Au service de l'Ecriture - Yvette Mailliet le Penven

Evangile selon saint Luc


(Chapitres 5-8)


Plaque de reliure émaillée, XIIème siècle -
Musée de Cluny, Paris ->



<- Mosaïque - Mausolée de Galla Placidia - Ravenne


Détail de broderie (fils d'or et d'argent sur velours) pour ornement liturgique - 1681 - Couvent patriarcal de Bzommar (Liban)

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• Lc 5,1-11.

L'extraordinaire diffusion de l'Évangile, sur laquelle insiste si souvent le Livre des Actes, tient à la fidélité des prédicateurs à l'ordre du Seigneur, qui donne force à leurs paroles et à leur témoignage.
Les insuccès rencontrés ici ou là ne doivent pas les décourager; qu'ils se soucient seulement de jeter les filets!
Le tri entre les bons et les méchants aura lieu plus tard, quand la barque sera parvenue sur la rive...

Traduction et remarques :

Seul Luc rapporte cette pêche miraculeuse; Mt 4,18 et Mc 1,16 disent simplement que Jésus "longeait la mer de Galilée", en "rabbi itinérant", lorsqu'il vit Simon et André - et les appela.

Verset 1.
᾿᾿Εγένετο δὲ ἐν τῷ τὸν ὄχλον ἐπικεῖσθαι αὐτῷ τοῦ ἀκούειν τὸν λόγον τοῦ Θεοῦ καὶ αὐτὸς ἦν ἑστὼς παρὰ τὴν λίμνην Γεννησαρέτ, 
Comme Jésus se trouvait auprès du lac de Génnésareth, et que la foule se pressait autour de lui pour entendre la parole de Dieu,

Verset 2.
καὶ εἶδε δύο πλοῖα ἑστῶτα παρὰ τὴν λίμνην· οἱ δὲ ἁλιεῖς ἀποβάντες ἀπ᾿ αὐτῶν ἔπλυναν τὰ δίκτυα.
il vit au bord du lac deux barques, d'où les pêcheurs étaient descendus pour laver leurs filets.

Verset 3.
ἐμβὰς δὲ εἰς ἓν τῶν πλοίων, ὃ ἦν τοῦ Σίμωνος, ἠρώτησεν αὐτὸν ἀπὸ τῆς γῆς ἐπαναγαγεῖν ὀλίγον· καὶ καθίσας ἐδίδασκεν ἐκ τοῦ πλοίου τοὺς ὄχλους.
Il monta dans l'une de ces barques, qui était à Simon, et il le pria de s'éloigner un peu de terre. Puis il s'assit, et de la barque il enseignait la foule.
τοῦ Σίμωνος -à Simon: Sur le nom de "Simon", voir ci-dessus - note sur 1Co 15,5.
καθίσας - s'étant assis: Comme en 4,20. Contrairement à ce qui se passe de nos jours, les prédicateurs étaient assis et les auditeurs debout.

Verset 4.
ὡς δὲ ἐπαύσατο λαλῶν, εἶπε πρὸς τὸν Σίμωνα· ἐπανάγαγε εἰς τὸ βάθος καὶ χαλάσατε τὰ δίκτυα ὑμῶν εἰς ἄγραν. 
Lorsqu'il eut cessé de parler, il dit à Simon: Avance en pleine eau, et jetez vos filets pour pêcher.
ἐπανάγαγε εἰς τὸ βάθος -Avance en pleine eau: "Avance au large", "Duc in altum" - Devise souvent reprise dans l'Église.

Verset 5.
καὶ ἀποκριθεὶς ὁ Σίμων εἶπεν αὐτῷ· ἐπιστάτα, δι᾿ ὅλης νυκτὸς κοπιάσαντες οὐδὲν ἐλάβομεν· ἐπὶ δὲ τῷ ῥήματί σου χαλάσω τὸ δίκτυον.
Simon lui répondit: Maître, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre; mais, sur ta parole, je jetterai le filet.
•  ἐπὶ δὲ τῷ ῥήματί σου -mais sur ta parole: L'attitude de Pierre peut être comparée à celle de Marie (Lc 1,34;38): il est perplexe, mais il obéit.
Il a peut-être déjà vu Jésus accomplir des miracles (4,39); en tout cas, il reconnaît son autorité ("ἐπιστάτα - Maître") et celle de sa parole.

Verset 6.
καὶ τοῦτο ποιήσαντες συνέκλεισαν πλῆθος ἰχθύων πολύ· διερρήγνυτο δὲ τὸ δίκτυον αὐτῶν. 
L'ayant jeté, ils prirent une grande quantité de poissons, et leur filet se rompait.

Verset 7.
καὶ κατένευσαν τοῖς μετόχοις τοῖς ἐν τῷ ἑτέρῳ πλοίῳ τοῦ ἐλθόντας συλλαβέσθαι αὐτοῖς· καὶ ἦλθον καὶ ἔπλησαν ἀμφότερα τὰ πλοῖα, ὥστε βυθίζεσθαι αὐτά. 
Ils firent signe à leurs compagnons qui étaient dans l'autre barque de venir les aider. Ils vinrent et ils remplirent les deux barques, au point qu'elles enfonçaient.

Verset 8.
ἰδὼν δὲ Σίμων Πέτρος προσέπεσεν τοῖς γόνασιν ᾿Ιησοῦ λέγων· ἔξελθε ἀπ᾿ ἐμοῦ, ὅτι ἀνὴρ ἁμαρτωλός εἰμι, Κύριε. 
Quand il vit cela, Simon Pierre tomba aux genoux de Jésus, et dit: Seigneur, retire-toi de moi, parce que je suis un homme pécheur.
προσέπεσεν τοῖς γόνασιν ᾿Ιησοῦ  -tomba aux genoux de Jésus: En signe d'humilité.
ἀνὴρ ἁμαρτωλός͂ -un homme pécheur: Comp. Is 6,1-10 (voir ci-dessus, Première Lecture), où Isaïe d'abord effrayé par la manifestation divine, reconnaît son indignité, puis est rassuré et envoyé.

Verset 9.
θάμβος γὰρ περιέσχεν αὐτὸν καὶ πάντας τοὺς σὺν αὐτῷ ἐπὶ τῇ ἄγρᾳ τῶν ἰχθύων ᾗ συνέλαβον, 
Car l'épouvante l'avait saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, à cause de la pêche qu'ils avaient faite.

Verset 10.
ὁμοίως δὲ καὶ ᾿Ιάκωβον καὶ ᾿Ιωάννην, υἱοὺς Ζεβεδαίου, οἳ ἦσαν κοινωνοὶ τῷ Σίμωνι. καὶ εἶπε πρὸς τὸν Σίμωνα ὁ ᾿Ιησοῦς· μὴ φοβοῦ· ἀπὸ τοῦ νῦν ἀνθρώπους ἔσῃ ζωγρῶν. 
Il en était de même de Jacques et de Jean, fils de Zébédée, les associés de Simon. Alors Jésus dit à Simon: Ne crains point; désormais tu seras pêcheur d'hommes.
ἀνθρώπους ἔσῃ ζωγρῶν -tu seras pêcheur d'hommes: Voir Mt 4,19.
- Littéralement, le verbe ζωγρέωdzōgreō signifie "prendre vivant (un prisonnier de guerre)", d'où "capturer".
- Ici, l'image est bien entendu associée à l'activité professionnelle de Simon et André.
- Cependant, on peut aussi penser à Jr 16,16: YHWH envoie des pêcheurs (ainsi que des chasseurs) pour ramener son peuple exilé.
- L'ampleur de la pêche qui vient d'être réalisée peut annoncer symboliquement l'ampleur des résultats de la mission de Pierre et des Apôtres.


Verset 11.
καὶ καταγαγόντες τὰ πλοῖα ἐπὶ τὴν γῆν, ἀφέντες ἅπαντα ἠκολούθησαν αὐτῷ. 
Et, ayant ramené les barques à terre, ils laissèrent tout, et le suivirent.
• ἠκολούθησαν αὐτῷ-ils le suivirent: Voir Mt 4,19.

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Méditations et prolongements
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Méditations
(par une moniale des Fraternités monastiques de Jérusalem)

1 Cette rencontre au bord du lac semble montrer que l’annonce de la Bonne Nouvelle progresse par coups de filet. C’est Jésus d’abord qui regarde les pêcheurs et paraît jeter sur eux son dévolu : il les appelle, les attire à lui et voilà que, laissant tout, ils montent avec lui dans la barque qui n’est déjà plus leur barque de pêche, mais la barque de l’Église d’où s’élève la Parole de Dieu. L’ordre qu’il leur adresse, ensuite, est encore, et contre toute vraisemblance, celui de jeter les filets ; et la grande quantité de poissons prise prophétise la fécondité du travail accompli à la Parole de Dieu. Enfin, la mission confiée par Jésus à Simon lui remet en mains le filet qui désormais «prendra des hommes».
L’image certes ne doit pas servir à justifier le prosélytisme, mais elle ne saurait non plus être gommée. Le premier qui a fait tomber l’homme dans le filet de sa parole est «le Père du mensonge» ; et l’homme s’en trouve emprisonné. Le filet que le Christ demande à Pierre de jeter, doit prendre des hommes, lui aussi, mais le verbe grec utilisé ici est composé sur le radical du mot «vie» : contrairement aux poissons, c’est pour la vie que les hommes sont pris, c’est pour les ramener des eaux de la mort à la vie en Dieu que le filet les rassemble. Sans crainte, nous pouvons jeter le filet par l’annonce de la Parole : nous savons que Jésus remédie à notre incapacité et à l’improductivité de nos nuits. Sans honte, nous pouvons devenir pêcheurs d’hommes, c’est-à-dire, par la parole ou le silence, témoins de l’Évangile, de la Parole qui nous a pêchés pour nous rendre à la vie et qui nous a été donnée pour que nous la partagions.

2 Il n’y a pas de vraisemblance psychologique  à chercher dans les récits évangéliques d’appel. Tout laisser et suivre un inconnu sur sa seule parole ou pour les prodiges qu’il accomplit serait imprudent, voire insensé. Et cela est si vrai que Luc, qui a déjà mentionné une visite de Jésus dans la maison de Simon, inclut ici le récit d’une apparition pascale — contrairement à Jean, par exemple, qui rapporte d’abord la rencontre de Pierre et  André, encore disciples de Jean le Baptiste, avec Jésus, et replace la pêche miraculeuse après la résurrection. C’est que l’évangéliste, de même qu’il est plus soucieux du sens de l’histoire que de l’exactitude chronologique, ne se place pas au plan de la psychologie, mais de la théologie : il ne part pas de l’homme, même s’il montre un individu occupé à ses tâches quotidiennes, et d’ailleurs peu fructueuses ; mais il part de Dieu. D’un Dieu qu’il présente comme celui qui est la vérité, et peut enseigner les foules ; comme celui qui est la vie, et peut la multiplier au fond des filets ; comme celui qui est le chemin et qui invite à le suivre. Et c’est à partir de ce Dieu, qui est l’origine et la fin de toutes choses, que tout peut s’ordonner : la création se manifeste dans sa bonté et sa fécondité originelles ; l’homme trouve le véritable sens de sa vie qui est de reconnaître le Seigneur dans la «crainte» (c’est-à-dire le respect et l’amour de sa grandeur), et de l’annoncer à ses frères. Tout est bien «pris», les hommes comme les poissons, mais pris pour la vie, selon la nuance du verbe grec, et non pour la mort ; pris dans le torrent de vie qu’est la divinité, et conduit à sa plénitude.


