Au service de l'Ecriture - Yvette Mailliet le Penven


Évangile selon
saint Matthieu

(Chapitres 13 à 16)


Les Pères de l'Eglise ont rattaché chacun des quatre évangélistes à l'un des "quatre Vivants" de l'Apocalypse entourant le Christ en gloire; saint Matthieu est représenté par un "fils d'homme", parce que son Evangile commence par la généalogie de Jésus.


Saint Matthieu symbolisé par le "fils d'homme":






Mosaïque - Mausolée de Galla Placidia - Ravenne ->



<- Plaque de reliure émaillée, XIIème siècle - Musée de Cluny, Paris.



Détail de broderie (fils d'or et d'argent sur velours) pour ornement liturgique - 1681 - Couvent patriarcal de Bzommar (Liban) ->


Introduction à l'Évangile selon saint Matthieu: à cette page.

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• Mt 13,1-23.

L'insistance sur la responsabilité de ceux qui entendent la Parole repose sur le fait que la graine jetée en terre par le Semeur divin est d'une fécondité qu'on ne peut mettre en cause.
 
Par ailleurs, la parabole comporte encore deux leçons :
-          d'une part, loin de se laisser arrêter par la perspective de travailler en vain, il faut encore et toujours semer  le bon grain à pleines mains ; des terrains aujourd'hui ingrats pourraient bien devenir demain de la bonne terre ;
-          d'autre part aucune proportion entre les pertes, les mauvais résultats imputables à la malveillance du « Mauvais » ou à l’aridité de certains, et la merveilleuse abondance des fruits produits par la Parole tombée en bonne terre.
 
Mise en garde, donc, à l’adresse des auditeurs de la prédication évangélique et, en même temps, appel vibrant au courage, à la confiance, à l'optimisme des semeurs de la Parole.
 
Tous doivent comprendre qu'il s'agit ici des « mystères du Royaume des cieux ».


Remarques:

Sur l'évangile selon saint Matthieu: voir à cette page.

Sur Mt 13,1-53:
Faisant suite aux récits des chap. 11 et 12, le troisième grand discours de Jésus dans l'Évangile selon saint Matthieu semble dévoiler la manière dont Jésus comprend ce qui se passe parmi les gens de son temps.
La Parole du Royaume, cette semence qu'il a semée, révèle l'existence de plusieurs "terrains" au sein du peuple (vv.1-9;18-23).
Son enseignement en paraboles répond à ce fait car, pour les uns, ses paraboles sont un signe de jugement (vv.13-15), pour les autres, elles livrent les secrets du Royaume que tant de croyants du PT auraient désiré connaître et voir s'accomplir (vv.11-12;16-17;34-35).
Mais la perspective de Jésus ne s'arrête pas à son temps: le bon grain produira du fruit dans le monde (vv.24-30), le Royaume grandira avec puissance (vv.31-33), plusieurs découvriront en lui le bien le plus précieux (vv.44-46) jusqu'aux jours où viendra le jugement (vv.47-50).
Car l'histoire de l'intrusion du Royaume dans le monde ne se fera pas sans problème: le diable fera tout pour ce qui est en son pouvoir pour lui nuire (vv.25;28;39), mais lors de la fin (v.40), la création sera enfin libérée de tous ceux qui pèchent et font le mal (vv.41-43;49-50): ce sera un temps de résurrection (v.43; Dn 12,3).


Traduction et notes :

Versets 1-2.᾿
1.᾿Εν δὲ τῇ ἡμέρᾳ ἐκείνῃ ἐξελθὼν ὁ ᾿Ιησοῦς τῆς οἰκίας ἐκάθητο παρὰ τὴν θάλασσαν·
Et en ce jour-là, Jésus, étant sorti de la maison, s'assit près de la mer.
2.καὶ συνήχθησαν πρὸς αὐτὸν ὄχλοι πολλοί, ὥστε αὐτὸν εἰς πλοῖον ἐμβάντα καθῆσθαι, καὶ πᾶς ὁ ὄχλος ἐπὶ τὸν αἰγιαλὸν εἱστήκει.
Et de grandes foules étaient rassemblées auprès de lui, de sorte que, montant dans une embarcation, il s'assit; et toute la foule se tenait sur le rivage.

Verset 3.
καὶ ἐλάλησεν αὐτοῖς πολλὰ ἐν παραβολαῖς λέγων· ἰδοὺ ἐξῆλθεν ὁ σπείρων τοῦ σπείρειν.
Et il leur dit beaucoup de choses par des paraboles, disant:
"Voici, un semeur sortit pour semer.
ἐν παραβολαῖς - par des paraboles: En utilisant des "paraboles", Jésus se situe dans la ligne du PT et de la tradition juive (voir par ex. 2S 12,1-4; Ps 78,2; Is 5,7; Ez 17,2-10;24,3-5). Le terme "parabole" désigne dans la Bible différentes sortes de paroles imagées (histoires, proverbes, chants, énigmes,...). Jésus utilise souvent comme comparants des situations de la vie quotidienne de ses auditeurs (en particulier du domaine agricole, dans lequel travaillait la plupart d'entre eux).
•  ἰδοὺ - Voici: Ce terme (impératif du verbe "voir", il est donc traduit littéralement par le français "voici" = "vois (i)ci") sert de "ponctuation" familière au discours grec, comme "הנה hinnèh" le fait en hébreu.
 
