Au service de l'Ecriture - Yvette Mailliet le Penven

Évangile selon
saint Matthieu

(2 - Chapitres 4-5)

Les Pères de l'Eglise ont rattaché chacun des quatre évangélistes à l'un des "quatre Vivants" de l'Apocalypse entourant le Christ en gloire; saint Matthieu est représenté par un "fils d'homme", parce que son Evangile commence par la généalogie de Jésus.

Saint Matthieu symbolisé par le "fils d'homme":







Mosaïque - Mausolée de Galla Placidia - Ravenne ->





<- Plaque de reliure émaillée, XIIème siècle - Musée de Cluny, Paris.



Détail de broderie (fils d'or et d'argent sur velours) pour ornement liturgique - 1681 - Couvent patriarcal de Bzommar (Liban) ->





Introduction à l'Évangile selon saint Matthieu: à cette page.
_________________________________________________________________________

• Mt 4,1-11

Conduit au désert par l'Esprit, le Fils bien-aimé du Père a infligé au Satan une défaite dont, malgré toutes ses tentatives, le tentateur ne se relèvera pas.
Trois citations de l'Écriture disent en quoi consiste cette victoire, et pourquoi elle est décisive:
- Jésus a toujours vécu de la parole de Dieu, sa nourriture quotidienne;
- il a refusé tout signe de puissance contraire à sa mission de Messie souffrant;
- il a fait de toute sa vie et de sa mort une offrande à son Père.
À cette victoire, l'Église, et chacun d'entre nous, ont part aux mêmes conditions, par les mêmes moyens.  

Remarques:

Sur Matthieu et son évangile, voir à cette page.
Sur Mt 3,1 - 4,11:
Alors que, depuis longtemps, le ministère des prophètes du PT avait cessé, un nouveau messager apparaît (3,1-12) et sa prédication de la pérennité du Royaume attire les foules. Il prêche la nécessité de changer (
voir par ex. le rite du miqvé lors d'une conversion au Judaïsme) et l'imminence du jugement, invitant Israël à revenir à Dieu. Il se présente comme le précurseur (voir cette page) de celui qui sera "plus puissant" que lui. C'est dans ce contexte que Jésus apparaît (3,13-17). Lui qui n'avait nul besoin d'être baptisé se plie au rite de Jean afin que le plan divin soit accompli (voir cette page). Dieu l'investit officiellement de sa mission. Représentant d'Israël à la manière du Serviteur (voir cette page) de la prophétie d'Isaïe, il devient solidaire des péchés de son peuple, déposés dans l'eau du baptême telles les pierres laissées par Israël dans le lit du Jourdain lors de l'entrée dans le Pays promis (Jos 4,8-9). Car pour Jésus le baptême a été sa traversée de la mer des Roseaux (Ex 14,21-25; voir 1Co 10,2), suivie du temps de l'épreuve et de la tentation dans le désert: pour représenter Israël devant Dieu, il lui fallait obéir là où le peuple avait succombé. Jésus en avait conscience car, conduit au désert par l'Esprit, c'est le Dt qu'il choisit de méditer, et dans lequel il puise les paroles divines qu'il oppose aux tentations diaboliques qu'il doit affronter.
On peut également voir à l'arrière-plan de ces textes l'image du nouvel Adam (voir Rm 5,12-19 à cette page; et ici) qui résiste à la tentation du serpent.

 Détail du troisième pilier de façade de la cathédrale d'Orvieto:
Le baptême du Christ et la tentation au désert
(1310-1330)

Traduction et notes:

