Au service de l'Ecriture - Yvette Mailliet le Penven


Evangile selon saint Luc



(Chapitre 4)


Plaque de reliure émaillée, XIIème siècle -
Musée de Cluny, Paris ->



<- Mosaïque - Mausolée de Galla Placidia - Ravenne


Détail de broderie (fils d'or et d'argent sur velours) pour ornement liturgique - 1681 - Couvent patriarcal de Bzommar (Liban)

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• Lc 4,1-13.

Le Temple tient une place particulière dans l'Évangile selon saint Luc. Il n'est donc pas étonnant que l'évangéliste situe les trois tentations de Jésus d'abord "dans le désert", ensuite "plus haut", et finalement "à Jérusalem, au sommet du Temple".
"Le moment fixé" pour un ultime assaut du démon a été celui de la Passion. Alors, ayant vraiment épuisé "toutes les formes de tentation", le démon, vaincu, s'éloigna de Jésus pour toujours:
"Père, que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne" (Lc 22,42);
"Entre tes mains je remets mon esprit" (Lc 23,46; Ps 31,6) 


Traduction et remarques :

Sur Lc 3,1 - 5,16, voir plus haut.
À l’orée de son ministère public, le récit des tentations de Jésus au désert peut sembler être une ultime préparation. Composé comme une histoire en trois saynètes, il est en fait placé par Luc au début de la vie publique comme un porche symbolisant le sens profond de la mission de Jésus: combattre le mal sous toutes ses formes pour en être définitivement vainqueur par sa mort-résurrection.

Verset 1.
᾿᾿ ᾿Ιησοῦς δὲ πλήρης Πνεύματος ῾Αγίου ὑπέστρεψεν ἀπὸ τοῦ ᾿Ιορδάνου, καὶ ἤγετο ἐν τῷ Πνεύματι εἰς τὴν ἔρημον
Jésus, rempli du Saint Esprit, revint du Jourdain, et il fut conduit par l'Esprit dans le désert,
πλήρης Πνεύματος ῾Αγίου - rempli du Saint Esprit: Voir Lc 1,15 et à cette page la note sur Lc 4,14.
«Rempli d’Esprit Saint, (Jésus) revint du Jourdain» : Luc a voulu situer Jésus à la fois dans sa filiation divine (affirmée par la voix du Père au moment du baptême) et sa filiation humaine (d’où l’insertion de sa généalogie en 3,23-38). Mais, par-delà cette insertion, il établit un lien fort entre la scène du baptême (rappelée par la mention du Jourdain) et celle de la tentation : ce n’est que parce que Jésus a été reconnu comme Fils de Dieu possédant la plénitude de l’Esprit qu’il va combattre et vaincre le mal.
ἤγετο ἐν τῷ Πνεύματι - il fut conduit par l'Esprit: Voir Is 63,11-14 qui rappelle que lors de l'Exode c'est par l'Esprit Saint que YHWH a conduit son peuple au travers de l'eau puis du désert. Comp. Mt 4,1.
«…mené par l'Esprit à travers le désert» : le rôle de l’Esprit est particulièrement souligné par Luc. C’est lui qui préside aux «commencements» du ministère public de Jésus, comme à ceux de l’Église (cf. Ac 2) et qui conduit la mission. Pourquoi mène-t-il Jésus au désert ? On peut penser, certes, à une sorte de temps de préparation spirituelle avant le début de la mission. Mais c’est bien plutôt parce que le désert est un lieu biblique fondamental : le creuset où, après la sortie d’Égypte, s’est formé le peuple du Seigneur ; à la fois un lieu de découverte et d’amour de Dieu, que Jérémie compare à un temps de «fiançailles» (2,2), et un lieu d’épreuves où le peuple a expérimenté à la fois la mort et la sollicitude de Dieu (cf. Dt 8,15-16). C’est là où le peuple élu, image de l’humanité, a été éprouvé et vaincu que Jésus part, pour revivre les mêmes épreuves et triompher.

Verset 2.
ἡμέρας τεσσεράκοντα πειραζόμενος ὑπὸ τοῦ διαβόλου, καὶ οὐκ ἔφαγεν οὐδὲν ἐν ταῖς ἡμέραις ἐκείναις· καὶ συντελεσθεισῶν αὐτῶν ὕστερον ἐπείνασε.
où il fut tenté par le diable pendant quarante jours. Il ne mangea rien durant ces jours-là, et, après qu'ils furent écoulés, il eut faim.
ἡμέρας τεσσεράκοντα - pendant quarante jours: On a rapproché cette durée de quarante jours
- des quarante ans passés par Israël dans le désert (Nb 14,34; 33,38);
- des quarante jours passés par Moïse sur le Sinaï (Ex 24,18; 34,28);
- de la marche de quarante jours d'Élie en direction de cette même montagne (1R 19,8).
La suite du texte suggère que le rapport le plus direct est celui du séjour d'Israël au désert au désert, où YHWH a "éprouvé" son peuple afin de tester son obéissance et son amour pour lui (Dt 8,2; voir réponse de Jésus au v.4: Dt 8,3) - cependant, l' "épreuve" imposée par YHWH est très différente de la "tentation" par le diable (voir ci-après). Le jeûne de Jésus assure également un lien avec Moïse (Ex 34,28). Comp. Mt 4,2.
«durant 40 jours» : le rapprochement avec l’Exode est confirmé par cette durée symbolique du temps de l’épreuve, puisque le peuple avait erré quarante ans dans le désert (Nb 14,33-34). Dans l’Écriture, ce nombre est toujours mis en relation avec une période longue, difficile, mais qui permet de se rapprocher de Dieu : par exemple le temps de la pluie du déluge (Gn 7,4), de la marche d’Élie vers l’Horeb (1R 19,8), ou encore le temps passé par Moïse sur la montagne, sans boire ni manger, avant de recevoir la Loi (Ex 34,28).
τοῦ διαβόλου - le diable: Le mot διάβολος diabolos signifie littéralement l' "accusateur", voire le "calomniateur"; dans la LXX, il traduit le mot שׂטן
śâṭân que nous transcrivons généralement comme un nom propre "Satan"; mais qui est en fait un substantif, généralement précédé de l'article, et qui signifie littéralement l' "opposant", l' "ennemi", l' "usurpateur", voire - si on le rapproche comme en Za 3,1 du verbe שׂטןśâṭan - l' "accusateur":
 והשׂטן עמד על־ימינו לשׂטנו׃
"et le Satan qui se tenait à sa droite pour l'accuser".
πειραζόμενος ὑπὸ τοῦ διαβόλου - où il fut tenté par le diable: Le rapport entre l'action de l'Esprit Saint qui conduit Jésus au désert, et celle du diable qui le tente est le même rapport qui existe entre l'épreuve et la tentation - le même verbe grec πειράζω peïradzō  exprime ces deux actions, puisque son sens premier est "tester, examiner de façon objective"; les sens dérivés peuvent donc être positif ou négatif.
Dieu met à l'épreuve (Gn 22,1; Dt 13,4; Ps 81,8) pour fortifier la foi et encourager l'endurance (Jc 1,1-4; 1P 1,6-7), alors que le diable tente pour provoquer la chute.
L'Esprit peut donc souverainement éprouver en vue du bien, alors que le diable en profite pour tenter en vue du mal - mais dans la limite que Dieu permet. Comp. Mt 4,1.

Verset 3.
καὶ εἶπεν αὐτῷ ὁ διάβολος· εἰ υἱὸς εἶ τοῦ Θεοῦ, εἰπὲ τῷ λίθῳ τούτῳ ἵνα γένηται ἄρτος.
Le diable lui dit: Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre qu'elle devienne du pain.
«Le diable lui dit…» : la tentation est racontée sous la forme de trois scènes composées de la même manière : une suggestion du diable et une réponse de Jésus tirée de l’Écriture (trois citations du Deutéronome). L’Adversaire de Dieu, nommé ici, à quatre reprises, «le diable» (étymologiquement, en grec : l’accusateur), essaie de contrecarrer le dessein divin de salut : à celui qu’il perçoit comme le messie de Dieu, puisqu’au baptême il a reçu l’onction (le mot «messie», en hébreu, comme «christ» en grec, signifiant «l’oint»), il propose de réaliser une autre forme de messianisme qui s’appuierait sur des prodiges et des succès immédiats. Il s’agit aussi pour Luc de préciser ainsi quelle est la vraie mission du Fils de Dieu.
εἰ υἱὸς εἶ τοῦ Θεοῦ - Si tu es Fils de Dieu: Si le diable ne remet pas vraiment en cause la divinité de Jésus - proclamée lors de son baptême - il cherche à pousser Jésus à profiter de son statut selon des critères humains, pécheurs, au lieu d'agir selon la volonté du Père. On pourrait presque traduire "Puisque tu es...".
ἵνα γένηται ἄρτος - qu'elle devienne du pain: La tentation de la faim (v.2) a été l'une des tentations d'Israël au désert (Ex 16,3-4; Dt 8,3).

