : une femme dit, en une béatitude, son admiration. La réplique de Jésus, sous forme d’une autre béatitude, exalte, non seulement celle qui l’a porté, mais tous «ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la gardent» (11,28), manière encore de se prémunir contre le retour de l’esprit mauvais (cf. 11,26) et de devenir un disciple fidèle.

La réponse à la seconde critique peut alors intervenir (11,29-36). Alors qu’on avait demandé à Jésus «un signe venant du ciel» (11,16), il n’accepte de donner que «le signe de Jonas» (11,29). L’histoire de Jonas (cf. le livre qui porte ce nom) n’est pas ici utilisée comme la préfiguration de la résurrection (ainsi que le fait Mt 12,60), mais comme un appel à la conversion semblable à celui qu’avait prêché Jonas aux Ninivites (11,32). Ce que renforce un autre exemple : celui de la reine de Saba (11,31; cf. 1R 10,1-13). La réponse est complétée par deux petites paraboles (11,33-36) : la prédication de Jésus est comparée à une lampe (11,33) qui éclaire suffisamment pour que l’on n’ait pas besoin d’autres signes ; cette lumière de l’Évangile est donnée à tous, et c’est à chacun de se laisser illuminer par elle (11,24), sans faire en lui place aux ténèbres (11,35).

La troisième et dernière partie de ce chapitre (11,37-54) s’inscrit dans une situation nouvelle : l’invitation à déjeuner d’un Pharisien (11,37) ; mais elle peut aussi être vue comme un exemple de la lutte contre les ténèbres qui empêchent de reconnaître qui est Jésus. L’étonnement réprobateur du Pharisien devant l’attitude de Jésus qui «ne fait pas ses ablutions avant le repas» (11,38) provoque en effet de la part du Maître un ensemble de reproches, d’abord à l’adresse des Pharisiens (11,39-44), puis, après l’intervention de l’un d’entre eux (11,43), à l’encontre des légistes (11,46-52) ; reproches formulés, à plusieurs reprises, sur le mode des lamentations (11,42-44;47;52).

Les reproches faits aux Pharisiens (11,39-44) tournent autour de la question de la pureté – qui est en cause dans l’ablution. Par la distinction intérieur / extérieur, Jésus essaie de les entraîner de la notion de pureté rituelle, qui reste formaliste, à celle d’un comportement moral, plus conforme à l’esprit de la Loi qu’à sa lettre. De même il est reproché aux légistes (11,45-52) de multiplier les principes secondaires contraignants, au lieu de guider le peuple vers ce qui est le fondement de la Loi : l’amour de Dieu ; et donc de refuser – en allant jusqu’à la violence et au meurtre – l’enseignement des prophètes tentant de les ramener à l’écoute de leur Seigneur.

La conclusion (11,53-54) souligne la réaction négative des scribes et des Pharisiens qui, au lieu d’écouter la Parole et de se convertir, «se mettent à en vouloir terriblement à Jésus» et s’engagent sur la voie de leurs pères, en «lui tendant des pièges» à lui, le grand Prophète.

Les notations dramatiques commencent donc à se multiplier, depuis le rejet initial jusqu’à cette animosité marquée à la fin, dans cette marche vers Jérusalem où chacun est invité, de plus en plus clairement, à se prononcer face à Jésus, à choisir en somme son camp. Car «qui n’est pas avec moi est contre moi» (11,23).
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• Lc 9,51-62.

Les exigences de Jésus à l'égard de ses disciples doivent être comprises dans la double perspective
- de la Passion où le conduit la marche vers Jérusalem
- de la mission dont témoigne le Livre des Actes.
Pour "suivre Jésus", il faut tout quitter sans tarder, sans tergiverser, sans "regarder en arrière". Si les missionnaires ne sont pas accueillis en un lieu, ils doivent aller ailleurs. Tous les chrétiens sont des nomades sur cette terre. 


