Au service de l'Ecriture - Yvette Mailliet le Penven
 
Evangile selon saint Luc
(Chapitres 18-20)



Plaque de reliure émaillée, XIIème siècle -
Musée de Cluny, Paris ->





<- Mosaïque - Mausolée de Galla Placidia - Ravenne
Détail de broderie (fils d'or et d'argent sur velours) pour ornement liturgique - 1681 - Couvent patriarcal de Bzommar (Liban)
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• Lc 18,1-8

Même un juge "sans foi ni loi" finit par céder aux instances importunes d'une femme sans défense.Et Dieu? Il exauce les prières de ceux qui l'implorent sans se lasser, dans la foi et la confiance. Mais il intervient à son heure, et d'une manière qui ne correspond pas toujours à celle qu'on avait souhaitée: son regard porte en effet plus loin et plus profond que celui des hommes... qui pensent et agissent "à courte vue"!

Sur Luc et son Évangile: Voir à cette page.
 
Sur Lc 17,11 - 18,8: Voir à cette page.

Sur Lc 18,1 - 14:
À travers deux petites paraboles qui opposent des personnages antagonistes, la veuve et le juge (18,1-8), le pharisien et le publicain (18,9-14), Jésus donne un enseignement sur la prière et les caractères qu’elle doit revêtir.
Thème fondamental dans son évangile, qui est le seul à montrer fréquemment Jésus en prière (6,12; 9,28-29; 11,1…).

Traduction et notes:

Verset 1.
 Ελεγε δὲ καὶ παραβολὴν αὐτοῖς πρὸς τὸ δεῖν πάντοτε προσεύχεσθαι αὐτοὺς καὶ μὴ ἐκκακεῖν,
Jésus leur adressa encore une parabole, pour montrer qu'il leur faut toujours prier, et ne point se relâcher.
παραβολὴν - une parabole: Voir ici sur la "parabole" comme image; le terme "παραβολή parabolē" vient du verbe "παραβάλλω paraballō" qui signifie littéralement "jeter à côté", et donc au figuré "comparer". Le terme est appliqué par Luc à toute histoire racontée par Jésus pour illustrer ses propos.
Mais on en voit ici un usage différent de ce qu’il était, par exemple, en 10,29-32 (le bon Samaritain) où l’histoire menait à déplacer les termes de la question et à faire progresser l’interlocuteur; ou en 8,5-8 où il s’agissait de réserver aux disciples la connaissance des «mystères du Royaume». Ici, l’histoire vient illustrer le conseil donné dès le premier verset.
Autre différence : cette parabole ne peut pas être interprétée comme une allégorie où chaque détail renverrait à une signification précise (comme en 8,11‑15, l’explication de la parabole du semeur); elle doit être comprise dans sa globalité, par analogie (c’est-à-dire par comparaison entre deux types de situations semblables, mais situées à des plans différents), comme l’était déjà la parabole de l’intendant infidèle (10,1-8).
πάντοτε προσεύχεσθαι - toujours prier: La prière que décrit cette parabole n'est pas seulement l'expression de paroles adressées à Dieu, mais bien plutôt une attitude: attitude de foi et d'attente de l'intervention de Dieu. Comp. des attitudes de ce type: Gn 18,22-32; Ex 33-34; 2R 2,2;4;6;9; Mt 15,21-28; Mc 5,25-29; Jn 2,3-5.
La première qualité de la prière que souligne Jésus est en effet la fidélité. Luc retrouve ici la même vocabulaire que celui utilisé par Paul dans sa 1ère lettre aux Thessaloniciens : «Priez sans cesse» (5,17). Dans le contexte de l’épître qui parle du jour du Seigneur (5,13), comme dans celui de Luc qui vient de traiter de la venue du Royaume de Dieu et du Jour du Seigneur (17,20-37), ce conseil prend une forte tonalité eschatologique.
Cette qualité tend à se confondre avec la vigilance qui sera préconisée dans le dernier discours : «Veillez donc et priez en tout temps, afin d’avoir la force d’échapper à tout ce qui doit arriver et de vous tenir debout devant le Fils de l’homme» (Lc 21,36). Ce conseil d’assiduité à la prière va exercer une grande influence sur la spiritualité chrétienne (cf. aussi Ép 6,18 ; Ph 4,6 ; Col 4,2 ; 1Th 5,5…) et particulièrement sur le développement du mouvement monastique.
μὴ ἐκκακεῖν - ne point se relâcher: Deuxième qualité de la prière : à la constance doit se joindre la persévérance. C’est donc que les épreuves – extérieures ou intérieures – sont en quelque sorte inhérentes à la prière.

Verset 2.
λέγων· κριτής τις ἦν ἔν τινι πόλει τὸν Θεὸν μὴ φοβούμενος καὶ ἄνθρωπον μὴ ἐντρεπόμενος.
Il dit: Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait point Dieu et qui n'avait d'égard pour personne
κριτής τις - un juge:
- A
ux premiers temps d’Israël, le juge est le personnage central d’une tribu ou d’un clan, qui exerce un pouvoir, non seulement juridique, mais aussi militaire et politique. Il en est ainsi depuis l’entrée en Terre Promise (cf. le Livre des Juges) jusqu’à Samuel dont il est encore dit qu’il «jugea Israël pendant toute sa vie» (1S 7,15), c’est-à-dire jusqu’à l’instauration de la monarchie.
- Les juges n’ont plus dès lors qu’un pouvoir juridique qu’ils n’exercent pas toujours avec rectitude (cf. l’histoire de Suzanne, en Dn 13).
- Même si leurs prérogatives, au temps de Jésus, n’avaient plus rien à voir avec celles de leurs devanciers (en particulier en raison de l'occupation romaine), ils représentaient toujours pour le petit peuple un symbole de puissance, en raison des conséquences que leurs décisions pouvaient avoir.
Pour croquer en une phrase le portrait de ce juge, Luc fait montre, une fois de plus, de la vivacité de sa plume.


Verset 3.
χήρα δὲ ἦν ἐν τῇ πόλει ἐκείνῃ, καὶ ἤρχετο πρὸς αὐτὸν λέγουσα· ἐκδίκησόν με ἀπὸ τοῦ ἀντιδίκου μου.
Il y avait aussi dans cette ville une veuve qui venait lui dire: "Fais-moi justice de ma partie adverse".
χήρα - une veuve: La "veuve" est au nombre des "petits" que YHWH fait obligation à ses fidèles de protéger (comme l'étranger ou l'orphelin, car ils sont sans défense). La solitude de sa démarche indique la précarité de son état: avec la mort de son mari, la veuve a en effet aussi perdu son statut social et sa suffisance économique. C’est pourquoi la Loi lui offre une certaine protection, en appelant à ne pas la maltraiter (Ex 22,23) et à respecter ses droits (Dt 24,17 ; 27,19), en imitant ainsi l’attitude de Dieu lui-même: voir par ex.
- Dt 10,16-18, en part. 18:
 עשׂה משׁפט יתום ואלמנה ואהב גר לתת לו לחם ושׂמלה׃
"Il fait droit à l'orphelin et à la veuve, il aime l'étranger et lui donne de la nourriture et des vêtements";
- Is 1,16-17:
 רחצו הזכו הסירו רע מעלליכם מנגד עיני חדלו הרע׃
למדו היטב דרשׁו משׁפט אשׁרו חמוץ שׁפטו יתום ריבו אלמנה׃
"Lavez-vous, purifiez-vous,
Otez de devant mes yeux la méchanceté de vos actions;
Cessez de faire le mal.
Apprenez à faire le bien, recherchez la justice,
Protégez l'opprimé;
Faites droit à l'orphelin,
Défendez la veuve." 

