Au service de l'Ecriture - Yvette Mailliet le Penven
Evangile selon saint Luc


(Introduction - Chapitres 1-2)


Saint Luc est symbolisé par le bœuf
(Les Pères de l'Eglise ont rattaché chacun des quatre évangélistes à l'un des "quatre Vivants" de l'Apocalypse entourant le Christ en gloire;saint Luc est représenté par un bœuf, ou un taureau, ou un veau, parce qu'au début de son Evangile il évoque le service au Temple de Zacharie, prêtre et donc sacrificateur, mari d'Élisabeth et père de Jean le Baptiste).

Plaque de reliure émaillée, XIIème siècle -
Musée de Cluny, Paris ->



<- Mosaïque - Mausolée de Galla Placidia - Ravenne








<- Détail de broderie (fils d'or et d'argent sur velours) pour ornement liturgique - 1681 - Couvent patriarcal arménien de Bzommar (Liban)



Aucun problème biblique n’est jamais définitivement résolu. Jusqu’aux environs de 1950, un accord quasi unanime ­ contre les opinions outrées de l’école de Tübingen ­ faisait de Luc l’unique auteur du troisième évangile et des Actes des Apôtres. Dans les trois dernières décennies, des voix autorisées se sont élevées pour - ­ tout en reconnaissant un auteur unique à ces deux livres - ­ en refuser la paternité à Luc et dater ces ouvrages d’une ou de deux générations plus tard.
    L’ancienne tradition chrétienne s’appuie sur le témoignage d’Irénée, du prologue antimarcionite et du canon de Muratori (fin du IIème siècle). Luc n’en demeure pas moins pour nous un homme a peu près inconnu.
On croit savoir qu’il fut un sémite, probablement d’origine syrienne, étant ainsi le seul auteur du Nouveau Testament à ne pas être un fils d’Israël (Col 4,11-14). Mais il est lui aussi imprégné de culture biblique et chez lui aussi l’influence hébraïque, dans l’expression de la pensée, est patente. Luc aurait exercé la profession de médecin (Col 4,14). On a supposé qu’il aurait composé ses œuvres après la mort de Paul, avec lequel il aurait été particulièrement lié, entre 60 et 84.

    Luc, en présentant sa vie de Jésus, entend non seulement en rapporter la chronique fidèle, mais encore faire œuvre de création littéraire. Il dispose pour cela de sources abondantes, ayant très certainement utilisé Marc et, sinon Matthieu, du moins la source commune dans laquelle Matthieu a puisé, dont le sigle est Q (de l’allemand Quelle). Marc et Q donnent ainsi toute la substance de l’évangile de Luc. Sur les données de ses sources écrites et orales, Luc structure son œuvre en cinq parties:
1) l’évangile de l’enfance (1 - 2);
2) la mission en Galilée (3,1 - 9,50);
3) la montée vers Jérusalem (9,51 - 19,27);
4) dernières prédications (19,28 - 21,38);
5) la Passion et la Résurrection (22,1 - 24,53).
    Homme de lettres, Luc a le souci d’insérer les faits qu’il décrit dans le cadre de l’histoire universelle et de l’histoire d’Israël qu’il connaît par ses sources et mieux encore par la Bible, lue et citée le plus souvent d’après la version des LXX.
    Luc narre ainsi la vie de Jésus comme constituant un document historique central dans l’histoire universelle. Pour lui, Jésus et son Evangile ouvrent à l’humanité la porte du Salut. Le Messie est en effet venu, député par son Père YHWH, pour sauver ceux qui sont perdus, c’est-à-dire tous les hommes. Dans le procès du Salut, la croix n’a pas pour Luc l’importance centrale qu’elle prendra dans la tradition chrétienne ultérieure: il ne parle de caractère sacrificiel de la mort de Jésus qu’en Lc 22,19 et Ac 20,28. L’essentiel, dans la marche vers le Salut, est d’accueillir et d’accomplir les enseignements du Messie, dans l’attente de la parousie et de l’instauration du royaume de Dieu, dans la gloire.
    On a remarqué que le style de Luc ressemblait à celui de Flavius Josèphe, imprégné comme lui de langage biblique et d’hébraïsmes, ou encore, parmi les Grecs, à celui de l’historien Polybe. S’adressant surtout à des païens convertis, Luc évite d’employer des mots hébreux et il tend, plus que les autres évangélistes, à la pureté de style, n’évitant cependant pas, en vingt-huit occurrences, d’employer des mots qui seront ultérieurement proscrits du « bon usage » de la langue grecque par Phrynicos (IIème siècle de l’ère chrétienne).
    Tandis que Marc fait largement usage du présent historique, Luc, plus soucieux de rigueur grammaticale, l’évite à une seule exception près; il entend largement utiliser les riches ressources de la conjugaison grecque pour ménager ses effets littéraires.
    Malgré cela, on décèle de nombreux sémitismes dans son style. Dans les discours de Jésus, notamment, Luc emploie de nombreux hébraïsmes ou aramaïsmes, généralement les mêmes que dans Matthieu et Marc.
    Tout au long de son œuvre, Luc a un constant souci de la composition. Précédés par des introductions, ses développements se terminent souvent par des conclusions où il souligne d’un trait personnel l’essentiel de son message. À cet égard la comparaison des passages parallèles de Marc et de Luc est significative. Luc se présente ainsi comme un écrivain nanti d’un vocabulaire dense, qu’il utilise avec art, visant constamment à toucher le cœur de ses lecteurs, à les convaincre de l’authenticité, de la beauté tragique et de l’incomparable grandeur de son récit.

    Les chapitres 1 et 2, consacrés à la naissance et à l’enfance de Jean le Précurseur et de Jésus, sont caractéristiques de la narration lucanienne. Luc prend soin de préciser le temps et le lieu où se situent les événements qu’il décrit. Il fait vivre ses personnages qui entrent, viennent, montent, sortent ou partent. Les scènes ne sont pas seulement mimées, mais dialoguées et pour ainsi dire chantées en des actions de grâces et des cantiques. L’ensemble surgit de la matrice biblique d’où le récit semble directement émaner.
    La deuxième partie de l’évangile de Luc (3,1-9,50) est consacrée à la mission de Jésus en Galilée, sous le signe des réalités politiques et religieuses de l’Empire dont la Judée est une colonie.
    Biographe appliqué, Luc reprend les récits des deux premiers évangiles. Le secret messianique cher à Marc est éliminé: Jésus, dès le début de sa vie publique, est salué en tant que Messie et Fils de Dieu. Luc attribue ainsi à la Galilée la primeur des enseignements de Jésus. Il situe tout au début la visite et la prédication faite à Nazareth.
    Jésus chemine ensuite dans les villes et les villages, souvent peuplés de réfugiés qui fuyaient les rigueurs ou la répression de l’occupant romain. Il est entouré des Douze et de femmes qui l’assistaient de leurs biens. Le vrai mouvement du récit est donné par la prédication du royaume, davantage que par les voyages du maître à travers les chemins, souvent fleuris, de la Galilée.
    Les grands thèmes traités par les deux premiers évangélistes sont repris par Luc. Il évoque la triple épreuve de Jésus tenté par Satan (4,1-13), en faisant précéder son récit d’une brève introduction qui lui donne un sens plus profond. Suivent cinq confrontations avec les pharisiens et les répétiteurs de la Tora' (5,17 - 6,11).
    L’institution des Douze (6,12-16) et le discours que Luc situe, non plus sur la montagne, comme l’avait fait Matthieu, mais dans une plaine (6,17-49) résument les intentions et le sens des enseignements de Jésus. L’alternance des bénédictions et des malédictions s’inspire des discours parénétiques de la Tora' et d’une tradition constante chez les prophètes et chez les rabbis, tradition que l’on retrouve également dans maints écrits de Qumrân. La foule enthousiaste, à la différence des docteurs inquiets de l’avenir, voit dans Jésus un grand prophète, tandis que Jean le Baptiste pose la question: « Es-tu celui qui vient? » (7,20). Luc ménage ses effets et crée ainsi une émotion voulue.
    Paraboles et miracles jalonnent la route de Jésus en Galilée. Le récit culmine dans l’envoi des Douze en mission (9,1-6), la confession de Pierre (9,18-20) et la Transfiguration (9,28-36). D’ultimes instructions aux disciples (9, 44-50) précèdent la montée de Jésus et des Douze vers Jérusalem, où tous l’attendent.
    La montée vers Jérusalem (9,51 - 19,28) est un long intermède dans le récit lucanien. L’auteur y introduit tout ce qu’il n’a pu ou ne pourra mettre ailleurs. Chaque verset ajoute à l’extrême richesse de faits ou de pensées de l’ensemble. Celui-ci est dominé par l’importance exceptionnelle des paraboles: nul mieux que Luc ne sait faire usage de ce genre dans lequel Jésus excelle.
    On sent que l’écrivain jubile en nous transmettant un trésor de mots, d’idées et d’images où l’Église puisera surabondamment pendant vingt siècles sans jamais en atténuer la richesse. Les paroles de Jésus demeurent en cela aussi neuves, aussi vraies, aussi fécondes que lorsqu’elles sortirent pour la première fois de sa bouche.
    La dernière partiedu troisième évangile (19,28 - 24,53) se situe, comme il se doit, à Jérusalem. Luc répartit sa matière en deux grandes sections:
- la prédication dans le Temple (19,28 - 21,38);
- la Passion et la Résurrection (22,1 - 24,53).
    La chronologie de Luc est plus imprécise que celle de Marc ou de Matthieu. Nous savons seulement qu’après son entrée triomphale à Jérusalem, Jésus enseigne journellement et publiquement dans le sanctuaire. Dans les quatre évangiles, d’ailleurs, un seul fait est certain, c’est que la passion eut lieu un vendredi, la veille d’un shabbat.
    Le récit lucanien débouche donc ici sur la Passion, la mort et la Résurrection de Jésus (22,1-24,53). Le procès de l’innocent persécuté, du serviteur souffrant démontre, aux yeux de Luc, que derrière la façade politique et humaine des faits, ce sont des forces spirituelles qui s’affrontent: celles de Dieu, en quête de son royaume, et celles des idoles, mues par Satan, avides de puissance. Il serait dérisoire de voir là une tragédie en blanc et noir, avec d’un côté les bons, ­ les disciples, ­ et de l’autre les méchants, tous des juifs. Dominant la tragédie, il y a la fatalité du destin de Jésus, Roi-Messie dans un royaume dont le roi, Tibère, se veut aussi d’essence divine. Le vrai conflit est celui qui oppose Dieu, dont Jésus est le fils, aux dieux de Rome, dont Tibère est l’implacable émanation.
    En face de ce combat gigantesque, que font les hommes? Pilate et Caïphe, avec tous les fonctionnaires romains ou hébreux, dépassés par l’ampleur du drame, tremblent pour leur vie ou pour leur situation.
    Luc, dans son récit de la passion, néglige des détails rapportés par les autres évangélistes; en introduisant plus de sobriété dans sa narration, il ne donne que plus de grandeur à la tragédie qui déchire Jérusalem.
    Le récit de la Résurrection et de l’Ascension de Jésus introduit les adeptes dans le    מלכוּת יהוה malkhoutYHWH-Adonaï, le royaume de Dieu, que Luc évoque à trente-deux reprises dans son Annonce. Ainsi se parachève en gloire le portrait lucanien de Jésus, fils de l’homme et fils de Dieu, prophète et Sauveur. 
(D'après A. Chouraqui)
__________________________________________________________________________