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Pour prolonger la méditation:

- Du Nouveau Testament:
- Mt 13,47-50: "Le royaume des cieux est encore semblable à un filet jeté dans la mer et ramassant des poissons de toute espèce. Quand il est rempli, les pêcheurs le tirent; et, après s'être assis sur le rivage, ils mettent dans des vases ce qui est bon, et ils jettent ce qui est mauvais. Il en sera de même à la fin du monde. Les anges viendront séparer les méchants d'avec les justes, et ils les jetteront dans la fournaise ardente, où il y aura des pleurs et des grincements de dents."
- Mc 4,1-2a: "Jésus se mit de nouveau à enseigner au bord de la mer. Une grande foule s'étant assemblée auprès de lui, il monta et s'assit dans une barque, sur la mer. Toute la foule était à terre sur le rivage. Il leur enseigna beaucoup de choses en paraboles."
- Jn 21,4-6: "Le matin étant venu, Jésus se trouva sur le rivage; mais les disciples ne savaient pas que c'était Jésus. Jésus leur dit: Enfants, n'avez-vous rien à manger? Ils lui répondirent: Non. Il leur dit: Jetez le filet du côté droit de la barque, et vous trouverez. Ils le jetèrent donc, et ils ne pouvaient plus le retirer, à cause de la grande quantité de poissons."
- 1Co 2,2: "Je n'ai pas eu la pensée de savoir parmi vous autre chose que Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié."
- 1Co 3,10-11: "Selon la grâce de Dieu qui m'a été donnée, j'ai posé le fondement comme un sage architecte, et un autre bâtit dessus. Mais que chacun prenne garde à la manière dont il bâtit dessus. Car personne ne peut poser un autre fondement que celui qui a été posé, savoir Jésus Christ."
- 1Co 9,1: "Ne suis-je pas libre? Ne suis-je pas apôtre? N'ai-je pas vu Jésus notre Seigneur? N'êtes-vous pas mon œuvre dans le Seigneur?"

- Commentaire patristique:
Saint Ambroise - Traité sur l'Évangile de Luc, VI, 77-77.
     "Maître, dit l'Apôtre,nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre; mais, sur ta parole, je vais jeter le filet". Moi aussi, Seigneur, je sais que pour moi il fait nuit quand tu ne commandes pas.
Personne encore ne s'est inscrit, il est encore nuit pour moi. J'ai lancé le filet de la Parole à l'Epiphanie, et je n'ai rien pris encore. Je l'ai lancé pendant le jour.
J'attends ton ordre: sur ta parole je jetterai les filets.
O vaine présomption!
O fructueuse humilité!
Ils n'avaient rien pris jusque là; à la voix du Seigneur, ils capturent une grande multitude de poissons. Ce n'est pas là l'œuvre de l'éloquence humaine, mais le bienfait de l'appel céleste.
Trêve aux arguments humains: c'est par la foi que le peuple croit. Les filets se rompent, et les poissons ne s'échappent point.
 
- D'un théologien moderne: 
Saint José Maria Escriva de Balaguer (1902-1975), prêtre - Homélie in Amigos de Dios
      Quand Jésus est sorti en mer avec ses disciples, il ne pensait pas seulement à cette pêche. C'est pourquoi [...] il répond à Pierre : « Sois sans crainte ; désormais ce sont des hommes que tu prendras ». Et, à cette nouvelle pêche, l'efficacité divine ne fera pas non plus défaut: les apôtres seront les instruments de grands prodiges, malgré leur misère personnelle.
      Nous aussi, si nous luttons tous les jours pour atteindre la sainteté dans notre vie ordinaire, chacun dans sa propre condition au milieu du monde et dans l'exercice de sa profession, j'ose affirmer que le Seigneur fera de nous des instruments capables de réaliser des miracles, et des plus extraordinaires, si besoin est. Nous donnerons la lumière aux aveugles. Qui ne pourrait raconter mille exemples de la façon dont un aveugle presque de naissance recouvre la vue et reçoit toute la splendeur de la lumière du Christ ? Un autre était sourd et un autre muet, qui ne pouvaient entendre ou articuler un seul mot en tant qu'enfants de Dieu [...]: ils entendent et ils s'expriment [...]. « Au nom de Jésus », les apôtres restituent ses forces à un infirme incapable de tout acte utile [...]: « Au nom du Seigneur, lève-toi et marche ! » (Ac 3,6) Un autre, un mort, qui sentait déjà, a entendu la voix de Dieu, comme lors du miracle du fils de la veuve de Naïm : « Jeune homme, je te l'ordonne, lève-toi » (Lc 7,14; Ac 9,40).
      Nous ferons des miracles comme le Christ, des miracles comme les premiers apôtres. Ces prodiges se sont peut-être réalisés en toi, en moi: peut-être étions nous aveugles, ou sourds, ou infirmes, ou sentions-nous la mort, quand la Parole de Dieu nous a arrachés à notre prostration. Si nous aimons le Christ, si nous le suivons pour de bon, si c'est lui seul que nous cherchons, et non pas nous-mêmes, en son nom nous pourrons transmettre gratuitement ce que nous avons reçu gratuitement.

- D'un auteur moderne:
Th. Dagonnet, Témoins de Dieu: 
    En aucun cas, les filets de Pierre ne sauraient être ceux de la contrainte qui étoufferait la liberté. Jésus  propose toujours, il n'impose jamais. Certes, ce qu'il propose est contraignant, mais cette contrainte, chacun peut la rejeter ou l'admettre. "Si quelqu'un veut me suivre... Si tu veux être parfait..." Le régime chrétien commence avec la liberté, et tant qu'il est fidèle à lui-même, il ne la rejette jamais. [...] La liberté de la foi est aussi éloignée d'un dogmatisme de tradition que d'un dogmatisme de progrès. [...] L'Église [...] se doit de donner le meilleur d'elle-même, et c'est bien pourquoi elle a besoin d'être libre. [...] La manière des hommes, c'est la sécurité préservée, c'est l'alignement systématique [...]. la manière de Dieu, c'est le risque de notre liberté.
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• Lc 5,17 - 7,50.

Ce passage semble poursuivre le récit du ministère de Jésus en Galilée, tel qu’il s’était inauguré au chapitre 4 : Jésus développe son enseignement et accomplit des guérisons. Et cependant un tournant s’opère : les actes de Jésus soulevaient au début l’enthousiasme et sa renommée s’en accroissait (cf. 5,15 : «La nouvelle se répandait de plus en plus et des foules nombreuses s’assemblaient pour l’entendre et se faire guérir de leurs maladies»). À partir de 5,17, de nouveaux protagonistes apparaissent : «les Pharisiens et les docteurs de la Loi», qui entraînent une série d’affrontements. Au long de ces trois chapitres, le texte va progresser en trois sections : une série d’actes de Jésus entraînant des controverses ; un discours programmatique aux disciples ; et de nouveau une série d’actes et de paroles visant à mieux faire comprendre qui est Jésus.

En suivant les données de Marc, Luc a donc regroupé, dans la seconde partie du chapitre 5 et au début du chapitre 6, une série de polémiques prenant des formes littéraires diverses : deux récits de guérison (le paralytique, 5,29-32 ; et l’homme à la main desséchée, 6,6-11), situés l’un au début, l’autre à la fin de la section ; et, au milieu, trois controverses à propos des repas pris avec des pécheurs (le banquet chez Lévi, 5,29-32), du jeûne (5,33-35) et du travail le jour du sabbat (les épis arrachés, 6,1-5), illustrées de petites paraboles (5,36-39). La tension monte, au long de ces péricopes, alors même que, paradoxalement, les actes reprochés à Jésus semblent aller du plus grave – le blasphème (5,21) – au plus ténu – le fait d’opérer une guérison le jour du sabbat (6,7), ce qui était objet de discussions même parmi les docteurs. À tel point que cette opposition croissante aboutit à la décision de le perdre (6,11).

Du point de vue de la communauté pour laquelle écrivait Luc, on voit que ces discussions sont regroupées autour de trois thèmes qui pouvaient poser question : le pardon des péchés, les repas et l’observance du sabbat. Il fallait en effet parvenir à déterminer comment se situer par rapport aux observances de la loi mosaïque et s’interroger sur leur compatibilité avec la loi nouvelle du Christ.

La seconde partie de ce passage (6,12-49) s’ouvre par un acte fondateur : Jésus a déjà mesuré tant l’admiration que l’hostilité de ceux qui l’écoutent ; parmi ses disciples «il en choisit douze qu’il nomma apôtres» (6,13), c’est-à-dire «envoyés», ceux qui auront à répandre et à faire connaître son enseignement. Enseignement qui est immédiatement précisé dans un long discours, puisant à la même source que le «sermon sur la montagne» de Mt 5-7, mais donné, lui, sur «un replat» (6,17). Car la montagne est, selon Luc, le lieu de la rencontre avec Dieu dans la prière (6,12), d’où il faut redescendre pour aller porter aux hommes sa parole.

La prédication de Jésus comporte un certain nombre de paroles : des bénédictions – les béatitudes (6,20-23) –, suivies ici de ce qu’on appelle improprement des «malédictions», car elles ne sont que des mises en garde (6,24-26) ; puis des règles définissant l’agir chrétien en ce qu’il a de plus spécifique et de plus révolutionnaire : l’amour des ennemis (6,27-35), la bienveillance et la compassion universelles (6,36-38). Ces paroles sont illustrées par de petites paraboles qui appellent à la bonté mais aussi au discernement : les deux aveugles (6,39-40), la paille et la poutre (6,41-42), l’arbre et ses fruits (6,43-45). Il est ainsi indiqué, non seulement aux Douze, mais aussi à tous ceux qui veulent être disciples, comment agir en «fils du Très-Haut» (6,35), en imitant la conduite de Dieu vis-à-vis des pécheurs que nous sommes.

La troisième partie du texte, correspondant au chapitre 7, rapporte de nouveau des actes de Jésus. Une première lecture pourrait faire penser qu’après la parenthèse du discours, le récit se poursuit linéairement en prolongeant les chapitres 4 et 5. Cependant l’enjeu a changé : il ne s’agit plus pour Jésus de se faire connaître, comme aux débuts de son ministère ; il ne s’agit plus pour ses auditeurs de se situer par rapport à lui comme opposants ou comme disciples. Il s’agit maintenant d’approfondir la connaissance que l’on a de Jésus et de le reconnaître pour ce qu’il est : «un grand prophète» (7,16), le messie annoncé (7,19-23), la Sagesse même de Dieu (7,35).