Verset 4.
καὶ ἀπεκρίθη ὁ ᾿Ιησοῦς πρὸς αὐτὸν λέγων· γέγραπται ὅτι Οὐκ ἐπ᾿ ἄρτῳ μόνῳ ζήσεται ὁ ἄνθρωπος, ἀλλ᾿ ἐπὶ παντὶ ῥήματι Θεοῦ.
Jésus lui répondit: Il est écrit: 
L'Homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole de Dieu.
«Jésus lui répondit : ‘Il est écrit’…» : la mission du Fils de Dieu se caractérise d’abord par l’obéissance. Celui qui est le Verbe répond en se servant de versets de l’Écriture (cf. Jn 8,28 : «Ce que le Père m’a enseigné, je le dis»). C’est aussi une manière de nous montrer qu’il ne faut pas opposer au diable nos propres raisonnements (ce qui fut le premier tort d’Ève répondant au serpent : Gn 3,2), mais suivre l’Esprit qui a inspiré l’Écriture et met à notre disposition tous les moyens de défense contre les tentations.
Οὐκ ἐπ᾿ ἄρτῳ μόνῳ ζήσεται ὁ ἄνθρωπος, ἀλλ᾿ ἐπὶ παντὶ ῥήματι Θεοῦ - L'Homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole de Dieu: Citation de Dt 8,3d:
לא על־הלחם לבדו יחיה האדם [...] על־כל־מוצא פי־יהוה יחיה האדם׃
"l'homme ne vit pas de pain seulement, mais [...] l'homme vit de tout ce qui sort de la bouche de YHWH-Adonaï". Trad. LXX: "οὐκ ἐπ᾿ ἄρτῳ μόνῳ ζήσεται ὁ ἄνθρωπος, ἀλλ᾿ ἐπὶ παντὶ ῥήματι τῷ ἐκπορευομένῳ διὰ στόματος θεοῦ ζήσεται ὁ ἄνθρωπος.  - l'homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu".
Jésus refuse d'entrer dans le rôle du magicien, qui utiliserait sa puissance surnaturelle pour répondre à ses propres besoins.
En revanche, il accomplira le miracle de la multiplication des pains pour le bien de ses auditeurs.
Ici, il s'en remet en toute confiance aux soins de Dieu qui, il le sait, lui donnera du pain et non des pierres. Comp. Mt 4,11; 7,9. Par le passé, Dieu avait nourri son peuple au désert (Dt 8,1-5) - mais celui-ci avait cédé à la tentation du doute.   
«Ce n'est pas de pain seul que vivra l'homme» : la première tentation, celle du pain, est du domaine de l’avoir ; elle vise la satisfaction immédiate du désir matériel. C’est la tentation d’Ève prenant le fruit (Gn 3,6) ou du peuple voulant stocker la manne (Ex 16,19-20), la tentation humaine de la captation (cf. «la convoitise de la chair», 1Jn 2,16). La réponse de Jésus, tirée de Dt 8,3, oppose au pain la Parole, car la citation complète dit : «L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche du Seigneur». Manière de rappeler qu’il y a d’autres biens plus désirables que les biens matériels.
Il est à noter que Jésus ne triche pas avec la condition humaine et refuse de faire des miracles dans son propre intérêt : il éprouve la faim ; mais il sait aussi affirmer : «Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé» (Jn 4,34).

Verset 5.
Καὶ ἀναγαγὼν αὐτὸν ὁ διάβολος εἰς ὄρος ὑψηλὸν ἔδειξεν αὐτῷ πάσας τὰς βασιλείας τῆς οἰκουμένης ἐν στιγμῇ χρόνου,
Le diable, l'ayant fait monter sur une haute colline, lui montra en un instant tous les royaumes de la terre,
• εἰς ὄρος ὑψηλὸν - l'ayant fait monter sur une haute colline: L'ordre choisi par Luc est différent de celui de Matthieu - pour pouvoir finir au Temple (voir l'introduction).

Verset 6.
καὶ εἶπεν αὐτῷ ὁ διάβολος· σοὶ δώσω τὴν ἐξουσίαν ταύτην ἅπασαν καὶ τὴν δόξαν αὐτῶν, ὅτι ἐμοὶ παραδέδοται, καὶ ᾧ ἐὰν θέλω δίδωμι αὐτήν.
et lui dit: Je te donnerai toute cette puissance, et la gloire de ces royaumes; car elle m'a été donnée, et je la donne à qui je veux.
• σοὶ δώσω τὴν ἐξουσίαν ταύτην ἅπασαν καὶ τὴν δόξαν αὐτῶν - Je te donnerai toute cette puissance, et la gloire de ces royaumesCe n'est pas le diable, mais Dieu qui possède l'autorité suprême sur le monde; il se montre bien ici comme l' "usurpateur" (Lc ajoute même - ce qui ne figure pas chez Mt: "ἐμοὶ παραδέδοται, καὶ ᾧ ἐὰν θέλω δίδωμι αὐτήνelle m'a été donnée, et je la donne à qui je veux"). 
Il propose à Jésus de recevoir le pouvoir et la gloire - au prix du reniement de son allégeance au seul vrai Seigneur. Telle est, en partie, la tentation à laquelle Israël a succombé au désert lors de l'épisode du veau d'or (Ex 32,1-6). Mais le Fils est appelé à être le Serviteur (Is 42,1-4).
« …la gloire de ces royaumes, car elle m'a été livrée» : on peut aussi interpréter cette phrase selon une idée familière à l’œuvre johannique : «Le monde entier gît au pouvoir du Mauvais» (1Jn 5,19), le monde désignant ici la part du créé qui veut se couper de Dieu et de la source de la vie, et reste donc matérielle et périssable. C’est un marché de dupes que propose «le Prince de ce monde» (Jn 12,31 ; 14,30 ; 16,11) : le révérer comme un dieu, c’est-à-dire se compromettre avec le mal, pour exercer la royauté universelle, une royauté nécessairement fragile et passagère.

Verset 7.
σὺ οὖν ἐὰν προσκυνήσῃς ἐνώπιόν μου, ἔσται σου πᾶσα.
Si donc tu te prosternes devant moi, elle sera toute à toi.
• ἐὰν προσκυνήσῃς ἐνώπιόν μου - Si tu te prosternes devant moiLe verbe προσκυνέω proskuneō est dérivé de "κύων kuōn - chien"; le verbe simple κυνέω kuneō signifie "lécher" - comme un chien lèche la main de son maître - d'où "embrasser"; la préposition πρός pros implique l'idée d' "être devant" - ce qui peut donner au verbe προσκυνέω le sens de "s'aplatir" - comme un chien devant son maître - d'où "se prosterner" (surtout, comme ici, avec un complément qui explicite cette idée: "ἐνώπιόν μου- devant moi"), ou, lorsqu'il est employé de façon absolue (i.e. sans complément) comme au verset suivant, "adorer".

Verset 8.
καὶ ἀποκριθεὶς αὐτῷ εἶπεν ὁ ᾿Ιησοῦς· γέγραπται γάρ, Κύριον τὸν Θεόν σου προσκυνήσεις καὶ αὐτῷ μόνῳ λατρεύσεις.
Jésus lui répondit: Il est écrit:
Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras lui seul.
Κύριον τὸν Θεόν σου προσκυνήσεις καὶ αὐτῷ μόνῳ λατρεύσεις - Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras lui seul: Allusion à Dt 6,13:
 את־יהוה אלהיך תירא ואתו תעבד ובשׁמו תשׁבע׃
"Tu craindras YHWH-Adonaï, ton Dieu, tu le serviras, et tu jureras par son nom". Trad. LXX: "κύριον τὸν θεόν σου φοβηθήσῃ καὶ αὐτῷ λατρεύσεις καὶ πρὸς αὐτὸν κολληθήσῃ καὶ τῷ ὀνόματι αὐτοῦ ὀμῇ Tu craindras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras, et tu te prosterneras devant lui, et tu jureras par son nom".
«Il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et à lui seul tu rendras un culte»: la deuxième tentation, celle des royaumes, consiste à renier Dieu pour suivre des idoles assurant la puissance. C’est la tentation du premier homme désobéissant à l’ordre de Dieu pour suivre la suggestion du serpent (Gn 3,6) ou du peuple adorant le veau d’or (Ex 32,4), la tentation du pouvoir (cf. «l’orgueil de la richesse» en 1Jn 2,16). Jésus répond par une citation de Dt 6,13, montrant que l’homme est fait non pour asservir le monde ou s’y asservir sous prétexte de le dominer, mais pour servir Dieu dans la liberté. Le refus des royaumes de la terre ouvre l’entrée dans le vrai Royaume, celui des béatitudes.