Un évangile, un évangéliste

Nous ne retenons souvent des évangiles que les extraits qui sont lus à la messe dominicale. Des récits ou enseignements marquants qui, certes, contiennent l’essentiel du message évangélique, mais qui ne permettent pas de saisir comment chaque épisode est enchâssé dans l’ensemble. Or chaque évangéliste, qui a reçu de la tradition le récit des paroles et des gestes de Jésus, les a disposés et agencés en fonction de son propre projet théologique. Ce qui nous permet de contempler des visages du Christ, non pas différents, mais complémentaires. C’est cette visée du rédacteur que permet de comprendre la lecture continue d’un évangile.

Celui de Luc est l’évangile qui va être lu pendant l’année C qui commence le dimanche 29 novembre 2009, 1er dimanche de l’Avent.
 
Il est écrit pour une  communauté issue, non du judaïsme mais du paganisme, et souligne donc les traits universels du message du Christ. Il met fortement l’accent sur des traits importants aujourd’hui : le rôle de l’Esprit Saint, la miséricorde du Père, la joie… Un bon guide donc pour rafraîchir et approfondir notre regard sur le visage de Jésus.

_________________________________________________________________

• Lc 1-2

Les deux premiers chapitres de Luc forment ce qu’on a coutume d’appeler «l’évangile de l’enfance» et lui sont propres. Marc en effet commence plus abruptement son évangile au début du ministère public de Jésus ; Jean, au contraire, remonte beaucoup plus haut et, dans son prologue, évoque l’origine éternelle du Fils : «Au commencement était le Verbe…» Matthieu comporte lui aussi un évangile de l’enfance, mais avec des matériaux tout autres que ceux de Luc : l’annonce de la naissance est apportée à Joseph, et non à Marie ; les témoins de la Nativité sont des mages, et non des bergers ; l’épisode du massacre des enfants par Hérode et de la fuite en Égypte sont propres à Matthieu qui, en revanche, ne parle pas de la Présentation de l’enfant au Temple de Jérusalem, etc.

Luc a donc composé de façon originale ce cycle de l’enfance, ou plutôt des enfances, car les annonces et les naissances de Jean et de Jésus sont mises en parallèle. Ces deux chapitres sont en effet construits de manière très précise et minutieuse : on y lit sept scènes successives dont plusieurs se répondent. À l’annonce à Zacharie (1,5-25) succède l’annonce à Marie (1,26-38), puis la rencontre des deux enfants dans le sein de leur mère, lors de la «Visitation» (1,39-56). Puis le récit de la naissance et circoncision de Jean (1,57-80) est suivi de celui de la naissance et circoncision de Jésus (2,1-21), et de sa Présentation au Temple (2,22-40). L’ensemble se clôt par l’épisode de Jésus retournant au Temple de Jérusalem, à 12 ans (2,40-52).
On voit donc qu’il y a un parallélisme très marqué entre ce qui est dit de Jean, qui se montre en tout «précurseur», et ce qui est dit de Jésus.

Cependant un examen attentif montre que Jésus ne répète pas ce qui est arrivé à Jean, mais que les événements le concernant ont un caractère de solennité et d’importance plus grand : c’est particulièrement visible pour sa naissance et sa manifestation dans le Temple, ou encore dans le dernier épisode qui lui est propre où l’on montre Jésus enseignant les docteurs. Tout est donc composé pour montrer que le rôle de Jean est bien, comme cela sera dit en 3,4, de «préparer le chemin du Seigneur».

Luc a choisi de faire commencer son récit dans le Temple de Jérusalem où officie le prêtre Zacharie. De même ces deux chapitres se terminent dans le Temple où Jésus monte pour ses douze ans, c’est-à-dire l’âge de la majorité religieuse : manière pour le rédacteur de montrer que la naissance, et plus tard, le ministère public de Jésus, comblent bien l’attente du peuple de l’Alliance. Tout le texte contient d’ailleurs de nombreuses citations implicites de l’Écriture et des allusions à l’histoire biblique (à commencer par la ressemblance entre la situation de Zacharie et Anne et celle d’Abraham et Sarah).
Ceci est particulièrement flagrant dans les quatre cantiques qui jalonnent ces chapitres : celui de Marie lors de sa rencontre avec Élisabeth (1,49-53), de Zacharie après la naissance de Jean (1,68-79), des bergers à la naissance de Jésus (2,14) et de Syméon lors de la Présentation au Tempe (2,29-32).
Ces cantiques, construits à partir de citations bibliques, ont paru si importants pour la Tradition que l’Église les a repris dans sa prière liturgique (le Benedictus, le Magnificat et le Nunc dimittis, chaque jour dans la prière des heures ; et le Gloria, à la messe de chaque dimanche).
À la fin de cet évangile de l’enfance, qui forme comme un long prologue, tout est donc en place pour que Jésus se manifeste comme héritier des promesses de la Première Alliance et porteur d’une nouveauté absolue.  
(d'après l'Atelier biblique en ligne
des Fraternités Monastiques de Jérusalem)
_________________________________________________________________

• Lc 1,1-4.

Venant après d'autres, saint Luc est conscient de faire lui aussi œuvre utile. Il estime que le récit qu'il a entrepris de rédiger contribuera à renforcer ce que les "témoins oculaires", serviteurs de la Parole", ont rapporté.


Traduction et remarques :

Verset 1.
᾿Επειδήπερ πολλοὶ ἐπεχείρησαν ἀνατάξασθαι διήγησιν περὶ τῶν πεπληροφορημένων ἐν ἡμῖν πραγμάτων
Plusieurs ayant entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous,
• διήγησιν - un récit: Contrairement à Matthieu et à Marc, mais comme les écrivains de son temps, Luc commence son "récit" par une introduction dans laquelle il explique son but, sa méthode, et indique ses sources.
Il s'inscrit dans la lignée de ceux qui ont avant lui mis par écrit les événements liés à la venue de Jésus.