- Psaume 146,9; …
La veuve a, comme tous les pauvres, le droit de glaner dans les champs (cf. Lv 19,9-10, et l’histoire de Ruth la Moabite, en particulier Rt 2,2).
C’est à la vue d’une veuve que Luc décrit Jésus comme «saisi de pitié» (littéralement : «pris aux entrailles», 6,13) ; et c’est une veuve qu’il montre à ses disciples comme exemple de confiance totale en Dieu, son seul recours (21,2-4).

Le juge,d'autre part, est présenté comme étant un homme mauvais: il ne révère pas Dieu et ses préceptes d'équité (2Ch 19,7), il n'a pas de compassion pour les plus faibles (vv.2;4).
ἀπὸ τοῦ ἀντιδίκου μου - de ma partie adverse: On ne saura pas qui a lésé cette veuve ni de quelle façon il l’a fait. La parabole est réduite à une épure et ne donne que les éléments de l’histoire qui peuvent servir à l’analogie : ici la persévérance de la veuve qui est bien la figure valorisée à imiter.

Verset 4.
καὶ οὐκ ἠθέλησεν ἐπὶ χρόνον· μετὰ δὲ ταῦτα εἶπεν ἐν ἑαυτῷ· εἰ καὶ τὸν Θεὸν οὐ φοβοῦμαι καὶ ἄνθρωπον οὐκ ἐντρέπομαι,
Pendant longtemps il refusa. Mais ensuite il dit en lui-même: Quoique je ne craigne point Dieu et que je n'aie d'égard pour personne, 
εἶπεν ἐν ἑαυτῷ - il dit en lui-même: La parabole fait davantage entendre le raisonnement intérieur du juge ; d’une certaine façon, elle se place à son point de vue. La veuve se définit par la constance de sa conduite ; tandis que le juge, au contraire, évolue et, face à cette persévérance, va changer de comportement.

Verset 5.
διά γε τὸ παρέχειν μοι κόπον τὴν χήραν ταύτην ἐκδικήσω αὐτήν, ἵνα μὴ εἰς τέλος ἐρχομένη ὑπωπιάζῃ με.
néanmoins, parce que cette veuve m'importune, je lui ferai justice, afin qu'elle ne vienne pas sans cesse me rompre la tête.
ἐκδικήσω αὐτήν - je lui ferai justice: Le texte insiste sur le fait qu'il cède uniquement à cause de l'attitude persévérance (et exaspérante pour lui!) de la veuve.
Le motif de l’évolution du juge est purement égoïste. Il n’éprouve ni crainte de Dieu ni souci du prochain, et ne vise que son confort et sa tranquillité.
De la même manière, les motivations du fils revenant vers son père étaient purement intéressées : «Moi je suis ici à mourir de faim. Je veux partir…» (15,17‑18). Mais ici on ne dit pas que l’action du juge, rendant enfin la justice, devienne l’occasion de sa conversion. La pointe du récit n’est pas là.

Verset 6.
εἶπε δὲ ὁ Κύριος· ἀκούσατε τί ὁ κριτὴς τῆς ἀδικίας λέγει·
Le Seigneur ajouta: Entendez ce que dit le juge inique.
ἀκούσατε - Entendez:L’apostrophe est solennelle ; l’interprétation de la parabole, donnée par «le Seigneur» – titre qui manifeste l’autorité de Jésus – insiste sur le fait que la persévérance de la veuve a bien été la cause efficiente de la justice qui lui est finalement rendue.
 
Verset 7.
ὁ δὲ Θεὸς οὐ μὴ ποιήσῃ τὴν ἐκδίκησιν τῶν ἐκλεκτῶν αὐτοῦ τῶν βοώντων πρὸς αὐτὸν ἡμέρας καὶ νυκτός, καὶ μακροθυμῶν ἐπ᾿ αὐτοῖς;
Et Dieu ne fera-t-il pas justice à ses élus, qui crient à lui jour et nuit, et tardera-t-il à leur égard?
ἐπ᾿ αὐτοῖς - à leur égard: Si ce juge mauvais, inique, a cédé alors qu'il n'y avait en lui ni foi ni compassion, à combien plus forte raison Dieu, dont la justice et la bonté sont infinies, dont la justice est si généreuse, fera justice à ses enfants qui sont dans la détresse.
Le raisonnement est a fortiori, comme en 11,11‑13, passage qui traitait déjà de la prière : «Si donc vous qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel...»

Verset 8.
λέγω ὑμῖν ὅτι ποιήσει τὴν ἐκδίκησιν αὐτῶν ἐν τάχει. πλὴν ὁ Υἱὸς τοῦ ἀνθρώπου ἐλθὼν ἆρα εὑρήσει τὴν πίστιν ἐπὶ τῆς γῆς; 
Je vous le dis, il leur fera promptement justice. Mais, quand le Fils de l'homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre?
τὴν πίστιν - la foi: C'est-à-dire un "foi" persévérante, comme celle de la veuve.

Méditation:

De la Bienheureuse Teresa de Calcutta (1910-1997), fondatrice des Sœurs Missionnaires de la Charité, No Greater Love (trad.: Il n'y a pas de plus grand amour, Lattès 1997)
« Toujours prier sans se décourager »
      Aime prier. Ressens souvent le besoin de prier tout au long de la journée. La prière dilate le cœur jusqu'à ce que celui-ci puisse recevoir le don de Dieu qui est lui-même. Demande, cherche, et ton cœur grandira au point de le recevoir, de le garder comme ton bien.
      Nous désirons tellement bien prier, et puis nous échouons. Alors nous nous décourageons et renonçons. Si tu veux prier mieux, tu dois prier plus. Dieu accepte l'échec, mais il ne veut pas du découragement. Toujours plus, il nous veut tels des enfants, toujours plus humbles, toujours plus emplis de gratitude dans l'oraison. Il veut que nous nous souvenions de notre appartenance à tous au corps mystique du Christ, qui est prière perpétuelle.
      Nous devons nous aider l'un l'autre dans nos prières. Libérons nos esprits. Ne prions pas longuement, que nos prières ne s'étirent pas sans fin, mais qu'elles soient brèves, pleines d'amour. Prions pour ceux qui ne prient pas. Souvenons-nous que celui qui veut pouvoir aimer, doit pouvoir prier.
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• Lc 18,9-14

L'"eucharistie" du Pharisien serait très belle, s'il ajoutait: "Oui, Seigneur, je  te rends grâce: tout ce que j'ai fait de bien, je le dois à ta grâce".
Le publicain sait qu'il ne peut se prévaloir d'aucune bonne action; il se reconnaît pécheur et se tourne humblement vers Dieu pour implorer sa miséricorde - et il l'obtient: il sort du Temple "justifié" par Dieu. 

Sur Luc et son Évangile: Voir à cette page.
 
Sur Lc 17,11 - 18,8: Voir à cette page.

Sur Lc 18,1 - 14: Voir ci-dessus.