Versets 4-8.
4. καὶ ἐν τῷ σπείρειν αὐτὸν
Et comme il semait:
ἃ μὲν ἔπεσε παρὰ τὴν ὁδόν, καὶ ἐλθόντα τὰ πετεινὰ κατέφαγεν αὐτά·
- quelques grains tombèrent le long du chemin, et les oiseaux vinrent et les dévorèrent.
5. ἄλλα δὲ ἔπεσεν ἐπὶ τὰ πετρώδη, ὅπου οὐκ εἶχε γῆν πολλήν, καὶ εὐθέως ἐξανέτειλε διὰ τὸ μὴ ἔχειν βάθος γῆς,
- Et d'autres tombèrent sur les endroits rocailleux, où ils n'avaient pas beaucoup de terre; et aussitôt ils levèrent, parce qu'ils n'avaient pas une terre profonde;
6. ἡλίου δὲ ἀνατείλαντος ἐκαυματίσθη, καὶ διὰ τὸ μὴ ἔχειν ῥίζαν ἐξηράνθη·
et, le soleil s'étant levé, ils furent brûlés, et parce qu'ils n'avaient pas de racine, ils séchèrent.
7. ἄλλα δὲ ἔπεσεν ἐπὶ τὰς ἀκάνθας, καὶ ἀνέβησαν αἱ ἄκανθαι καὶ ἀπέπνιξαν αὐτά·
- Et d'autres tombèrent entre les épines, et les épines montèrent et les étouffèrent.
8. ἄλλα δὲ ἔπεσεν ἐπὶ τὴν γῆν τὴν καλὴν καὶ ἐδίδου καρπόν ὃ μὲν ἑκατόν, ὃ δὲ ἑξήκοντα, ὃ δὲ τριάκοντα.
- Et d'autres tombèrent sur une bonne terre et produisirent du fruit, l'un cent, l'autre soixante, l'autre trente.
ὃ μὲν ἑκατόν, ὃ δὲ ἑξήκοντα, ὃ δὲ τριάκοντα - l'un cent, l'autre soixante, l'autre trente: Ces rendements sont très importants pour la région, mais restent concevables.
On notera que le fruit rapportés par les grains tombés "sur une bonne terre" compense nettement la perte occasionnée par les chutes sur les "mauvais sols".

Explicitation de la parabole (vv.4-8)
à l'aide des vv.19-23
En bleu, les comparants (vv.4-8); en noir, les comparés (vv.19-23).

Quelques grains tombèrent le long du chemin, et les oiseaux vinrent et les dévorèrent.

Celui qui a été semé le long du chemin:
Toutes les fois que quelqu'un entend la parole du Royaume, et ne la comprend pas, le Mauvais vient et ravit ce qui est semé dans son cœur.

D'autres tombèrent sur les endroits rocailleux, où ils n'avaient pas beaucoup de terre;
et aussitôt ils levèrent, parce qu'ils n'avaient pas une terre profonde; et, le soleil s'étant levé, ils furent brûlés; et, parce qu'ils n'avaient pas de racine, ils séchèrent.

Et celui qui a été semé sur les endroits rocailleux,
c'est celui qui entend la parole, et qui la reçoit aussitôt avec joie;
mais il n'a pas de racine en lui-même, il manque de persévérance: et quand la tribulation ou la persécution survient à cause de la parole, il chute aussitôt.

D'autres tombèrent entre les épines,
et les épines montèrent et les étouffèrent.

Et celui qui a été semé dans les épines,
c'est celui qui entend la parole; et les soucis de ce siècle et la tromperie des richesses étouffent la parole, et il est sans fruit.

D'autres tombèrent sur une bonne terre
et produisirent du fruit, l'un cent, l'autre soixante, l'autre trente.

Et celui qui a été semé sur la bonne terre,
c'est celui qui entend et comprend la parole, qui aussi porte du fruit, et produit l'un cent, l'autre soixante, l'autre trente.

Verset 9.
ὁ ἔχων ὦτα ἀκούειν ἀκουέτω.
Qui a des oreilles pour entendre, qu'il entende.
Voir aussi 11,15;13,43 et synoptiques. Par cette parole qu'il répète à plusieurs reprises, Jésus invite ses auditeurs à bien "entendre" (au sens premier du terme: écouter avec attention, pour comprendre, et méditer) son message.

Verset 10.
Καὶ προσελθόντες οἱ μαθηταὶ εἶπον αὐτῷ· διὰ τί ἐν παραβολαῖς λαλεῖς αὐτοῖς;
Et les disciples, s'approchant, lui dirent: Pourquoi leur parles-tu en paraboles?
προσελθόντες οἱ μαθηταὶ - les disciples, s'approchant: Mc 4,10 indique que l'enseignement qui suit est dispensé à un nombre plus restreint d'auditeurs.
διὰ τί ἐν παραβολαῖς λαλεῖς αὐτοῖς; - Pourquoi leur parles-tu en paraboles? : Beaucoup de maîtres juifs utilisaient les paraboles pour illustrer leurs propos; mais l'usage que Jésus fait de celles-ci va plus loin: elles sont au cœur de son enseignement (voir aussi v.15 et note).

Verset 11.
ὁ δὲ ἀποκριθεὶς εἶπεν αὐτοῖς·
ὅτι ὑμῖν δέδοται γνῶναι τὰ μυστήρια τῆς βασιλείας τῶν οὐρανῶν, ἐκείνοις δὲ οὐ δέδοται.
Et lui, répondant, leur dit:
C'est parce qu'à vous il est donné de connaître les mystères du Royaume des cieux; mais à eux, ce n'est pas donné;
τὰ μυστήρια τῆς βασιλείας - les mystères du Royaume:
La survenue du Royaume fait partie dès l'origine (v.35) du dessein de Dieu. Mais c'est un "mystère" car seuls ceux "qui ont des oreilles pour entendre" le savent.

Verset 12.
οστις γαρ εχει δοθησεται αυτω και περισσευθησεται οστις δε ουκ εχει και ο εχει αρθησεται απ αυτου
à quiconque a, il sera donné, et il sera dans l'abondance; mais à quiconque n'a pas, cela même qu'il a sera ôté.
• οστις γαρ εχει δοθησεται αυτω και περισσευθησεται -à quiconque a, il sera donné, et il sera dans l'abondance:
 Ceux qui ont déjà reçu 





  


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• Mt 15,21-28

La locution "Tyr et Sidon" désigne, plus globalement, les nations païennes: la mission de Jésus ne s'étend pas à ces territoires. Mais il ne peut refuser d'exaucer la prière insistante faite avec une foi exemplaire par une femme venue de ces contrées.
La "Cananéenne" de l'Évangile apparaît comme un prototype des croyants qui viendront du paganisme. Comme un vrai disciple, elle se prosterne devant Jésus et l'implore en disant "Seigneur, aie pitié de moi!ἐλέησόν με, Κύριε - éléison me, Kyrie!"  