Verset 2.
καθὼς παρέδοσαν ἡμῖν οἱ ἀπ᾿ ἀρχῆς αὐτόπται καὶ ὑπηρέται γενόμενοι τοῦ λόγου,
suivant ce que nous ont transmis ceux qui ont été des témoins oculaires dès le commencement et sont devenus des ministres de la parole,
• παρέδοσαν͂ - ils ont transmis: Le verbe παραδίδωμι est dans ce contexte un terme technique décrivant la transmission d'une tradition orale.
οἱ αὐτόπται - ceux qui ont été des témoins oculaires: Littéralement, "ceux qui ont vu par eux-mêmes": le "récit" de Luc repose sur le témoignage des Apôtres et des premiers disciples de Jésus.

Verset 3.
ἔδοξε κἀμοὶ, παρηκολουθηκότι ἄνωθεν πᾶσιν ἀκριβῶς, καθεξῆς σοι γράψαι, κράτιστε Θεόφιλε,
il m'a aussi semblé bon, après avoir fait des recherches exactes sur toutes ces choses depuis leur origine, de te les exposer par écrit d'une manière suivie, excellent Théophile,
παρηκολουθηκότι ἀκριβῶς͂ - après avoir fait des recherches exactes; καθεξῆς γράψαι- exposer par écrit d'une manière suivie: Luc décrit sa méthode - en particulier à l'aide des deux adverbes "ἀκριβῶς - exactement" et "καθεξῆς - de manière suivie".
La façon dont il va organiser son récit ne sera pas nécessairement strictement chronologique; elle répondra plutôt à son désir de présenter les événements de la façon la plus compréhensible - et donc la plus convaincante - possible (voir v.4). Cette façon de procéder est celle des auteurs antiques, y compris des historiens: il faut toujours se replacer dans le contexte où l'œuvre a été rédigée, et ne pas la lire avec nos préjugés modernes (problème des "genres littéraires"). 
κράτιστε Θεόφιλεexcellent Théophile: Personnage sans doute riche, et en tout cas haut placé:
- la coutume voulait qu'un auteur dédicaçât son œuvre à un haut personnage;
- le titre "κράτιστε" était employé pour les membres de l'ordre équestre à Rome et dans l'Empire; on pourrait encore traduire, par exemple "très (c'est un superlatif absolu) honorable", ou toute autre expression marquant le respect.
Voir Ac 1,1. Luc lui dédie les deux "volets", les deux "tomes" de son ouvrage: son évangile, et les Actes des Apôtres qui en sont la suite.

Verset 4.
᾿ ἵνα ἐπιγνῷς περὶ ὧν κατηχήθης λόγων τὴν ἀσφάλειαν.
afin que tu reconnaisses la certitude des enseignements que tu as reçus.
• περὶ ὧν κατηχήθης λόγων- des enseignements que tu as reçus:
- De la racine du verbe κατηχέω katêchêô proviennent tous nos mots tels que "catéchèse", "catéchisme", "catéchiser", etc.
- Théophile avait donc déjà une certaine connaissance de ces événements. Le texte ne précise pas s'il était ou non chrétien, mais on peut penser qu'il l'était, ou du moins sympathisant ou catéchumène.
___________________________
 

• Lc 1, 1-4

Ces quatre versets forment une sorte de prologue. Il n’est pas majestueusement théologique comme celui de Jean, mais se présente comme une dédicace ainsi qu’avaient coutume d’en rédiger les historiens hellénistiques. Cette longue phrase soigneusement composée nous apprend déjà beaucoup de choses sur son rédacteur : Luc est d’origine grecque et de bonne culture, sans doute le «cher médecin» dont parle Paul (Col 4,14).
 
Verset 1
« ᾿Επειδήπερ πολλοὶ ἐπεχείρησαν ἀνατάξασθαι διήγησιν περὶ τῶν πεπληροφορημένων ἐν ἡμῖν πραγμάτων - Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous» : Luc n’écrit pas à partir de rien : en plus des traditions orales de sa communauté, il connaît d’autres «évangiles». Les paroles de Jésus, les «récits des événements» circulaient et se transmettaient dans les communautés ; certaines les avaient déjà mises par écrit, partiellement ou de façon plus organisée (comme l’évangile «selon saint Marc», sans doute rédigé vers 65).
 
Verset 2
«καθὼς παρέδοσαν ἡμῖν οἱ ἀπ᾿ ἀρχῆς αὐτόπται καὶ ὑπηρέται γενόμενοι τοῦ λόγου- suivant ce que nous ont transmis ceux qui ont été des témoins oculaires dès le commencement et sont devenus des ministres de la parole» :
Luc n’est pas un apôtre ni même de la génération apostolique. Il ne connaît Jésus que par la «tradition» (ce qui a été «transmis»), terme qu’utilisait déjà le judaïsme pour désigner la transmission orale par des maîtres.
«αὐτόπται- témoins…» :
On voit que les transmetteurs ont une double fonction qui correspond globalement à leur rôle avant et après la Passion-Résurrection du Seigneur.
Cela correspond aussi aux deux parties de l’œuvre de Luc (malheureusement dissociées dans nos bibles) :
- la première – l’évangile – relate les paroles et actes de Jésus dont les apôtres furent les «témoins oculaires» ;
- la seconde – les Actes des Apôtres – les débuts de la course de la Parole portée à toutes les nations, dont les apôtres deviennent dès lors les «serviteurs».
Ainsi symboliquement l’évangile de Luc commence dans le temple de Jérusalem et s’y achève ; c’est à Jérusalem aussi que commencent les Actes qui se déploient ensuite dans tout le Bassin méditerranéen jusqu’à Rome.
 
Verset 3
«παρηκολουθηκότι ἄνωθεν πᾶσιν ἀκριβῶς - après avoir fait des recherches exactes sur toutes ces choses depuis leur origine» :
Luc n’est pas un historien au sens moderne du terme ; mais il indique sa méthodologie :
- une information exacte (nous ne connaissons pas toutes ses sources, mais elles sont variées, de sorte qu’il est seul à rapporter certains épisodes : l’enfance de Jésus, des paraboles telles le fils prodigue ou le bon Samaritain, des récits comme le pardon de la pécheresse ou le repas chez Marthe et Marie…) ;
- un exposé suivi : il ne cherche ni à être exhaustif, ni à suivre une succession chronologique. Son plan est essentiellement théologique et marqué, à partir du chapitre 9, par la montée de Jésus vers Jérusalem.
«κράτιστε Θεόφιλε - excellent Théophile» :
Le dédicataire de l’œuvre de Luc, qui ne nous est pas autrement  connu, était peut-être un chrétien d’origine païenne (il porte un nom grec), occupant une fonction importante, selon l’usage qui faisait dédier les ouvrages à des protecteurs influents.
Mais son prénom signifie «ami de Dieu» : c’est donc à tout disciple qu’est dédié le livre, à celui qui veut s’approcher de Dieu et apprendre à le connaître tel qu’il s’est révélé en son Fils Jésus-Christ.
(d'après l'Atelier biblique en ligne
des Fraternités Monastiques de Jérusalem)
_________________________________________________________________

• Lc 1, 5-17

L’évangile selon saint Luc établit ici un parallélisme saisissant entre Jésus et Jean Baptiste. 

La naissance du Précurseur a été annoncée à un couple de « justes » qui ne pouvaient plus espérer avoir d’enfant.

Chargé de marcher devant celui qu’il annonce, le fils qu’Elisabeth va mettre au monde sera investi d’une force comparable à celle d’Elie, le « prophète de feu », dont on pensait qu’il précéderait le Messie.