Ce chapitre 7 s’ouvre par deux miracles encore plus éclatants que les précédents : la guérison à distance du serviteur d’un centurion, alors que seuls des émissaires sont venus trouver Jésus (7,1-10) ; et la résurrection – on devrait plutôt dire la réanimation – du fils de la veuve de Naïn (7,11-17). Miracle qui prend, certes, un sens prophétique, mais qui est aussi un des rares à être attribué à la seule compassion de Jésus dont s’émeuvent les «entrailles de miséricorde», selon l’expression de l’Ancien Testament qualifiant l’amour de Dieu pour son peuple (7,13 ; cf. par exemple Os 11,8-9).

Il ne semble plus possible de tenir Jésus pour un simple thaumaturge et cependant sa façon d’agit, déroutante pour un juif puisqu’il paraît agir avec la puissance de Dieu alors même qu’il ne respecte pas toutes les prescriptions de la Loi de Dieu, suscite plus d’interrogations qu’elle n’entraîne d’adhésions. Deux illustrations en sont données.

L’interrogation vient d’abord de Jean le Baptiste, celui-là même qui l’a, le premier, annoncé et reconnu (7,18-23). La réponse – indirecte –à ses émissaires est apportée par les signes messianiques accomplis par Jésus : il est bien le messie qu’annonçaient les prophètes ; mais la béatitude finale («Heureux celui qui ne trébuchera pas à cause de moi», 7,23) montre la liberté qu’il entend conserver par rapport à des conceptions messianiques figées, mettant l’accent sur le jugement plus que sur l’œuvre de salut. Le témoignage appuyé que Jésus rend alors à Jean (7,24-30) n’occulte pas le fait que «le plus petit dans le Royaume est plus grand que lui» (7,28), c’est-à-dire que la prédication de Jean est restée au seuil du Royaume.

L’interrogation au sujet de Jésus est ensuite présentée comme étant globalement celle de toute sa génération (7,31-35), mise en scène en une petite parabole sous les traits de «gamins» qui ne savent pas ce qu’ils veulent et, refusant toute attitude qui ne leur semble pas conforme à leur propre sagesse, se mettent dans l’impossibilité de pénétrer la Sagesse de Dieu.

À deux reprises déjà, il a été insinué que les pécheurs, se reconnaissant davantage en manque de salut, se montraient, eux, capables de discerner «le dessein de Dieu» et de reconnaître en Jésus le prophète attendu (7,29.34). La dernière scène, propre à Luc et soigneusement traitée par lui, celle de la pécheresse pardonnée (7,36-50), illustre le partage qui s’opère entre le pécheur qui, dans la foi, voit en Jésus celui qui apporte le pardon et le salut, et le pharisien qui, en raison même de l’accueil fait par Jésus aux pécheurs, refuse de le tenir pour un prophète.

La boucle est bouclée : le passage s’achève comme il avait commencé par la question du pardon des péchés, posée là comme une pierre d’achoppement. En ces trois chapitres, les positions des uns et des autres se sont précisées et durcies ; l’enseignement de Jésus a clairement mis en avant l’amour à la source des valeurs et des conduites, en même temps que son identité messianique a été affirmée. L’approfondissement de cette identité de messie, qui accomplit les oracles prophétiques mais ne se montre pas exactement conforme à ce que l’on attendait de lui, va être au centre des derniers épisodes du ministère en Galilée.
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• Lc 5,17-26.

La guérison du paralytique
Luc a déjà rapporté, aux chapitres 3 et 4, plusieurs scènes de guérison. Mais celle du paralytique, qui est présentée ici, ne ressemble pas aux précédentes : si Jésus affirme à nouveau son pouvoir thaumaturgique, il y fait de la guérison physique le signe d’une guérison spirituelle. Et ceci donne lieu à la première controverse avec les autorités religieuses qui font ici leur entrée.

Verset 17. «ἐγένετο ἐν μιᾷ τῶν ἡμερῶν - Et il advint, un jour» : Le moins qu’on puisse dire est que cette délimitation de temps et de lieu manque de précision ! Luc suit en ce début du récit de la vie publique de Jésus, les données de Marc et se soucie peu de l’itinéraire de Jésus – contrairement à ce que l’on verra à partir du chapitre 9. Ce qui lui importe est de souligner que la mission de Jésus se poursuit sous son double aspect d’enseignement et de guérison.
«Φαρισαῖοι καὶ νομοδιδάσκαλοι - des Pharisiens et des docteurs de la Loi» : Les Pharisiens forment, au sein du peuple juif, un groupe particulièrement religieux, attaché au Temple et à l’observance rigoureuse de la Loi. Contrairement aux Sadducéens, ils n’ont aucune complaisance envers l’occupant romain et, d’une façon générale, refusent toute compromission. Le nom qu’ils se donnent, פרושיםperoushim, signifie «séparé». Malgré les controverses que rapportent les Évangiles, Jésus, au début de sa prédication, a pu être pris pour l’un d’entre eux. Quant au titre de docteur de la Loi, il renvoie non à un parti, mais à une qualification : il désigne celui qui est versé dans l’étude de l’Écriture et consulté pour son interprétation. En hébreu, les docteurs de la Loi sont appelés tannaïm, littéralement «répétiteur», sans que cela ait aucun caractère péjoratif.
«ἐληλυθότες ἐκ πάσης κώμης τῆς Γαλιλαίας καὶ ᾿Ιουδαίας καὶ ᾿Ιερουσαλήμ - venus de tous les villages de Galilée, de Judée, et de Jérusalem» : La précision n’est certes pas géographique : ces autorités doctrinales viennent de partout ! Leur présence massive est d’autant plus soulignée que c’est la première fois qu’ils apparaissent dans cet Évangile (à l’exception des docteurs rencontrés par Jésus, enfant, dans le Temple). Manière pour Luc d’attirer l’attention, par la qualité et la quantité des auditeurs, sur l’importance de l’événement qui va se produire et sur l’opposition radicale qui va se manifester.
«δύναμις Κυρίου - la puissance du Seigneur» : La puissance de Dieu que Jésus, en son humanité, possède en plénitude.
 
Verset 19. «μὴ εὑρόντες ποίας εἰσενέγκωσιν αὐτὸν διὰ τὸν ὄχλον - commeils ne savaient par où l'introduire à cause de la foule» : Derrière l’aspect pittoresque du récit, plusieurs éléments importants sont affirmés : l’enthousiasme populaire qui a déjà été souligné par Luc (4,14;37;45; 5,1;15) ; et la foi dont font preuve ces hommes.
«διὰ τῶν κεράμων καθῆκαν αὐτὸν σὺν τῷ κλινιδίῳ - et, à travers les tuiles, ils le descendirent avec sa civière» : il est amusant de remarquer que Luc, écrivant pour une communauté pagano-chrétienne, a remplacé la terrasse de torchis propre aux maisons de Palestine dont parle Mc 2,4, par un toit de tuiles à la façon des villas gréco-romaines. Mais il faut surtout noter la ténacité de ces hommes qui allient l’ingéniosité à la confiance, la foi et les actes.

Verset 20. «ἰδὼν τὴν πίστιν αὐτῶν - Voyant leur foi» : Jésus paraît souvent poser la foi comme la cause, ou du moins l’occasion de la guérison : «Va, ta foi t’a sauvé». C’est dire que l’Évangile rapporte les miracles non comme des gestes de miséricorde, mais comme des signes qu’en Jésus le Royaume messianique est advenu. Ils ne peuvent donc s’accomplir que si le suppliant, par son mouvement de confiance et d’abandon, renonce à compter sur lui-même pour s’en remettre à la parole de Celui en qui il met sa foi, manifestant ainsi qu’il reconnaît la puissance de salut à l’œuvre en Jésus. Il est assez rare (cf. cependant le centurion en Lc 7,9) que ce soit, comme ici, la foi des accompagnateurs et non celle du malade, qui soit soulignée : c’est une belle justification de la prière d’intercession.
«ἄνθρωπε, ἀφέωνταί σοι αἱ ἁμαρτίαι σου - Homme, tes péchés te sont remis.» : Surprise ! Le signe donné n’est pas celui auquel on se serait attendu. La grâce accordée est celle du pardon – guérison spirituelle qui rétablit la relation abîmée entre l’homme et Dieu – et non la guérison physique. On peut remarquer d’ailleurs que les porteurs n’avaient formulé aucune demande explicite et qu’ils se montrent, par la foi et l’humilité de leur démarche, prêts à accueillir cette grâce.

Les caractéristiques de la parole de Dieu, telles que les définit l’Écriture sont ici bien présentes : cette Parole est efficace, mais souvent déroutante pour l’homme. Cf. par exemple Is 55,8-11 : «Car vos pensées ne sont pas mes pensées et vos voies ne sont pas mes voies… Ainsi en est-il de la parole sortie de ma bouche, elle ne revient pas vers moi sans effet, sans avoir accompli ce que j’ai voulu et réalisé l’objet de sa mission.»

Verset 21. «ἤρξαντο διαλογίζεσθαι οἱ γραμματεῖς καὶ οἱ Φαρισαῖοι λέγοντες· τίς ἐστιν οὗτος ὃς λαλεῖ βλασφημίας; Les scribes et les Pharisiens se mirent à penser : ‘Qui est-il celui-là, qui profère des blasphèmes ?’» : L’affirmation de Jésus suscite la première controverse intervenant en Lc. Les critiques des Pharisiens et des docteurs, bien que restant implicites, portent sur deux points :
- Tout d’abord sur le fait que Jésus, en pardonnant lui-même les péchés, s’affranchit du système religieux existant. Dans la liturgie du Temple, en effet, il était prévu des «sacrifices pour le péché» qui, à certaines conditions, permettaient d’obtenir le pardon de ses fautes (Lv 4,1 - 5,17). Jésus remet donc en cause le rôle du Temple et du sacerdoce. - En second lieu, Jésus, en prononçant le pardon des péchés, s’attribue une prérogative de Dieu (cf. par ex. Is 1,8) et se fait donc son égal – ce qui est blasphématoire.
 
Verset 23. «τί ἐστιν εὐκοπώτερον - Quel est le plus facile» : La «pensée» des Pharisiens, que Jésus met à jour, consiste évidemment à affirmer qu’il est plus facile de remettre les péchés (puisqu’aucune conséquence visible n’est attendue) que de remettre concrètement debout un paralytique (ce que tout le monde peut constater). Le seul critère qu’ils retiennent est donc celui de la vérification matérielle.
 