Verset 1.
Τότε ὁ ᾿Ιησοῦς ἀνήχθη εἰς τὴν ἔρημον ὑπὸ τοῦ Πνεύματος πειρασθῆναι ὑπὸ τοῦ διαβόλου,
Alors Jésus fut emmené dans le désert par l'Esprit pour être tenté par le diable.
ἀνήχθη εἰς τὴν ἔρημον ὑπὸ τοῦ Πνεύματος - [il] fut emmené dans le désert par l'Esprit: Voir Is 63,11-14 qui rappelle que lors de l'Exode c'est par l'Esprit Saint que YHWH a conduit son peuple au travers de l'eau puis du désert. Comp. Lc 4,1.
πειρασθῆναι ὑπὸ τοῦ διαβόλου - pour être tenté par le diable:
--Le mot διάβολος diabolos signifie littéralement l' "accusateur", voire le "calomniateur"; dans la LXX, il traduit le mot שׂטן śâṭân que nous transcrivons généralement comme un nom propre: "Satan"; mais c'est en fait un substantif, généralement précédé de l'article, et qui signifie littéralement l' "opposant", l' "ennemi", l' "usurpateur", voire - si on le rapproche comme en Za 3,1 du verbe שׂטן śâṭan - l' "accusateur":
 והשׂטן עמד על־ימינו לשׂטנו׃
"et le satan qui se tenait à sa droite pour l'accuser".
--Le rapport entre l'action de l'Esprit Saint qui conduit Jésus au désert, et celle du diable qui le tente est le même rapport qui existe entre l'épreuve et la tentation - le même verbe grec πειράζω peïradzō  exprime ces deux actions, puisque son sens premier est "tester, examiner de façon objective"; les sens dérivés peuvent donc être positif ou négatif.
Dieu met à l'épreuve (Gn 22,1; Dt 13,4; Ps 81,8) pour fortifier la foi et encourager l'endurance (Jc 1,1-4; 1P 1,6-7), alors que le diable tente pour provoquer la chute.
L'Esprit peut donc souverainement éprouver en vue du bien, alors que le diable en profite pour tenter en vue du mal - mais dans la limite que Dieu permet. Comp. Lc 4,2.

Verset 2.
καὶ νηστεύσας ἡμέρας τεσσεράκοντα καὶ νύκτας τεσσεράκοντα ὕστερον ἐπείνασε.
ayant jeûné quarante jours et quarante nuits, après cela il eut faim.
ἡμέρας τεσσεράκοντακαὶ νύκτας τεσσεράκοντα - pendant quarante jours et quarante nuits:
--On a rapproché cette durée de quarante jours
- des quarante ans passés par Israël dans le désert (Nb 14,34; 33,38);
- des quarante jours passés par Moïse sur le Sinaï, sans boire ni manger, avant de recevoir la Loi (Ex 24,18; 34,28);
- de la marche de quarante jours d'Élie en direction de cette même montagne (1R 19,8).
--La suite du texte suggère que le rapport le plus direct est celui du séjour d'Israël au désert, où YHWH a "éprouvé" son peuple afin de tester son obéissance et son amour pour lui (Dt 8,2; voir réponse de Jésus au v.4: Dt 8,3) - cependant, l' "épreuve" imposée par YHWH est très différente de la "tentation" par le diable (voir ci-dessus, note sur v.1).
Le "jeûne" de Jésus assure également le lien avec Moïse (Ex 34,28).
Comp. Lc 4,2.
--Dans l’Écriture, ce nombre est toujours mis en relation avec une période longue, difficile, mais qui permet de se rapprocher de Dieu : par exemple le temps de la pluie du déluge (Gn 7,4), outre les autres moment évoqués ci-dessus.
 
Verset 3.
καὶ προσελθὼν αὐτῷ ὁ πειράζων εἶπεν· εἰ Υἱὸς εἶ τοῦ Θεοῦ, εἰπὲ ἵνα οἱ λίθοι οὗτοι ἄρτοι γένωνται.
Et le tentateur, s'approchant de lui, dit: Si tu es Fils de Dieu, dis que ces pierres deviennent des pains.
καὶ προσελθὼν αὐτῷ ὁ πειράζων εἶπεν -Et le tentateur, s'approchant de lui, dit: La tentation est racontée sous la forme de trois scènes composées de la même manière : une suggestion du diable et une réponse de Jésus tirée de l’Écriture (trois citations du Dt).
L’Adversaire de Dieu essaie de contrecarrer le dessein divin de salut: à celui qu’il perçoit comme le Messie de Dieu, puisqu’au baptême il a reçu l’onction (les mots "משׁיח mâshîyakh" en hébreu et "Χριστός Christos" en grec - "Messie" et "Christ" - signifient "l’oint"), il propose de réaliser une autre forme de messianisme qui s’appuierait sur des prodiges et des succès immédiats.
εἰ Υἱὸς εἶ τοῦ Θεοῦ - Si tu es Fils de Dieu: Si le diable ne remet pas vraiment en cause la divinité de Jésus - proclamée lors de son baptême - il cherche à pousser Jésus à profiter de son statut selon des critères humains, pécheurs, au lieu d'agir selon la volonté du Père. On pourrait presque traduire "Puisque tu es...".
ἵνα οἱ λίθοι οὗτοι ἄρτοι γένωνται - que ces pierres deviennent des pains: --La "faim" (v.2) a été l'une des tentations d'Israël au désert (Ex 16,3-4; Dt 8,3).
--La première tentation, celle du pain, est du domaine de l’avoir; elle vise la satisfaction immédiate du désir matériel.
C’est la tentation d’Ève prenant le fruit (Gn 3,6) ou du peuple voulant stocker la manne (Ex 16,19-20), la tentation humaine de la captation (cf. "la convoitise de la chair", 1Jn 2,16).