Verset 9.
Καὶ ἤγαγεν αὐτὸν εἰς ᾿Ιερουσαλὴμ, καὶ ἔστησεν αὐτὸν ἐπὶ τὸ πτερύγιον τοῦ ἱεροῦ καὶ εἶπεν αὐτῷ· εἰ υἱὸς εἶ τοῦ Θεοῦ, βάλε σεαυτὸν ἐντεῦθεν κάτω·
Le diable le conduisit encore à Jérusalem, le plaça sur le haut du temple, et lui dit: Si tu es Fils de Dieu, jette-toi d'ici en bas;
ἤγαγεν αὐτὸν εἰς ᾿Ιερουσαλὴμ - il le conduisit à Jérusalem: On peut penser à l'expérience du prophète Ézéchiel, en Ez 8,3;7;14;16.
«…à Jérusalem» : Jérusalem occupe une place particulière dans l’œuvre de Luc : son évangile commence et se termine dans le Temple ; et toute la seconde partie à partir de 9,51 est construite comme une montée à Jérusalem («car il ne convient pas qu’un prophète périsse hors de Jérusalem», 13,33). C’est sans doute la raison pour laquelle il a inversé par rapport à Matthieu (et, selon toute vraisemblance, à leur source commune) l’ordre des deux dernières tentations: Matthieu, plus logiquement, fait se succéder les tentations du pain, des prodiges, des royaumes, c’est-à-dire affectant l’ordre de l’avoir, du paraître et de l’être; tandis que Luc a voulu placer en dernier la tentation située à Jérusalem, la ville où, pour lui, se joue l’histoire du salut.
«Si tu es Fils de Dieu, jette-toi d'ici en bas ; car il est écrit…» : cette fois-ci, c’est au tour du diable de citer l’Écriture, en l’occurrence le Ps 91 (90). Ce qui ne manque pas d’un certain humour puisque la citation, volontairement tronquée, se poursuit ainsi : «Sur l’aspic et le serpent tu marcheras…» (Ps 91,13) ! Le «si» a ici un sens pleinement causal (et non pas conditionnel, comme dans la tentation précédente), il équivaut à «puisque»: le diable reconnaît bien Jésus comme Fils de Dieu, mais il lui propose subtilement d’utiliser sa puissance pour… réussir sa mission, les prodiges qu’il opérerait au cœur même de la capitale politique et religieuse ne pouvant qu’entraîner l’adhésion à sa cause des autorités juives. La même tentation reviendra à la croix: «Les chefs se moquaient : ‘Il en a sauvé d'autres, disaient-ils; qu'il se sauve lui-même, s'il est le Christ de Dieu, l'Élu!’» (Lc 23,35), suggérant à Jésus de faire un miracle pour se faire reconnaître. Mais Jésus refuse cette puissance spirituelle, comme il a refusé précédemment le pouvoir politique, indiquant déjà par là qu’il ne répondra pas aux rêves d’un messianisme royal et triomphant qu’entretenait une bonne part du peuple juif.
• βάλε σεαυτὸν ἐντεῦθεν κάτω - jette-toi d'ici en bas: Au Temple, là où se pratique le culte, le service du Seigneur, le diable pousse Jésus à agir comme si Dieu était à son service, à la manière d'Israël au désert (Ex 17,1-7), et contrairement à ce qui était dit du Serviteur d'YHWH (Is 50,4-5).

Versets 10-11.
γέγραπται γὰρ ὅτι τοῖς ἀγγέλοις αὐτοῦ ἐντελεῖται περὶ σοῦ τοῦ διαφυλάξαι σε,
car il est écrit: 
Il donnera des ordres à ses anges à ton sujet, 
Afin qu'ils te gardent
καὶ ὅτι ἐπὶ χειρῶν ἀροῦσί σε, μήποτε προσκόψῃς πρὸς λίθον τὸν πόδα σου.
et:
Ils te porteront sur les mains, 
De peur que ton pied ne heurte contre une pierre.
• τοῖς ἀγγέλοις αὐτοῦ ἐντελεῖται περὶ σοῦ τοῦ διαφυλάξαι σε - Il donnera des ordres à ses anges à ton sujet, afin qu'ils te gardentCitation presque intégrale de Ps 91,11-12 (voir vv. et notes plus haut):
כי מלאכיו יצוה־לך לשׁמרך בכל־דרכיך׃
על־כפים ישׂאונך פן־תגף באבן רגלך׃
LXX: "ὅτι τοῖς ἀγγέλοις αὐτοῦ ἐντελεῖται περὶ σοῦ τοῦ διαφυλάξαι σε ἐν πάσαις ταῖς ὁδοῖς σου· ἐπὶ χειρῶν ἀροῦσίν σε, μήποτε προσκόψῃς πρὸς λίθον τὸν πόδα σου".
"Car il ordonnera à ses anges De te garder dans toutes tes voies; Ils te porteront sur les mains, De peur que ton pied ne heurte contre une pierre". 
Pour tenter, le diable sait se servir de la Parole de Dieu - que Jésus ne cesse de lui opposer; si on ne prend garde aux arguments avancés par l' "usurpateur", on pourrait croire que l'on assiste à une discussion entre deux rabbis... Mais la promesse du psaume s'adresse à celui qui se réfugie en Dieu (voir Ps 91,1-2, vv. et notes plus haut); et le diable se garde bien de citer le v.13 auquel Jésus fera allusion pour parler de la victoire sur les "forces de l'Ennemi" (Lc 10,19).

Verset 12.
καὶ ἀποκριθεὶς εἶπεν αὐτῷ ὁ ᾿Ιησοῦς ὅτι εἴρηται, οὐκ ἐκπειράσεις Κύριον τὸν Θεόν σου.
Jésus lui répondit: Il est dit:
Tu ne tenteras point le Seigneur, ton Dieu.
•  οὐκ ἐκπειράσεις Κύριον τὸν Θεόν σου - Tu ne tenteras point le Seigneur, ton DieuCitation de Dt 6,16a:
לא תנסו את־יהוה אלהיכם 
"Vous ne tenterez point YHWH-Adonaï, votre Dieu". Trad. LXX: "Οὐκ ἐκπειράσεις κύριον τὸν θεόν σουTu ne tenteras point le Seigneur, ton Dieu".
• «Il est dit : Tu ne tenteras pas le Seigneur, ton Dieu» : la troisième tentation, celle des prodiges, consiste à vouloir capter et utiliser la puissance divine à son profit, pour se satisfaire ou pour avoir barre sur les autres en les captivant ou les séduisant. C’est la tentation d’Adam et Ève voulant «être comme des dieux» (Gn 3,5), ou celle du peuple, à Massa et Meriba, mettant Dieu à l’épreuve en demandant des miracles (Ex 17,7 ; cf. Ps 78,19), «la convoitise des yeux» en 1Jn 2,16. La réponse de Jésus, empruntée à Dt 6,16, rappelle l’interdit de la mise à l’épreuve de Dieu; mais elle indique surtout déjà que lui-même va refuser d’utiliser sa puissance pour donner des signes (Lc 11,29), en préférant susciter la libre adhésion de la foi, et plus encore refuser de demander un miracle pour sauver sa vie (22,42 ; 23,35).