Remarques:
Sur Matthieu et son évangile, voir à cette page.
Sur Mt 15,21-28:
Le "levain" (= enseignement) des Pharisiens et des Sadducéens s'oppose radicalement à celui du Royaume (voir 16,5-12).
Le "levain du Royaume", en revanche, pousse Jésus à honorer la foi d'une femme rituellement impure, car d'origine cananéenne.


Traduction et notes:

Verset 21.
Καὶ ἐξελθὼν ἐκεῖθεν ὁ ᾿Ιησοῦς ἀνεχώρησεν εἰς τὰ μέρη Τύρου καὶ Σιδῶνος.
Et Jésus, partant de là, se retira dans les territoires de Tyr et de Sidon.
• Τύρου καὶ Σιδῶνος- de Tyr et de Sidon: Nommées ensemble, ces deux villes (aujourd'hui au Liban) désignent d'abord une région, celle de la côte phénicienne (citée en: 2S 24,6-7; 1Ch 22,4; Esd 3,7; Jdt 2,28; 1M 5,15; Is 23,1-12; Jr 47,4; Ez 27,8; Jl 4,4; Za 9,23; et Ac 12,20); région dont les rois sont dits
- tantôt "roi de Tyr" (2S5,11)
- tantôt "roi des Sidoniens" (1R 16,31)
- tantôt "rois de Tyr et rois de Sidon" (Jr 25,22;27,3).

  Dans les Évangiles, l'expression "Tyr et Sidon" - terre païenne où Jésus se rend (ici, et Mc 7,31) - a une valeur théologique.
Elle souligne en effet l'opposition entre Canaan - auquel se rattachent les Phéniciens (Gn 10,15; cf. ici, vv.21-22) - et la maison d'Israël (v.24), donc entre les païens et le peuple élu.
En accueillant la requête d'une païenne, Jésus annonce que son message, destiné d'abord aux Juifs (Mt 10,5-6;15,24), concerne aussi les païens (Mt 15,21-28//Mc 7,24-30), d'ailleurs plus réceptifs à la parole (Mc 3,8//Lc 6,17) et aux miracles de Jésus (Mt 11,21-22//Lc 10,13-14) que les habitants de la Terre sainte.


Verset 22.
καὶ ἰδοὺ γυνὴ Χαναναία ἀπὸ τῶν ὁρίων ἐκείνων ἐξελθοῦσα ἐκραύγασεν αὐτῷ λέγουσα· ἐλέησόν με, Κύριε, Υἱὲ Δαυΐδ· ἡ θυγάτηρ μου κακῶς δαιμονίζεται.
Et voici, une femme cananéenne de ces contrées-là, sortant, s'écria, lui disant: Seigneur, Fils de David, aie pitié de moi; ma fille est cruellement tourmentée d'un démon.
γυνὴ Χαναναία  - une femme cananéenne:Voir ci-dessus; Mc 7,26 l'appelle "syro-phénicienne".
ἐλέησόν με, Κύριε  - Seigneur, aie pitié de moi:On notera ici la grande proximité entre les paroles de cette "païenne" et notre "Kyrie": "Κύριε, ἐλέησον - Kurié éléèson", devenu au fil des siècles "Kyrie éléison", "Seigneur, aie pitié!"
Υἱὲ Δαυΐδ  - Fils de David:Voir Mt 1,1-17. Jésus est Fils de Dieu, mais il est aussi - au plan humain - descendant de David : Joseph est de la lignée de David (d'où l'obligation, lors du recensement - de 6 ap. J.C. mais placé par Luc avant la naissance de Jésus - de "monter" à Jérusalem pour y inscrire sa famille).
Jésus, descendant de David, est "roi d'Israël".
Et comme, selon la prophétie d'Is 11,1;10, le Messie devait descendre de Jessé par David ("fils de David" est un titre messianique; voir aussi 2S 7,11-16), Jésus a accompli cette promesse: il est doncle Messie pour cette "païenne" (voir 16,16, et - sur le terme "Messie-Christ", la note sur Lc 9,20 à cette page)!

Verset 23.
ὁ δὲ οὐκ ἀπεκρίθη αὐτῇ λόγον. καὶ προσελθόντες οἱ μαθηταὶ αὐτοῦ ἠρώτων αὐτὸν λέγοντες· ἀπόλυσον αὐτήν, ὅτι κράζει ὄπισθεν ἡμῶν.
Et il ne lui répondit mot. Et ses disciples, s'approchant, le prièrent, disant: Renvoie-la, car elle crie derrière nous.
ἀπόλυσον αὐτήν  - Renvoie-la: Autre traduction possible: "Délivre-la"; c'est-à-dire, dans les deux cas, "donne-lui ce qu'elle demande afin qu'elle cesse de nous importuner".

Verset 24.
ὁ δὲ ἀποκριθεὶς εἶπεν· οὐκ ἀπεστάλην εἰ μὴ εἰς τὰ πρόβατα τὰ ἀπολωλότα οἴκου ᾿Ισραήλ.
Mais lui, répondant, dit: Je ne suis envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël.
Ισραήλ  - Israël:Jésus limite dans un premier temps sa mission à Israël (voir encadré ci-dessus, Rm 15,8 et texte d'Isaac de l'Estoile, ci-dessous). 

Verset 25.
ἡ δὲ ἐλθοῦσα προσεκύνησεν αὐτῷ λέγουσα· Κύριε, βοήθει μοι.
Et elle vint et se prosterna, disant: Seigneur, assiste-moi!