Verset 4.
ὁ δὲ ἀποκριθεὶς εἶπε· γέγραπται, οὐκ ἐπ᾿ ἄρτῳ μόνῳ ζήσεται ἄνθρωπος, ἀλλ᾿ ἐπὶ παντὶ ῥήματι ἐκπορευομένῳ διὰ στόματος Θεοῦ.
Mais lui, répondant, dit: il est écrit:
L'homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu
.

ὁ δὲ ἀποκριθεὶς εἶπε - Mais lui, répondant, dit: La mission du Fils de Dieu se caractérise d’abord par l’obéissance. Celui qui est le Verbe répond en se servant de versets de l’Écriture (cf. Jn 8,28: "Ce que le Père m’a enseigné, je le dis").
C’est aussi une manière de nous montrer qu’il ne faut pas opposer au diable nos propres raisonnements (ce qui fut le premier tort d’Ève répondant au serpent: Gn 3,2), mais suivre l’Esprit qui a inspiré l’Écriture et met à notre disposition tous les moyens de défense contre les tentations.
Οὐκ ἐπ᾿ ἄρτῳ μόνῳ ζήσεται ὁ ἄνθρωπος, ἀλλ᾿ ἐπὶ παντὶ ῥήματι Θεοῦ - L'Homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole de Dieu: --Citation de Dt 8,3d:
לא על־הלחם לבדו יחיה האדם [...] על־כל־מוצא פי־יהוה יחיה האדם׃
"l'homme ne vit pas de pain seulement, mais [...] l'homme vit de tout ce qui sort de la bouche de YHWH-Adonaï". Trad. LXX: "οὐκ ἐπ᾿ ἄρτῳ μόνῳ ζήσεται ὁ ἄνθρωπος, ἀλλ᾿ ἐπὶ παντὶ ῥήματι τῷ ἐκπορευομένῳ διὰ στόματος θεοῦ ζήσεται ὁ ἄνθρωπος.  - l'homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu".
--Cette réponse oppose donc au pain la Parole, ce qui est une manière de rappeler qu’il y a d’autres biens plus désirables que les biens matériels. Jésus sait ainsi affirmer: "Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé" (Jn 4,34). 
--Jésus (s'il ne triche pas avec la condition humaine:il éprouve la faim, v.2) refuse d'entrer dans le rôle du magicien, qui utiliserait sa puissance surnaturelle pour répondre à ses propres besoins.
En revanche, il accomplira le miracle de la multiplication des pains pour le bien de ses auditeurs.
--Ici, il s'en remet en toute confiance aux soins de Dieu qui, il le sait, lui donnera du pain et non des pierres. Comp. Mt 7,9; Lc 4,4.
Par le passé, Dieu avait nourri son peuple au désert (Dt 8,1-5) - mais celui-ci avait cédé à la tentation du doute.   

Verset 5.
Τότε παραλαμβάνει αὐτὸν ὁ διάβολος εἰς τὴν ἁγίαν πόλιν, καὶ ἵστησιν αὐτὸν ἐπὶ τὸ πτερύγιον τοῦ ἱεροῦ
Alors le diable le transporte dans la sainte ville, et le place sur le faîte du Temple,
παραλαμβάνει αὐτὸν εἰς ᾿τὴν ἁγίαν πόλιν - [il] le transporte dans la sainte ville:
--On peut penser à l'expérience du prophète Ézéchiel, en Ez 8,3;7;14;16.
--On notera que Luc a inversé par rapport à Matthieu (et, selon toute vraisemblance, à leur source commune) l’ordre des deux dernières tentations: Matthieu, plus logiquement, fait se succéder les tentations du pain, des prodiges, des royaumes, c’est-à-dire affectant l’ordre de l’avoir, du paraître et de l’être; tandis que Luc a voulu placer en dernier la tentation située à Jérusalem, la ville où, pour lui, se joue l’histoire du salut.
ἵστησιν αὐτὸν ἐπὶ τὸ πτερύγιον τοῦ ἱεροῦ -le place sur le faîte du Temple: Au Temple, là où se pratique le culte, le service du Seigneur, le diable va pousser Jésus à agir comme si Dieu était à son service, à la manière d'Israël au désert (Ex 17,1-7), et contrairement à ce qui était dit du Serviteur d'YHWH (Is 50,4-5).