Verset 13.
Καὶ συντελέσας πάντα πειρασμὸν ὁ διάβολος ἀπέστη ἀπ᾿ αὐτοῦ ἄχρι καιροῦ.
Après l'avoir tenté de toutes ces manières, le diable s'éloigna de lui jusqu'à un moment favorable.
«Ayant ainsi épuisé toute tentation…» : ces trois tentations synthétisent les trois registres (avoir, paraître, être) où se déploie l’humanité, ou encore les trois zones de fragilité où s’exercent les trois «esprits», comme les nommaient les Pères du désert, de la gourmandise, de l’orgueil et de la vanité. Ainsi, comme le dit la lettre aux Hébreux, Jésus «a été éprouvé en tout, d'une manière semblable (à nous), à l'exception du péché» (4,15). Alors qu’Adam, dans le premier jardin, et le peuple élu, au désert, avaient succombé, Jésus est sorti vainqueur de cette triple épreuve. Au début du monde, l’affrontement entre l’homme et le tentateur avait vu la victoire de ce dernier et, en conséquence, l’introduction dans le monde du mal et de la mort (cf. Sg 2,24 ; Rm 5,12) ; au début de la mission de Jésus, c’est un monde nouveau qui s’inaugure où le mal et la mort vont être vaincus.
• ἄχρι καιροῦ  - jusqu'à un moment favorable: Le terme καιρός kairos désigne une "occasion"; donc "le bon moment", ou "le moment fixé", ce qui explique que l'on trouve ces deux traductions. Peut-être l' "heure" mentionnée en Lc 22,53: "αὕτη ἐστὶν ὑμῶν ἡ ὥρα καὶ ἡ ἐξουσία τοῦ σκότους - c'est ici votre heure, et la puissance des ténèbres". En tout cas, le diable bat pour le moment en retraite, signe qu'il reconnaît sa défaite.
«…jusqu'au moment favorable» : ce «moment favorable», ce «temps marqué», comme on traduit aussi parfois le mot grec «καιρός kairos», est celui de l’affrontement final que laissent présager ces premières escarmouches. Là le diable reviendra avec toute sa puissance : ce sera «l’heure des ténèbres» (Lc 22,53). Là la victoire définitive sur le mal sera acquise par le Christ, refusant la puissance et les prodiges, et acceptant de traverser l’humiliation, la souffrance et la mort. Le combat symbolisé ici par l’affrontement au désert se résout définitivement dans le jardin du matin de Pâques.
 
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Pour prolonger la méditation:


- Du Nouveau Testament:
- Lc 22,42: "Père, si tu voulais éloigner de moi cette coupe! Toutefois, que ma volonté ne se fasse pas, mais la tienne."
- Jc 4,7-8: "Soumettez-vous donc à Dieu; résistez au diable, et il fuira loin de vous. Approchez-vous de Dieu, et il s'approchera de vous. Nettoyez vos mains, pécheurs; purifiez vos cœurs, hommes irrésolus."
- 1P 5,8-9: "Soyez sobres, veillez. Votre adversaire, le diable, rôde comme un lion rugissant, cherchant qui il dévorera. Résistez-lui avec une foi ferme, sachant que les mêmes souffrances sont imposées à vos frères dans le monde."

- Commentaires patristiques:
- De Saint Cyrille de Jérusalem (IVème siècle) - Catéchèse baptismale 5,10-11. 
Il te faut dire avec les apôtres : «Maître, augmente notre foi» (Lc 17,5), car sans doute tu as quelque petite chose de toi-même, mais de sa part à lui, tu reçois beaucoup.
Le mot «foi» est unique en effet en tant que vocable, mais il a une double signification. Il y a un aspect de la foi qui est dogmatique et qui concerne l’assentiment de l’âme sur telle vérité donnée. Il est utile à l’âme, ainsi que le dit le Maître : «Celui qui écoute mes paroles et croit à celui qui m’a envoyé a la vie éternelle et il échappe au jugement» (Jn 5,24), et encore : «Celui qui croit dans le Fils n’est pas jugé, mais il est passé de la mort à la vie» (ibid.). Ô grandeur de la divine miséricorde ! Les justes, en effet, ont mis de longues années à plaire à Dieu. Or ce que ceux-ci ont acquis, satisfaisant Dieu par de longues années de loyaux services, cela maintenant Jésus t’en favorise en un instant. Car «si tu crois que Jésus Christ est le Seigneur et que Dieu l’a ressuscité des morts, tu seras sauvé» (cf. Rm 10,9) et tu seras placé dans le paradis par celui qui y a introduit le larron. Et ne mets pas en doute que ce soit possible, car celui qui a sauvé sur le saint Golgotha le larron devenu croyant en un moment, celui-là même te sauvera quand tu auras cru.
Il y a un second aspect de la foi, celui qui nous vient de la part du Christ à titre purement gracieux : «car à l’un par l’Esprit est donnée une parole de sagesse, à un autre une parole de science selon le même Esprit ; à un troisième la foi dans le même Esprit, à un autre le charisme des guérisons» (1Co 12,8). Cette foi, celle qui nous est donnée comme une grâce par le Saint-Esprit, n’est donc pas seulement la foi dogmatique, mais elle a la puissance d’accomplir ce qui excède les forces humaines. Celui qui possède cette foi dira à cette montagne : «transporte-toi de ce lieu à cet autre, et elle se transportera» (Mt 17,20). Lorsqu’en effet quelqu’un prononce cette parole selon la foi, en croyant qu’elle va s’accomplir et sans hésitation intérieure, alors il reçoit la grâce. C’est au sujet de cette foi qu’il a été dit : «si vous aviez la foi gros comme un grain de sénevé» (Mc 11,23). De même, en effet, que la graine de sénevé est de petites dimensions mais recèle l’énergie du feu et que, semence minuscule, elle étend de si longs rameaux qu’une fois développée elle peut même abriter les oiseaux ; ainsi la foi, dans l’âme, en un clin d’œil, accomplit les plus grands exploits. Aie donc, pour ce qui dépend de toi, cette foi en Jésus-Christ, afin de recevoir aussi, de lui, celle qui accomplit des œuvres qui dépassent l’homme.

- De Saint Ephrem de Nisibe - Commentaire sur l'Évangile concordant (ou Diatessaron).
Le Rédempteur fut tenté trois fois, à la ressemblance des trois immersions par lesquelles il avait été baptisé: "Dis à ces pierres de devenir su pain", car c'est le soutien nourricier des hommes. Et de nouveau: "Je te donnerai les royaumes et leur gloire", car telle est la promesse de la loi. Et enfin: " Jette-toi de haut en bas", ce qui est la descente de la mort. Mais lui ne fut troublé par aucune de ces propositions. Il ne se réjouit nullement, quand Satan le flattait, pas plus qu'il ne se tourmenta, quand il cherchait à l'effrayer. Mais il allait son chemin, et accomplissait la volonté de son Père.

- De saint Grégoire de Nazianze (330-390)
Si, après le baptême, tu es attaqué par le persécuteur, le tentateur de la lumière, tu auras matière à victoire. Il t'attaquera certainement, puisqu'il s'en est pris au Verbe, mon Dieu, trompé par l'apparence humaine qui lui dérobait la lumière incréée. Ne redoute pas le combat. Oppose-lui l'eau du baptême, oppose-lui l'Esprit Saint dans lequel s'éteignent tous les traits enflammés lancés par le Malin... S'il t'expose le besoin qui t'accable – il n'a pas manqué de le faire à Jésus –, s'il te rappelle que tu as faim, n'aie pas l'air d'ignorer ses propositions. Apprends-lui ce qu'il ne connaît pas, oppose-lui la Parole de vie, ce vrai Pain envoyé du ciel et qui donne la vie au monde.S'il te tend le piège de la vanité –  il en usa contre le Christ, lorsqu'il le fit monter sur le pinacle du Temple et lui dit : «Jette-toi en bas», pour lui faire manifester sa divinité –  prends garde de ne pas déchoir pour avoir voulu t'élever. Car s'il l'emporte sur ce point, il ne s'arrêtera pas pour autant. Il est inépuisable en stratagèmes ; tous les moyens lui sont bons. D'apparence honnête, il séduit, mais son but est le mal. Telle est sa tactique.Mais il a aussi l’expérience des Écritures. C’est de là qu’il tire son fameux : «il est écrit…», au sujet du pain ; «il est écrit...», au sujet des anges. «Il est écrit, dit-il, que les anges ont reçu l’ordre de veiller sur toi et ils te porteront sur leurs mains.» Ô spécialiste du mensonge, pourquoi as-tu supprimé la suite ? Cette suite, je la comprends fort bien, malgré ton silence : «Je marcherai sur toi comme sur l’aspic et le basilic, je foulerai aux pieds serpents et scorpions», puisque la Trinité est mon rempart.S'il te tente par l'ambition en te montrant dans une vision instantanée, tous les royaumes de la terre comme soumis à son pouvoir, et s'il exige de toi l'adoration, méprise-le : ce n'est qu'un pauvre frère. Dis-lui, confiant dans le sceau
divin : «Je suis, moi aussi, l'image de Dieu ; je n'ai pas encore été, comme toi, précipité du haut de ma gloire à cause de mon orgueil ! Je suis revêtu du Christ ; je suis devenu un autre Christ par mon baptême ; c'est à toi de m'adorer.» Il s'en ira, j'en suis sûr, vaincu et mortifié par ces paroles : venant d'un homme illuminé par le Christ, elles seront ressenties par lui comme si elles émanaient du Christ, la lumière suprême. Voilà les bienfaits qu'apporte l'eau du baptême à ceux qui reconnaissent sa force.