Traduction et notes:

Verset 9.
Εἶπε δὲ καὶ πρός τινας τοὺς πεποιθότας ἐφ᾿ ἑαυτοῖς ὅτι εἰσὶ δίκαιοι, καὶ ἐξουθενοῦντας τοὺς λοιποὺς, τὴν παραβολὴν ταύτην·
Il dit encore cette parabole, en vue de certaines personnes se persuadant qu'elles étaient justes, et ne faisant aucun cas des autres:
παραβολὴν - une parabole: Voir ci-dessus, note sur v.1.
πρός τινας - en vue de certaines personnes: Comme c’était déjà le cas dans la première parabole, le verset d’introduction de la seconde donne la clé d’interprétation de l’histoire et annonce sa signification morale.
τοὺς πεποιθότας ἐφ᾿ ἑαυτοῖς ὅτι εἰσὶ δίκαιοι, καὶ ἐξουθενοῦντας τοὺς λοιποὺς - se persuadant qu'elles étaient justes, et ne faisant aucun cas des autresLa première parabole s’adressait aux disciples pour leur indiquer comment prier ; la seconde est destinée à des hommes qui ne sont pas nommés, mais désignés seulement par leur attitude intérieure.
L’attitude qui était précisément reprochée aux Pharisiens en 14,15 : «Vous êtes, vous, ceux qui se donnent pour justes devant les hommes…» ; et qui, dans la parabole, va bien être attribuée à un Pharisien. On peut supposer que ce verset introductif ne les nomme pas dans le but d’élargir la portée de la parabole : toute communauté de croyants, en effet – et sans doute en premier lieu celle de Luc –, peut facilement se laisser gagner par cet état d’esprit.


Verset 10.
ἄνθρωποι δύο ἀνέβησαν εἰς τὸ ἱερὸν προσεύξασθαι, ὁ εἷς Φαρισαῖος καὶ ὁ ἕτερος τελώνης.
Deux hommes montèrent au temple pour prier; l'un était pharisien, et l'autre publicain.
ἄνθρωποι δύο - Deux hommes: Nouvelle opposition entre deux figures très contrastées ; mais, contrairement à la précédente qui, par analogie, permettait de comprendre l’efficacité de la prière de l’homme sur le cœur de Dieu, ce sont ici deux types d’hommes antagonistes qui sont dépeints, l’un servant de modèle, et l’autre de contre-exemple. Ils vont être décrits en deux tableaux symétriques : par leur comportement et leur attitude corporelle d’abord (v. 11a et 13a), puis par le contenu de leur prière (v.11b-12 et 13b).
ὁ εἷς Φαρισαῖος - l'un [était] pharisien: Les Pharisiens forment, au sein du peuple juif, un groupe particulièrement religieux, attaché au Temple et à l’observance rigoureuse de la Loi. Contrairement aux Sadducéens, ils n’ont aucune complaisance envers l’occupant romain et, d’une façon générale, refusent toute compromission. Le nom qu’ils se donnent, פרושים peroushim, signifie «séparés». Malgré les controverses que rapportent les Évangiles, Jésus, au début de sa prédication, a pu être pris pour l’un d’entre eux.
ὁ ἕτερος τελώνης - l'autre publicain: Les publicains, au temps de Jésus, sont des juifs bénéficiaires de contrats publics avec les Romains, pour fournir l’armée ou gérer la collecte des taxes et impôts, soit directement (comme le riche Zachée, 19,2), soit comme employés de celui qui a passé le contrat de fermage (comme Lévi, assis à son bureau de douane, 5,27). Ils sont doublement honnis : en tant que collecteurs d’impôts, risquant de s’enrichir frauduleusement ; et en tant que serviteurs de l’occupant romain, maniant l’argent païen (cf. 20,22-25). Cette réputation de voleurs et de collaborateurs en fait des pécheurs publics, coupables sur les plans éthique, politique et religieux.
“Vue de l’intérieur d’une église gothique” - Carreau “bleu de Delft”, 1662 -
Rijksmuseum, Amsterdam
Ce carreau appartient à une longue tradition de représentation de l’intérieur d’églises, chaulées et dépouillées de leurs décors après la Réforme.

La parabole du Pharisien et du publicain y est ajoutée ici.
On remarquera qu’un personnage supplémentaire est représenté : un mendiant ; or c’est lui que le Pharisien semble prendre à témoin de ce qu’il n’est « pas ‘comme ce publicain’ » : ce mendiant – le Pharisien lui a-t-il fait aumône ou se contente-t-il plutôt de lui « faire la leçon », considérant qu'il a déjà donné la dîme ?... – serait donc la figuration du Christ lui-même, renvoyant à une autre parole christique: « Ce que vous aurez fait au plus petit d'entre les miens... »

Verset 11.
ὁ Φαρισαῖος σταθεὶς πρὸς ἑαυτὸν ταῦτα προσηύχετο· ὁ Θεός, εὐχαριστῶ σοι ὅτι οὐκ εἰμὶ ὥσπερ οἱ λοιποὶ τῶν ἀνθρώπων, ἅρπαγες, ἄδικοι, μοιχοί, ἢ καὶ ὡς οὗτος ὁ τελώνης·
Le pharisien, debout, priait ainsi en lui-même: O Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont ravisseurs, injustes, adultères, et même comme ce publicain; 
πρὸς ἑαυτὸν ταῦτα προσηύχετο - priait ainsi en lui-même: La prière du Pharisien est beaucoup plus développée que celle du publicain ; elle prend la forme d’une action de grâce – ce qui en soi n’est certes pas mauvais – ; mais d’une action de grâce qui porte moins sur les bienfaits de Dieu, pour l’en remercier, que sur ses propres qualités, pour s’en féliciter.
οὐκ εἰμὶ ὥσπερ οἱ λοιποὶ τῶν ἀνθρώπων - je ne suis pas comme le reste des hommes: La suffisance – qui fait que finalement la prière du Pharisien est entièrement centrée sur lui-même et ses propres mérites – se joint l’absence de charité. Pour mieux louer ses vertus, il accable les autres de tous les vices. Même s’il le fait en termes proches de ceux de certains psaumes (cf. Ps 26, par exemple), c’est bien là le «mépris pour les autres» que stigmatisait Jésus au verset 9.

Verset 12.
νηστεύω δὶς τοῦ σαββάτου, ἀποδεκατῶ πάντα ὅσα κτῶμαι.
je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tous mes revenus. 
πρὸς ἑαυτὸν ταῦτα προσηύχετο - priait ainsi en lui-mêmeÀ ses qualités  (définies plutôt comme l’absence des défauts habituels chez les autres hommes), il ajoute l’accomplissement parfait des prescriptions.
Si la pratique du jeûne, expression de la vie religieuse, était
- normale chez les Juifs à certaines fêtes (voir Nb 29,7; Za 7,3-5; 8,19...) ainsi qu'en d'autres occasions (le deuil: Jg 20,26; 2S 1,12; des situations dramatiques ou périlleuses: 2Ch 20,3; Est 4,6; Ps 35,13; ou des temps de confession des péchés: Esd 9,7; 10,2;6; Né 9,1-2; Dn 9,3; Jon 3,5);
- et courante chez les Pharisiens (cf. Lc 5,33), seuls les plus religieux parmi ces derniers jeûnaient deux fois par semaine, le lundi et le jeudi selon des textes juifs de l'époque.
ἀποδεκατῶ - je donne la dîme
- Le verbe "ἀποδεκατόω apodékatoō" est composé du verbe "δεκατόω dékatoō", lui-même composé sur la racine "δεκάτη dékatē, un dixième", et de préposition-préfixe "ἀπό apo"qui exprime l'éloignement. Il signifie donc bien "éloigner de soi un dixième de...", donc "donner la dîme = le dixième de..." ("dîme" et "dixième" forment un doublet parfait).
- Encore une prescription louable puisque tirée de la Loi (Nb 18,21 ; Dt 14,22…), mais contre laquelle Jésus met en garde parce qu’elle peut être transformée en absolu et détourner à bon marché de la vraie charité : «Malheur à vous, les Pharisiens, qui acquittez la dîme de la menthe, de la rue et de toute plante potagère, et qui délaissez la justice et l’amour de Dieu !» (Lc 11,42). La relation à Dieu du Pharisien est comme "chosifiée" par l'obéissance à un code rituel.