Verset 24. «ὁ Υἱὸς τοῦ ἀνθρώπου - le Fils de l'homme» : C’est la première fois que ce titre qu’aime utiliser Jésus apparaît en Luc. L’origine de cette appellation est à chercher dans le livre de Daniel : «Voici venant sur les nuées comme un Fils d’homme…» (Dn 7,13-14) : c’est donc d’abord une figure apocalyptique qui renvoie au jugement final. Mais ce titre exprime aussi, comme ici, l’autorité venant de Dieu dont Jésus dispose «sur la terre».
«ἵνα δὲ εἰδῆτε ὅτι ἐξουσίαν ἔχει ὁ Υἱὸς τοῦ ἀνθρώπου ἐπὶ τῆς γῆς ἀφιέναι ἁμαρτίας - εἶπε τῷ παραλελυμένῳ· σοὶ λέγω, ἔγειρε καὶ ἄρας τὸ κλινίδιόν σου πορεύου εἰς τὸν οἶκόν σου - Eh bien ! pour que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir sur la terre de remettre les péchés, je te l'ordonne, dit-il au paralysé, lève-toi» : Curieuse construction en ce verset 24, puisque le début de la phrase s’adresse aux Pharisiens et la fin au paralytique. Mais il est clair que Jésus fait du relèvement physique du paralytique le signe de sa guérison spirituelle et le garant qu’elle est bien réelle. Par cette guérison de tout l’homme, corps et cœur, il accomplit bien la mission tracée par l’oracle d’Isaïe qu’il s’était attribué au début de son ministère : «Il m’a envoyé annoncer aux captifs la délivrance… proclamer une année de grâce du Seigneur» (Is 61,1-2, cité en Lc 4,18-19). La portée christologique de cet épisode est donc grande : Jésus est présenté comme le Messie attendu, qui accomplit les oracles prophétiques, mais aussi comme celui qui met en œuvre la puissance de Dieu.
 
Verset 25. «καὶ παραχρῆμα ἀναστὰς ἐνώπιον αὐτῶν - Et, à l'instant même, se levant devant eux»: La preuve immédiate de la guérison est le signe de l’efficacité de la parole de Jésus. Comme «au commencement», Dieu crée (ici recrée un homme nouveau) par sa parole (Gn 1,3;6;9…). Cette recréation est aussi le rétablissement de la relation entre l’homme et Dieu, qui se manifeste par son action de grâce.
 
Verset 26. «καὶ ἔκστασις ἔλαβεν ἅπαντας καὶ ἐδόξαζον τὸν Θεόν, καὶ ἐπλήσθησαν φόβου - Tous furent alors saisis de stupeur et ils glorifiaient Dieu. Ils furent remplis de crainte» : La louange et l’action de grâce sont partagées par les spectateurs auxquels Luc prête deux sentiments : la «stupeur», c’est-à-dire la réaction humaine d’étonnement devant un prodige ; et la «crainte» qui n’a rien à voir avec la peur, mais est un sentiment plus religieux manifestant la reconnaissance de la grandeur de Dieu.
«σήμερον - aujourd'hui» : Cet «aujourd’hui» fait écho à l’«aujourd’hui» de Jésus commentant, dans la synagogue de Nazareth, le passage d’Isaïe («Aujourd'hui s'accomplit à vos oreilles ce passage de l'Écriture», Lc 4,21) : tous semblent prendre conscience que ce miracle signifie l’aujourd’hui du salut de Dieu.

Un homme dont les forces intérieures sont affaiblies pour tout bien, ne pouvons-nous pas le prendre comme le paralytique de l'Évangile, en ouvrant le toit de l'Écriture pour le descendre aux pieds du Sauveur ?
Vous le voyez bien, un tel homme est un paralytique spirituel. Et je vois ce toit de l'Écriture, je sais que le Seigneur est caché sous ce toit. Je vais faire donc, autant qu'il me sera possible, ce que le Seigneur a approuvé chez ceux qui découvrirent le toit de la maison et descendirent le paralytique à ses pieds. Celui-ci lui dit en effet: «Mon fils, prends courage ! Tes péchés te sont remis.» Et Jésus guérit cet homme de la paralysie intérieure: Il lui remit ses péchés et il affermit sa foi.
Mais il y avait là des gens dont les yeux ne pouvaient voir la guérison de la paralysie intérieure. Ils prirent pour un blasphémateur le médecin qui l'avait opérée. «Quel est donc cet homme, disent-ils, qui remet les péchés? Il blasphème. Quel autre que Dieu peut remettre les péchés ?» Mais comme ce Médecin était Dieu, il entendait ces pensées en leur cœur. Ils croyaient que c'était vraiment une œuvre de Dieu, et ils ne voyaient pas Dieu qui était présent devant eux. Alors ce Médecin agit aussi sur le corps du paralytique pour guérir la paralysie intérieure de ceux qui tenaient ce langage. Il opéra une œuvre qu'ils pussent voir et il leur donna la foi.
Courage donc, toi aussi dont le cœur est faible, toi qui es paralysé et languissant jusqu'à être incapable de tout bien face à ce qui se passe dans le monde ! Courage, toi qui es intérieurement perdu ! Découvrons le toit des Écritures pour descendre aux pieds du Seigneur.

Prière:

Seigneur, nous contemplons ton visage.
Tu t’avances au milieu des hommes pour bénir, guérir, nourrir, appeler.
Tu es celui qui vient accomplir toutes nos attentes ; pardonne-nous quand nous ne savons pas te reconnaître à l’œuvre dans nos vies.
Tu es la Sagesse du Père qui vient donner sens et joie à nos existences ; pardonne-nous quand, malgré nous, nous te préférons la désespérance et la tristesse.
Tu viens nous appeler au bonheur qui, déjà, se réalise en celui qui met sa confiance en toi, béni sois-tu !
Toi le Sauveur du monde envoyé par le Père par amour pour chacun de ces petits que nous sommes, béni sois-tu !
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• Lc 6,17;20-26.

À ceux qui, dans la communauté des disciples, connaissent "maintenant" des conditions de vie difficiles, Jésus dit solennellement: "Tenez bon! Votre épreuve ne durera qu'un temps: demain vous entrerez dans le Royaume!"
Et il ajoute: "Quant à vous, à qui maintenant tout semble sourire, qui êtes adulés par le monde, je vous plains: vous n'avez rien d'autre à attendre..."

Traduction et remarques :

Verset 17.
᾿καὶ καταβὰς μετ᾿ αὐτῶν ἔστη ἐπὶ τόπου πεδινοῦ, καὶ ὄχλος μαθητῶν αὐτοῦ, καὶ πλῆθος πολὺ τοῦ λαοῦ ἀπὸ πάσης τῆς ᾿Ιουδαίας καὶ ᾿Ιερουσαλὴμ καὶ τῆς παραλίου Τύρου καὶ Σιδῶνος,
Étant descendu avec eux, il s'arrêta sur un plateau où se trouvaient et une foule de ses disciples, et une multitude de peuple de toute la Judée, et de Jérusalem, et de la contrée maritime de Tyr et de Sidon. Ils étaient venus pour l'entendre, et pour être guéris de leurs maladies.
• καταβὰς [...] ἔστη ἐπὶ τόπου πεδινοῦ - Étant descendu [...] il s'arrêta sur un plateau: Le mouvement est l'inverse de celui signalé par Matthieu ("il monta").
Chez Luc, Jésus est tout d'abord monté sur la colline (v.12); puis, lors de la descente, il s'arrête à mi-côte, "sur un plateau", un "replat" (à peu près à l'extrémité de la flèche indiquant le Sermon dit "sur la montagne" chez Matthieu); la traduction liturgique dit "dans la plaine", à tort d'après la topographie des lieux et le texte grec (littéralement: "sur un lieu aplati"; s'il s'agissait d'une "plaine", on aurait la préposition "ἐν", "dans"en français, "in" en anglais, et non la préposition  "ἐπί", "sur" en français, "on" en anglais).
Matthieu, qui ne parle pas de la montée préalable, résume de manière elliptique le déplacement de Jésus la seule montée, d'où le nom de "sermon sur la montagne".
• τῆς παραλίου Τύρου καὶ Σιδῶνος - de la contrée maritime de Tyr et de Sidon: Deux ports phéniciens (Sidon ne figurait pas sur la carte; la ville est en fait juste à la limite de celle-ci) - aujourd'hui libanais. La liste des villes et régions de ce verset indique l'extension de la réputation de Jésus.
Voir aussi l'idée d'abondance de la foule, exprimée par les termes et leur accumulation:
- ὄχλος une foule;
- πλῆθος πολὺ une multitude; 
- ἀπὸ πάσης [τῆς ᾿Ιουδαίας] de toute [la Judée];
- καὶ [ὄχλος] ... καὶ [πλῆθος] ... καὶ ᾿[Ιερουσαλὴμ] καὶ [τῆς παραλίου...] et [une foule] ... et [une multitude] ... et [de Jérusalem], et [de la contrée maritime...].

Verset 20.
Καὶ αὐτὸς ἐπάρας τοὺς ὀφθαλμοὺς αὐτοῦ εἰς τοὺς μαθητὰς αὐτοῦ ἔλεγε· μακάριοι οἱ πτωχοί, ὅτι ὑμετέρα ἐστὶν ἡ βασιλεία τοῦ Θεοῦ.
Alors Jésus, levant les yeux sur ses disciples, dit: Heureux vous qui êtes pauvres, car le royaume de Dieu est à vous!
μακάριοιHeureux: Formule fréquente dans le Premier Testament (אשׁר
'esher), principalement dans les Psaumes (Ps 1,1 - voir ci-dessus; 2,12; 34,9; Pr 3,13; 16,20; 28,14 par ex.), qui décrit la situation de celui qui est approuvé par Dieu et reçoit sa bénédiction. Voir Mt 5,3.
οἱ πτωχοί - vous qui êtes pauvres:Mt 5,3 précise "μακάριοι οἱ πτωχοὶ τῷ πνεύματι - Heureux les pauvres en ce qui concerne l'esprit", i.e. ceux se reconnaissent spirituellement pauvres, et qui ont appris (en particulier à l'épreuve) à dépendre totalement de Dieu et de sa grâce (Voir So 3,12; Ps 34,11).
ἡ βασιλεία τοῦ Θεοῦ - le royaume de Dieu: Luc (comme Matthieu) oppose les puissants (cf. infra, v.24) aux faibles (qui sont en général "pauvres" dans tous les sens du mot). Le royaume de Dieu ne respecte pas les hiérarchies sociales injustes créées par l'homme (Lc 1,52-53).
Le renversement des situations sera net aux vv.24-26

Verset 21.
μακάριοι οἱ πεινῶντες νῦν, ὅτι χορτασθήσεσθε. μακάριοι οἱ κλαίοντες νῦν, ὅτι γελάσετε.
Heureux vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés! Heureux vous qui pleurez maintenant, car vous serez dans la joie!
οἱ πεινῶντες νῦν - vous qui avez faim maintenant: Voir Ps 42,1-2; 63,2; Jr 15,16. Le Messie devait répondre à la faim et à la soif (voir Mt 5,6) de son peuple (Is 55,1); l'annonce du repas de fête (Is 25,6; 49,10; Lc 12,37; 13,29; 14,15-24) répond à ce thème de la faim.
Cette béatitude est très proche de la précédente: les pauvres et les affamés (matériellement ou spirituellement) sont en général les mêmes personnes (voir par ex. Lc 1,53; Is 32,6-7).
οἱ κλαίοντες νῦν - vous qui pleurez maintenant: Voir Mt 5,4. Ceux qui pleurent à cause de leur misère - spirituelle ou matérielle (voir Jl 1,13) - et, plus largement,tous ceux qui souffrent à cause de la situation misérable du peuple de Dieu et de son péché. Les prophètes avaient annoncé que les temps messianiques apporteraient la consolation au peuple (Is 31,1-3; mais aussi, par ex., Is 40,1; 49,13; 51,3;12; 52,9; 57,1; 66,13).