- De Nersès Snorhali  - Jésus, fils unique du Père.
En échange de ta triple victoire
Lorsque tu fus tenté au désert,
Fais que je vainque le méchant Prince,
Le Tyran qui est invisible.
Que je marche à la parole de ton commandement
Sur la vipère et l'aspic;
Que j'écrase sous la plante de mes pieds
La tête du Dragon entortillé.

- D'un auteur moderne:
Pierre Emmanuel, Évangéliaire (1969): 
Quand l'Esprit Saint l'eut empli
Pour appâter Lucifer
Jésus s'en fut au désert
Se mesurer à lui

Il priait jeûnait veillait 
Plus s'affaiblissait son corps
Plus Dieu l'armait en son fort
Le Malin s'émerveillait

D'exercer effort si grand
Ce jaloux vertigineux
Tentait la pitié de Dieu
Par l'excès de son tourment

Et son désir débusquant
Tout l'enfer contre le Tout
Satan brûlait jusqu'au bout
Sa puissance de néant

Jamais nous n'aurons fini
De sonder les simples mots
Par quoi fut vaincu l'assaut
Du formidable ennemi

Le Père en sa majesté
Le Verbe aveuglément clair
Et l'Esprit en son éclair
S'y enclot la Trinité
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Lc 4,14-21.

Le récit de ce qui s'est passé à la synagogue de Nazareth constitue une sorte de prologue à l'ensemble du IIIème évangile. Jésus, la suite du récit le montrera, est personnellement l'accomplissement de la Promesse: la Bonne Nouvelle qu'il annonce s'adresse prioritairement aux pauvres, aux opprimés: la Parole de Dieu doit être sans cesse scrutée à nouveaux frais à la lumière de l'Esprit.

Verset 14.
᾿Καὶ ὑπέστρεψεν ὁ ᾿Ιησοῦς ἐν τῇ δυνάμει τοῦ Πνεύματος εἰς τὴν Γαλιλαίαν· καὶ φήμη ἐξῆλθεν καθ᾿ ὅλης τῆς περιχώρου περὶ αὐτοῦ.
Jésus, revêtu de la puissance de l'Esprit, retourna en Galilée, et sa renommée se répandit dans tout le pays d'alentour.
• ἐν τῇ δυνάμει τοῦ Πνεύματος- dans la puissance de l'Esprit:Luc insiste tout particulièrement sur l'œuvre de l'Esprit dans le cadre du ministère de Jésus (Esprit très présent déjà dans le récit de la naissance de ce dernier: 1,35;41;67; 2,25;26;27; et qui permet à Jean le Précurseur d'accomplir un ministère prophétique: 1,15).
Ainsi, c'est "empli de l'Esprit" que Jésus a affronté et vaincu l'adversaire (4,1;13); qu'ici "il retourne en Galilée", selon ce qu'avait annoncé Isaïe (vv.18-19); ce qui explique l'autorité de son enseignement (v.32), son pouvoir sur les démons (v.36), les guérisons qu'il réalise (v.40).
Alors qu'Israël au désert avait contristé l'Esprit (Is 63,10), Jésus se soumet à sa direction et agit en harmonie avec ses intentions.

Verset 15.
᾿καὶ αὐτὸς ἐδίδασκεν ἐν ταῖς συναγωγαῖς αὐτῶν δοξαζόμενος ὑπὸ πάντων.
Il enseignait dans les synagogues, et il était glorifié par tous.
• αὐτὸς ἐδίδασκεν- Il enseignait:Le contenu de cet "enseignement n'est pas mentionné, mais voir Mt 4,17: le message de Jésus reprend celui du Précurseur, "Repentez-vous, car le royaume des Cieux est proche".
ἐν ταῖς συναγωγαῖς αὐτῶν - dans les synagogues:Littéralement "dans leurs synagogues", "αὐτῶν - de ceux-ci" renvoyant à "πάντων - tous". Rappelons que le substantif "synagogue" est la transcription du grec "συναγωγή sunagôgê" dont le sens premier est "assemblée, rassemblement"
δοξαζόμενοςὑπὸ πάντων- il était glorifié par tous:Dès le début de son ministère, son enseignement est donc largement diffusé et apprécié; mais voir vv.28-29 pour les réactions opposées.

Versets 16-17.
᾿Καὶ ἦλθεν εἰς τὴν Ναζαρέτ, οὗ ἦν τεθραμμένος, καὶ εἰσῆλθε κατὰ τὸ εἰωθὸς αὐτῷ ἐν τῇ ἡμέρᾳ τῶν σαββάτων εἰς τὴν συναγωγήν, καὶ ἀνέστη ἀναγνῶναι.
Il se rendit à Nazareth, où il avait été élevé, et, selon sa coutume, il entra dans la synagogue le jour du sabbat. Il se leva pour faire la lecture,
καὶ ἐπεδόθη αὐτῷ βιβλίον ῾Ησαΐου τοῦ προφήτου, καὶ ἀναπτύξας τὸ βιβλίον εὗρεν τὸν τόπον οὗ ἦν γεγραμμένον·
et on lui remit le livre du prophète Isaïe. L'ayant déroulé, il trouva l'endroit où il était écrit:
εἰς τὴν Ναζαρέτ- à Nazareth:Voir 2,39;51.
ἀναγνῶναι [...]καὶ ἐπεδόθη [...] καὶ ἀναπτύξας τὸ βιβλίον εὗρεν τὸν τόπον - pour faire la lecture [...] et on lui remit [...] et l'ayant déroulé, il trouva l'endroit:Tout homme de l'assistance peut être appelé à faire la lecture de la Tora' durant l'office synagogal (voir cette page).

Versets 18-19.
᾿Πνεῦμα Κυρίου ἐπ᾿ ἐμέ, οὗ εἵνεκεν ἔχρισέ με, εὐαγγελίσασθαι πτωχοῖς ἀπέσταλκέ με, ἰάσασθαι τοὺς συντετριμμένους τὴν καρδίαν, κηρύξαι αἰχμαλώτοις ἄφεσιν καὶ τυφλοῖς ἀνάβλεψιν, ἀποστεῖλαι τεθραυσμένους ἐν ἀφέσει, κηρύξαι ἐνιαυτὸν Κυρίου δεκτόν.
L'Esprit du Seigneur est sur moi,
Parce qu'il m'a oint pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres;
Il m'a envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur brisé,
Pour proclamer aux captifs la délivrance,
Et aux aveugles le recouvrement de la vue,
Pour renvoyer libres les opprimés,
Pour publier une année de grâce du Seigneur. 
Citation presque littérale d'Is 61,1-2a, selon la LXX:
רוח אדני יהוה עלי יען משׁח יהוה אתי לבשׂר ענוים שׁלחני לחבשׁ לנשׁברי־לב לקרא לשׁבוים דרור ולאסורים פקח־קוח׃ 
Πνεῦμα κυρίου ἐπ᾿ ἐμέ, οὗ εἵνεκεν ἔχρισέν με· εὐαγγελίσασθαι πτωχοῖς ἀπέσταλκέν με, ἰάσασθαι τοὺς συντετριμμένους τῇ καρδίᾳ, κηρύξαι αἰχμαλώτοις ἄφεσιν καὶ τυφλοῖς ἀνάβλεψιν,
L'esprit du Seigneur, YHWH, est sur moi,
Car YHWH m'a oint pour porter de bonnes nouvelles aux malheureux;
Il m'a envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur brisé,
Pour proclamer aux captifs la liberté,
Et aux prisonniers la délivrance;
לקרא שׁנת־רצון ליהוה
καλέσαι ἐνιαυτὸν κυρίου δεκτόν
Pour publier une année de grâce de YHWH.
Même en grec néotestamentaire, on retrouve les procédés rhétoriques sémitiques habituel:
1.les répétitions d'insistance:
- Πνεῦμα κυρίου ἐπ᾿ ἐμέ, ἔχρισέ με, ἀπέσταλκέ με;
- κηρύξαι;
- ἄφεσιν, ἀφέσει;
2.le parallélisme des propositions détaillant la mission et la prédication de l'Envoyé:
-εὐαγγελίσασθαι πτωχοῖς
-ἰάσασθαι τοὺς συντετριμμένους τὴν καρδίαν
-κηρύξαι αἰχμαλώτοις ἄφεσιν καὶ τυφλοῖς ἀνάβλεψιν
- ἀποστεῖλαι τεθραυσμένους ἐν ἀφέσει
- κηρύξαι ἐνιαυτὸν Κυρίου δεκτόν
(verbes d'action + COD ou COS des personnes bénéficiant de ces actions + COD ou CCM des actions).
εὐαγγελίσασθαι- annoncer une bonne nouvelle:Le verbe grec εὐαγγελίζω a donné par transcription directe notre verbe "évangéliser"; au sens littéral: "annoncer du bien" (même racine que "ἀγγέλλω - annoncer"; et que "ἄγγελος - le messager", qui a donné "l'ange")
πτωχοῖς- aux pauvres:Les fameux "ענוים ânâwim"; ceux qui - pour des raisons matérielles, sociales ou religieuses - étaient en marge de la communauté.
ἀνάβλεψιν - le recouvrement de la vue:Jésus guérira des aveugles, mais cette guérison est aussi une image de Révélation et de Salut (voir 1,79; 2,30; 3,6.
ἄφεσιν, ἀφέσει - la délivrance: Ce mot désigne ailleurs chez Luc (Lc 1,77; 3,3; Ac 2,38; 5,31) le pardon des péchés, ou (Lc 11,4) la remise d'une dette; c'est d'ailleurs le thème de la "שׁנת־רצון- ἐνιαυτὸν δεκτόν", "année de grâce", l'année jubilaire (voir Lv 25,10). 
Cette "délivrance" divine n'est pas à prendre au sens strict: il ne s'agit pas de faire sortir les prisonniers de leurs geôles, mais de leur "enfermement intérieur" par leurs démons personnels (aujourd'hui par ex. drogue, alcoolisme, mais aussi télévision, jeu, sexe, argent,etc.), par "le Satân"; sur le pouvoir d'emprisonnement de ce dernier, voir par ex. Lc 13,10-16; Ac 10,38.