Verset 13.
καὶ ὁ τελώνης μακρόθεν ἑστὼς οὐκ ἤθελεν οὐδὲ τοὺς ὀφθαλμοὺς εἰς τὸν οὐρανόν ἐπᾶραι, ἀλλ᾿ ἔτυπτεν εἰς τὸ στῆθος αὐτοῦ λέγων· ὁθεός, ἱλάσθητί μοι τῷ ἁμαρτωλῷ.
Le publicain, se tenant à distance, n'osait même pas lever les yeux au ciel; mais il se frappait la poitrine, en disant: O Dieu, aie pitié de moi, qui suis un pécheur.
οὐκ ἤθελεν οὐδὲ τοὺς ὀφθαλμοὺς εἰς τὸν οὐρανόν ἐπᾶραι - n'osait même pas lever les yeux au cielÀ la suffisance du Pharisien s’oppose l’humilité du publicain. Alors que le premier, trop occupé à comptabiliser ses mérites, n’avait aucune demande à présenter à Dieu, le second, conscient de son péché, confesse par toute son attitude, non seulement sa faute, mais surtout la grandeur de Dieu.
ὁθεός, ἱλάσθητί μοι τῷ ἁμαρτωλῷ - O Dieu, aie pitié de moi, [qui suis un] pécheurÀ la différence du premier, ce second priant n’est pas centré sur lui-même, pas même sur ses péchés. Il les reconnaît, sans chercher à les excuser, mais ne s’y attarde pas. Sa prière, beaucoup plus simple et brève que la précédente, est tout entière tendue vers Dieu, comme un cri d’appel à sa miséricorde et d’espérance en sa bonté. Le premier avait tout et ne pouvait donc rien recevoir, fût-ce le don de Dieu ; le second reconnaît qu’il n’a aucun mérite, mais est tout entier ouvert au pardon et à la grâce de Dieu.

Verset 14.
λέγω ὑμῖν, κατέβη οὗτος δεδικαιωμένος εἰς τὸν οἶκον αὐτοῦ παρ᾿ ἐκεῖνος· ὅτι πᾶς ὁ ὑψῶν ἑαυτὸν ταπεινωθήσεται, ὁ δὲ ταπεινῶν ἑαυτὸν ὑψωθήσεται.
Je vous le dis, celui-ci descendit dans sa maison justifié, plutôt que l'autre. Car quiconque s'élève sera abaissé, et celui qui s'abaisse sera élevé.
λέγω ὑμῖν - Je vous le dis: Même affirmation solennelle que dans la première parabole (v.8, plus haut); leurs structures sont bien tout à fait symétriques. L’autorité de Jésus est d’autant plus engagée ici que la conclusion qu’il tire est inattendue et choquante pour ses auditeurs. Il évalue la situation des deux hommes du point de vue de Dieu, et non selon le regard humain.
κατέβη οὗτος εἰς τὸν οἶκον αὐτοῦ - celui-ci descendit dans sa maison: Entre la montée au Temple (v. 10) et la descente chez soi, ce n’est pas seulement le mouvement qui s’est inversé, mais aussi les positions de chacun – et cela, finalement, sans que les deux priants en soient conscients : à la fin de leur prière, le premier est toujours convaincu de ses mérites, et l’autre de son indignité. Comme dans la première parabole, Jésus ici, avant de donner un enseignement moral, s’attache à révéler le jugement de Dieu.
δεδικαιωμένος - justifié: Il faut bien prendre le terme en son sens précis : «rendu juste».
Paradoxalement le publicain est pardonné sans avoir avoué ses torts (cf. aussi le fils prodigue en 15,21-22) et encore moins les avoir réparés : il n’est toujours pas «un juste». Mais par son humilité, l’aveu de sa misère a rencontré la miséricorde de Dieu, et c’est la justice de Dieu qui l’a recouvert.
La «justification» est un thème central chez Saul le Pharisien, devenu l’apôtre Paul, en particulier dans l’Épître aux Romains. Cf. aussi Ph 3,9 : «être trouvé en lui (le Christ), n’ayant plus ma justice à moi, celle qui vient de la Loi, mais la justice par la foi au Christ, celle qui vient de Dieu et s’appuie sur la foi».
παρ᾿ ἐκεῖνος - plutôt que l'autreLe Pharisien va continuer à agir selon la Loi, il reste «un juste», mais de sa justice à lui, toujours fragile et insuffisante face à celle de Dieu ; dans la mesure où il se croit et se dit déjà juste, la justice de Dieu – c’est-à-dire sa miséricorde – reste sur lui sans effet.
Comme dans la parabole du fils prodigue, il ne faudrait pas voir ici une sorte de caprice de la part du Seigneur qui préférerait les rebelles ou les pécheurs aux sages (cf. les reproches du fils aîné en 15,29-30). Dieu préfère ceux qui se reconnaissent pécheurs (cf. 15,1), non parce qu'ils le sont, mais parce qu’ils reconnaissent la vérité de ce qu’ils sont et que, n’ayant plus d’autre recours, ils se tournent de tout leur être vers lui pour implorer leur pardon.
Tandis que, pour rependre les formules imagées de Péguy, «les honnêtes gens» ne demandant rien, la grâce coule sur eux comme sur les plumes d’un canard, sans les pénétrer : «Les honnêtes gens ne mouillent pas à la grâce» (Charles Péguy, Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne).
πᾶς ὁ ὑψῶν ἑαυτὸν ταπεινωθήσεται... - Car quiconque s'élève sera abaissé...: La première parabole débouchait sur une question ; la seconde sur une sentence déjà citée en 14,11 (à propos du choix des places).
Mais, de même que la question du v. 8 liait la prière au thème de la foi dans une perspective eschatologique, de même ici la formulation passive (qui, on le rappelle, désigne toujours Dieu comme véritable sujet de l’action), ainsi que le renversement total des situations, caractérisent la fin des temps (cf. déjà 1,52-23 : «Il a renversé les potentats de leur trône et élevé les humbles…» et 6,20-26 : «Heureux les pauvres car le Royaume de Dieu est à eux…»).
On ne peut donc faire trop vite une interprétation uniquement morale de cet aphorisme en assimilant le publicain à celui qui s’abaisse (il n'a fait que reconnaître la vérité !) et en considérant qu’il faut s’identifier à lui !
C’est une attitude d’humilité authentique qui est requise, dans la prière, tant face à soi-même – nécessairement pécheur – que face à Dieu dont «les pensées ne sont pas nos pensées» (Is 55,8).
À méditer sur ce thème :
«Représente-toi par la pensée deux chars : attelle à l’un la vertu et l’orgueil ; à l’autre le péché et l’humilité, et tu verras le char traîné par le péché, devancer celui de la vertu, non certes par sa force propre mais par celle de l’humilité qui y est jointe, de même que l’autre sera vaincu, non à cause de la faiblesse de la vertu, mais à cause de la masse pesante de l’orgueil» (S. Jean Chrysostome, De l’incompréhensibilité de Dieu).