Verset 22.
μακάριοί ἐστε, ὅταν μισήσωσιν ὑμᾶς οἱ ἄνθρωποι, καὶ ὅταν ἀφορίσωσιν ὑμᾶς καὶ ὀνειδίσωσι καὶ ἐκβάλωσι τὸ ὄνομα ὑμῶν ὡς πονηρὸν ἕνεκα τοῦ Υἱοῦ τοῦ ἀνθρώπου.
Heureux serez-vous, lorsque les hommes vous haïront, lorsqu'on vous chassera, vous outragera, et qu'on rejettera votre nom comme infâme, à cause du Fils de l'homme!
μισήσωσιν ὑμᾶς - vous haïront:Voir Mt 5,11. Après le portrait général des membres du Royaume, Jésus s'adresse plus directement à ses disciples, en butte à la persécution "des méchants, des pécheurs, des moqueurs" du Ps 1,1 (voir ci-dessus et note).
• ἕνεκα τοῦ Υἱοῦ τοῦ ἀνθρώπου -à cause du Fils de l'homme: L'appartenance au Royaume dépend donc de l'attitude que l'on prend par rapport à Jésus (voir Mt 5,38-48; 10,23; 13,21; 23,34; 24,9; 1P 4,14).

Verset 23.
χάρητε ἐν ἐκείνῃ τῇ ἡμέρᾳ καὶ σκιρτήσατε· ἰδοὺ γὰρ ὁ μισθὸς ὑμῶν πολὺς ἐν τῷ οὐρανῷ· κατὰ τὰ αὐτὰ γὰρ ἐποίουν τοῖς προφήταις οἱ πατέρες αὐτῶν.
Réjouissez-vous en ce jour-là et tressaillez d'allégresse, parce que votre récompense sera grande dans le ciel; car c'est ainsi que leurs pères traitaient les prophètes.
ὁ μισθὸς ὑμῶν πολὺς ἐν τῷ οὐρανῷ - votre récompense sera grande dans le ciel:Voir Mt 5,12;46; 6,1;2;5;16. Non la "récompense" d'hommes imbus de leurs propres mérites, mais d'hommes dont les béatitudes dressent le portrait: ceux qui attendent tout de Dieu. Car le Père donne ce qu'il ordonne, et couronne ce qu'il donne (voir 1Co 3,8;14-15).
Si l'espérance du Royaume est terrestre, la récompense est réservée "dans le ciel" (voir 1P 1,4).
τοῖς προφήταις- les prophètes:Voir Mt 5,12. Jésus compare ses disciples aux prophètes du Premier Testament: comme ces derniers ont dû parler au nom du Père et ont été persécutés à cause de sa Parole, ils devront annoncer la Bonne Nouvelle du Fils et seront persécutés à cause de lui.

Verset 24.
Πλὴν οὐαὶ ὑμῖν τοῖς πλουσίοις, ὅτι ἀπέχετε τὴν παράκλησιν ὑμῶν.
Mais, malheur à vous, riches, car vous avez votre consolation!
ὑμῖν τοῖς πλουσίοις- à vous, riches:Thème fréquent chez Luc (par ex. 1,53; 12,16-21; 16,1-12;19,35; 19,1-10); chez lui, les richesses sont associées à l'injustice, car l'expérience prouve qu'elles sont souvent le fruit de l'exploitation des faibles par les puissants (1,53) et s'accompagnent de l'absence de générosité (16,1-10).
La parabole du gérant habile (16,1-12) prouve qu'elles peuvent pourtant être mises au service d'une autre réalité que l'injustice (v.9).
C'est ce qu'illustre l'exemple de Zachée (19,1-10).

Verset 25.
οὐαὶ ὑμῖν οἱ ἐμπεπλησμένοι, ὅτι πεινάσετε. οὐαί ὑμῖν οἱ γελῶντες νῦν, ὅτι πενθήσετε καὶ κλαύσετε.
Malheur à vous qui êtes rassasiés, car vous aurez faim! Malheur à vous qui riez maintenant, car vous serez dans le deuil et dans les larmes!

Verset 26.
οὐαὶ ὑμῖν ὅταν καλῶς ὑμᾶς εἴπωσι πάντες οἱ ἄνθρωποι· κατὰ τὰ αὐτὰ γὰρ ἐποίουν τοῖς ψευδοπροφήταις οἱ πατέρες αὐτῶν.
Malheur, lorsque tous les hommes diront du bien de vous, car c'est ainsi qu'agissaient leurs pères à l'égard des faux prophètes!

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Méditation

- Du Premier Testament:
- Dt 30,15;19c: "Vois, je mets aujourd'hui devant toi la vie et le bien, la mort et le mal.Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité."
- Pr 3,13;33: "Heureux l'homme qui a trouvé la sagesse, Et l'homme qui possède l'intelligence! La malédiction de l'Éternel est dans la maison du méchant, Mais il bénit la demeure des justes."
- Ps 2,12: " Heureux tous ceux qui se confient en Lui!"
- Ps 84,6;13c: " Heureux ceux qui placent en toi leur appui! Ils trouvent dans leur coeur des chemins tout tracés. Heureux l'homme qui se confie en toi!"

- Du Nouveau Testament:
- Mt 13,16-17: "Heureux sont vos yeux, parce qu'ils voient, et vos oreilles, parce qu'elles entendent! Je vous le dis en vérité, beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l'ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l'ont pas entendu."
- Lc 11,28: "Heureux ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la gardent!"
- Jc 2,5;8;12-13: "Écoutez, mes frères bien-aimés: Dieu n'a-t-il pas choisi les pauvres aux yeux du monde, pour qu'ils soient riches en la foi, et héritiers du royaume qu'il a promis à ceux qui l'aiment? Si vous accomplissez la loi royale, selon l'Écriture: Tu aimeras ton prochain comme toi-même, vous faites bien. Parlez et agissez comme devant être jugés par une loi de liberté, car le jugement est sans miséricorde pour qui n'a pas fait miséricorde. La miséricorde triomphe du jugement.."
- Jc 5,10-11: "Prenez, mes frères, pour modèles de souffrance et de patience les prophètes qui ont parlé au nom du Seigneur. Voici, nous disons bienheureux ceux qui ont souffert patiemment. Vous avez entendu parler de la patience de Job, et vous avez vu la fin que le Seigneur lui accorda, car le Seigneur est plein de miséricorde et de compassion."

- Commentaire patristique:
Origène - Commentaire de la Lettre aux Romains, 7, 11.
      Si la tribulation nous vient, nous disons à Dieu: "Dans la tribulation, tu m'as mis au large" (Ps 4,2). Si c'est l'angoisse du monde, elle qui provient des besoins du corps, nous chercherons la largeur de la sagesse et de la science de Dieu, dans laquelle le monde ne peut pas se trouver à l'étroit. Je viendrai aux plaines immenses des Écritures divines, je chercherai l'intelligence spirituelle de la parole de Dieu, et nulle angoisse ne me pressera plus. Par les larges espaces de l'intelligence mystique et spirituelle , je me lancerai au galop. Si je souffre de la persécution, et si je confesse mon Christ devant les hommes, je suis assuré qu'il me confessera aussi devant son Père qui est au ciel (Mt 10,32).

- D'un théologien moderne:
Paul VI, pape de 1963-1978 - Exhortation apostolique sur la joie chrétienne « Gaudete in Domino » (1975)
« Heureux vous les pauvres ; le Royaume de Dieu est à vous »
      La joie de demeurer dans l'amour de Dieu commence dès ici-bas. C'est celle du Royaume de Dieu. Mais elle est accordée sur un chemin escarpé, qui demande une confiance totale dans le Père et le Fils, et une préférence donnée au Royaume. Le message de Jésus promet avant tout la joie, cette joie exigeante ; ne s'ouvre-t-il pas par les béatitudes ? « Heureux, vous les pauvres, car le Royaume des cieux est à vous. Heureux vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés. Heureux vous qui pleurez maintenant, car vous rirez ».
      Mystérieusement, le Christ lui-même, pour déraciner du coeur de l'homme le péché de suffisance et manifester au Père une obéissance filiale sans partage, accepte de mourir de la main des impies, de mourir sur une croix. Mais...désormais Jésus est pour toujours vivant dans la gloire du Père, et c'est pourquoi les disciples furent établis dans une joie indéracinable en voyant le Seigneur le soir de Pâques (Lc 24,41).
      Il reste que, ici-bas, la joie du Royaume réalisé ne peut jaillir que de la célébration conjointe de la mort et de la résurrection du Seigneur. C'est le paradoxe de la condition chrétienne qui éclaire singulièrement celui de la condition humaine : ni l'épreuve, ni la souffrance ne sont éliminées de ce monde, mais elles prennent un sens nouveau dans la certitude de participer à la rédemption opérée par le Seigneur et de partager sa gloire. C'est pourquoi le chrétien, soumis aux difficultés de l'existence commune, n'est cependant pas réduit à chercher son chemin comme à tâtons, ni à voir dans la mort la fin de ses espérances. Comme l'annonçait en effet le prophète : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière, sur les habitants du sombre pays une lumière a resplendi. Tu as multiplié leur allégresse, tu as fait éclater leur joie » (Is 9,1-2).

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• Lc 7,36- 8, 3.

Simon le pharisien, le "pur", est scandalisé par l'audace de la pécheresse, et plus encore par le comportement de Jésus: "S'il était prophète, supporterait-il les agissements d'une telle femme?"
Jésus, qui lit dans les cœurs, voit ce qu'elle exprime par cet hommage insolite: elle pressent que Jésus est le Messie de Dieu venu pour le pardon des péchés, que l'ère de grâce est arrivée pour elle aussi.
Son amour et son humilité l'ont mise sur le chemin de la miséricorde divine: "Ta foi t'a sauvée, va en paix!"
Une telle remise de ses fautes, de ses nombreux péchés, suscite en elle une immense reconnaissance.

Luc note que d'autres femmes ont exprimé leur gratitude en se mettant au service de Jésus, et, plus tard, des prédicateurs de la Bonne Nouvelle du salut offert à tous.