La nativité de Jean – dont le nom signifie « Dieu-fait-grâce » – est le commencement de la Bonne Nouvelle de Jésus, « Dieu-sauve »

• Lc 1, 5-25

Dans quelques jours, un fils va nous être donné (cf. Is 9,7) et déjà les annonces se multiplient, joyeuses et graves. La première, aux confins encore de l’Ancienne Alliance, est apportée dans le Temple au prêtre Zacharie. Comme tant d’autres avant eux, Abraham et Sarah, Manoah et sa femme, Elqana et Anne, Zacharie et Élisabeth sont «justes devant Dieu», mais âgés et stériles ; et voici qu’un fils leur est promis, dans les termes du prophète Malachie, «pour ramener le cœur des pères vers les enfants». Un fils qui ressemblera aux «nazir», aux consacrés des temps anciens (cf. Jg 13), qui sera prophète «dès le sein de sa mère», comme Jérémie (cf. Jr 1,5) ; mais qui annoncera les temps nouveaux en «préparant au Seigneur un peuple bien disposé». Un fils dont le nom exaltera l’œuvre du Seigneur puisqu’il s’appellera Jean : «Dieu fait grâce». «J’ai été envoyé, dit l’ange Gabriel, pour t’annoncer cette bonne nouvelle…» : malgré le scepticisme de Zacharie, qui lui vaudra garder pour un temps le silence afin de méditer sur le dessein de salut de Dieu, déjà la Bonne Nouvelle, l’Évangile, est en marche.
_________________________________________________________________

• Lc 1, 26-38

Dans l’évangile selon saint Luc, une seconde annonce suit immédiatement la première. Le personnage principal semble être le même : l’ange Gabriel; et il prononce des paroles semblables : il promet aussi un fils, donné par Dieu, qui sera grand devant le Seigneur ; et le nom qu’il donne à Marie : «Comblée de grâce»  fait écho au nom de Jean. Mais quelle opposition entre le temple magnifique au cœur de Jérusalem où officie le grand prêtre et la bourgade perdue de Galilée où, dans l’intériorité de sa demeure, se tient une toute jeune fille ! Quel contraste entre le scepticisme de Zacharie, qui connaissait pourtant les nombreux précédents bibliques d’annonces de fils miraculeux donnés à la vieillesse, et la confiance active de Marie, confrontée elle à une situation nouvelle : la fécondité de la virginité, et qui n’interroge que pour mieux collaborer au dessein de Dieu ! C’est qu’avec l’enfant promis la nouveauté radicale s’annonce : celui-ci ne prépare plus le chemin de Dieu, il est «Fils de Dieu» : il est Celui qui vient accomplir les promesses séculaires faites à David et leur donner un sens nouveau inouï.
_________________________________________________________________

• Lc 1,39-45

Visite, "Visitation" comme dit la liturgie, de Marie à Elisabeth: la Vie à la rencontre de l'espérance des siècles, joie du ciel sur la terre.

<- La Visitation - détail du devant d'autel de Santa Maria d'Avià: "Scènes de la vie de la Vierge et Nativité", vers 1200 - Musée d'art de Catalogne, Barcelone.

L'artiste anonyme qu'on appelle "le Maître d'Avià" a bien su rendre - par leur enlacement mutuel, l'affection qui unit les deux cousines. Sous la chaude et comme protectrice étreinte d'Élisabeth, le visage de Marie, qui exprimait une certaine crainte dans la représentation de l'Annonciation, s'est détendu.

Scène centrale de l’évangile de l’enfance, puisqu’elle est point de jonction entre le cycle de Jean et le cycle de Jésus, ce qu’on appelle la «Visitation», la rencontre de Marie et de sa cousine Élisabeth est aussi la rencontre des deux enfants qu’elles portent en elles : Jean s’y montre déjà le Précurseur qui annonce la venue du Christ, et Jésus y est manifesté comme «le Seigneur», venant accomplir les promesses faites à Israël.

__________________

• Lc 1,39-56

Rien d'anecdotique dans le récit de la rencontre entre Marie et sa cousine qui, pourtant, restèrent ensemble « environ trois mois ».
Pas de commentaire de l'évangéliste non plus.
La salutation adressée par Elisabeth à la mère du Seigneur, et le cantique qui monte du cœur de l'humble servante du Seigneur suffisent.
Toutes les générations proclament à l'envi Marie
« bienheureuse »,
« bénie entre toutes les femmes »; on ne se lasse pas de lui demander de rester proche, et d'intercéder auprès de son Fils pour les pécheurs, en se souvenant de son amour.
L'Église peut reprendre à son compte le « Magnificat », en action de grâce pour les « merveilles » que l'Esprit Saint ne cesse d'accomplir en faveur de la race des croyants, à jamais.
La Visitation, détail du Triptyque  de la Vierge – vers1445 – Dieric Bouts l’Ancien (vers 1415-1475) – Le Prado, Madrid.
L'attitude des deux futures mères est très touchante: chacune semble caresser le ventre de l'autre, comme pour mieux saisir la réalité des deux miracles qui vont les faire mères; le bâtiment et les vêtements sont certes de style flamand moyenâgeux, mais les attitudes et les visages (la Vierge Marie dans l'éclat de sa jeunesse rayonnante, Elisabeth marquée par son grand âge) touchent à l'universel. Elisabeth est-elle voûtée par la vieillesse, ou s'incline-t-elle, contrairement aux convenances (c'est elle, la plus âgée, qui devrait recevoir la salutation) par respect pour l'Enfant que porte Marie?... En tout cas, contrairement au récit lucanien (v.40), elle n'attend pas chez elle sa cousine, mais va bien au-devant de cette dernière; et Marie, "l'humble servante du Seigneur", semble vouloir empêcher sa cousine de lui marquer tant de respect.

Le Triptyque  de la Vierge présente sur le premier panneau mobile l'Annonciation, au centre la Visitation et l'adoration des bergers, sur le second panneau mobile l'adoration des mages. Les quatre scènes sont entourées de "grisailles", représentant en trompe-l'œil des scènes du PT.

__________________

• Lc 1,47-55.

Le Magnificat (voir plus bas)récapitule et exprime la foi et l'espérance de tous les "pauvres" pour qui vient le Seigneur.
__________________

Traduction et remarques :

Verset 39:
᾿Αναστᾶσα δὲ Μαριὰμ ἐν ταῖς ἡμέραις ταύταις ἐπορεύθη εἰς τὴν ὀρεινὴν μετὰ σπουδῆς εἰς πόλιν ᾿Ιούδα,
Dans ce même temps, Marie se leva, et s'en alla en hâte vers les montagnes, dans une ville de Juda.
« Μαριὰμ [...] ἐπορεύθη εἰς τὴν ὀρεινὴν μετὰ σπουδῆς- Marie [...] se rendit en hâte vers la région montagneuse» : 
On peut s’émerveiller de la joie de Marie et de sa serviabilité qui la pousse à venir en aide à sa cousine sans plus songer à elle-même. Mais cette notation parle surtout de la course du Verbe qui commence dès avant sa naissance et sera portée par les apôtres «jusqu’aux confins de la terre». C’est le bien-aimé du Cantique des Cantiques :
בא מדלג על־ההרים מקפץ על־הגבעות
«il vient, sautant sur les montagnes, bondissant sur les collines» (Ct 2,8) vers l’humanité, sa bien-aimée.

Versets 40-41:
καὶ εἰσῆλθεν εἰς τὸν οἶκον Ζαχαρίου καὶ ἠσπάσατο τὴν ᾿Ελισάβετ.
Elle entra dans la maison de Zacharie, et salua Élisabeth.
καὶ ἐγένετο ὡς ἤκουσεν ἡ ᾿Ελισάβετ τὸν ἀσπασμὸν τῆς Μαρίας, ἐσκίρτησε τὸ βρέφος ἐν τῇ κοιλίᾳ αὐτῆς· καὶ ἐπλήσθη Πνεύματος ῾Αγίου ἡ ᾿Ελισάβετ
Dès qu'Élisabeth entendit la salutation de Marie, son enfant tressaillit dans son sein, et elle fut remplie du Saint Esprit.
«ἐσκίρτησε τὸ βρέφος ἐν τῇ κοιλίᾳ αὐτῆς - son enfant tressaillit dans son sein» :
L’ange avait annoncé à Zacharie que l’enfant qu’il allait concevoir dans sa vieillesse, serait «Πνεύματος ῾Αγίου πλησθήσεται ἔτι ἐκ κοιλίας μητρὸς αὐτοῦ - rempli d’Esprit Saint dès le sein de sa mère» (Lc 1,15). Le petit Jean prophétise donc dans le sein de sa mère, en voyant venir vers lui, porté dans le sein de Marie, celui qu’il a vocation d’annoncer. Et il transmet déjà par son «tressaillement d’allégresse», cette révélation de l’Esprit à sa mère.
«καὶ ἐπλήσθη Πνεύματος ῾Αγίου ἡ ᾿Ελισάβετ - et Elisabeth fut remplie du Saint Esprit» :
- L'Esprit Saint est très présent dans le récit lucanien de la naissance de Jésus (Lc 1,15;35;ici;67; 2,25;26;27) ainsi que dans les Actes des Apôtres, du même auteur.
- L'Esprit permet à Elisabeth de comprendre et d'exprimer le sens de la réaction de l'enfant qu'elle porte.