Versets 20-21.
᾿καὶ πτύξας τὸ βιβλίον, ἀποδοὺς τῷ ὑπηρέτῃ ἐκάθισε· καὶ πάντων ἐν τῇ συναγωγῇ οἱ ὀφθαλμοὶ ἦσαν ἀτενίζοντες αὐτῷ.
Ensuite, il roula le livre, le remit au serviteur, et s'assit. Tous ceux qui se trouvaient dans la synagogue avaient les regards fixés sur lui.
ἤρξατο δὲ λέγειν πρὸς αὐτοὺς ὅτι σήμερον πεπλήρωται ἡ γραφὴ αὕτη ἐν τοῖς ὠσὶν ὑμῶν.
Alors il commença à leur dire: Aujourd'hui cette parole de l'Écriture, que vous venez d'entendre, est accomplie.
σήμερον - Aujourd'hui:Expression très importante chez Luc (2,11; 3,22; 5,26; 13,32; 19,5;9; 23,43) car elle indique que c'est en Jésus que l'intervention divine tant attendue devient réalité.
πεπλήρωται - est accomplie: Le verbe πληρόω signifie littéralement "emplir"; Luc l'emploie très souvent à propos de l'accomplissement d'une prophétie.

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Méditation


- Du Premier Testament:
- Lv 25,1;10: "YHWH parla à Moïse sur la montagne de Sinaï, et dit: Vous sanctifierez la cinquantième année, vous publierez la liberté dans le pays pour tous ses habitants: ce sera pour vous le jubilé; chacun de vous retournera dans sa propriété, et chacun de vous retournera dans sa famille."
- Dt 31,9;12: "Moïse écrivit cette loi, et il la remit aux sacrificateurs, fils de Lévi, qui portaient l'arche de l'alliance de YHWH, et à tous les anciens d'Israël: Tu rassembleras le peuple, les hommes, les femmes, les enfants, et l'étranger qui sera dans tes portes, afin qu'ils t'entendent, et afin qu'ils apprennent à craindre YHWH, votre Dieu, à observer et à mettre en pratique toutes les paroles de cette loi."
- Is 29,18-19: "En ce jour-là, les sourds entendront les paroles du livre;
Et, délivrés de l'obscurité et des ténèbres,
Les yeux des aveugles verront.
Les malheureux se réjouiront de plus en plus en YHWH,
Et les pauvres feront du Saint d'Israël le sujet de leur allégresse."

- Du Nouveau Testament:
- Lc 24,25;27: "Alors Jésus dit [aux disciples d'Emmaüs]: O hommes sans intelligence, et dont le cœur est lent à croire tout ce qu'ont dit les prophètes!Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait."
- Ac 1,1-2: "Théophile, j'ai parlé, dans mon premier livre, de tout ce que Jésus a commencé de faire et d'enseigner dès le commencement jusqu'au jour où il fut enlevé au ciel, après avoir donné ses ordres, par le Saint Esprit, aux apôtres qu'il avait choisis."

- Commentaire patristique:
Origène, Homélie 32,6 sur saint Luc:
      « Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui » (Lc 4,20).
      En ce moment aussi, dans notre synagogue, c'est-à-dire dans notre assemblée*, vous pouvez, si vous le voulez, fixer les yeux sur le Sauveur. Car, lorsque vous tenez le regard le plus profond de votre cœur attaché à la contemplation de la sagesse, de la vérité et du Fils de Dieu, vos yeux sont fixés sur Jésus.   
      Bienheureuse assemblée dont l'Écriture atteste que « tous avaient les yeux fixés sur lui »!
      Comme je voudrais que cette assemblée mérite un témoignage semblable, que tous, catéchumènes, fidèles, femmes, hommes et enfants, regardent Jésus avec les yeux non du corps, mais de l'âme!
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* Le mot "synagogue" est effectivement la transcription directe du grec "συναγωγή" qui signifie au sens strictement étymologique "assemblée".

- D'un auteur ancien:
Hugues de Saint-Victor (?-1141), chanoine régulier, théologien - Traité des Sacrements de la foi chrétienne, II, 1-2
« Avec la puissance de l'Esprit »
      La sainte Église est le corps du Christ : un seul Esprit la vivifie, l'unifie dans la foi et la sanctifie. Ce corps a pour membres les croyants dont l'ensemble forme un seul corps grâce à un seul Esprit et à une seule foi... Ainsi donc, ce que chacun possède en propre, il ne l'a pas pour lui seul ; car celui qui nous accorde si généreusement ses biens et les répartit avec tant de sagesse veut que chaque chose soit à tous et toutes à chacun. Si quelqu'un a le bonheur de recevoir un don de la grâce de Dieu, il doit donc savoir que ce qu'il a n'appartient pas à lui seul, même s'il est seul à l'avoir.
      C'est par analogie avec le corps humain que la sainte Église, c'est-à-dire l'ensemble des croyants, est appelée corps du Christ, et parce qu'elle a reçu l'Esprit du Christ, dont la présence chez un homme est indiquée par le nom de « chrétien » que le Christ lui donne. Ce nom désigne en effet les membres du Christ, ceux qui participent à l'Esprit du Christ, ceux qui reçoivent l'onction de celui qui est oint ; car c'est du Christ que vient le nom de chrétien, et « Christ » veut dire « oint » ; oint de cette huile de joie que, de préférence à tous ses compagnons (Ps 44,8), il a reçue en plénitude pour la donner en partage à tous ses compagnons, comme la tête aux membres du corps. « C'est comme l'huile qui, versée sur la tête, descend sur la barbe, et de là s'écoule jusqu'au bord du vêtement » (Ps 132,2) pour se répandre partout et tout vivifier. Quand donc tu deviens chrétien, tu deviens membre du Christ, membre du corps du Christ, participant de l'Esprit du Christ.

- D'un auteur moderne:
R. Hédouin, Les cris et les actes (1972): 
      « Aujourd'hui s'accomplit cette parole de l'Écriture ». Jésus aurait d'ailleurs pu prendre n'importe quel autre passage. La conclusion aurait été la même. En lui se condense, en effet, toute l'histoire du peuple.Tout le passé devient présent. Et tout l'avenir aussi. En lui, toute l'Écriture prend corps et vie. Il [...] fait des miracles chaque jour pour les pauvres, les captifs, les aveugles, les opprimés de toutes sortes. Nous non plus, nous n'avons pas le droit de lire l'Évangile au passé. [...] Notre aujourd'hui personnel s'alourdit chaque soir de l'aujourd'hui du monde apporté par les moyens d'information. Mais c'est toujours l'aujourd'hui de Dieu et de son Christ.
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• Lc 4,21-30.