Sur ce texte:
Sur Luc et son œuvre: Voir à cette page
Sur Lc 7,1-50:
Jésus vient d'inviter (chap.6) ses auditeurs à faire du bien à tous (même à leurs ennemis).
- Il agit donc conformément à son enseignement en guérissant l'esclave d'un officier romain (7,1-10).
Ce miracle peut être comparé à la guérison de Naâman (2R 5,1-19) qui était, lui aussi, officier d'une armée étrangère, qui avait, également, bonne réputation; la demande de guérison avait, aussi, été faite indirectement (par une petite fille), et la guérison s'était également opérée à distance.
- Il rencontre ensuite une femme, qui, veuve, fait partie de ces "pauvres" (6,20) à qui il est venu annoncer une bonne nouvelle, dont il ressuscite le fils unique (7,11-17; voir 4,18).
Ce miracle peut être comparé à la guérison du fils de la veuve de Sarepta par Élie (1R 17,8-24): Jésus comme Élie rencontre "à la porte de la ville" une "veuve" dont "le fils unique" est mort; après avoir été ramené à la vie, le fils est "rendu à sa mère" (dont il est le seul soutien non seulement matériel mais social). Mais, contrairement à Élie , Jésus ramène à la vie par une simple parole.
- Aux questions des disciples du Baptiste (vv.18-23), Jésus peut donc répondre "les morts ressuscitent". Puis il affirme la grandeur de Jean le prophète, et son rôle charnière dans l'histoire du salut (vv.24-28). Il a été reconnu comme tel par les humbles et les pécheurs, mais rejeté par les autorités religieuses. De même, le Fils de l'homme est rejeté, et l'incohérence des opposants est ainsi mise au grand jour (vv.29-35)
La structure du passage permet de mettre en parallèle
1.ceux "qui ont écouté le message de Jean" (v.29) et ceux qui "reçoivent la sagesse de Dieu" (v.35);
2.les "pharisiens et les enseignants qui ont refusé d'écouter Jean" (v.30) et "les gens de notre temps" qui rejettent Jean et Jésus (vv.31-34).
- Alors que les reproches faits à Jésus viennent d'être mentionnés ("il fait bonne chère"; "il est l'ami des pécheurs", v.34), on le trouve précisément à table, et avec une pécheresse à ses pieds (vv.36-50)!
L'affirmation des vv.29-30 se vérifie donc une nouvelle fois: la prostituée perçoit mieux l'identité de Jésus que le pharisien.
Le récit lucanien montre d'ailleurs à plusieurs reprises que ce ne sont pas forcément ceux que l'on aurait imaginé qui comprennent le mieux cette identité: en 7,1-10, c'est un officier païen; ici, en 7,36-50, une "femme pécheresse"; en 17,11-16, un Samaritain; en 18,35-38, un mendiant aveugle. 
Sur Lc 8,1-3:
Dans l'ouverture de cette nouvelle section (chap.8), on voit Jésus, entouré des Douze et de femmes qui soutiennent financièrement son ministère, repartir en tournée missionnaire.


Traduction et notes:

CHAPITRE 7.
Verset 36.
᾿Ηρώτα δέ τις αὐτὸν τῶν Φαρισαίων ἵνα φάγῃ μετ᾿ αὐτοῦ· καὶ εἰσελθὼν εἰς τὸν οἶκον τοῦ Φαρισαίου ἀνεκλίθη.
Un pharisien pria Jésus de manger avec lui. Jésus entra dans la maison du pharisien, et se mit à table.
τις τῶν Φαρισαίων [...] τοῦ Φαρισαίου - un parmi les pharisiens [...] du pharisien: Les pharisiens étaient particulièrement attachés à l'étude et à la mise en pratique de la Loi mosaïque et de la Tradition (voir, par ex. Mt 15,2); cette dernière, transmise oralement de génération en génération, contenait des règles d'origine biblique (précisant, adaptant ou interprétant la Loi), ou non-biblique. L'intention était de construire une sorte de "haie" autour de la Loi, de manière à empêcher, de la part du Juif malintentionné ou simplement inattentif de commettre toute transgression. Ces règles, qui seront mises par écrit autour de 200 de notre ère (la Mishna, voir en cliquant ici), traitent notamment et de façon très détaillée des questions de pureté rituelle; elles sont à l'origine du Talmud.
Ηρώτα δέ τις αὐτὸν τῶν Φαρισαίων ἵνα φάγῃ μετ᾿ αὐτοῦ - Un pharisien pria Jésus de manger avec lui: Luc mentionne plusieurs occasions où Jésus est invité à manger chez des pharisiens (ainsi, 11,37; 14,1).

Verset 37.
καὶ ἰδοὺ γυνὴ ἐν τῇ πόλει ἥτις ἦν ἁμαρτωλός, καὶ ἐπιγνοῦσα ὅτι ἀνάκειται ἐν τῇ οἰκίᾳ τοῦ Φαρισαίου, κομίσασα ἀλάβαστρον μύρου
Et voici, une femme pécheresse qui se trouvait dans la ville, ayant su qu'il était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d'albâtre plein de parfum,
γυνὴ ἥτις ἦν ἁμαρτωλός - une femme pécheresse: Probablement une prostituée. Étant donné le souci de pureté qu'avaient les pharisiens, on peut supposer que cette femme n'était pas la bienvenue dans la maison de Simon - à plus forte raison lors d'un repas, puisque, en mangeant en présence de personnes en état d'impureté rituelle, on se mettait soi-même dans ce même état d'impureté (voir la page sur les lois alimentaires).
ἀλάβαστρον- un vase d'albâtre: L'albâtre est une pierre blanchâtre (d'ou son nom), translucide, relativement précieuse et délicate, dans laquelle on taillait précisément les vases à parfums.

Le Christ chez Simon - Dieric Bouts l'Ancien - vers 1440 - Staatliche Museen, Berlin.
Dans une pièce étroite et voûtée, à la gauche de laquelle une terrasse permet une échappée sur un paysage, Simon le pharisien est assis à sa table, dressée pour le repas. A sa droite, son hôte de marque, Jésus, aux pieds duquel la pécheresse est prostrée, les oignant de ses larmes de repentir et du parfum (le "flacon d'albâtre" est représenté au premier plan) et les essuyant de ses cheveux. Jésus la bénit de la main droite.
Simon, qui est le seul à être chaussé, et Pierre observent la scène avec étonnement et réprobation. Le jeune Jean, en bout de table, semble vouloir attirer l'attention du commanditaire du tableau, vêtu de l'habit dominicain; cependant ce dernier, agenouillé, les mains jointes, en prière, paraît ne pas oser regarder la scène.
La table porte des poissons, du pain et du vin - tous symboles chrétiens, les deux derniers annonçant l'Eucharistie.
Le décor comme les vêtements sont plus proches de ceux de l'époque du tableau qu'"historiques"; en particulier, on ne prenait pas les repas assis, autour d'une table "dressée" (d'où l'emploi de ce terme) comme ici sur des tréteaux, mais - à la façon romaine - on était allongé sur des banquettes fixes (en pierre), couvertes de tapis et de coussins; la tête appuyée sur une main, on se tenait accoudé, perpendiculairement à la table, les pieds à l'extérieur du cercle; d'où l'expression (v.38) elle se tenait "derrière Jésus, à ses pieds".

Verset 38.
καὶ στᾶσα ὀπίσω παρὰ τοὺς πόδας αὐτοῦ κλαίουσα, ἤρξατο βρέχειν τοὺς πόδας αὐτοῦ τοῖς δάκρυσι καὶ ταῖς θριξὶ τῆς κεφαλῆς αὐτῆς ἐξέμασσε, καὶ κατεφίλει τοὺς πόδας αὐτοῦ καὶ ἤλειφε τῷ μύρῳ.
et se tint derrière Jésus, à ses pieds. Elle pleurait; et bientôt elle lui mouilla les pieds de ses larmes, puis les essuya avec ses cheveux, les baisa, et les oignit de parfum.

Verset 39.
᾿ἰδὼν δὲ ὁ Φαρισαῖος ὁ καλέσας αὐτὸν εἶπεν ἐν ἑαυτῷ λέγων· οὗτος εἰ ἦν προφήτης, ἐγίνωσκεν ἂν τίς καὶ ποταπὴ ἡ γυνὴ ἥτις ἅπτεται αὐτοῦ, ὅτι ἁμαρτωλός ἐστι.
Le pharisien qui l'avait invité, voyant cela, dit en lui-même: Si cet homme était prophète, il connaîtrait qui et de quelle espèce est la femme qui le touche, il connaîtrait que c'est une pécheresse.
• οὗτος εἰ ἦν προφήτης- Si cet homme était prophète: Pour Simon, il est impensable qu'un homme de Dieu (or il avait certainement invité Jésus à manger chez lui parce qu'il en avait entendu parler comme d'un "rabbi" éminent - son étonnement et sa déception n'en sont que plus grands, il n'en est que plus choqué!) s'associe de quelque façon avec des pécheurs. Il en déduit que Jésus n'a pas le discernement que devrait avoir un "prophète". Mais l'"analyse" de Simon va être contredite par le connaissance que Jésus a de ses pensées ("Jésus lui répondit", v.40, alors que Simon n'a pas parlé).

Verset 40.
᾿καὶ ἀποκριθεὶς ὁ ᾿Ιησοῦς εἶπε πρὸς αὐτόν· Σίμων, ἔχω σοί τι εἰπεῖν. ὁ δέ φησι· διδάσκαλε, εἰπέ.
Jésus répondit, en lui disant: Simon, j'ai quelque chose à te dire. - Dis, maître, répondit-il.

Verset 41.
᾿δύο χρεοφειλέται ἦσαν δανιστῇ τινι· ὁ εἷς ὤφειλε δηνάρια πεντακόσια, ὁ δὲ ἕτερος πεντήκοντα.
Un créancier avait deux débiteurs: l'un devait cinq cents deniers, et l'autre cinquante.
δηνάρια - deniers: Le denier est une monnaie romaine d'argent; il représentait à peu près le salaire journalier d'un ouvrier agricole.

Verset 42.
μὴ ἐχόντων δὲ αὐτῶν ἀποδοῦναι, ἀμφοτέροις ἐχαρίσατο. τίς οὖν αὐτῶν, εἰπέ, πλεῖον ἀγαπήσει;
Comme ils n'avaient pas de quoi payer, il leur remit à tous deux leur dette. Lequel l'aimera le plus?
• ἀγαπήσει- l'aimera: Jésus considère l'acte de cette femme comme l'expression d'amour d'une personne qui sait que sa dette va lui être remise; contrairement aux débiteurs, elle montre son amour avant que sa dette lui soit remise, elle a foi, confiance, en Jésus.
La remise des dettes est ici la métaphore du pardon des péchés.

Verset 43.
ἀποκριθεὶς δὲ ὁ Σίμων εἶπεν· ὑπολαμβάνω ὅτι ᾧ τὸ πλεῖον ἐχαρίσατο. ὁ δὲ εἶπεν αὐτῷ· ὀρθῶς ἔκρινας.
Simon répondit: Celui, je pense, auquel il a le plus remis. Jésus lui dit: Tu as bien jugé.

Verset 44.
καὶ στραφεὶς πρὸς τὴν γυναῖκα τῷ Σίμωνι ἔφη· βλέπεις ταύτην τὴν γυναῖκα; εἰσῆλθόν σου εἰς τὴν οἰκίαν, ὕδωρ ἐπὶ τοὺς πόδας μου οὐκ ἔδωκας· αὕτη δὲ τοῖς δάκρυσιν ἔβρεξέ μου τοὺς πόδας καὶ ταῖς θριξὶ τῆς κεφαλής αὐτῆς ἐξέμαξε. 
Puis, se tournant vers la femme, il dit à Simon: Vois-tu cette femme? Je suis entré dans ta maison, et tu ne m'as point donné d'eau pour laver mes pieds; mais elle, elle les a mouillés de ses larmes, et les a essuyés avec ses cheveux.
ἐπὶ τοὺς πόδας μου- pour laver mes pieds: Les règles de l'hospitalité auraient dû inciter Simon à
- donner de l'eau à son hôte, pour qu'il se délasse les pieds et le lave de la poussière des chemins, ou les lui faire laver par un esclave;
- l'embrasser;
- lui verser de l'huile parfumée sur la tête.
Or la femme "pécheresse" fait beaucoup plus:
- elle lave elle-même les pieds de Jésus avec ses larmes et ses cheveux;
- elle embrasse les pieds de Jésus,
- et elle y verse du parfum pur.