Sur ce texte:
Sur Luc et son œuvre: Voir à cette page
Sur Lc 9,51-62: 
Jésus quitte la Galilée et décide de monter à Jérusalem (9,51), et les chapitres qui suivent (9,51 - 19,27) sont liés par le thème du voyage vers la cité sainte (9,52;57; 10,38; 13,22; 14,25; 17,11; 18,35; 19,11;28).
Au fur et à mesure de la marche, Luc va présenter l'enseignement du Maître: les paraboles y sont nombreuses.
Mais dès le départ de la Galilée, on assiste à l'opposition de certains (9,51-56) et à l'accueil par d'autres: le temps est venu où il faut choisir (9,57-62).


Traduction et notes:

Verset 51.
᾿ ᾿Εγένετο δὲ ἐν τῷ συμπληροῦσθαι τὰς ἡμέρας τῆς ἀναλήψεως αὐτοῦ καὶ αὐτὸς τὸ πρόσωπον αὐτοῦ ἐστήριξε τοῦ πορεύεσθαι εἰς ᾿Ιερουσαλήμ.
Lorsque le temps où il devait être enlevé du monde approcha, Jésus prit la résolution de se rendre à Jérusalem.
•  ἐστήριξε- prit la résolution: Plusieurs expressions de ce passage renvoient au PT, et donnent un ton solennel et déterminé; par exemple
- ici, "il prit la résolution": traduction de l'hébreu "il durcit sa face";
- au v.52, "il envoya devant lui": traduction de l'hébreu "il envoya devant sa face";
- au v.53, "il se dirigeait sur": traduction de l'hébreu "sa face faisait route vers".

Verset 52.
καὶ ἀπέστειλεν ἀγγέλους πρὸ προσώπου αὐτοῦ. καὶ πορευθέντες εἰσῆλθον εἰς κώμην Σαμαριτῶν, ὥστε ἑτοιμάσαι αὐτῷ·
Il envoya devant lui des messagers, qui se mirent en route et entrèrent dans un bourg des Samaritains, pour lui préparer un logement.

Verset 53.
καὶ οὐκ ἐδέξαντο αὐτόν, ὅτι τὸ πρόσωπον αὐτοῦ ἦν πορευόμενον εἰς ᾿Ιερουσαλήμ. 
Mais on ne le reçut pas, parce qu'il se dirigeait sur Jérusalem.
• οὐκ ἐδέξαντο αὐτόν- on ne le reçut pas: Les Samaritains refusaient aux pèlerins qui, de Galilée (au nord), se rendaient à Jérusalem le droit de traverser leur territoire.
Les Samaritains ne reconnaissaient que la Torah' (le Pentateuque) - et étaient en particulier en désaccord avec les Juifs sur la question du Temple (voir par ex. Jn 4,19: les Samaritains ne voulant pas adorer au Temple de Jérusalem avaient construit au IVème s. av.J.C. un sanctuaire sur le mont Garizim, près de l'ancienne Sichem; ce temple avait été détruit par le chef juif hasmonéen Jean Hyrcan en 129 av.J.C.); les Juifs (voir Jn 9,9) refusaient de leur côté tout contact avec les Samaritains pour ne pas se rendre rituellement impurs.
Jésus, lui, envisage de passer directement de Galilée en Judée - donc via la Samarie.


Verset 54.
᾿ἰδόντες δὲ οἱ μαθηταὶ αὐτοῦ ᾿Ιάκωβος καὶ ᾿Ιωάννης εἶπον· Κύριε, θέλεις εἴπωμεν πῦρ καταβῆναι ἀπὸ τοῦ οὐρανοῦ καὶ ἀναλῶσαι αὐτούς, ὡς καὶ ᾿Ηλίας ἐποίησε;
Les disciples Jacques et Jean, voyant cela, dirent: Seigneur, veux-tu que nous commandions que le feu descende du ciel et les consume, comme le fit Élie?
• ὡς καὶ ᾿Ηλίας ἐποίησε- comme le fit Élie: Tous les manuscrits ne présentent pas cette allusion à 2R 1,10-12; ainsi Codex Sinaiticus ->