Verset 26.
ὁ δὲ ἀποκριθεὶς εἶπεν· οὐκ ἔστι καλὸν λαβεῖν τὸν ἄρτον τῶν τέκνων καὶ βαλεῖν τοῖς κυναρίοις.
Et lui, répondant, dit: il ne convient pas de prendre le pain des enfants et de lejeter aux petits chiens.
τοῖς κυναρίοις - aux petits chiens: Il s'agit de "chiens" domestiques, comme ceux que les "enfants" pouvaient avoir dans le monde grec, mais non dans le monde juif.
L'image rappelle simplement l'ordre "normal" dans lequel la nourriture est donnée (aux enfants d'abord, à leurs chiens ensuite: Mc 7,27 explicite cet ordre) dans un contexte "grec".
Néanmoins, l'image des chiens n'était guère positive dans le monde sémitique (voir 7,6): errants la plupart du temps (Ps 22,17;21;59,7;15) et se nourrissant de déchets, de charognes ou de cadavres (2R 9,10;36; Ps 68,24; Jr 15,3), les chiens étaient le symbole de l'animal méprisable. On leur jetait la viande impure (Ex 20,30).
Jésus met à l'épreuve la foi et la compréhension de cette femme, et l'amène à comprendre la priorité d'Israël (le v.27 indique qu'elle la comprend effectivement).

Verset 27.
 ἡ δὲ εἶπε· ναί, Κύριε· καὶ γὰρ τὰ κυνάρια ἐσθίει ἀπὸ τῶν ψιχίων τῶν πιπτόντων ἀπὸ τῆς τραπέζης τῶν κυρίων αὐτῶν.
Et elle dit: Oui, Seigneur; car même les chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres.

  On peut comparer les "miettes" aux pleins couffins restant après les multiplications des pains en:
- Mt 14,20//Mc 6,42-43//Lc 9,17
- Jn 6,13
- Mt 15,37-38//Mc 8,8-9.

Verset 28.
τότε ἀποκριθεὶς ὁ ᾿Ιησοῦς εἶπεν αὐτῇ· ὦ γύναι, μεγάλη σου ἡ πίστις. γενηθήτω σοι ὡς θέλεις. καὶ ἰάθη ἡ θυγάτηρ αὐτῆς ἀπὸ τῆς ὥρας ἐκείνης.
Alors Jésus, répondant, lui dit: O femme, ta foi est grande; qu'il te soit fait comme tu veux. Et dès cette heure-là sa fille fut guérie.
• μεγάλη σου ἡ πίστις - ta foi est grande:Cette foi s'accompagne de persévérance (v.23); la femme appelle Jésus "Seigneur" (vv.22;25;27 - mais cette apostrophe pour s'adresser à Jésus n'implique pas forcément une reconnaissance de sa divinité: ce peut être une simple marque de respect), mais surtout "Fils de David" (v.22 et note); elle accepte la priorité de sa mission à l'égard d'Israël (v.27), mais elle se fie en Jésus et en sa bonté.


Méditations:

- D' Isaac de l'Étoile (?-v. 1171), moine cistercien: Sermon 35, 3ème pour le 2ème dimanche de Carême

« Envoyé aux brebis perdues d'Israël »

      « Je n'ai été envoyé, déclare le Seigneur, qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël. » On peut le dire en bref [...]: il a été envoyé à celui à qui il a été promis.
« C'est à Abraham, est-il dit, que les promesses ont été faites, et à sa descendance » (Ga 3,16). La promesse faite dans le temps est accomplie en son temps, et pour les juifs à partir des juifs, selon qu'il est écrit : « Le salut vient des juifs » (Jn 4,22). C'est à eux que le Christ, né d'eux dans la chair, a été envoyé à la fin des temps ; à eux qu'il avait été promis au commencement du temps, lui prédestiné avant tous les temps. Prédestiné pour les juifs et les païens, né des seuls juifs sans intermédiaire dans la chair, il a été présenté à sa naissance selon la chair à ceux à qui il avait été promis [...]
      Mais le nom « Israël » signifie « homme voyant Dieu » : il s'applique donc à bon droit à tout esprit raisonnable.
De ce fait, on peut comprendre que « la maison d'Israël » embrasse aussi les anges, ces esprits prédestinés à la vision de Dieu [...] Tandis que ces quatre-vingt-dix-neuf brebis [...], sur la montagne de la vision et de la délectation de leur pasteur, c'est-à-dire du Verbe de Dieu, marchent au large et se couchent sans crainte dans les gras pâturages toujours verdoyants (Ps 23,2), le bon Pasteur est descendu d'auprès du Père, quand « le temps de la miséricorde » (Ps 102,14) est venu. Il a été envoyé miséricordieusement dans le temps, lui qui [...] avait été promis de toute éternité ; il est venu chercher l'unique brebis qui s'était perdue (Lc 15,4sq) [...]
      Le bon berger a donc été envoyé pour consolider ce qui était brisé, pour fortifier ce qui était faible (cf. Ez 34,16). Ce qui était brisé et faible, c'était le libre arbitre de l'homme. Jadis, en voulant se hausser au-dessus de lui-même, il est tombé ; n'ayant pas la force de se soutenir, il s'est écrasé et brisé [...], totalement incapable de se redresser. Consolidé enfin et réconforté par le Christ lui-même [...], mais pas complètement vigoureux tant qu'il n'est pas placé avec les quatre-vingt-dix-neuf autres dans les gras pâturages, il est porté dans les bras du berger : « Il portera sur sa poitrine les agneaux, est-il écrit ; il portera les brebis mères » (Is 40,11).

- De M. Tavernier, dans Assemblées du Seigneur (1972):

 
"Quand Jésus dit non à celui qui le prie"
      Les paroles de Jésus sont dures, c'est indéniable, mais leur dureté est d'abord dirigée contre lui-même, comme s'il cherchait à se défendre de sa propre tendresse, comme s'il se durcissait pour résister à la tentation de la pitié [...] À mots couverts, c'est de l'obéissance à son Père qu'il parle à cette femme, c'est de son rôle de serviteur du dessein de Dieu. Il refuse la guérison demandée, mais il accepte que cette païenne le contraigne au dialogue sur ce qui est au plus intime de sa conscience, et ses paroles laissent supposer que pour lui tout homme est capable de comprendre ce que c'est que d'obéir à Dieu. N'est-ce pas en cela que consiste son universalisme? Et c'est justement à ce niveau le plus profond que la Cananéenne le rejoint.

 
- À cette page, Méditation d'une Moniale des Fraternités Monastiques de Jérusalem, sur le passage synoptique: Mc 7,27-30.  