Commentaire patristique :
De Saint  Jean Chrysostome, Homélies sur la conversion, n°2:

« Prends pitié du pécheur que je suis »

      Un pharisien et un publicain montaient au Temple pour y prier. Le pharisien a commencé par énumérer toutes ses qualités, en proclamant : « O Dieu, je te rends grâce de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont rapaces, injustes et adultères, ou bien encore comme ce publicain ! » Misérable sois-tu, toi qui oses porter un jugement sur la terre tout entière ! Pourquoi accabler ton prochain ? As-tu encore besoin de condamner ce publicain, la terre ne t'a-t-elle pas suffi ? Tu as accusé tous les hommes, sans exception : « Je ne suis pas comme le reste des hommes [...] ou bien encore comme ce publicain ; je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède. » Que de suffisance dans ces paroles ! Malheureux !...

      Le publicain, quant à lui, avait fort bien entendu ces paroles. Il aurait pu rétorquer en ces termes : « Qui donc es-tu, qui oses proférer de telles médisances à mon sujet ? D'où connais-tu ma vie ? Tu n'as jamais vécu dans mon entourage, tu n'es pas un de mes intimes. Pourquoi manifester un tel orgueil ? D'ailleurs, qui peut attester la réalité de tes bonnes actions ? Pourquoi fais-tu ainsi ton propre éloge, qu'est-ce qui t'incite à te glorifier de la sorte ? » Mais il n'en fit rien –- bien au contraire, il s'est prosterné, en disant : « O Dieu, prends en pitié le pécheur que je suis ! » Et, pour avoir fait preuve d'humilité, il a été justifié.

      Le pharisien a quitté le Temple, privé de toute absolution, tandis que le publicain s'en allait, le cœur renouvelé d'une justice retrouvée [...] Pourtant, il n'y avait là guère d'humilité, dans la mesure où l'on utilise ce terme lorsque quelqu'un de noble s'abaisse ; or, dans le cas du publicain, il ne s'agissait pas d'humilité, mais de simple vérité, car il disait vrai.
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• Lc 19,28 -
21,38

Cette dernière section traitant du ministère de Jésus se situe tout entière à Jérusalem. La montée vers la ville sainte, commencée en 9,51, et n'occupant donc pas moins de 10 chapitres sur 24, s’achève par un verset qui forme inclusion (ce sont les «termes extrêmes» de ce passage) avec le premier (19,28), enserrant ainsi toute la partie centrale de l’évangile et manifestant tout le dynamisme de la construction lucanienne.

L’introduction à cette section est formée par le récit de l’arrivée de Jésus à Jérusalem (19,29-44), avec - comme symbolisant les deux faces de la ville sainte et pécheresse - son entrée messianique sous les acclamations (19,29-40) et sa lamentation sur la ville qui n’a pas «reconnu le temps où elle fut visitée» (19,41-44).

Cette séquence à Jérusalem, marquée par sa grande unité de lieu autour du Temple, peut se diviser en deux parties :
- d’une part, les enseignements de Jésus et les controverses qu’il suscite (19,45 - 21,4) ;
- d’autre part, son discours sur la ruine de Jérusalem et la fin des temps qui, en Luc, est adressé à tous (21,5-38).

La première partie (19,45-21,4) commence directement dans le Temple et va être logiquement initiée par sa purification (19,45-46), ainsi que par un sommaire de ce qui va suivre : «il était journellement à enseigner dans le Temple» (19, 47-48). Luc, suivant en cela Marc, place donc au début du ministère à Jérusalem, peu avant la Passion, l’épisode des vendeurs chassés du Temple – contrairement à Jean qui le situe tout au début de la vie publique (2,13-22) ; il le traite rapidement, en lui donnant le sens d’une purification par Jésus du lieu où il va désormais enseigner.

Cette première partie, où «le peuple» est présenté comme favorable à Jésus et «suspendu à ses lèvres» (19,48), est scandée par les questions malveillantes des grands prêtres, des scribes et des anciens (20,1), de leurs «espions» (20,20) et de «quelques Sadducéens» (20,27), questions auxquelles Jésus répond directement – quoique souvent à la façon rabbinique, en posant une nouvelle question – ou par une parabole.

La première controverse (20,1-8) porte sur l’origine de l’autorité de Jésus – question d’autant plus brûlante que c’est précisément cette autorité personnelle, manifestée par Jésus dans ses enseignements et ses miracles, qui heurte prêtres et docteurs de la Loi. La question qu’en guise de réponse leur retourne Jésus à propos de l’autorité de Jean Baptiste (20,3) les renvoie à leurs contradictions et, plus fondamentalement, à leur incompétence pour juger des envoyés de Dieu (20,7).

Jésus cependant prolonge sa réponse par une parabole (20,9-19), adressée au peuple (20,9), mais que prêtres et scribes prennent pour eux (20,19). Cette parabole dite «des vignerons homicides» conte, sur le mode allégorique, l’histoire du salut incessamment offert par Dieu, jusqu’à l’envoi de son «fils bien-aimé» (20,13). En même temps qu’est dénoncée l’indignité des chefs du peuple, la mort du Fils est prophétisée – et, plus discrètement, son relèvement, par la citation du Ps 118 (20,17) –, ainsi que la disparition dramatique de l’organisation religieuse et politique traditionnelle d’Israël (20,16.18).

La deuxième controverse (20,20-26), moins frontale, cherche - à partir d’une question sur l’impôt - à attirer Jésus dans une querelle non plus religieuse mais politique. Les «espions» commencent par le flatter (20,21) pour mieux l’enfermer dans un dilemme : être infidèle à la loi de Dieu ou rebelle à l’autorité de l’empereur (20,22). Mais Jésus répond en dissociant clairement les deux domaines, religieux et politique (20,25), tout en affirmant la prééminence de Dieu : à l’empereur on ne donne que de l’argent frappé à son image (20,24) ; à Dieu, c’est nous-même, créés à son image, que nous devons offrir.

La troisième controverse (20,27-40), après l’échec des deux tentatives précédentes, fait intervenir des Sadducéens, un groupe religieux très conservateur qui ne reconnaît que les cinq premiers livres de la Bible (la Torah) et, en conséquence, estime peu fondée la croyance en la résurrection des morts apparue plus tardivement. À partir d’un cas d’école parfaitement invraisemblable et se fondant sur une interprétation littérale de la loi du lévirat (Dt 25,5-6), ils cherchent, par leur question faussement ingénue, à mettre en lumière l’absurdité de l’enseignement de Jésus sur le Royaume des cieux (20,28-33). Réponse leur est apportée en deux temps : Jésus rectifie d’abord leur conception trop matérialiste de la résurrection, en précisant qu’il s’agit d’une vie et d’un état nouveaux où l’on devient «pareil aux anges» (20,34-36) ; puis, à l’aide d’une citation, empruntée précisément à la Torah, il montre que la fidélité même de Dieu à l’alliance suppose que la relation nouée avec les membres de son peuple ne soit pas rompue par la mort (20,37-38).