Verset 45.
φίλημά μοι οὐκ ἔδωκας· αὕτη δὲ ἀφ᾿ ἧς εἰσῆλθον οὐ διέλιπε καταφιλοῦσα μου τοὺς πόδας.
Tu ne m'as point donné de baiser; mais elle, depuis que je suis entré, elle n'a point cessé de me baiser les pieds.

Verset 46.
ἐλαίῳ τὴν κεφαλήν μου οὐκ ἤλειψας· αὕτη δὲ μύρῳ ἤλειψέ μου τοὺς πόδας. 
Tu n'as point versé d'huile sur ma tête; mais elle, elle a versé du parfum sur mes pieds.

Verset 47.
οὗ χάριν λέγω σοι, ἀφέωνται αἱ ἁμαρτίαι αὐτῆς αἱ πολλαί, ὅτι ἠγάπησε πολύ· ᾧ δὲ ὀλίγον ἀφίεται, ὀλίγον ἀγαπᾷ.
C'est pourquoi, je te le dis, ses nombreux péchés ont été pardonnés: parce qu'elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui on pardonne peu aime peu.
ὅτι ἠγάπησε πολύ- parce qu'elle a beaucoup aimé: Chez la femme l'amour est premier (peut-être avait-elle entendu Jésus prêcher le pardon), mais reflète néanmoins l'ampleur du pardon reçu; chez celui à qui il y a peu à pardonner, l'amour est moindre, et postérieur au pardon.
ἀφέωνται αἱ ἁμαρτίαι αὐτῆς- ses péchés ont été pardonnés: Le pardon des péchés faisait partie des bénédictions associées à la nouvelle Alliance annoncée (par ex. Is 43,25-44,3; 53,5-6...; Jr 31,31-34...; Ez 36,25-27;33...). En accordant le pardon, Jésus n'apporte donc pas seulement une réponse au problème individuel du pécheur, mais il pose un signe de l'irruption, en sa personne, du Royaume attendu.

Verset 48.
εἶπε δὲ αὐτῇ· ἀφέωνταί σου αἱ ἁμαρτίαι.
Et il dit à la femme: Tes péchés sont pardonnés.
ἀφέωνταί σου αἱ ἁμαρτίαι- Tes péchés sont pardonnés: Jésus réaffirme le pardon accordé à la femme, sans doute à l'intention des "autres invités".

Verset 49.
καὶ ἤρξαντο οἱ συνανακείμενοι λέγειν ἐν ἑαυτοῖς· τίς οὗτός ἐστιν ὃς καὶ ἁμαρτίας ἀφίησιν;
Ceux qui étaient à table avec lui se mirent à dire en eux-mêmes: Qui est celui-ci, qui pardonne même les péchés?
τίς οὗτός ἐστιν;- Qui est celui-ci?: Voir 5,21 et Mt 9,3.
En hébreu, le verbe "סלחsâlakh", "pardonner" est réservé à YHWH (par ex. en Dt 29,19) car lui seul peut pardonner le péché qui sépare l'homme de son Créateur. Lorsque le PT parle de "pardon" entre hommes, il emploie d'autres verbes ("עבר‛âbar", "passer sur", par ex. en Pr 19,11; "כּסהkâsâh", "couvrir", par ex. en Pr 10,12; "נשׂא nâśâ' ou נסהnâsâh", "ôter", par ex. en Gn 50,17). On comprend donc que, lorsque Jésus dit que par lui les péchés sont "pardonnés", cela choque les Juifs croyants: il "blasphème" (Mt 9,3)!  

Verset 50.
εἶπε δὲ πρὸς τὴν γυναῖκα· ἡ πίστις σου σέσωκέ σε· πορεύου εἰς εἰρήνην.
Mais Jésus dit à la femme: Ta foi t'a sauvée, va en paix.

CHAPITRE 8.
Verset 1.
Καὶ ἐγένετο ἐν τῷ καθεξῆς καὶ αὐτὸς διώδευεν κατὰ πόλιν καὶ κώμην κηρύσσων καὶ εὐαγγελιζόμενος τὴν βασιλείαν τοῦ Θεοῦ, καὶ οἱ δώδεκα σὺν αὐτῷ,
Ensuite, Jésus allait de ville en ville et de village en village, prêchant et annonçant la bonne nouvelle du royaume de Dieu. Les Douze étaient avec lui
οἱ δώδεκα- Les Douze: Ils ont été choisis en 6,13-16; ils sont avec lui au chap.8, l'observant et apprenant; ils seront envoyés en mission au chap.9.

Verset 2.
καὶ γυναῖκές τινες αἳ ἦσαν τεθεραπευμέναι ἀπὸ πνευμάτων πονηρῶν καὶ ἀσθενειῶν, Μαρία ἡ καλουμένη Μαγδαληνή, ἀφ᾿ ἧς δαιμόνια ἑπτὰ ἐξεληλύθει,
et quelques femmes qui avaient été guéries d'esprits malins et de maladies: Marie, dite de Magdala, de laquelle étaient sortis sept démons,
γυναῖκές τινες- quelques femmes: Dans le contexte du monde antique, la présence de femmes au sein du groupe de disciples accompagnant un enseignant itinérant est exceptionnelle.
Luc donne dans son récit, plus que les autres évangélistes, une place importante aux enfants, aux femmes et aux "impurs".
Pour ce qui est des femmes,
- Elisabeth et Marie jouent un rôle essentiel dans les récits de l'enfance de Jésus et de Jean le Baptiste;
- seul Luc mentionne ici la présence de ces "quelques femmes", et le rôle qu'elles tiennent dans le soutien financier dont Jésus a bénéficié;
- la section sur Marthe et Marie en 10,38-40 lui est propre,
- de même que celle sur le fils de la veuve de Naïn en 7,11-12,
- celle sur la femme infirme en 13,11-13,
- celle sur la "femme pécheresse" au chap. précédent (voir ci-dessus).
Jésus mentionne ainsi chez Luc dix femmes absentes des autres évangiles, et trois autres femmes interviennent dans ses paraboles. Une telle liberté avec les femmes (et, dans le passage précédent et ici - voir plus bas - avec des femmes d'origine peut-être non-juive, ou "mal juive"), de la part de Jésus, ne pouvait que choquer, en particulier les pharisiens.
Μαρία ἡ καλουμένη Μαγδαληνή- Marie, dite de Magdala:
- Faut-il rappeler que nos prénoms "Magdalena", "Magdelene", "Madeleine" ne sont en fait que la transcription dans nos langues occidentales modernes de l'adjectif "Μαγδαληνή Magdalēnē"?
- Cet adjectif féminin, comme le dit la traduction, signifie bien "de Μαγδαλά Magdala"; Magdala était une cité située sur la rive ouest de la mer de Galilée (lac de Tibériade), à env. 5km au nord de Tibériade. C'est l'une des rares cités de Palestine qui, dès l'origine, ait eu un nom sémitique (Magdala) et un nom grec (Taricheae - attesté chez Flavius Josèphe, Strabon, Pline, Suétone). Cicéron et Flavius Josèphe attestent sa prospérité dès le Ier s. av. J.C. - ce qui explique son double toponyme - due à son emplacement privilégié (la route venant d'Akko/Ptolémaïs y croisait celle de la vallée du Jourdain) à son rôle de centre de pêche, de traitement et de commerce du poisson ("Taricheae" vient de "ταριχος tarichos" qui désigne en grec le poisson séché ou salé; et "Magadala" est l'abréviation de "מגדּלmigdâl", qui désigne une tour et de l'araméen "nunaya", "des pêcheurs"); une grande partie de la fertile plaine de Gennésaret, au nord, appartenait aussi à Magdala et approvisionnait la ville en céréale, en huile, en fruits et en légumes.
Dès ses origines, la ville fut influencée par la culture hellénistico-romaine (Josèphe y signale un hippodrome), et sa population mêlait Juifs et non-Juifs.
- En précisant que cette "Marie" est originaire de Magdala, Luc la distingue des autres "Marie" de son récit; la mention des "démons" (qui de nos jours correspondrait assez bien à un syndrome de type maniaco-dépressif) n'en fait absolument pas une femme amorale, et rien ne permet de l'identifier à la "femme pécheresse" du chap. précédent, comme beaucoup l'ont fait (l'expression "pleurer comme une Madeleine" met en rapport les pleurs versés par la pécheresse et Marie de Magdala!); non plus d'ailleurs qu'avec la "Marie" de Béthanie (Jn 11,2).
En revanche, la mention de la ville dont elle est originaire, parce que de population très "mêlée", peut avoir eu une connotation quelque peu sulfureuse: Marie vient d'une ville où même les Juifs ne sont pas rituellement "purs" aux yeux des pharisiens.

Verset 3.
καὶ ᾿Ιωάννα γυνὴ Χουζᾶ ἐπιτρόπου ῾Ηρῴδου, καὶ Σουσάννα καὶ ἕτεραι πολλαί, αἵτινες διηκόνουν αὐτῷ ἀπὸ τῶν ὑπαρχόντων αὐταῖς.
Jeanne, femme de Chuza, intendant d'Hérode, Suzanne, et plusieurs autres, qui l'assistaient de leurs biens.
Χουζᾶ ἐπιτρόπου ῾Ηρῴδου- femme de Chuza, intendant d'Hérode:
- Le nom de "Χουζᾶς Chouzas" est d'origine incertaine.
- En outre, ce Chuza est intendant (ou "administrateur") d'Hérode; il occupe donc un poste très important auprès d'un personnage, Hérode Antipas (voir 3,1 et note à cette page) peu apprécié par les Juifs (comme tous les souverains de sa dynastie, il a été mis en place par les Romains; c'est lui qui a fait exécuter Jean Baptiste).
- Donc sa femme peut elle aussi être assez mal vue des Juifs "pieux": on ne connaît pas son origine ni celle de son mari; et, même s'ils sont juifs, ils ne sont pas rituellement "purs" puisqu'ils sont "compromis" avec Hérode.
Quant à "Suzanne" et aux "autres", on ne sait rien d'elles... sinon que le Rabbi Jésus accepte d'être financé par ces femmes (!) dont certaines au moins sont rituellement "impures" (!)...