Verset 42:
 καὶ ἀνεφώνησε φωνῇ μεγάλῃ καὶ εἶπεν· εὐλογημένη σὺ ἐν γυναιξί καὶ εὐλογημένος ὁ καρπὸς τῆς κοιλίας σου.
Elle s'écria d'une voix forte: Tu es bénie entre les femmes, et le fruit de ton sein est béni.
«εὐλογημένη σὺ ἐν γυναιξί καὶ εὐλογημένος ὁ καρπὸς τῆς κοιλίας σου - Bénie es-tu entre les femmes, et béni le fruit de ton sein !» :
La salutation d’Élisabeth reprend les termes des bénédictions accordées à des femmes qui ont été cause de salut pour Israël, telles Yaël (Jg 5,24:
תברך מנשׁים יעל אשׁת חבר הקיני מנשׁים באהל תברך
«Bénie soit entre les femmes Yaël, femme de Héber, le Kénien! Bénie soit-elle entre les femmes qui habitent sous les tentes!») ou Judith (Jdt 13,18:
«Εὐλογητὴ σύ, θύγατερ, τῷ θεῷ τῷ ὑψίστῳ παρὰ πάσας τὰς γυναῖκας τὰς ἐπὶ τῆς γῆς - Sois bénie, ma fille, par le Dieu Très-Haut, plus que toutes les femmes sur la terre!»).
Mais ici est aussi «béni le fruit de son sein» : Marie n’apporte pas le salut par son action  – et encore moins par une action guerrière ! –, mais en donnant au monde Celui qu’Élisabeth nomme «mon Seigneur».
Un titre qui était accordé par l’Écriture au Messie (cf. par exemple Ps 110,1 :
 נאם יהוה לאדני שׁב לימיני
«Parole de YHWH à mon Seigneur: Assieds-toi à ma droite»), et qui sera celui de Jésus ressuscité (cf. Ac 2,36:).

Verset 43.
 καὶ πόθεν μοι τοῦτο ἵνα ἔλθῃ ἡ μήτηρ τοῦ Κυρίου μου πρός με;
Comment m'est-il accordé que la mère de mon Seigneur vienne auprès de moi?
«τοῦ Κυρίου μου - (de) mon Seigneur» :
- Voir, par exemple, Ps 110,1:
נאם יהוה לאדני
"Oracle d'YHWH à mon Seigneur". Dans le Premier Testament, Dieu lui-même peut être appelé "אדון 'âdôn - Seigneur"; mais, comme les mots "Sauveur" et "Messie", il peut aussi être un titre royal.
- Dans le Nouveau Testament, les titres de "Sauveur", "Messie" et "Seigneur" sont attribués à Jésus, car ils sont en accord avec les caractéristiques royales et messianiques déjà annoncées à son sujet.

Versets 44-45:
ἰδοὺ γὰρ ὡς ἐγένετο ἡ φωνὴ τοῦ ἀσπασμοῦ σου εἰς τὰ ὦτά μου, ἐσκίρτησεν ἐν ἀγαλλιάσει τὸ βρέφος ἐν τῇ κοιλίᾳ μου.
Car voici, aussitôt que la voix de ta salutation a frappé mon oreille, l'enfant a tressailli d'allégresse dans mon sein.
καὶ μακαρία ἡ πιστεύσασα ὅτι ἔσται τελείωσις τοῖς λελαλημένοις αὐτῇ παρὰ Κυρίου.
Heureuse celle qui a cru, parce que les choses qui lui ont été dites de la part du Seigneur auront leur accomplissement.
«μακαρία ἡ πιστεύσασα - Bienheureuse celle qui a cru» :
Première béatitude de l’Évangile. Marie a été «comblée de grâces» par le Seigneur, mais Dieu respecte notre liberté : ce n’est que parce que Marie a ajouté foi à la parole portée par l’ange que celle-ci a pu s’accomplir et prendre chair en elle. Elle est donc non seulement «mère du Seigneur» (le Concile d’Éphèse, en 431, s’appuiera sur ce passage pour la proclamer Theotokos, Mère de Dieu), mais aussi le modèle du croyant. Voir la réponse de Jésus à une femme qui disait : «Heureuses les entrailles qui t’ont porté et les seins que tu as sucés !» : «Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et l’observent !» (Lc 11,27-28).

<- Théotokos Hodegetria - XVIème siècle, Musée national, Bucarest.


Théotokos Hodegetria- XIIIème siècle, Musée d'art géorgien, Tbilissi->


<- Théotokos Hodegetria - 1679, Dubrovnik, Collection personnelle.



(Théotokos Hodegetria = Mère de Dieu "qui montre la voie", l'une des typologies les plus traditionnelles de la Théotokos en iconographie: elle tient l'Enfant - qui tient un rouleau ou un livre - sur un bras, et le désigne aux fidèles de son autre main)


Verset 46.
 Καὶ εἶπε Μαριάμ· μεγαλύνει ἡ ψυχή μου τὸν Κύριον
Et Marie dit:
Mon âme exalte le Seigneur,
«ἡ ψυχή μου - mon âme» : Cette expression correspond habituellement à l'usage de la 1ère personne du singulier - mais ici elle souligne en outre la profondeur de ce qui est ressenti.
«μεγαλύνει ἡ ψυχή μου τὸν Κύριον - Mon âme exalte le Seigneur» :
- Le "cantique de Marie" rappelle le "cantique d'Anne", mère de Samuel (1S 2,1-10). Voir le tableau comparatif en cliquant ici.
- On l'appelle traditionnellement le Magnificat, car la Vulgate en a traduit le début par "Magnificat anima mea Dominum"; le cantique de Marie est chanté chaque soir, dans la liturgie de l’Église, au cours de l’office de Vêpres.
- Dans ce cantique de louange, Marie cite non seulement le "cantique d'Anne", mais aussi nombre d'autres passages de la TaNaKh (Bible hébraïque), ce qui tendrait à confirmer les "récits d'enfance de Marie" des évangiles apocryphes, qui indiquent que Marie aurait été consacrée à Dieu par ses parents dès sa petite enfance en remerciement de sa naissance qu'ils n'espéraient plus (voir cette page), et élevée au Temple jusqu'à ses fiançailles avec Joseph: Marie connaissait parfaitement la TaNaKh.
Citations ou allusions:
- verset 46: 1S 2,1; Ps 34,2-3;
- verset 47: Ps 18,47; 35,9; Is 17,10; 61,10; Ha 3,18;
- verset 48: 2S 7,18; Ps 138,6 - Ml 3,12;
- verset 49: Gn 17,1 - Ps 71,19; 126,3 - Ps 111,9;
- verset 50: Ex 15,11; Ps 111,9 - Ex 20,6; Ps 103,17;
- verset 51: Gn 17,7 - Ps 98,1; Is 40,10 - 2S 22,28; Jr 13,9;10;
- verset 52: 1S 2,3; Ps 2,1-6; Dn 4,34; Ml 4,1;2;
- verset 53: Ps 113,7; Qo 4,14 - Ps 107,9 - 1S 2,5;
- verset 54: Ps 98,3; Is 63,15;
- verset 55: Gn 22,18; Is 55,3.

La Visitation – 1610-13 – Le Greco (1541-1614) – Dumbarton Oaks, Washington.

À l’origine, cette toile devait être encadrée (vraisemblablement dans un cadre circulaire ; la toile a dû être coupée verticalement à droite et à gauche) et placée au-dessus de l’autel de l’Immaculée Conception de l’église San Vincente de Tolède. Ce qui explique la perspective « sotto-in-su » de la scène, l’aspect incurvé du sol, l’absence de ligne d’horizon.   À droite, Marie, à gauche, Elisabeth sur le seuil de la maison de Zacharie – représentée par Le Greco comme un porche de facture classique, avec des consoles soutenant une corniche.   L’ensemble est peint avec beaucoup de force et de dynamisme ; le procédé de « dématérialisation » est ici très poussé : on ne distingue que des formes, de la couleur, de la lumière, et une étrange sensation de mouvement, donnant l’impression d’assister à la rencontre de deux « corps célestes ».