Tous ses opposants ayant été réduits au silence, c’est Jésus lui-même qui prend l’initiative de la quatrième controverse (20,41-44), ramenée à vrai dire à un monologue. Sa question, formulée à partir du Ps 110, l’un des grands psaumes messianiques, revient à interroger sur l’identité du Messie, appelé «Seigneur» par David (considéré traditionnellement comme l’auteur des psaumes), mais aussi désigné comme «fils de David». Aucune réponse n’est apportée, ni par les scribes, ni par Jésus qui ne peut encore révéler qui il est : pour le comprendre, il faut que le mystère pascal ait été traversé.

Cette première partie, dans le Temple, se termine par un double tableau contrasté, comme Luc aime les brosser. D’un côté, Jésus fait remarquer à ses disciples l’attitude des scribes (20,45-47) ; de l’autre, il attire leur attention sur l’offrande d’une pauvre veuve (21,1-4). Les scribes sont critiqués (comme cela avait déjà été le cas par exemple en 11,37-53) pour le caractère ostentatoire de leur piété : grands châles de prière, places au premier rang, longues prières publiques (20,46). À l’opposé, la veuve dépose furtivement son obole, sans être remarquée de personne (21,2). Mais plus encore que leur vanité, Jésus déplore la cupidité des scribes (Luc aborde ainsi pour la dernière fois le thème de l’argent, si important pour lui), cupidité qui les conduit à «dévorer les biens des veuves» (20,47) ; et cette notation servant d’accroche au tableau suivant, il admire la générosité de la veuve capable de donner à Dieu «tout ce qu’elle a pour vivre» (21,4).

La seconde partie de cette séquence à Jérusalem (21,5-38) consiste en un discours de Jésus qui prend prétexte, comme en Marc et Matthieu, d’une remarque sur la beauté du Temple ; mais, fidèle à son plan d’ensemble, Luc n’indique pas qu’il se déroule hors de Temple ou de la ville (21,5-5). Ce discours dit «eschatologique», c’est-à-dire concernant la fin des temps, mêle des remarques sur la destruction de Jérusalem – qui ont été interprétées par les premières communautés comme prophétisant  la prise de la ville par Titus en 70, où le Temple effectivement a été détruit – et des indications sur les étapes de la fin de l’histoire. Luc a redistribué les éléments reçus de Marc en deux ensembles : à la fin du voyage vers Jérusalem, un premier discours traitait du «Jour du Fils de l’homme» (17,22-37), c’est-à-dire du jugement final ; ce second discours, plus développé et plus complexe, s’attache donc plutôt à présenter le déroulement des événements qui  précéderont ce jour, moins d’ailleurs pour les décrire concrètement que pour raviver l’espérance des disciples et leur indiquer l’attitude spirituelle à garder : «Veillez et priez» (21,36). Il peut être divisé en deux grands ensembles : le récit, au demeurant peu circonstancié, des événements de l’histoire (21,8-28), et le commentaire qu’en donne Jésus à l’aide d’une parabole (21,29-36).

Le discours proprement dit commence par une mise en garde (21,8-9) contre de faux prophètes annonçant l’imminence de la parousie. Le chemin sera long jusqu’à la fin des temps et Jésus en précise les étapes dramatiques (21,10-27) : guerres et catastrophes naturelles (21,10-11), persécutions (21,12‑19), chute de Jérusalem (21,20-24), catastrophes cosmiques (21,25-26).

Ces événements ne sont cependant pas simplement des épreuves à supporter. «Il faut que cela arrive» (21,9) : l’expression, empruntée à Dn 2,28, indique qu’ils entrent dans le dessein de Dieu et tournent donc au bénéfice du croyant. «Les guerres et les désordres» (21,10-11) qui ponctuent l’histoire sont dus à des causalités humaines et naturelles qui n’ont pas à être interprétées. Mais, dans les persécutions (21,12-19), qui vont commencer de façon immédiate («avant tout cela», 21,12) et se prolonger au long des temps, les croyants se verront soutenus par le Christ leur donnant «langage et sagesse» (21,15) et protégés par Dieu (21,18). Quant à la ruine de Jérusalem (21,20-24), dont le siège et la chute sont décrits à l’aide d’expressions tirées des écrits prophétiques, elle prend sens dans la perspective biblique du châtiment des péchés permettant un relèvement, mystère préfiguré par «le temps des païens» (21,24). (Tout ce passage développe des thèmes déjà présents dans la lamentation de Jésus sur Jérusalem, en 19,41-44. Enfin, comme cela est aussi traditionnel dans l’Écriture, la fin des temps est précédée de signes cosmiques (21,25-26), comme si la création retournait au chaos initial, avant la venue du Fils de l’homme (21,27). La brièveté de cette mention, l’absence d’explications sur cette fin, montrent bien que la visée du discours ne se situe en fait pas là.

Dans le commentaire du discours (21,29-36), Jésus va préciser cette visée à l’aide d’une parabole (21,28-32), mais le verset conclusif a déjà donné la clé : «Redressez-vous, car votre rédemption approche» (21,28). De même que les bourgeons du figuier annoncent le printemps (21,30), de même tous les événements évoqués précédemment annoncent que «le Royaume de Dieu est proche» (21,31). Toutes les générations sont donc concernées (cf.21,32) : la venue du Christ en gloire n’a pas à être renvoyée à la fin du monde, elle intervient dans chaque existence.

Il convient donc d’en tirer les conséquences spirituelles : les derniers versets (21,34-36) sont une exhortation à la vigilance et à la prière : le disciple, confronté aux difficultés et à la longueur du temps, est invité à ne pas désespérer devant ce que les premières communautés considéraient comme un retard de la parousie, et à ne pas relâcher sa ferveur.

La séquence à Jérusalem se clôt par deux versets (21,37-38), en inclusion avec 19,47-48, qui résument le ministère de Jésus situé exclusivement dans le Temple : c’est un ministère d’enseignement (il n’est plus fait mention de miracles à Jérusalem) qui lui attire les faveurs du peuple. Son arrestation toute proche va en paraître d’autant plus soudaine et brutale.
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• Lc 20,27-38

Les ressuscités vivent de la vie même de Dieu, dégagée de toutes les limitations et obligations de l'existence d'aujourd'hui.
Comment?... C'est totalement impossible à dire... et sans véritable intérêt!
 
Sur Luc et son Évangile: Voir à cette page.
 
Sur Lc 20,1  -  21,30: (Voir aussi ci-dessus)

Ce passage montre Jésus comme le maître qui enseigne (20,1;9;21;28;39; 21,7;38). La présence hostile des autorités (par ex. 20,1;19;20) donne à ces deux chapitres une atmosphère de conflit.

C'est en premier lieu l'origine de l'autorité de Jésus qui est discutée (20,1-8), puis viennent d'autres questions (20,20-40), jusqu'à ce que finalement Jésus affirme clairement, à partir des Écritures, l'autorité du Messie (20,41-44).
Tous ceux qui détournent l'autorité religieuse à leur propre avantage sont donc disqualifiés (20,45 - 21,4) et condamnés (21,5-38).