Versets 55-56.
στραφεὶς δὲ ἐπετίμησεν αὐτοῖς καὶ εἶπεν· οὐκ οἴδατε οἴου πνεύματος ἔστε ὑμεῖς· ὁ Υἱὸς τοὺ ἀνθρώπου οὐκ ἦλθε ψυχάς ἀνθρώπων ἀπολέσαι, ἀλλά σῶσαι. καὶ ἐπορεύθησαν εἰς ἑτέραν κώμην.
Jésus se tourna vers eux, et les réprimanda, disant: Vous ne savez de quel esprit vous êtes animés. Le Fils de l'homme est venu, non pour perdre les âmes des hommes, mais pour les sauver. Et ils allèrent dans un autre bourg.
• οὐκ οἴδατε οἴου πνεύματος ἔστε ὑμεῖς· ὁ Υἱὸς τοὺ ἀνθρώπου οὐκ ἦλθε ψυχάς ἀνθρώπων ἀπολέσαι, ἀλλά σῶσαι- Vous ne savez de quel esprit vous êtes animés. Le Fils de l'homme est venu, non pour perdre les âmes des hommes, mais pour les sauver: Tous les manuscrits ne présentent pas cette phrase; ainsi Codex Sinaiticus, qui passe (voir ci-dessus) de "στραφεὶς δὲ ἐπετίμησεν αὐτοῖς" à "καὶ ἐπορεύθησαν εἰς ἑτέραν κώμην". De ce fait, toutes les traductions ne découpent pas de la même manière les vv.55-56 (sur le découpage en versets, voir à cette page).

Verset 57.
᾿᾿Εγένετο δὲ πορευομένων αὐτῶν ἐν τῇ ὁδῷ εἶπέ τις πρὸς αὐτόν· ἀκολουθήσω σοι ὅπου ἐὰν ἀπέρχῃ, Κύριε.
Pendant qu'ils étaient en chemin, un homme lui dit: Seigneur, je te suivrai partout où tu iras.
τις - un homme: Luc utilise l'indéfini "τις, quelqu'un", là où Mt 8,19 précise "εἶς γραμματεὺς, un (numérique, pas indéfini) scribe".
• ἀκολουθήσω σοι- je te suivrai: Le peuple perçoit Jésus comme un enseignant (un rabbi, un "maître") itinérant, comme il y en avait bon nombre en son temps. Ceux-ci regroupaient autour d'eux des disciples qui "suivaient" leur maître dans ses pérégrinations.
Mais plusieurs différences sont à relever:
- Les disciples choisissaient toujours leur maître, alors que c'est souvent Jésus qui appelle (v.59), et c'est Jésus qui fixe les conditions que ses disciples devront accepter (vv.58;60;62).
- L'enjeu ne se limite pas à un complément de formation, mais vise un engagement des plus profonds.
- Jésus fait de sa personne le cœur même de son enseignement.
- Ses disciples sont appelés à prendre part à son œuvre, à devenir missionnaires.

Verset 58.
᾿καὶ εἶπεν αὐτῷ ὁ ᾿Ιησοῦς· αἱ ἀλώπεκες φωλεοὺς ἔχουσι καὶ τὰ πετεινὰ τοῦ οὐρανοῦ κατασκηνώσεις, ὁ δὲ Υἱὸς τοῦ ἀνθρώπου οὐκ ἔχει ποῦ τὴν κεφαλὴν κλίνῃ
Jésus lui répondit: Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids: mais le Fils de l'homme n'a pas un lieu où il puisse reposer sa tête.
• ὁ  Υἱὸς τοῦ ἀνθρώπου- le Fils de l'homme: Voir 9,22 et note, plus haut.
• οὐκ ἔχει ποῦ τὴν κεφαλὴν κλίνῃ - n'a pas un lieu où il puisse reposer sa tête: En raison de son ministère itinérant, Jésus était dépendant de l'accueil et de l'hospitalité des habitants des localités qu'il visitait.