Versets 47-48:
καὶ ἠγαλλίασε τὸ πνεῦμά μου ἐπὶ τῷ Θεῷ τῷ σωτῆρί μου,
Et mon esprit se réjouit en Dieu, mon Sauveur,
ὅτι ἐπέβλεψεν ἐπὶ τὴν ταπείνωσιν τῆς δούλης αὐτοῦ. ἰδοὺ γὰρ ἀπὸ τοῦ νῦν μακαριοῦσί με πᾶσαι αἱ γενεαί·
Parce qu'il a jeté les yeux sur la bassesse de sa servante.
Car voici, désormais toutes les générations me diront bienheureuse,
«ὅτι ἐπέβλεψεν ἐπὶ τὴν ταπείνωσιν τῆς δούλης αὐτοῦ parce qu'il a jeté les yeux sur l'abaissement de sa servante» :
Seule allusion directe à l’occasion de cet hymne de louange, à l’annonciation. Marie, «mère du Seigneur», ne revendique que le titre de «servante». C’était déjà le plus haut titre octroyé à Moïse, au moment de sa mort (Dt 34,5:
 וימת שׁם משׁה עבד־יהוה
"Moïse, serviteur de l'Éternel, mourut là"). C’est surtout l’attitude qu’adopte Jésus lui-même et qu’il indique comme le chemin de la vraie grandeur : «ἐγὼ δὲ εἰμι ἐν μέσῳ ὑμῶν ὡς ὁ διακονῶν - Et moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert!» (Lc 22,27).
«μακαριοῦσί με πᾶσαι αἱ γενεαί Toutes les générations me diront bienheureuse» : Nouvelle béatitude. L’humilité de Marie va de pair avec une juste fierté ; cependant cette fierté ne se fonde pas sur un mérite personnel, mais sur l’œuvre de Dieu en elle. Comme déjà le proclamait Léa, épouse de Jacob (cf.Gn 30,13:
באשׁרי כי אשׁרוני בנות
"Que je suis heureuse! car les filles me diront heureuse"), elle est louée pour l’enfant qu’elle porte.

Versets 49-51:
ὅτι ἐποίησέ μοι μεγαλεία ὁ δυνατός καὶ ἅγιον τὸ ὄνομα αὐτοῦ, 
Parce que le Tout Puissant a fait pour moi de grandes choses.
Son nom est saint,
καὶ τὸ ἔλεος αὐτοῦ εἰς γενεὰς γενεῶν τοῖς φοβουμένοις αὐτόν.
Et sa miséricorde s'étend d'âge en âge
᾿Εποίησε κράτος ἐν βραχίονι αὐτοῦ· διεσκόρπισεν ὑπερηφάνους διανοίᾳ καρδίας αὐτῶν·
Il a déployé la force de son bras;
Il a dispersé ceux qui avaient dans le coeur des pensées orgueilleuses.
«Εποίησε κράτος ἐν βραχίονι αὐτοῦ - Il a déployé la force de son bras» :
La seconde partie de l’hymne (très inspiré du cantique d’Anne) magnifie l’œuvre de restauration de toutes choses qu’accomplit Dieu.
Cette expression «déployer la force de son bras» (littéralement: "Il a fait la force dans son bras") est fréquemment utilisée, surtout par le Deutéronome, pour rappeler la sortie d’Égypte et la traversée de la mer, c’est-à-dire la première fois où Dieu s’est révélé à son peuple comme sauveur (voir page sur le bras et la main de Dieu). Il s’agit ici aussi d’une «pâque» (sur ce mot et la fête juive, voir cette page), du passage à un monde nouveau qu’inaugure la venue du Christ dans la chair : toutes les valeurs sont renversées, les situations bouleversées ; le Dieu de justice se penche, de façon prioritaire, sur les petits, les humbles et les pauvres, comme Luc le fait souvent remarquer. Ce cantique annonce déjà le grand renversement des béatitudes (Lc 6,20-26).

Versets 52-55:
καθεῖλε δυνάστας ἀπὸ θρόνων καὶ ὕψωσε ταπεινούς,
Il a renversé les puissants de leurs trônes,
Et il a élevé les humbles.
πεινῶντας ἐνέπλησεν ἀγαθῶν καὶ πλουτοῦντας ἐξαπέστειλε κενούς.
Il a rassasié de biens les affamés,
Et il a renvoyé les riches à vide.
ἀντελάβετο ᾿Ισραὴλ παιδὸς αὐτοῦ μνησθῆναι ἐλέους,
Il a secouru Israël, son serviteur,
Et il s'est souvenu de sa miséricorde,
καθὼς ἐλάλησε πρὸς τοὺς πατέρας ἡμῶν, τῷ ᾿Αβραὰμ καὶ τῷ σπέρματι αὐτοῦ εἰς τὸν αἰῶνα.
- Comme il l'avait dit à nos pères -
Envers Abraham et sa postérité pour toujours.
᾿«μνησθῆναι ἐλέους,͂καθὼς ἐλάλησε πρὸς τοὺς πατέρας ἡμῶν - se souvenant de sa miséricorde, selon qu'il l'avait annoncé à nos pères» : L’œuvre de salut de Dieu commence cependant  par l’accomplissement des promesses faites à Abraham : on est bien toujours dans ce prologue qui veut enraciner la naissance et la vie de Jésus dans l’espérance messianique séculaire. Le thème de l’ouverture aux païens ne viendra que plus tard dans le récit de Luc. Ici c’est la continuité qui est soulignée entre le Dieu qui s’est présenté à Moïse comme
אל רחום וחנון ארך אפים ורב־חסד ואמת
«le Dieu de tendresse et de miséricorde, lent à la colère, riche en grâce et en fidélité» (Ex 34,6) et l’enfant qui vient apporter son salut.
La Mère de Dieu, Fleur immarescible, et l'arbre de Jessé - Antonios Sigalas, 1786 - Musée Byzantin, Athènes.
La Vierge Marie soutient l'Enfant Jésus debout sur l'autel et portant le globe et le sceptre de la royauté. Tous deux sont revêtus d'ornements royaux et ont la tête ceinte d'une couronne; les vases de fleurs et les objets d'or sont des attributs de la Vierge Marie tirés de l'hymne Acathiste.
• Sous le ciel ouvert où se tient le Père et d'où descend l'Esprit sous la forme d'une colombe, deux anges couronnent la Vierge Marie et tiennent un long phylactère portant la dédicace du commanditaire et la date: "Supplication du serviteur de Dieu [...], 1785".
Aux quatre angles de l'icône, les évangélistes avec leurs symboles; à côté de Marc, en bas à droite, on lit la signature du peintre: "Œuvre d'Antonios Sigalas, prêtre de Santorin".
Tout en bas, au centre, une petite "deisis", ou prière d'intercession, avec des saints.
A la racine de l'arbre, Jessé, père de David, est plongé dans le sommeil de la mort. De sa descendance naîtra le Christ. L'arbre se développe en dix rameaux portant les figures en buste de rois et de prophètes.

Verset 56:
 ῎Εμεινε δὲ Μαριὰμ σὺν αὐτῇ ὡσεὶ μῆνας τρεῖς καὶ ὑπέστρεψεν εἰς τὸν οἶκον αὐτῆς.
Marie demeura avec Élisabeth environ trois mois. Puis elle retourna chez elle.

<- Le groupe dit "de la Visitation" - 1211-1225 - Cathédrale de Reims.



A gauche, l'Annonciation
(avec le fameux "ange au sourire", qui semble prendre Marie sous son aile) ->


 
Et  à droite, la Visitation->

 

Méditations

- Du Nouveau Testament :
- Lc 1,46-49 : « Mon âme exalte le Seigneur,
Et mon esprit se réjouit en Dieu, mon Sauveur,
Parce qu'il a jeté les yeux sur la bassesse de sa servante.
Car voici, désormais toutes les générations me diront bienheureuse,
Parce que le Tout Puissant a fait pour moi de grandes choses.
Son nom est saint. »
- Ap 3,14;20: « Voici ce que dit l'Amen, le témoin fidèle et véritable, le commencement de la création de Dieu [...] Voici, je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui, je souperai avec lui, et lui avec moi. »

- Commentaires patristiques :

- De Saint Ephrem de Nisibe, Diatassaron 31:
La vieille Elisabeth mit au monde le dernier des prophètes, et Marie, une jeune fille, le Seigneur des anges. 
La fille d'Aaron mit au monde la voix dans le désert, et la fille du roi David le Verbe du roi céleste.
L'épouse du prêtre mit au monde l'ange de la face de Dieu, et la fille du roi David le Dieu fort de la terre.
La stérile mit au monde celui qui pardonne les péchés, et la vierge celui qui les porte.
Elisabeth mit au monde celui qui réconcilie les hommes par la pénitence, et Marie celui qui purifie la terre de sa souillure. 
L'aînée alluma une lampe dans la maison de Jacob son père, car cette lampe, c'est Jean, la cadette alluma le soleil de justice pour toutes les nations.