La stratégie des chefs du peuple est claire: ils interrogent Jésus en public, afin de le disqualifier aux yeux du peuple; mais, alors qu'ils mettent son autorité en doute, c'est la leur qui est remise en question (20,7;19;26;40). Jésus refuse de répondre directement à la question posée (20,8), mais, selon son habitude, il utilise une parabole (20,9-19) que les spécialistes de la Loi et les chefs des prêtres reçoivent comme une menace pour leur autorité. Lorsqu'ils l'attaquent sur l'impôt à payer à l'occupant romain (20,20-26), ils voient leur piège se refermer sur eux-mêmes. Les sadducéens interrogent Jésus sur la résurrection des morts, avec l'intention de le mettre à l'épreuve sur le terrain de l'interprétation des Écritures (20,27-40): c'est leur incompréhension qui est mise en évidence.
Alors Jésus lui-même, par l'Écriture, fait taire toute contestation (20,41-44) et dénonce les pratiques honteuses des spécialistes de la Loi (20,45-47), les opposant à celle d'une veuve qui donne de son nécessaire (21,1-4).

Puis il annonce la destruction du Temple (21,5-38), qui semble présenté comme une figure de la fin des temps (certains exégètes pensent que les vv.25-28 élargissent effectivement la prophétie aux événements derniers; selon d'autres ces vv. traitent toujours et uniquement de la destruction du Temple). L'émotion de Jésus, alors qu'il annonce ces événements terribles, ne doit pas être perdue de vue (voir 13,34-35; 19,41-44; 23,27-31).
Pour les disciples, ce discours est une exhortation à la vigilance et un encouragement (21,29-36): les événements à venir n'échapperont pas à la souveraineté divine, et ils confirmeront la fiabilité de la parole de Jésus. 
  
Traduction et notes:

Verset 27.
Προσελθόντες δέ τινες τῶν Σαδδουκαίων, οἱ λέγοντες μὴ εἶναι ἀνάστασιν, ἐπηρώτησαν αὐτὸν
Quelques-uns des sadducéens, qui disent qu'il n'y a point de résurrection, s'approchèrent, et posèrent à Jésus cette question:
τινες τῶν Σαδδουκαίων - quelques-uns des sadducéens: C'est la première fois qu'ils apparaissent chez Luc: ils étaient en effet essentiellement basés à Jérusalem.
Les sadducéens, הצדוקים, constituaient un parti important du judaïsme, du IIème s. av. J.C. à la chute de Jérusalem (70 ap. J.C), composé de familles de l'aristocratie sacerdotale et de laïcs aisés de Jérusalem, qui se réclament de la descendance de
צדוקtsâdôq - Sadoq (prêtre au temps de David).
On connaît d'eux trois caractéristiques:
- ils se tiennent à la Loi - la seule Tora', ou Pentateuque (Mt 22,23-24);
- pour eux, il n'y a ni résurrection, ni anges, ni Esprit (Ac 23,8);
- ils acceptent la domination romaine, et ont une politique conservatrice.
Les grands prêtres du procès de Jésus seront des sadducéens.

Verset 28.
λέγοντες· διδάσκαλε, Μωϋσῆς ἔγραψεν ἡμῖν, ἐάν τινος ἀδελφὸς ἀποθάνῃ ἔχων γυναῖκα, καὶ οὗτος ἄτεκνος ἀποθάνῃ, ἵνα λάβῃ ὁ ἀδελφὸς αὐτοῦ τὴν γυναῖκα καὶ ἐξαναστήσῃ σπέρμα τῷ ἀδελφῷ αὐτοῦ.
Maître, voici ce que Moïse nous a prescrit: Si le frère de quelqu'un meurt, ayant une femme sans avoir d'enfants, son frère épousera la femme, et suscitera une postérité à son frère.
•  ἐάν τινος ἀδελφὸς ἀποθάνῃ... - Si le frère de quelqu'un meurt...: Allusion à la loi du lévirat, en Dt 25,5-6 (sqq):
כי־ישׁבו אחים יחדו ומת אחד מהם ובן אין־לו לא־תהיה אשׁת־המת החוצה לאישׁ זר יבמה יבא עליה ולקחה לו לאשׁה ויבמה׃
Lorsque des frères demeureront ensemble, et que l'un d'eux mourra sans laisser de fils, la femme du défunt ne se mariera point au dehors avec un étranger, mais son beau-frère ira vers elle, la prendra pour femme, et l'épousera comme beau-frère.
והיה הבכור אשׁר תלד יקום על־שׁם אחיו המת ולא־ימחה שׁמו מישׂראל׃
Le premier-né qu'elle enfantera succédera au frère mort et portera son nom, afin que ce nom ne soit pas effacé d'Israël.

Verset 29.
ἑπτὰ οὖν ἀδελφοὶ ἦσαν· καὶ ὁ πρῶτος λαβὼν γυναῖκα ἀπέθανεν ἄτεκνος·
Or, il y avait sept frères. Le premier se maria, et mourut sans enfants.

Verset 30.
καὶ ἔλαβεν ὁ δεύτερος τὴν γυναίκα, καὶ οὗτος ἀπέθανεν ἄτεκνος·
Le second épousa la femme; et il mourut sans enfants. 

Verset 31.
καὶ ὁ τρίτος ἔλαβεν αὐτήν· ὡσαύτως δὲ καὶ οἱ ἑπτὰ οὐ κατέλιπον τέκνα, καὶ ἀπέθανον·
Le troisième épousa celle-ci; mais il en fut de même des sept, qui moururent sans laisser d'enfants.

Verset 32.
ὕστερον δὲ πάντων καὶ ἡ γυνὴ ἀπέθανεν.
Enfin, la femme mourut aussi.

Verset 33.
ἐν τῇ ἀναστάσει τίνος αὐτῶν γίνεται γυνή; οἱ γὰρ ἑπτὰ ἔσχον αὐτὴν γυναῖκα.
A la résurrection, duquel d'entre eux sera-t-elle donc la femme? Car les sept l'ont eue pour femme.

Verset 34.
καὶ ἀποκριθεὶς εἶπεν αὐτοῖς ὁ ᾿Ιησοῦς· οἱ υἱοὶ τοῦ αἰῶνος τούτου γαμοῦσι καὶ έκγαμίσκονται·
Jésus leur répondit: Les enfants de ce siècle prennent des femmes et des maris;

Verset 35.
οἱ δὲ καταξιωθέντες τοῦ αἰῶνος ἐκείνου τυχεῖν καὶ τῆς ἀναστάσεως τῆς ἐκ νεκρῶν οὔτε γαμοῦσιν οὔτε γαμίζονται·
mais ceux qui seront trouvés dignes d'avoir part au siècle à venir et à la résurrection des morts ne prendront ni femmes ni maris.

Verset 36.
οὖτε γὰρ ἀποθανεῖν ἔτι δύνανται· ἰσάγγελοι γάρ εἰσι καὶ υἱοί εἰσι Θεοῦ, τῆς ἀναστάσεως υἱοὶ ὄντες.
Car ils ne pourront plus mourir, parce qu'ils seront semblables aux anges, et qu'ils seront fils de Dieu, étant fils de la résurrection.
• ἰσάγγελοι  - semblables aux anges: La vie dans le monde à venir sera caractérisée par l'absence de mort; en cela, les êtres humains "ressuscités" deviendront "semblables aux anges". Dans la perspective de cette résurrection, la pratique du lévirat, mentionnée au v.28, n'a plus de sens pour ceux qui accueillent le Royaume, et bénéficieront donc de la vie du monde à venir - puisque le lévirat visait notamment à maintenir, par sa descendance, la "vie" de l'homme décédé.   