Verset 59.
᾿Εἶπε δὲ πρὸς ἕτερον· ἀκολούθει μοι. ὁ δὲ εἶπε· Κύριε, ἐπίτρεψόν μοι ἀπελθόντι πρῶτον θάψαι τὸν πατέρα μου. 
Il dit à un autre: Suis-moi. Et il répondit: Seigneur, permets-moi d'aller d'abord ensevelir mon père.
Κύριε- Seigneur: Vocatif absent de nombreux manuscrits - présent dans Codex Sinaiticus, sous sa forme abrégée KE ->
• θάψαι τὸν πατέρα μου- ensevelir mon père: Certains exégètes comprennent que le père n'est pas encore mort; le "disciple" demanderait ainsi à pouvoir rester avec son père jusqu'à sa mort (i.e. tant que le père a besoin de son fils), c'est-à-dire pour une durée indéterminée.
D'autres (et cela paraît plus vraisemblable) pensent qu'il demanderait de pouvoir rester jusqu'à la cérémonie qui avait lieu un an après le décès, au cours de laquelle on exhumait les ossements pour les placer dans le caveau familial.
Dans les deux cas, l'exigence de Jésus s'oppose à la piété filiale exigée par le judaïsme.

Verset 60.
εἶπε δὲ αὐτῷ ὁ ᾿Ιησοῦς· ἄφες τοὺς νεκροὺς θάψαι τοὺς ἑαυτῶν νεκρούς· σὺ δὲ ἀπελθὼν διάγγελλε τὴν βασιλείαν τοῦ Θεοῦ.
Mais Jésus lui dit: Laisse les morts ensevelir leurs morts; et toi, va annoncer le royaume de Dieu.
• τοὺς νεκροὺς- les morts: Très vraisemblablement, ceux qui sont spirituellement morts; Jésus appelle à la Vie spirituelle.

Verset 61.
᾿Εἶπε δὲ καὶ ἕτερος· ἀκολουθήσω σοι, Κύριε· πρῶτον δὲ ἐπίτρεψόν μοι ἀποτάξασθαι τοῖς εἰς τὸν οἶκόν μου.
Un autre dit: Je te suivrai, Seigneur, mais permets-moi d'aller d'abord prendre congé de ceux de ma maison.
• ἀποτάξασθαι- prendre congé: Comp.1R 19,19-21: Élie autorise Élisée à faire ses adieux à ses proches.

Verset 62.
εἶπε δὲ πρὸς αὐτὸν ὁ ᾿Ιησοῦς· οὐδεὶς ἐπιβαλὼν τὴν χεῖρα αὐτοῦ ἐπ᾿ ἄροτρον καὶ βλέπων εἰς τὰ ὀπίσω εὔθετός ἐστιν εἰς τὴν βασιλείᾳν τοῦ Θεοῦ.
Jésus lui répondit: Quiconque met la main à la charrue, et regarde en arrière, n'est pas propre au royaume de Dieu.

Méditation:
Sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix [Edith Stein] (1891-1942. Juive, philosophe, baptisée en 1922, elle entre au Carmel en 1933. Arrêtée le 2 août 1942, elle est déportée et gazée sept jours plus tard. Martyre, co-patronne de l'Europe): Méditation pour la fête de l'Exaltation de la Croix 
« Suis-moi »

      Le Sauveur nous a précédés sur le chemin de la pauvreté. Tous les biens du ciel et de la terre lui appartenaient. Ils ne présentaient pour lui aucun danger ; il pouvait en faire usage tout en gardant son coeur entièrement libre. Mais il savait qu'il est presque impossible à un être humain de posséder des biens sans s'y subordonner et en devenir esclave. C'est pourquoi il a tout abandonné et nous a montré ainsi par son exemple plus encore que par ses paroles que seul possède tout celui qui ne possède rien. Sa naissance dans une étable et sa fuite en Égypte montraient déjà que le Fils de l'homme ne devait pas avoir d'endroit où reposer la tête. Qui veut le suivre doit savoir que nous n'avons pas ici-bas de demeure permanente. Plus vivement nous en prendrons conscience, plus ardemment nous tendrons vers notre demeure future et nous exulterons à la pensée que nous avons droit de cité au ciel.

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(Suite à cette page)





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