- De Saint Jean Chrysostome (Homélie attribuée):
« L'enfant a tressailli d'allégresse au-dedans de moi »
      Quel mystère nouveau et admirable ! Jean ne naît pas encore et déjà il parle par ses tressaillements ; il ne paraît pas encore et déjà il profère des avertissements ; il ne peut pas encore crier et déjà il se fait entendre par des actes ; il n'a pas encore commencé sa vie et déjà il prêche Dieu ; il ne voit pas encore la lumière et déjà il montre le soleil ; il n'est pas encore mis au monde et déjà il se hâte d'agir en précurseur. Le Seigneur est là : il ne peut pas se retenir, il ne supporte pas d'attendre les limites fixées par la nature, mais il s'efforce de rompre la prison du sein maternel et il cherche à faire connaître d'avance la venue du Sauveur. « Il est arrivé, dit-il, celui qui brise les liens. Et moi je reste enchaîné, je suis encore tenu à demeurer ici ? Le Verbe vient pour tout rétablir et moi, je reste encore captif ? Je sortirai, je courrai devant lui et je proclamerai à tous : Voici l'Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. » (Jn 1,29)
      Mais dis-nous, Jean, retenu encore dans l'obscurité du sein de ta mère, comment vois-tu et entends-tu ? Comment contemples-tu les choses divines ? Comment peux-tu tressaillir et exulter ? « Grand, dit-il, est le mystère qui s'accomplit, c'est un acte qui échappe à la compréhension de l'homme. A bon droit j'innove dans l'ordre naturel à cause de celui qui doit innover dans l'ordre surnaturel. Je vois, avant même de naître, car je vois en gestation le Soleil de justice (Ml 3,20). Je perçois par l'ouïe, car en venant au monde je suis la voix qui précède le grand Verbe. Je crie, car je contemple, revêtu de sa chair, le Fils unique du Père. J'exulte, car je vois le Créateur de l'univers recevoir la forme humaine. Je bondis, car je pense que le Rédempteur du monde a pris corps. Je suis le précurseur de son avènement et je devance votre témoignage par le mien. »

- De Grégoire le Thaumaturge (IIIème siècle):
Le jardinier devient le fruit
       Marie se rendit en hâte chez Élisabeth sa cousine, dans le haut pays ; «elle entra chez Zacharie et salua Élisabeth», comme l’ange l’avait elle-même saluée. «Or dès qu’Élisabeth eut entendu la salutation de Marie, l’enfant tressaillit de joie en son sein et Élisabeth fut remplie du Saint-Esprit.» Ainsi opère la voix de Marie, qui remplit Élisabeth de l’Esprit Saint. Et comme une source éternelle, elle annonce à sa cousine, de sa langue prophétique, un fleuve de grâces ; et elle fait remuer et tressaillir l’enfant retenu en son sein : figure d’une danse merveilleuse ! Lorsque paraît Marie, comblée de grâces, tout déborde de joie. «Alors Élisabeth poussa un grand cri et dit : ‘Tu es bénie entre les femmes et béni le fruit de ton sein ; et comment m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne à moi ?’ Tu es le principe de leur régénération. Tu nous as ouvert le libre accès du paradis et tu as chassé nos antiques douleurs. Car Jésus-Christ, le rédempteur de notre humanité, le Sauveur de toute la nature, l’Adam spirituel qui guérit les blessures de l’homme terrestre, Jésus-Christ sort de ton sein. ‘Tu es bénie entre les femmes et béni le fruit de ton sein.’ Le jardinier de tous nos biens est devenu ton propre fruit.»
       Quel éclat jettent à nos yeux les paroles de la femme stérile ! Mais quelle splendeur plus vive encore dans les paroles de la Vierge, et comme le chant de grâce qu’elle élève vers Dieu est plein de bonne odeur et de science divine ! Avec les anciennes promesses, elle annonce les nouvelles; avec les paroles séculaires, elle proclame celles de la consommation des siècles et en quelques mots résume tout le mystère de Jésus-Christ.
 
- Méditations :

Voici le Roi qui vient
Voici le Roi qui vient, allons au-devant de notre Sauveur. Ce n'est pas un unique messager, c'en est un grand nombre, mais animés d'un unique esprit, qui nous sont venus depuis le commencement du monde, formant une longue chaîne ; et tous n'ont eu qu'une seule voix, un seul message : «II vient. Voici qu'il vient» (Ez 39,8). De tels messagers sont une eau rafraîchissante et un breuvage de sagesse salutaire pour l'âme assoiffée de Dieu car, en vérité, celui qui annonce l'avènement du Sauveur lui donne à boire des eaux qu'il a puisées pour elle dans la joie aux sources du Sauveur (Is 12,3). Aussi, à celui qui lui fait cette annonce – que ce soit Isaïe ou quelque autre prophète – l'âme répond avec les mots d'Élisabeth, parce qu'elle a bu au même esprit qu'Élisabeth : «Et comment ai-je-le bonheur que mon Seigneur vienne à moi ? Car dès l'instant où le son de ton message a frappé mon oreille, mon esprit a tressailli de joie dans mon cœur, impatient de s'élancer au-devant de Dieu son Sauveur.»
Oui, c'est dans l'exultation de l'esprit qu'il faut aller a la rencontre du Christ qui vient. Que notre esprit s'élance dans un transport de joie au-devant de son Sauveur ; que de loin il l'adore et lui dise : «Ô Seigneur, sauve-moi ! Salut à toi qui viens nous sauver ! Viens donc, ô Seigneur ! Viens, montre-nous ta face, et nous srons sauvés ! C'est toi que nous avons attendu, sois notre salut au temps de la tribulation !» (Is 32,2) Ainsi les prophètes et les justes allaient à la rencontre du Christ avec un tel désir, un tel élan d'amour qu'ils auraient voulu, si cela avait été possible, voir de leurs yeux ce que déjà ils voyaient en esprit. C'est pourquoi le Seigneur disait à ses disciples : «Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez !» (Lc 10,23). Notre joie doit donc être si grande que notre esprit, s'élevant au-dessus de lui-même, brûle de s'élancer, en quelque sorte, à la rencontre du Christ qui vient et que, se portant en avant par le désir, il s'efforce, sans souffrir aucun retard, de voir déjà celui qui va venir.

- D'une moniale des Fraternités Monastiques de Jérusalem:
Deux mois après l’Annonciation est fêtée la Visitation de Marie à sa cousine Élisabeth. Mais qu’est-ce que cette visite rendue par une jeune femme enceinte à une autre femme enceinte, plus âgée et qui désespérait d’avoir un fils, sinon une autre annonciation ? Une annonce non plus réservée à Marie, dans l’intimité de sa prière, mais clamée, dans la force de l’Esprit, à l’humanité entière symbolisée par cette femme vieillie et pourtant renouvelée par la grâce de Dieu. L’annonce que «le Fils du Très-Haut» (Luc 1,32), donné pour fils à cette jeune fille qui «a cru à l’accomplissement de paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur», est Jésus, «Dieu-sauve» venu prendre chair d’une femme pour que toute chair soit sauvée.
Et cette annonce, de proche en proche, répand la joie : joie de Marie, «heureuse, bienheureuse» pour «tous les âges» ; joie de Jean qui, comme l’avait prophétisé Sophonie (3,14), «tressaille d’allégresse» dans le sein de sa mère ; joie d’Élisabeth : «Comment ai-je ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ?» Et joie de celui qui est caché au centre de cette scène, le plus petit pour l’heure, mais empli de l’Esprit dont le fruit est, après l’amour, la joie (Galates 5,22) ; lui qui, au début de son ministère public clamera la joie de Dieu : «Heureux… heureux êtes-vous» (Matthieu 5,3-12). Joie que le cantique de Marie étend à tous et particulièrement à ceux qui, humbles, sont élevés ,affamés, sont rassasiés. Cette joie qui a sa source en Dieu, s’étend parce que Marie s’est mise en route pour aider sa cousine ; elle se propage chaque fois que l’homme suit ce mouvement de Dieu et part visiter l’autre.


- Prier:
La prière du disciple

Seigneur, tu es venu habiter la chair de l'homme pour la remplir du feu de ta divinité. Comme Marie, nous voulons courir à la rencontre de ceux que tu places sur notre route pour que nous témoignions de ta joie, portant en nous la promesse de notre salut éternel : ton Fils Jésus, notre Sauveur. Béni sois-tu !
(d'après l'Atelier biblique en ligne
des Fraternités Monastiques de Jérusalem)
_________________________________________________________________

• Lc 1, 57-66;80

Dans la culture biblique – et dans bien d’autres, aujourd’hui encore – l’imposition du nom est réservée au père, qui exprime ainsi son autorité sur l’enfant.
Zacharie se dessaisit de ce droit et de ce privilège paternels. Jean sera le nom de ce fils que Dieu lui a donné, et a mis à part dès avant sa naissance. 