Méditation:
De saint Ambroise, Père et Docteur de l'Église - La Pénitence, II, 8: 
      « Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. » (Mt 9,12) Montre donc au médecin ta blessure, de façon à pouvoir être guéri. Même si tu ne la montres pas, il la connaît, mais il exige de toi que tu lui fasses entendre ta voix. Nettoie tes plaies avec tes larmes. C'est ainsi que cette femme dont parle l'Évangile s'est débarrassée de son péché et de la mauvaise odeur de son égarement ; c'est ainsi qu'elle s'est purifiée de sa faute, en lavant les pieds de Jésus avec ses larmes.
      Puisses-tu me réserver à moi aussi, Jésus, le soin de laver tes pieds, que tu as salis tandis que tu marchais en moi !... Mais où trouverai-je l'eau vive avec laquelle je pourrai laver tes pieds ? Si je n'ai pas d'eau, j'ai mes larmes. Fais qu'en lavant tes pieds avec elles, je puisse me purifier moi-même ! Comment faire en sorte que tu dises de moi : « Ses nombreux péchés lui sont remis, parce qu'il a beaucoup aimé » ? J'avoue que ma dette est considérable et qu'il m'a été « remis davantage », à moi qui ai été arraché au bruit des querelles de la place publique et aux responsabilités du gouvernement pour être appelé au sacerdoce. Je crains, par conséquent, d'être considéré comme un ingrat si j'aime moins, alors qu'il m'a été remis davantage.
      Je ne peux pas comparer à n'importe qui cette femme qui, a juste titre, a été préférée au pharisien Simon qui recevait le Seigneur à déjeuner. Cependant, à tous ceux qui veulent mériter le pardon, elle dispense un enseignement en baisant les pieds du Christ, en les lavant avec ses larmes, en les essuyant avec ses cheveux, en les oignant avec du parfum... Si nous ne pouvons pas l'égaler, le Seigneur Jésus sait venir en aide aux faibles. Là où il n'y a personne qui sache préparer un repas, amener du parfum, apporter avec soi une fontaine d'eau vive (Jn 4,10), il vient lui-même.
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• Lc 8,1 - 9,50

Le récit du ministère de Jésus en Galilée (5,17 - 7,50) permettait, au fil des controverses et des actes de puissance, de révéler peu à peu qui était cet homme allant jusqu’à pardonner les péchés (Lc 5,21; 7,49). La fin du ministère galiléen que nous abordons ici se focalise plutôt sur la figure du disciple. Luc a déjà relaté l’appel des premiers disciples, le choix des Douze ; en ces chapitres 8 et 9, il montre comment ceux-ci se trouvent concrètement associés à la mission de Jésus.

Le chapitre 8 s’ouvre par un bref «sommaire» (8,1-3), c’est-à-dire un résumé de l’activité de Jésus, qui insiste moins sur cette activité elle-même que sur ceux qui en sont témoins: les Douze, bien évidemment, mais aussi – et cette précision est propre à Luc – des femmes qui se voient ici quasiment mises sur le même plan.

La suite du chapitre va tourner autour de la question de la foi traitée successivement à partir de paraboles et de récits de miracles.

La première partie parabolique met l’accent sur la qualité propre du disciple, qui est l’écoute de la Parole de Dieu. La parabole du semeur (8, 4-8) est reprise de Mc 4, mais, comme l’explication qui suit (8,9-15), ici réservée aux seuls disciples (cf. 8,9) ; elle laisse le personnage du semeur au second plan pour se concentrer sur les différents types d’écoute des uns et des autres : des groupes d’auditeurs divers sont caractérisés, qui accueillent ou non la Bonne Nouvelle, la laissent ou non transformer leur vie. Le dernier groupe dessine le portrait du disciple qui joint à l’écoute la fidélité et la mise en œuvre de la Parole.

Trois petites paraboles (8,16-18) illustrent cette fructification de la Parole dans la vie et les actions du disciple qui a à la divulguer (la lampe sur le lampadaire: 8,16 ; le dévoilement de ce qui est caché: 8,17) et à progresser lui-même sans cesse dans sa compréhension («celui qui a recevra encore»: 8,18). Enfin, l’exemple de la famille de Jésus (8,19-21) – qui n’est pas rapporté ici, contrairement à Mc 3,31-35, de façon polémique – montre que c’est bien l’accueil de la Parole de Jésus qui intègre dans le cercle de ses disciples.

La seconde partie de ce chapitre (8,22-56) pose la question de la foi d’une autre manière, à partir du récit de miracles qui, en une progression bien maîtrisée, sauvent d’abord d’un danger extérieur (la tempête apaisée: 8,22-25), puis des puissances démoniaques (le possédé gérasénien: 8,24-39), de la maladie (la femme hémoroïsse: 8,43-48) et finalement de la mort (la résurrection de la fille de Jaïre : 8,40-42;49-56). Mais, à travers ces récits, il s’agit moins de mettre à l’épreuve la foi des disciples que de l’éduquer et de la former.

La tempête apaisée, telle que la relate Luc (8,22-25) met moins l’accent sur la puissance d’exorcisme de Jésus (comparer avec Mc 4,39) que sur sa présence efficace et la protection qu’il apporte aux disciples, même lorsqu’il est – ou semble être – endormi. Leçon que Luc destine certainement à sa communauté. Le second miracle, opéré lors d’une incursion en territoire païen (8, 26-39), a pour résultat de détruire le mal, ou plutôt de provoquer son autodestruction puisque les démons vont dans les porcs – animaux impurs – qui s’étouffent dans la mer – lieu traditionnel d’habitation des puissances démoniaques ; il a aussi pour conséquence de former un disciple puisque l’homme guéri est trouvé «assis aux pieds» de Jésus, dans la position même du disciple (8,35), et envoyé évangéliser les siens (8,39).

Les deux derniers miracles – dont les récits sont imbriqués (8,40-56) – mettent en scène deux femmes liées par une indication temporelle : l’une est âgée de douze ans et l’autre, malade depuis douze ans (8,42-43). Mais ils montrent aussi comment peu à peu se fonde la foi des disciples : Pierre va être amené à se situer sur un plan autre que matériel (cf. sa réponse en 8,45) et à reconnaître que la force de Dieu habite en Jésus ; il va être, avec Jean et Jacques (8,51), le témoin privilégié de la résurrection de la fillette qui, pour le moment, ne doit être révélée à personne (8,56) – de même que la connaissance des mystères du Royaume est, pour l’heure, réservée aux seuls disciples (8,10).

Le plan du chapitre 9 n’est pas aisé à saisir car Luc alterne passages où miracles et enseignements s’adressent à «la foule» et scènes d’explication réservées aux seuls disciples. Mais une ligne de force se dégage à travers les trois séquences qu’on peut repérer : ceux-ci sont de plus en plus étroitement associés à la prédication de Jésus et donc spécialement formés à cette fin.

Le ton est donné dès la première séquence (9,1-17) où «les Douze» sont envoyés en mission par Jésus (9,1-6). Ils commencent donc là à honorer leur nom d’apôtre – qui signifie «envoyé» (cf. 6,13) – et à avoir part à l’autorité même de Jésus (9,1). Le récit de cette première mission qui n’est pas donné, est remplacé par un ex-cursus concernant «Hérode prince de Galilée» (9,7-9), dont l’intérêt est surtout narratif : montrant l’interrogation que suscite l’identité de Jésus, il prépare la réponse que vont y apporter les disciples et, plus loin, le face à face qui se produira lors de la Passion (23,8), faisant en quelque sorte d’Hérode la figure du non-disciple.
 
Le retour de la mission est évoqué au début du passage suivant (9,18) qui illustre bien la tension entre «foule» et «disciple» qui domine tout le chapitre. Jésus en effet part avec les apôtres «à l’écart» (9,10), mais la foule les suit, le contraignant à reprendre son ministère de prédication et de guérison (9,11) et à donner le signe de la multiplication des pains (9,12-17). À vrai dire, il s’agit en ce miracle, relaté en prenant pour modèle littéraire un miracle semblable opéré par le prophète Élisée (2 R 4,38-44), plus que de multiplication, de «fraction» du pain (9,16) : la même succession de verbes – prendre, bénir, rompre, donner – se retrouve dans le récit de la Cène (22,19) et dans celui du repas pris avec les pèlerins d’Emmaüs (24,30). Mais ce qui frappe dans la scène, telle que la rapporte Luc, est le rôle d’intermédiaires qu’à trois reprises Jésus entend faire jouer aux Douze (9,13;14;15) et la précision symbolique des douze paniers emplis de morceaux (9,17).

La seconde séquence (9,18-27), introduite par une précision de temps, se déroule elle aussi d’abord «à l’écart» (9,18), puis devant tous (9,23). Elle tourne autour de la question de l’identité : identité de Jésus qui interroge sur ce point ses disciples (9,18-22) ; identité du disciple qu’il précise ensuite (9,23-27). Les réponses apportées d’abord par les disciples (9,19) ne font que refléter l’attente populaire qu’avait bien perçue Hérode (9,8), tandis que celle de Pierre apporte un élément nouveau : «le Messie de Dieu» (9,20) – ou Christ, selon que l’on transpose le terme hébreu ou grec – c’est-à-dire le descendant de David apportant le salut. Luc omet ici les développements que cette confession de Pierre trouvent en Marc, mais en corrige immédiatement la portée par la première annonce de la Passion (9,22) qui infléchit l’image messianique ; puis en tire les conséquences dans la vie du disciple (9,23-27). De tous ceux qui veulent devenir disciples, car l’enseignement s’adresse non plus seulement aux Douze, mais à tous, et indique clairement que ceux qui «marchent à la suite» du Christ suivent effectivement la même voie que lui : celle qui passe par la croix.

La troisième séquence (9,28-50), introduite par une nouvelle précision de temps, (huit jours après: 8,28) fait progresser les disciples – et de façon souvent vigoureuse –dans la compréhension qu’ils acquièrent peu à peu de l’identité et de la destinée de leur Maître. L’épisode de la Transfiguration (9,28-36), dont seuls sont témoins à nouveau Pierre, Jean et Jacques (9,28), manifeste devant eux la gloire de Dieu dont Jésus est revêtu, les préparant ainsi à traverser l’épreuve de la Passion évoquée dans l’entretien avec Moïse et Élie (9,31). «Le lendemain», la guérison de l’enfant épileptique (9,37-43a) est opérée devant «une grande foule» (9,37) ; elle manifeste la maîtrise sur le mal que Jésus possède, mais aussi l’impuissance des disciples livrés à eux-mêmes (9,40), que renforce encore l’interpellation vigoureuse –  et rare chez Luc – de Jésus (9,41).
Ils vont faire l’objet d’un dernier enseignement – la seconde annonce de la Passion (9,43b-45) – dont ils «ne saisissent pas le sens» (9,45). Deux exemples illustrent leur incompréhension de leur état de disciple lorsqu’ils discutent pour «savoir qui était le plus grand parmi eux» (9,46-48), ainsi que la manière universelle dont Jésus interprète sa vocation de Messie (9,49-50). Les disciples sont ainsi enseignés sur l’humilité par la parabole de l’enfant (9,47-48) et sur l’ouverture d’esprit et de cœur par la réponse à Jean (9,50).

Ainsi s’achève, sur cette note pédagogique, le ministère de Jésus en Galilée. Dès le verset suivant (9,51), Luc montre Jésus prenant «la route de Jérusalem», terme de sa mission. La deuxième partie de l’Évangile sera en effet toute tendue vers la Ville Sainte.
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