Verset 37.
ὅτι δὲ ἐγείρονται οἱ νεκροὶ, καὶ Μωϋσῆς ἐμήνυσεν ἐπὶ τῆς βάτου, ὡς λέγει Κύριον τὸν Θεὸν ᾿Αβραὰμ καὶ τὸν Θεὸν ᾿Ισαὰκ καὶ τὸν Θεὸν ᾿Ιακώβ.
Que les morts ressuscitent, c'est ce que Moïse a fait connaître quand, à propos du buisson, il appelle le Seigneur le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, et le Dieu de Jacob.
Μωϋσῆς  - Moïse: Les sadducéens avaient fait appel à "Moïse", au Pentateuque, voulant tester la fidélité de Jésus à la Tora'; Jésus leur répond en citant à son tour Moïse, et en leur reprochant de ne pas l'avoir compris.
τὸν Θεὸν ᾿Αβραὰμ καὶ τὸν Θεὸν ᾿Ισαὰκ καὶ τὸν Θεὸν ᾿Ιακώβ  - le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, et le Dieu de Jacob: En Ex 3,6a:
 ויאמר אנכי אלהי אביך אלהי אברהם אלהי יצחק ואלהי יעקב
"Et Il dit: Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob".
Dieu n'aurait pas associé son nom à ceux des patriarches si ceux-ci avaient définitivement cessé d'exister - c'est-à-dire s'il n'y avait pas de résurrection des morts.
Κύριον  - le Seigneur: Rappel: dans la LXX, le terme grec κύριος kurios- Seigneur (que l'on retrouve au vocatif dans le "Kyrie") traduit l'hébreu יהוה YHWH, kétiv dont le qéré est אֲדֹנָי (transcrit et lu Adonaï – traduit textuellement: « mon Seigneur »). Sur la LXX, les notions de qéré et kétiv, voir à cette page; sur les noms de Dieu, voir cette page.

Verset 38.
Θεὸς δὲ οὐκ ἔστι νεκρῶν, ἀλλὰ ζώντων· πάντες γὰρ αὐτῷ ζῶσιν.
Or Dieu n'est pas Dieu des morts, mais des vivants; car pour lui tous sont vivants.

Des textes que nous devrions tous parfaitement intégrer, dans nos esprits et nos cœurs, alors qu'un enquête menée à la demande du magazine Le Pèlerin - en avril 2009 - révélait que seuls 57% des catholiques pratiquants croient à la résurrection des morts:

• Méditation :
Catéchisme de l'Église catholique
§ 989-993:

« Je crois à la résurrection de la chair » (Credo)

           Nous croyons fermement, et ainsi nous espérons, que de même que le Christ est vraiment ressuscité des morts et qu'il vit pour toujours, de même après leur mort les justes vivront pour toujours avec le Christ ressuscité et qu'il les ressuscitera au dernier jour. Comme la sienne, notre résurrection sera l'œuvre de la Très Sainte Trinité : « Si l'Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus Christ d'entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels, par son Esprit qui habite en vous » (Rm 8,11). Le terme « chair » désigne l'homme dans sa condition de faiblesse et de mortalité. La « résurrection de la chair » signifie qu'il n'y aura pas seulement, après la mort, la vie de l'âme immortelle, mais que même nos « corps mortels » reprendront vie.
           Croire en la résurrection des morts a été dès ses débuts un élément essentiel de la foi chrétienne. « Une conviction des chrétiens : la résurrection des morts ; cette croyance nous fait vivre » (Tertullien). « Comment certains d'entre vous peuvent-ils dire qu'il n'y a pas de résurrection des morts ? S'il n'y a pas de résurrection des morts, le Christ non plus n'est pas ressuscité. Mais si le Christ n'est pas ressuscité, alors notre prédication est vide, vide aussi votre foi... Mais non, le Christ est ressuscité des morts, prémices de ceux qui se sont endormis » (1Co 15,12-14;20).
            La résurrection des morts a été révélée progressivement par Dieu à son Peuple. L'espérance en la résurrection corporelle des morts s'est imposée comme une conséquence intrinsèque de la foi en un Dieu créateur de l'homme tout entier, âme et corps [] Les pharisiens et bien des contemporains du Seigneur espéraient la résurrection. Jésus l'enseigne fermement. Aux sadducéens qui la nient il répond : « Vous ne connaissez ni les Écritures ni la puissance de Dieu, vous êtes dans l'erreur » (Mc 12,24). La foi en la résurrection repose sur la foi en Dieu qui « n'est pas un Dieu des morts, mais des vivants ».

- Commentaires patristiques :
- Saint Cyprien, Traité sur la mort XX.
Nous ne devons pas pleurer nos frères que l'appel du Seigneur a retirés de ce monde, puisque nous savons qu'ils ne sont pas perdus, mais partis avant nous: ils nous ont quittés comme des voyageurs, comme des navigateurs, pour nous précéder [...] Ne donnons pas aux païens l'occasion de nous reprocher, avec raison, de nous lamenter sur ceux que nous déclarons vivants auprès de Dieu, comme s'ils étaient anéantis et perdus.

- Saint Irénée de Lyon, Contre les Hérésies V, 2,3.
Comme le grain de blé
      Le bois de la vigne, une fois planté en terre, porte du fruit quand vient le temps. De même, le grain de froment, après être tombé en terre et s'y être dissous (Jn 12,24), resurgit multiplié par l'Esprit de Dieu qui soutient toutes choses. Ensuite, grâce au savoir faire, ils viennent à l'usage des hommes ; puis, en recevant la Parole de Dieu, ils deviennent eucharistie, c'est à dire le Corps et le Sang du Christ.
      De même nos corps, qui sont nourris par cette eucharistie, après avoir été couchés dans la terre et s'y être dissous, ressusciteront en leur temps, lorsque le Verbe de Dieu les gratifiera de la résurrection, « pour la gloire de Dieu le Père » (Ph 2,11). Car il procurera l'immortalité à ce qui est mortel et l'incorruptibilité à ce qui est périssable (1Co 15,53), parce que la puissance de Dieu se déploie dans la faiblesse (2Co 12,9).
      Dans ces conditions nous nous garderons bien, comme si c'était de nous-mêmes que nous avons la vie, de nous enfler d'orgueil, de nous élever contre Dieu en acceptant des pensées d'ingratitude. Au contraire, sachant par expérience que c'est de sa grandeur à lui [...] que nous tenons de pouvoir vivre à jamais, nous ne nous écarterons pas de la vraie pensée sur Dieu et sur nous-mêmes. Nous saurons quelle puissance Dieu possède et quels bienfaits l'homme reçoit de lui. Nous ne nous méprendrons pas sur la vraie conception qu'il faut avoir de Dieu et de l'homme. D'ailleurs [...], si Dieu a permis notre dissolution dans la terre, n'est-ce pas précisément pour que, instruits de toutes ces choses, nous soyons dorénavant attentifs en tout, ne méconnaissant ni Dieu ni nous-mêmes ? [...] Si la coupe et le pain, par la Parole de Dieu, deviennent eucharistie, comment prétendre que la chair est incapable de recevoir la vie éternelle ?
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