Jean, comme Jésus, a connu une période de vie cachée durant laquelle il s’est préparé, sous le regard de Dieu seul, à sa mission publique sur les bords du Jourdain.

C’est dans le secret que les vocations mûrissent.

«Parmi les enfants des femmes, il n’en a pas surgi de plus grand que Jean Baptiste» (Matthieu 11,11).
Est-ce en réponse à cette appréciation de Jésus que la liturgie a institué la solennité de la Nativité de Jean Baptiste ? Après Jésus bien sûr, il est le seul avec Marie dont la nativité est célébrée.
Car sa naissance improbable d’une femme âgée et stérile vient à la fois comme la dernière de tant de naissances miraculeuses de patriarches et de prophètes, qui jalonnent la Première Alliance, et comme une prophétie de la Nouvelle.
Isaac, Jacob, Joseph, Samuel et Samson le fils de Manoah, tous sont nés par grâce et tous ont servi le dessein de salut de Dieu.
En l’enfant qui naît aujourd’hui, alors qu’imperceptiblement les jours vont commencer à diminuer, s’achève une attente séculaire. Et le nom que lui donne son père : Jean, Johanan — «Dieu fait grâce» — est la bénédiction qui ouvre la bouche du muet, qui déjà fait advenir le Verbe. Car par sa naissance, dès sa naissance, Jean annonce la venue «à la plénitude des temps» d’un autre enfant miraculeux, le Verbe de Dieu qui nous donne d’avoir part à sa plénitude «et grâce pour grâce» (Jean 1,16). Voix annonçant le Verbe, lampe précédant la lumière, il préfigure «le Soleil levant venu nous visiter» (Luc 1,78) que nous fêterons à l’autre solstice, lorsque les jours imperceptiblement commenceront à rallonger. Dès sa naissance, Jean commence sa mission de précurseur. Sur cette terre si souvent plongée dans les ténèbres de la violence ou du désespoir, n’avons-nous pas tous vocation, comme Jean-Baptiste, à désigner la lumière de Dieu et à montrer sa grâce à l’œuvre dans les cœurs ?

_________________________________________________________________

• Lc 2,1-14

Jean le Précurseur est né dans la maison de ses parents, entourés de leurs voisins.
Jésus, lui, a vu le jour dans une étable, au cours du déplacement imposé à Marie et à Joseph par un ordre de recensement.
Des gens de peu apprennent par "l'ange du Seigneur" que cette humble naissance est celle d'un Sauveur.
Dieu se révèle dans la faiblesse...

<- Mangeoire trouvée à Megiddo - Celle où l'Enfant a été déposé à sa naissance pouvait ressembler à celle-ci (garnie de foin - et sans doute recouverte d'un vêtement - bien entendu!)

Remarques:

Verset 1.
δόγμα παρὰ Καίσαρος Αὐγούστου - un édit de César Auguste:
- Καῖσαρ - César: titre donné aux empereurs romains; ce mot Καῖσαρ Kaïsar est la transcription grecque du latin Caesar, qui a donné les titres "tsar", "Kaiser",...
- Αὔγουστος - Auguste: empereur romain qui a régné de 29/27 av.J.C. à 14 ap.J.C. Pour assainir les finances de l'Empire, il a fait procéder à plusieurs recensements destinés principalement à organiser le paiement de l'impôt (ils servaient aussi à préparer le recrutement de l'armée, mais les Juifs étaient dispensés de service militaire).
A cette époque, la Palestine était un royaume indépendant dont Hérode le Grand était roi; cependant, il tenait son pouvoir de Rome: il n'est donc pas étonnant que, pour s'attirer l'amitié des Romains, il ait également organisé de lui-même, dans son royaume (versets 2,3 et5) un tel recensement.
- πᾶσαν τὴν οἰκουμένην -  tout le monde habité: dans la perspective de l'époque, "tout l'Empire".

Verset 2.
ἡγεμονεύοντος τῆς Συρίας Κυρηνίου - pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie: on sait que Quirinius a été gouverneur ("légat") de Syrie à partir de 6 ap.J.C. et qu'il a organisé à cette date un recensement, auquel Ac 5,37 renvoie.
Mais à l'époque d'Hérode le Grand, c'est Publius Quintilius Varus qui est légat de la province romaine de Syrie (il l'a été de 10/9 à 7/6 av.J.C.).
D'aucuns en ont conclu que Luc aurait situé le recensement dix ans trop trop, ou encore qu'il ferait allusion à un recensement organisé sous Hérode, et achevé sous Quirinius.
Mais ces hypothèses ne tiennent pas compte de plusieurs éléments:
- d'abord, Luc précise "αὕτη ἡ ἀπογραφὴ πρώτη - ce premier recensement", ce qui suppose qu'il y en ait eu au moins deux (le second pouvant être celui de 6 ap.J.C.);
- en outre, dès 12 av.J.C., Quirinius avait des responsabilités militaires dans la région; or une inscription épigraphique de l'époque (Lapis Tiburtinus) parle d'un homme devenu légat impérial de Syrie "pour la seconde fois", ce qui ne peut s'appliquer qu'à lui.
Celui-ci aurait donc été:
- d'abord nommé légat impérial de Syrie, chargé des affaires militaires, vers 4/6 av.J.C.; c'est alors qu'Hérode, roi "indépendant" aurait traité avec lui pour organiser ce recensement (il n'est pas encore "légat impérial" en titre);
- puis légat impérial en 6 ap.J.C.: il peut alors organiser lui-même le second recensement.
_________________________________________________________________

• Lc 2,15-20

Joie débordante des bergers, silence de Marie; bruyantes actions de grâce des pauvres émerveillés, murmure du "Magnificat"; chants communs de la liturgie, méditation et contemplation dans le secret de l'oratoire intérieur: puissions-nous apprendre, auprès de la crèche, à unir ces diverses approches du mystère!

Remarques:

Verset 16.
τὸ βρέφος κείμενον ἐν τῇ φάτνῃ - le petit enfant couché dans la mangeoire: ce qui confirme la véracité des propos de l'ange, au verset 12. Pour la mangeoire, voir photo ci-dessus, pour Lc 2,1-14.

Versets 17-19.
Dans ces trois versets, trois attitudes bien différentes face à la Bonne Nouvelle: la Méditation priante de Marie, l'apostolat des bergers, et le scepticisme de bon nombre des auditeurs de ces derniers.

Verset 17.
διεγνώρισαν - ils racontèrent: les bergers sont donc les premiers témoins-évangélistes: ils transmettent ce qui leur a été dit ("περὶ τοῦ ῥήματος τοῦ λαληθέντος αὐτοῖς περὶ τοῦ παιδίου τούτου - ce qui leur avait été dit au sujet de ce petit enfant"), et ce qu'ils ont vu("ἰδόντες - Après l'avoir vu").

Verset 18.
πάντες οἱ ἀκούσαντες ἐθαύμασαν - Tous ceux qui les entendirent furent dans l'étonnement: cet "étonnement" des auditeurs ne garantit certes pas leur compréhension, pas plus la foi.

Verset 19.
ἡ δὲ Μαριὰμ πάντα συνετήρει τὰ ῥήματα ταῦτα συμβάλλουσα ἐν τῇ καρδίᾳ αὐτῆς - Marie gardait toutes ces choses, et les repassait dans son cœur: Marie prend le temps de la méditation pour mesurer la portée des événements.

Verset 20.
αἰνοῦντες τὸν Θεὸν -  louant Dieu: les bergers ont entendu, vu et cru. "Louant Dieu": voir Lc 1,64; 2,13;28; 5,25-26; 7,16; 13,13; 17,15;18; 18,43; 19,37; 23,47; 24,53.

__________________
• Lc 2,16-21

Silencieuse près de Joseph le Juste, marie se tient en retrait dans l'étable où elle a mis au monde le Sauveur. C'est sur lui seul que doit se concentrer l'attention de tous, pour lui qu'il faut glorifier et louer Dieu. Telle est toujours Marie dans l'Eglise: intensément présente, mais effacée aux côtés de Jésus, dont le nom signifie "Dieu sauve".

Remarques:
Voir ci-dessus, sur Lc 2,16-20.

Verset 21:
ἡμέραι ὀκτὼ- Le huitième jour: voir Lc 1,59; prescription de Lv 12,3: 
 וביום השׁמיני ימול בשׂר ערלתו׃
"Le huitième jour, l'enfant sera circoncis". (page sur la circoncision en préparation).
_________________________________________________________________
Suite page suivante ->
Assistant de création de site fourni par  Vistaprint