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• Mt 16,13-20

Avant de l'investir pour être l'assise solide de son Église, le Seigneur a demandé à Pierre de confesser publiquement sa foi (c'est ainsi que l'on procède aujourd'hui encore au moment de donner un sacrement).
Comme celle des "tout petits", la foi de l'Apôtre suscite l'admiration et l'action de grâce de Jésus (Mt 11,25-26).
Quant au "pouvoir des clefs"  (voir à cette page, Is 22,22 et note), il est conféré à Simon pour le service de l'Eglise - gardée, par le Seigneur lui-même, de la "puissance de la Mort".

 
Remarques:

Sur Matthieu et son évangile, voir à cette page.
Sur Mt 16,13-17,26:
L'évolution des disciples connaît une étape significative: l'identité de Jésus leur apparaît de plus en plus clairement (16,13-20), néanmoins leur incompréhension concernant sa mission reste profonde (16,21-28).  À Simon qui lui dit: "Tu es le Messie", Jésus répond: "Tu es Pierre", et pose ainsi les bases de la nouvelle communauté qu'il est en train de constituer, un nouveau Temple que le Fils va édifier (16,18). Ce sont ses disciples qui en constituent les fils légitimes (17,24-27).
Cependant le chemin pour la fondation est encore long et douloureux, car avant la gloire de la Résurrection - que préfigure la Transfiguration (17,1-9) - le Fils de l'homme devra passer par la souffrance et la mort (16,21; 17,11-12;22-23).
Une telle pensée est intolérable pour Pierre (16,22), encore prisonnier de la conception traditionnelle et politique du Messie. Il lui faudra, ainsi qu'à tout disciple de Jésus, apprendre à choisir le chemin de la Croix - par lequel on accepte d'être rejeté par autrui, par fidélité à Jésus Christ (16,24-26).


Traduction et notes:

Verset 13.
᾿Ελθὼν δὲ ὁ ᾿Ιησοῦς εἰς τὰ μέρη Καισαρείας τῆς Φιλίππου ἠρώτα τοὺς μαθητὰς αὐτοῦ λέγων· τίνα με λέγουσιν οἱ ἄνθρωποι εἶναι τὸν Υἱὸν τοῦ ἀνθρώπου;
Or, lorsque Jésus fut venu dans le territoire de Césarée de Philippe, il interrogea ses disciples, disant: Qui disent les hommes que je suis, moi, le Fils de l'homme?C
τὰ μέρη Καισαρείας τῆς Φιλίππου - le territoire de Césarée de Philippe:
- "Césarée": nom de villes bâties en l'honneur de César Auguste. 
- "Césarée de Philippe" (citée 2 fois seulement, ici et dans le v. synoptique: Mc 8,27; voir textes sur le segment Mc 8,27-35 à cette page): à ne pas confondre avec "Césarée (Maritime)" (citée 15 fois).
Césarée de Philippe est une ville située près des sources du Jourdain, reconstruite vers 3 ou 2 av.J.C. par Hérode Philippe Ier (voir ici). Aujourd'hui Banias.
τὸν Υἱὸν τοῦ ἀνθρώπου - le Fils de l'homme: Comp.Lc 9,22.
 ὁ Υἱὸς τοῦ ἀνθρώπου - le Fils de l'homme:

C'est le titre par lequel Jésus a choisi dese désigner, et qu'il définira progressivement pendant son ministère.
En revanche (sauf en Jn 12,34, où ses auditeurs ne font que reprendre ce qu'il vient de dire) personne ne s'adresse à Jésus en ces termes; alors que cette expression apparaît 69 fois dans les synoptiques + 13 fois chez Jean (voir par ex. Ap 1,3; 14,14), on ne la retrouve plus qu'une fois dans le reste du NT, en Ac 7,56.

L'arrière-plan de cette locution se trouve en Dn 7,9-14 (voir Ez 1,26).
D'après les synoptiques, Jésus utilise cette expression pour souligner son autorité (par ex. Mt 8,20; 9,6; 12,8...) mais aussi pour parler du rejet qu'il va subir, de ses souffrances et de sa mort (comme ici; voir aussi, par ex. Mt 17,12;22; 20,18;28; 26,2;24;45...) ou pour annoncer sa "venue" (par ex. Mt 10,23; 13,41; 16,27-28...).

En araméen, l'expression "bar 'enasha", "le fils de l'homme", sert à désigner génériquement "les humains"; or c'est ainsi que la plupart des auditeurs semblent avoir interprété cette locution (voir par ex. en Mt 9,8, la réaction des témoins du miracle et du pardon des péchés, alors que Jésus a parlé de lui en ses termes, deux vv. plus haut), ce qui suggère que celle-ci n'avaient alors aucune connotation messianique. En effet, on doit constater que les deux seuls livres juifs qui l'emploient avec cette connotation datent l'un avec certitude d'après 70 (IV Esdras), l'autre de façon un peu moins certaine (Paraboles d'Hénoch - ouvrage absent des manuscrits de Qumrân).
 
Verset 14.
οἱ δὲ εἶπον· οἱ μὲν ᾿Ιωάννην τὸν βαπτιστήν, ἄλλοι δὲ ᾿Ηλίαν, ἕτεροι δὲ ᾿Ιερεμίαν ἢ ἕνα τῶν προφητῶν.
Et ils dirent: Les uns disent: Jean le Baptiste; les autres: Élie; et d'autres: Jérémie ou l'un des prophètes.
Voir notes sur Lc 9,19 à cette page.

Versets 15-16.
λέγει αὐτοῖς· ὑμεῖς δὲ τίνα με λέγετε εἶναι;
Il leur dit: Et vous, qui dites-vous que je suis?
ἀποκριθεὶς δὲ Σίμων Πέτρος εἶπε· σὺ εἶ ὁ Χριστὸς ὁ Υἱὸς τοῦ Θεοῦ τοῦ ζῶντος.
Et Simon Pierre, répondant, dit: Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant.
σὺ εἶ ὁ Χριστός - Voir note sur Lc 9,20 à cette page.
• ὁ Υἱὸς τοῦ Θεοῦ τοῦ ζῶντος - le Fils du Dieu vivant:Plusieurs textes du PT appellent le Messie "Fils de Dieu" (2S 7,14; Ps 2,7;89,27-28) et c'est très certainement dans ce sens qu'il faut prendre l'expression ici (voir 14,32;27,54).
Sans nier les liens qui les unissent, elle doit cependant être distinguée de l'emploi absolu de l'expression "le Fils" dans la bouche de Jésus (voir 11,27 et note à cette page).