Étonnement, scepticisme, hostilité, tentative de mise à mort... Jésus rencontre à Nazareth le sort qu'ont connu tous les prophètes; le mauvais accueil de leur message dans leur patrie les a amenés à le porter ailleurs.
Ainsi en sera-t-il aussi des disciples de Jésus...

Traduction et remarques :

Verset 21.
᾿ἤρξατο δὲ λέγειν πρὸς αὐτοὺς ὅτι σήμερον πεπλήρωται ἡ γραφὴ αὕτη ἐν τοῖς ὠσὶν ὑμῶν.
Alors il commença à leur dire: Aujourd'hui cette parole de l'Écriture, que vous venez d'entendre, est accomplie.
• Sur ce verset, voir ci-dessus.

• Sur la péricope qui va suivre:
Ce récit peut étonner par le brusque revirement de la foule, qui passe de l'admiration (v.22a) à l'animosité (v.22b; 28sqq).
Cette anomalie est sans doute le résultat d'une construction littéraire.
Un premier écrit racontait une visite de synagogue avec prédication de succès au début du ministère de Jésus (en Mc 1,2sqq avec "Nazareth"; avec "Nazara" cf. Lc 4,16, en Mt 4,13).
Ce récit a ensuite été repris, surchargé, et placé plus tard dans la vie de Jésus (Mt 13,53-58; Mc 6,1-6) pour montrer l'incompréhension et le refus qui ont fait suite à la faveur première du peuple.
De ce texte complexe, Luc (suivant la méthode qu'il avait indiquée en 1,3-4) a tiré cette page qu'il a maintenue au début du ministère public de Jésus comme une scène inaugurale - qui concentre en un raccourci hautement symbolique la mission de grâce du Christ et le refus de son peuple le plus proche. 

Verset 22.
Καὶ πάντες ἐμαρτύρουν αὐτῷ καὶ ἐθαύμαζον ἐπὶ τοῖς λόγοις τῆς χάριτος τοῖς ἐκπορευομένοις ἐκ τοῦ στόματος αὐτοῦ καὶ ἔλεγον· οὐχ οὗτός ἐστιν ὁ υἱός ᾿Ιωσὴφ;
Et tous lui rendaient témoignage; ils étaient étonnés des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche, et ils disaient: N'est-ce pas le fils de Joseph? 
τοῖς λόγοις τῆς χάριτος͂ - paroles de grâce : Voir les vv.18-19 et les notes sur ceux-ci ci-dessus.

Verset 23.
καὶ εἶπε πρὸς αὐτούς· πάντως ἐρεῖτέ μοι τὴν παραβολὴν ταύτην· ἰατρέ, θεράπευσον σεαυτόν· ὅσα ἠκούσαμεν γενόμενα εἰς τὴν Καπερναούμ, ποίησον καὶ ὧδε ἐν τῇ πατρίδι σου.
Jésus leur dit: Sans doute vous m'appliquerez ce proverbe: Médecin, guéris-toi toi-même; et vous me direz: Fais ici, dans ta patrie, tout ce que nous avons appris que tu as fait à Capernaüm.
ἰατρέ, θεράπευσον σεαυτόν͂ - Médecin, guéris-toi toi-même: Cette phrase est effectivement un proverbe très répandu déjà dans l'Antiquité. Ici, il signifie que Jésus a deviné que les auditeurs vont lui demander d'accomplir à Nazareth les prodiges qu'il a déjà effectués (voir plus haut, sur les problèmes textuels) à Capharnaüm.
On trouve deux formes grecques du nom de cette localité: Καπερναούμ - Capernaüm; en général, les anglo-saxons conservent cette transcription, ainsi que la plupart des traductions françaises de la Réformation. Et Καφαρναουμ - Capharnaüm, que nous connaissons mieux en français. Ce nom vient de deux mots hébreux: כּפר kâphâr - "village" (généralement ceint de murailles) et נחוּם nakhûm - "confortable" (si c'est l'adjectif) ou "Nahum" (nom d'un prophète).

Verset 24.
εἶπε δέ· ἀμὴν λέγω ὑμῖν ὅτι οὐδεὶς προφήτης δεκτός ἐστιν ἐν τῇ πατρίδι αὐτοῦ.
Mais, ajouta-t-il, je vous le dis en vérité, aucun prophète n'est bien reçu dans sa patrie.
ἀμὴν - en vérité: Transcription grecque de l'hébreu אמן 'âmên "c'est vrai". 
οὐδεὶς προφήτης δεκτός ἐστιν ἐν τῇ πατρίδι αὐτου -aucun prophète n'est bien reçu dans sa patrie: Voir Né 9,26; Jr 11,21; 12,6.

Verset 25.
ἐπ᾿ ἀληθείας δὲ λέγω ὑμῖν, πολλαὶ χῆραι ἦσαν ἐν ταῖς ἡμέραις ᾿Ηλίου ἐν τῷ ᾿Ισραήλ, ὅτε ἐκλείσθη ὁ οὐρανὸς ἐπὶ ἔτη τρία καὶ μῆνας ἕξ, ὡς ἐγένετο λιμὸς μέγας ἐπὶ πᾶσαν τὴν γῆν,
Je vous le dis en vérité: il y avait plusieurs veuves en Israël du temps d'Élie, lorsque le ciel fut fermé trois ans et six mois et qu'il y eut une grande famine sur toute la terre;

Verset 26.
καὶ πρὸς οὐδεμίαν αὐτῶν ἐπέμφθη ᾿Ηλίας εἰ μὴ εἰς Σάρεπτα τῆς Σιδωνίας πρὸς γυναῖκα χήραν.
et cependant Élie ne fut envoyé vers aucune d'elles, si ce n'est vers une femme veuve, à Sarepta, dans le pays de Sidon.
εἰς Σάρεπτα τῆς Σιδωνίας πρὸς γυναῖκα χήραν - vers une femme veuve, à Sarepta, dans le pays de Sidon: Voir 1R 17,8-24.

Verset 27.
καὶ πολλοὶ λεπροὶ ἦσαν ἐπὶ ᾿Ελισαίου τοῦ προφήτου ἐν τῷ ᾿Ισραὴλ, καὶ οὐδεὶς αὐτῶν ἐκαθαρίσθη εἰ μὴ Νεεμὰν ὁ Σύρος.
Il y avait aussi plusieurs lépreux en Israël du temps d'Élisée, le prophète; et cependant aucun d'eux ne fut purifié, si ce n'est Naaman le Syrien.
Νεεμὰν ὁ Σύρος - Naaman le Syrien: Voir 2R 5,1-19.
Par ces deux exemples parallèles, Jésus montre que sa mission concernera aussi les personnes les plus inattendues: des non-Juifs, une veuve, et un homme en état d'impureté rituelle du fait de sa maladie - donc des "pauvres" (sur le sens à donner à ce terme, voir note sur 4,18 à cette page).

Verset 28.
καὶ ἐπλήσθησαν πάντες θυμοῦ ἐν τῇ συναγωγῇ ἀκούοντες ταῦτα, 
Ils furent tous remplis de colère dans la synagogue, lorsqu'ils entendirent ces choses.

Verset 29.
καὶ ἀναστάντες ἐξέβαλον αὐτὸν ἔξω τῆς πόλεως καὶ ἤγαγον αὐτὸν ἕως ὀφρύος τοῦ ὄρους, ἐφ᾿ οὗ ἡ πόλις αὐτῶν ᾠκοδόμητο, εἰς τὸ κατακρημνίσαι αὐτόν·
Et s'étant levés, ils le chassèrent de la ville, et le menèrent jusqu'au sommet de la montagne sur laquelle leur ville était bâtie, afin de le précipiter en bas. 

Verset 30.
αὐτὸς δὲ διελθὼν διὰ μέσου αὐτῶν ἐπορεύετο.
Mais Jésus, passant au milieu d'eux, s'en alla.
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Méditations et prolongements
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Méditation du P.About
(Radio-Vatican)
 
     En ce quatrième dimanche du temps ordinaire, nous poursuivons notre récit en saint Luc et nous nous retrouvons dans la synagogue alors que Jésus vient de déclarer : « La parole que vous avez entendue, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit ». Tous lui rendent témoignage. Mais Jésus est chez lui et il sait que derrière cet accueil de façade, peu sont enclins à le croire. « N’est-ce pas le fils de Joseph ? » Le défi, la défiance, commencent à se formuler. Quelques jours auparavant, Jésus avait guéri de nombreux malades à Capharnaüm, cette ville de mauvaise réputation, mi-païenne, mi-juive. Et le double défi se met en place : Jésus, on le connaît, c’est le fils de Joseph ; chez nous il n’a rien fait. Alors tous ces événements dont il serait l’auteur, osera-t-il les accomplir dans son village qui respecte Dieu ? Qu’a-t-il à dire ou faire de plus? On le connaît !
 