Verset 17.
καὶ ἀποκριθεὶς ὁ ᾿Ιησοῦς εἶπεν αὐτῷ· μακάριος εἶ, Σίμων Βαριωνᾶ, ὅτι σὰρξ καὶ αἶμα οὐκ ἀπεκάλυψέ σοι, ἀλλ᾿ ὁ πατήρ μου ὁ ἐν τοῖς οὐρανοῖς.
Et Jésus, répondant, lui dit: Tu es bienheureux, Simon BarJonas, car la chair et le sang ne t'ont pas révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux.
Βαριωνα - BarJonas: (hapax) En araméen, "fils de Jonas" (mais selon certains, "Bariona" signifierait "terroriste").
οὐκ ἀπεκάλυψέ σοι - ne t'ont pas révélé cela: Voir 11,25-27 et notes à cette page.

Verset 18.
κἀγὼ δέ σοι λέγω ὅτι σὺ εἶ  Πέτρος, καὶ ἐπὶ ταύτῃ τῇ πέτρᾳ οἰκοδομήσω μου τὴν ἐκκλησίαν, καὶ πύλαι ἅδου οὐ κατισχύσουσιν αὐτῆς.
Et moi aussi, je te dis que tu es Pierre; et sur cette pierre je bâtirai mon assemblée, et les portes de l'Hadès ne prévaudront pas contre elle.
Πέτρος/πέτρα - Pierre/pierre :
 - On sait combien - dès l'origine du Judaïsme (Abram->Abraham), et dans toutes les civilisations sémitiques - le nom est important: il "dit" la personne; un changement de nom a donc, forcément, une forte valeur symbolique. 

- La phrase contient, en grec, un jeu de mots sur Πέτρος/πέτρα. Plusieurs interprétations en ont été proposées.
Ce jeu de mots conduit naturellement à identifier Pierre au fondement de l'Église; dans ce cas, il l'est avec les autres apôtres (Ep 2,20; Ap 21,14), Pierre étant le représentant des Douze. 
Néanmoins, le NT présente plusieurs fois le Christ lui-même comme la pierre (πέτρα)-fondement, ou la pierre d'angle, de l'Église (1P 2,7 par ex.); Matthieu le distinguerait ainsi de l'apôtre Pierre (Πέτρος) au moyen de ce jeu de mots
Une solution médiane consiste à voir en Pierre la πέτρα de l'Eglise, non à titre personnel - mais en tant que confesseur du "Christ, Fils du Dieu vivant" (voir v.19).
οἰκοδομήσω - je bâtirai; πύλαι - les portes: Ces deux comparants "filent" la métaphore ouverte avec le jeu de mots sur "la pierre"; ils permettent de supposer que l'"ἐκκλησία" est un comparé (non un comparant), désignant plutôt les personnes (voir ci-dessous). 
μου τὴν ἐκκλησίαν - mon assemblée:

Le terme grec employé ici - ἐκκλησία ekklēsia - qui a donné le doublet "église / ecclésia-" - ne figure que 2 fois dans les évangiles: ici, et en 18,17.
Il signifie, littéralement, "<assemblée> convoquée".


- Dans le grec de la LXX (PT), il désigne la communauté d'Israël (en particulier lors de l'Exode dans le désert), ou une "assemblée" (c'est le sens étymologique du mot grec "συναγωγή - sunagôgè", transcrit "synagogue" en français).
Le sens premier est donc bien celui de personnes, non d'un bâtiment.
- Dans le NT aussi, il désigne la communauté chrétienne d'une ville (qui se réunit à l'origine dans une synagogue; puis dans une maison particulière; avant la construction de bâtiments spécifiques et/ou la "récupération" de bâtiments romains, comme les "basiliques").
Chacune de ces communautés comprend de 50 à 80 personnes.
Ici aussi, le sens premier désigne donc bien les personnes, non le bâtiment.


Comme on l'a vu plus haut, le terme n'est employé que 2 fois dans les évangiles (et seulement chez Matthieu).

Jésus a-t-il employé le terme grec?
Si oui, était-ce pour désigner la communauté fondée pendant sa vie terrestre?
ou était-ce en vue de la communauté à venir?... 

Ou a-t-il employé le terme judéo-araméen "בית", pour filer la métaphore de la construction?...
Pourquoi, donc, Matthieu (et lui seul) a-t-il employé ici le terme "ἐκκλησία"?...

Tous ces différents éléments indiquent que l'on doit être très circonspect dans la traduction, et l'interprétation, de ce verset, que tout le monde pense pourtant connaître par coeur!
ἅδου - de l'Hadès: Nom du dieu grec de la mort (ᾅδης hadēs), pour désigner cette dernière - par opposition au Royaume des cieux, au v.19. 

Verset 19.
καὶ δώσω σοι τὰς κλεῖς τῆς βασιλείας τῶν οὐρανῶν, καὶ ὃ ἐὰν δήσῃς ἐπὶ τῆς γῆς, ἔσται δεδεμένον ἐν τοῖς οὐρανοῖς, καὶ ὃ ἐὰν λύσῃς ἐπὶ τῆς γῆς, ἔσται λελυμένον ἐν τοῖς οὐρανοῖς.
Et je te donnerai les clefs du royaume des cieux; et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux; et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux.
τὰς κλεῖς - les clefs: Voir Is 22,22, encadré et note à cette page.

Saint Pierre (vers 1150)-
détail du bas-relief sur un pilier d'angle:
"L’incrédulité de Saint Thomas", Abbaye Santo Domingo, Silos.