     Et Jésus devine leur cheminement : « Vous allez me dire : médecin, guéris-toi toi-même (...) et fais donc de même dans ton pays ». Mais il sait que l’habitude du temps, la relation de sang et la dimension affective font douter de tout changement et surtout d’une autre amplitude d’être et de personne chez les autres. On ne voit en lui que le fils de Joseph et de Marie. L’ayant trop connu, d’aucuns ne peuvent soupçonner son être divin. Alors Jésus a cette formule lapidaire si connue : « Nul n’est prophète en son pays ! » et il accentue sa mise en relief de la vérité en citant les exemples de la veuve de Sarepta, sous Élie, et du lépreux Naaman, sous Élisée. La véritable foi nécessite de se départir de toute affectation de sang, de sentiments et de nécessité. Seuls ceux libres d’attaches, de quelque ordre qu’elles soient, sont capables de voir dans le fils de Joseph, le fils de Dieu, le Rédempteur. D’où la fureur de ses connaissances et de ses « frères » qui se sentent insultés parce qu’il ne fera rien. Jésus ne veut rien faire car ses gestes et ses paroles seront toujours, parmi eux, entachés de doute et de contradictions. Alors, ultime désespoir face à une situation qui leur échappe, ses « frères et ses connaissances » vont le déclarer faux prophète et vouloir appliquer le châtiment dévolu : la lapidation.
 
     Il nous faut relire ce texte pour nous-mêmes. Je suis catholique, j’appartiens au Christ Jésus, et j’ai mon conjoint à mes côtés, mon fils, ma fille, mon père, ma mère. Et je désirerais tant qu’ils changent, qu’ils se convertissent. En fait qu’ils me correspondent et répondent à mes critères de vie et d’amour. Je suis comme cette foule de « frères et connaissances » de Jésus qui exige de lui qu’il leur corresponde et donc le rabaisse et nie ce qu’il est en vérité.
 
     La conversion, ma conversion est de ne pas vouloir changer l’autre mais de m’adapter sans tromperie et avec amour. Combien de rancune et de jalousie seraient évitées si j’osais te parler profondément, dans une confiance, sans doute ni intérêt : rien que pour toi et avec toi. Je t’aime, jusqu’à vouloir aimer tes défauts ou du moins m’y adapter, sans retour d’intérêt.
 
     « Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin ». Liberté de cœur mais surtout d’amour de la part de Jésus. Alors qu’il est mené jusqu’à l’escarpement, il passe au milieu d’eux, car il aime. Son amour désarme toutes les velléités d’en finir avec lui. Relisons l’hymne à l’amour de saint Paul dans la deuxième lecture pour comprendre comment Jésus passe au milieu d’eux, au milieu du monde, au milieu de mes doutes.
 
     Seigneur, je te prie pour ceux qui sont à mes côtés pour qu’aucun temps de rancune accumulée ou d’insatisfaction non exprimée ne blesse notre amour définitivement. Je te prie pour que, comme toi, dans l’amour, par l’amour, et par toi, je puisse passer et désamorcer les situations de haine, là où je suis. Merci pour ton amour qui me guide.

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Pour prolonger la méditation:

- Du Nouveau Testament:
- Ac 21,12b-13: "Nous priâmes Paul de ne pas monter à Jérusalem. Alors il répondit: Que faites-vous, en pleurant et en me brisant le cœur? Je suis prêt, non seulement à être lié, mais encore à mourir à Jérusalem pour le nom du Seigneur Jésus."
- Ac 1,8: "Vous recevrez une puissance, le Saint Esprit survenant sur vous, et vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, dans la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre."
- Ac 8,14-15: "Les apôtres, qui étaient à Jérusalem, ayant appris que la Samarie avait reçu la parole de Dieu, y envoyèrent Pierre et Jean. Ceux-ci, arrivés chez les Samaritains, prièrent pour eux, afin qu'ils reçussent le Saint Esprit."
- Ac 8,26-27: "Un ange du Seigneur, s'adressant à Philippe, lui dit: Lève-toi, et va du côté du midi, sur le chemin qui descend de Jérusalem à Gaza, celui qui est désert. Il se leva, et partit. Et voici: un Éthiopien, un eunuque, ministre de Candace, reine d'Éthiopie, et surintendant de tous ses trésors, était venu à Jérusalem pour adorer Dieu."
- Ac 10,28: "Vous savez, leur dit-il, qu'il est défendu à un Juif de se lier avec un étranger ou d'entrer chez lui; mais Dieu m'a appris à ne regarder aucun homme comme souillé et impur."
- Ac 11,19-20: "Ceux qui avaient été dispersés par la persécution survenue à l'occasion d'Étienne allèrent jusqu'en Phénicie, dans l'île de Chypre, et à Antioche, annonçant la parole seulement aux Juifs. Il y eut cependant parmi eux quelques hommes de Chypre et de Cyrène, qui, étant venus à Antioche, s'adressèrent aussi aux Grecs, et leur annoncèrent la bonne nouvelle du Seigneur Jésus."
- Ac 28,28: "Sachez donc que ce salut de Dieu a été envoyé aux païens, et qu'ils l'écouteront."

- Commentaire patristique:
Saint Cyrille d'Alexandrie (380-444), évêque et docteur de l'Église - Sur le prophète Isaïe, 5, 5.
      Le Christ a voulu amener à lui le monde entier et conduire à Dieu le Père tous les habitants de la terre. Il a voulu rétablir toutes choses dans un état meilleur et renouveler, pour ainsi dire, la face de la terre. Voilà pourquoi, bien qu'il soit le Seigneur de l'univers, « il a pris la condition de serviteur » (Ph 2,7). Il a donc annoncé la bonne nouvelle aux pauvres, affirmant qu'il avait été envoyé dans ce but (Lc 4,18).
      Les pauvres, ou plutôt les gens que nous pouvons considérer comme pauvres, sont ceux qui souffrent d'être privés de tout bien, ceux qui « n'ont pas d'espérance et sont sans Dieu dans le monde » (Ep 2,12), comme dit l'Écriture. Ce sont, nous semble-t-il, les gens venus du paganisme et qui, enrichis de la foi dans le Christ, ont bénéficié de ce divin trésor : la proclamation qui apporte le salut. Par elle, ils sont devenus participants du Royaume des cieux et compagnons des saints, héritiers des réalités que l'homme ne peut comprendre ni exprimer - « ce que, d'après l'apôtre Paul, l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté au cœur de l'homme, ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment » (1Co 2,9)
      A ceux qui ont le cœur brisé, le Christ promet la guérison et le pardon des péchés, et il rend la vue aux aveugles. Comment ne seraient-ils pas aveugles, les païens? [...] A eux, le Père envoie la lumière de la vraie connaissance de Dieu. Car, appelés par la foi, ils l'ont connu; plus encore, ils ont été connus par lui. Alors qu'ils étaient fils de la nuit et des ténèbres, ils sont devenus enfants de la lumière, car le jour les a illuminés, le Soleil de justice s'est levé pour eux, et l'Etoile du matin leur est apparue dans tout son éclat. Rien pourtant ne s'oppose à ce que nous appliquions tout ce que nous venons de dire aux descendants d'Israël.
      Eux aussi avaient le cœur brisé, ils étaient pauvres et comme prisonniers, et remplis de ténèbres [...] Le Christ est venu annoncer les bienfaits de son avènement précisément aux descendants d'Israël avant les autres, et proclamer en même temps l'année de grâce du Seigneur (Lc 4,19) et le jour de la récompense.

- D'un auteur moderne:
G. Bessière, Le feu qui rafraîchit (1978): 
      Les plus vieux livres de la Bible nous le montrent déjà: les prophètes ne sont pas les hommes du Temple, ni les serviteurs du Palais. Ce sont des hommes libres, enracinés en Dieu et en vaste humanité. Bergers de l'humaine transhumance, ils vivent au large et respirent du souffle de l'Esprit. Ces êtres d'incandescence voient si profond dans leur temps qu'ils semblent parfois mettre à nu l'avenir. Ce sont des déchireurs d'horizon. Ils dérangent, avec une insupportable lucidité, les hommes qui vivent en surface, dans leurs rêves ou leurs illusions, et les institutions qui s'enlisent en elles-mêmes [...] Jésus est de la race vibrante et gênante des prophètes.
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