Selon Ac 2,14;37;8,14-17;10,44-47, Pierre a eu comme rôle historique celui d'ouvrir (-> "les clefs") le "royaume des cieux" aux trois groupes de l'humanité que Jésus distingue en 10,5-6:
- les Juifs,
- les Samaritains,
- les païens.
ὃ ἐὰν δήσῃς - tout ce que tu lieras; ὃ ἐὰν λύσῃς - tout ce que tu délieras: Dans le Judaïsme, les deux verbes lier/délier étaient utilisés pour désigner l'autorité doctrinale et disciplinaire des maîtres de la Loi.
Ce thème se conjugue donc à celui des clefs pour désigner l'intégration ou l'exclusion dans la communauté des chrétiens et dans le royaume des cieux.
La confession de foi de Pierre lui a en effet conféré une autorité doctrinale.
 
Verset 20.
τότε διεστείλατο τοῖς μαθηταῖς αὐτοῦ ἵνα μηδενὶ εἴπωσιν ὅτι αὐτός ἐστιν ᾿Ιησοῦς ὁ Χριστός.
Alors il enjoignit aux disciples de ne dire à personne qu'il fût le Christ. 
ὁ Χριστός  - le Christ: Voir v.16, et note sur
Lc 9,20 à cette page.
 

Textes et méditations sur le passage synoptique Mc 8,27-35 à cette page
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• Mt 16,21-27

Pierre, "roc" sur lequel Jésus a "bâti son Église", "obstacle" sur sa route!
Pour la foi la plus résolue, la croix du Christ et le renoncement exigé des disciples restent bien difficiles à admettre.
Mais comment avoir part à la gloire du Père sinon en suivant le Fils sur le chemin de sa Pâque de mort-résurrection?...

Remarques:

Sur Matthieu et son évangile: voir à cette page.
Sur Mt 16,13-17,26: voir ci-dessus.
 
Traduction et notes:

Verset 21.
απο τοτε ηρξατο ο ιησους δεικνυειν τοις μαθηταις αυτου οτι δει αυτον απελθειν εις ιεροσολυμα και πολλα παθειν απο των πρεσβυτερων και αρχιερεων και γραμματεων και αποκτανθηναι και τη τριτη ημερα εγερθηναι
Dès lors Jésus commença à montrer à ses disciples qu'il fallait qu'il allât à Jérusalem, et qu'il souffrît beaucoup de la part des anciens et des principaux sacrificateurs et des scribes, et qu'il fût mis à mort, et qu'il fût ressuscité le troisième jour.
απο τοτε - Dès lors: Voir 4,17 (à cette page), où cette formule introduit le ministère public de Jésus. Ici, elle indique un changement important dans le récit: Jésus va se rendre à Jérusalem pour y subir le rejet et la mort.
• απο των πρεσβυτερων και αρχιερεων και γραμματεων - de la part des anciens et des principaux sacrificateurs et des scribes: Voir Lc 9,22 à cette page: cette locution désigne globalement les autorités de Jérusalem, et  particulièrement les membres du Sanhédrin (ou Grand-Conseil).  

Versets 22-23.
και προσλαβομενος αυτον ο πετρος ηρξατο επιτιμαν αυτω λεγων ιλεως σοι κυριε ου μη εσται σοι τουτο
Et Pierre, le prenant à part, se mit à le reprendre disant: Seigneur, Dieu t'en préserve, cela ne t'arrivera point!
ο δε στραφεις ειπεν τω πετρω υπαγε οπισω μου σατανα σκανδαλον μου ει οτι ου φρονεις τα του θεου αλλα τα των ανθρωπων
Mais lui, se retournant, dit à Pierre: Va en arrière de moi, Satan, tu m'es en scandale; car tes pensées ne sont pas aux choses de Dieu, mais à celles des hommes.
προσλαβομενος αυτον ο πετρος ηρξατο επιτιμαν αυτωPierre, le prenant à part, se mit à le reprendre:
- Voir exactement la même phrase en Mc 8,32
(réflexions sur la péricope Mc 8,27-35 àcette page).
- Pierre, dans ces deux citations, outrepasse son rôle de disciple: il veut corriger la parole du Maître et devient ainsi l'instrument de Satan en suggérant une autre voie que celle de Dieu.
- Par sa parole ("Arrière!"), Jésus pourrait non seulement signifier son refus, mais aussi demander à Pierre de reprendre sa place de disciple à la suite de ("derrière") Jésus.
σατανα - Satan: Jésus voit dans la parole de Pierre une nouvelle tentation du diable (voir 4,1-11 à cette page), lui offrant cette fois un autre chemin que celui de la Croix.
"Satan"? "le Diable"?...
 Le mot grec διάβολος diabolos (que nous transcrivons comme un nom propre: "le Diable") signifie littéralement le "diviseur".
Dans la LXX, il traduit le nom שׂטןśâṭân (que nous transcrivons généralement aussi comme un nom propre: "Satan").
Or ce dernier substantif, généralement précédé de l'article, signifie littéralement l' "opposant", voire - si on le rapproche comme en Za 3,1 du verbe שׂטן śâṭan - l' "accusateur":
 והשׂטן עמד על־ימינו לשׂטנו׃
"et le satan qui se tenait à sa droite pour l'accuser".
σκανδαλον μου ει - tu m'es en scandale: Peut-être un nouveau jeu de mots sur Πέτρος - Pierre/roc. En effet, le "σκάνδαλον" est, étymologiquement, "<la pierre> sur laquelle on bute et qui fait tomber".
Pierre ne serait donc plus ici la "pierre d'angle", mais bien la "pierre d'achoppement". 

Verset 24.
τοτε ο ιησους ειπεν τοις μαθηταις αυτου ει τις θελει οπισω μου ελθειν απαρνησασθω εαυτον και αρατω τον σταυρον αυτου και ακολουθειτω μοι
Alors Jésus dit à ses disciples: Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce soi-même, et qu'il prenne sa croix, et me suive:
αρατω τον σταυρον αυτου qu'il prenne sa croix:
Allusion au fait que les condamnés devaient porter eux-mêmes les instruments de leur supplice.
Or les Romains crucifiaient les criminels les plus vils et les esclaves (à ce propos, on peut signaler que - contrairement à ce qui est généralement représenté - les condamnés à la crucifixion portaient la traverse de leur croix, le montant restant fiché en terre, pour toutes les exécutions, en-dehors de l'enceinte de la ville).
Le disciple est ainsi invité à se soumettre à la volonté de Dieu - et ce, malgré le rejet ou la persécution que peut susciter l'annonce de l’Évangile dans un monde hostile. La décision ultime qu'il doit être prêt à prendre est de "renoncer" à lui-même plutôt que de renoncer au Christ.
Certains des disciples connaîtront, à la suite de Jésus, le sort qu'il a connu (v.21) et subiront le martyre.
Le contexte ne favorise pas l'interprétation spiritualisante qui consiste à voir dans le fait de "prendre sa croix" l'acceptation des épreuves de la vie (que connaissent aussi les non-croyants!), ou la lutte contre le péché en soi.

Versets 25-27.
ος γαρ αν θελη την ψυχην αυτου σωσαι απολεσει αυτην ος δ αν απολεση την ψυχην αυτου ενεκεν εμου ευρησει αυτην
car quiconque voudra sauver sa vie la perdra; et quiconque perdra sa vie pour l'amour de moi, la trouvera.
τι γαρ ωφελειται ανθρωπος εαν τον κοσμον ολον κερδηση την δε ψυχην αυτου ζημιωθη η τι δωσει ανθρωπος ανταλλαγμα της ψυχης αυτου
Car que profitera-t-il à un homme s'il gagne le monde entier, et qu'il fasse la perte de son âme; ou que donnera un homme en échange de son âme?
μελλει γαρ ο υιος του ανθρωπου ερχεσθαι εν τη δοξη του πατρος αυτου μετα των αγγελων αυτου και τοτε αποδωσει εκαστω κατα την πραξιν αυτου
Car le Fils de l'homme viendra dans la gloire de son Père, avec ses anges, et alors il rendra à chacun selon sa conduite.
• μελλει γαρ ο υιος του ανθρωπου ερχεσθαι εν τη δοξη του πατρος αυτουμετα των αγγελων αυτου- Car le Fils de l'homme viendra dans la gloire de son Père, avec ses anges:
  - Voir à cette page Dn 7,13-14 et notes sur la locution "כבר אנשׁ - comme un fils d'homme".

- En Mt 26,64, Jésus "mêle" cette image à celle de Ps 110,1, en faisant du "Fils de l'homme" le sujet de l'action du v. psalmique: "απ αρτι οψεσθε τον υιον του ανθρωπου καθημενον εκ δεξιων της δυναμεως και ερχομενον επι των νεφελων του ουρανου - dorénavant vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la puissance <divine>, et venant sur les nuées du ciel".

Il décrypte ainsi sa propre compréhension de la locution " בר אנשׁ- bar 'enasha", mal comprise par ses contemporains (voir Mt 9,8, et Lc 9,22 et note à cette page), mais par laquelle il avait choisi de se désigner lui-même. Or pour les Juifs de l'époque, le Ps 110 avait (voir à cette page) une valeur messianique évidente (voir Mt 22,41-46).

La venue du "Fils de l'homme" est souvent identifiée à sa venue à la fin du temps dont parle 24,30.
Cependant les expressions "απ αρτι - dorénavant" et "οψεσθε - vous verrez" suggèrent que les contemporains non-croyants de Jésus seront les témoins de cette venue.
Il faut cependant noter que celle-ci, en Mt 26,64 comme en Dn 7,13-14, n'est pas une venue sur terre, mais une venue "céleste" auprès "de la puissance <divine>", "à la droite" de laquelle le "Fils de l'homme" vient siéger.
La manifestation visible sur terre de cette venue céleste "à la droite" de Dieu pour exercer un jugement semble avoir été le jugement de Jérusalem et son Temple (10,23;24; voir à cette page)
- Voir aussi 25,31sq; Hé 1,3.
κατα την πραξιν αυτου- selon sa conduite: Voir Ps 62,13; Pr 24,12; Rm 2,6; Ap 22,12.


Méditations :

- De Saint Césaire d'Arles (470-543), moine et évêque, Sermon 159:

      En péchant, l'homme avait couvert sa route d'obstacles, mais celle-ci a été aplanie lorsque le Christ l'a foulée à sa résurrection et qu'il a fait, d'un sentier étroit, une avenue digne d'un roi. L'humilité et la charité sont les deux pieds qui permettent de la parcourir rapidement. Tous sont attirés par les hauteurs de la charité, mais l'humilité est le premier degré qu'il faut monter. Pourquoi lèves-tu le pied plus haut que toi ? Tu veux donc tomber et non monter ? Commence par la première marche, c'est-à-dire l'humilité, et déjà elle te fait monter.
      Voilà pourquoi notre Seigneur et Sauveur ne s'est pas borné à dire : « Qu'il renonce à lui-même », mais il a ajouté : « Qu'il prenne sa croix et qu'il me suive ». Que signifie : qu'il prenne sa croix ? Qu'il supporte tout ce qui lui est pénible, c'est ainsi qu'il marchera à ma suite. Dès qu'il aura commencé à me suivre, en se conformant à ma vie et à mes commandements, il trouvera sur son chemin bien des gens qui le contrediront, qui chercheront à le détourner, qui non seulement se moqueront de lui, mais le persécuteront. Ces gens-là ne se trouvent pas uniquement parmi les païens qui sont hors de l'Église ; il s'en trouve même parmi ceux qui semblent être dans l'Église, si on les juge de l'extérieur [...] 
      Dès lors, si tu désires suivre le Christ, porte sa croix sans plus attendre et supporte les méchants sans te laisser abattre [...] « Si quelqu'un veut marcher derrière moi, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive. » Si donc nous voulons mettre cela en pratique, efforçons-nous, avec l'aide de Dieu, de faire nôtre cette parole de l'apôtre Paul : « Si nous avons de quoi manger et nous habiller, sachons nous en contenter ». Il est à craindre que si nous recherchons plus de biens terrestres qu'il ne nous en faut, « voulant nous enrichir », nous ne « tombions dans le piège de la tentation, dans une foule de désirs absurdes et dangereux, qui précipitent les gens dans la ruine et la perdition » (1Tm 6,8-9). Daigne le Seigneur nous prendre sous sa protection et nous délivrer de cette tentation.

- Et sur Mc 8,27-35 à cette page.
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