Verset 6.
καὶ λέγει αὐτῷ· εἰ Υἱὸς εἶ τοῦ Θεοῦ, βάλε σεαυτὸν κάτω· γέγραπται γὰρ ὅτι τοῖς ἀγγέλοις αὐτοῦ ἐντελεῖται περὶ σοῦ, καὶ ἐπὶ χειρῶν ἀροῦσί σε, μήποτε προσκόψῃς πρὸς λίθον τὸν πόδα σου.
et lui dit: Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit: "Il donnera des ordres à ses anges à ton sujet, et ils te porteront sur leurs mains, de peur que tu ne heurtes ton pied contre une pierre".
εἰ Υἱὸς εἶ τοῦ Θεοῦ - Si tu es Fils de Dieu: Cette fois (voir v.3), le "si" a ici un sens pleinement causal: le diable reconnaît bien Jésus comme Fils de Dieu, mais il lui propose subtilement d’utiliser sa puissance pour… réussir sa mission, les prodiges qu’il opérerait au cœur même de la capitale politique et religieuse ne pouvant qu’entraîner l’adhésion à sa cause des autorités juives. La même tentation reviendra à la Croix: "Les chefs se moquaient : ‘Il en a sauvé d'autres, disaient-ils; qu'il se sauve lui-même, s'il est le Christ de Dieu, l'Élu!’" (Lc 23,35), suggérant à Jésus de faire un miracle pour se faire reconnaître. Mais Jésus refuse cette puissance spirituelle, comme il a refusé le pouvoir politique, indiquant déjà par là qu’il ne répondra pas aux rêves d’un messianisme royal et triomphant qu’entretenait une bonne part du peuple juif.
• τοῖς ἀγγέλοις αὐτοῦ ἐντελεῖται περὶ σοῦ τοῦ διαφυλάξαι σε - Il donnera des ordres à ses anges à ton sujet, afin qu'ils te gardent:
--Cette fois-ci, c’est au tour du diable de citer l’Écriture, en l’occurrencePs 91,11-12 (voir à cette page):
כי מלאכיו יצוה־לך לשׁמרך בכל־דרכיך׃
על־כפים ישׂאונך פן־תגף באבן רגלך׃
LXX: "ὅτι τοῖς ἀγγέλοις αὐτοῦ ἐντελεῖται περὶ σοῦ τοῦ διαφυλάξαι σε ἐν πάσαις ταῖς ὁδοῖς σου· ἐπὶ χειρῶν ἀροῦσίν σε, μήποτε προσκόψῃς πρὸς λίθον τὸν πόδα σου".
"Car il ordonnera à ses anges De te garder dans toutes tes voies; Ils te porteront sur les mains, De peur que ton pied ne heurte contre une pierre". 
--En effet, pour tenter, le diable sait se servir de la Parole de Dieu - que Jésus lui oppose: si on ne prenait garde aux arguments avancés par l' "usurpateur", on pourrait croire que l'on assiste à une discussion entre deux rabbis...
Mais la promesse du psaume s'adresse à celui qui se réfugie en Dieu; et le diable se garde bien de citer le v.13 auquel Jésus fera allusion pour parler de la victoire sur les "forces de l'Ennemi" (Lc 10,19):
על־שׁחל ופתן תדרך תרמס כפיר ותנין׃
"Tu marcheras sur le lion et sur l'aspic, tu fouleras le lionceau et le dragon".
--La deuxième tentation, celle des prodiges, consiste à vouloir capter et utiliser la puissance divine à son profit, pour se satisfaire ou pour avoir barre sur les autres en les captivant ou les séduisant. C’est la tentation d’Adam et Ève voulant "être comme des dieux" (Gn 3,5), ou celle du peuple, à Massa et Meriba, mettant Dieu à l’épreuve en demandant des miracles (Ex 17,7; cf. Ps 78,19), ou "la convoitise des yeux" en 1Jn 2,16.

Verset 7.
ἔφη αὐτῷ ὁ ᾿Ιησοῦς· πάλιν γέγραπται, οὐκ ἐκπειράσεις Κύριον τὸν Θεόν σου.
Jésus lui dit: Il est encore écrit:
Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu.
•  οὐκ ἐκπειράσεις Κύριον τὸν Θεόν σου - Tu ne tenteras point le Seigneur, ton Dieu
--Citation de Dt 6,16a:
לא תנסו את־יהוה אלהיכם 
"Vous ne tenterez point YHWH-Adonaï, votre Dieu". Trad. LXX: "Οὐκ ἐκπειράσεις κύριον τὸν θεόν σουTu ne tenteras point le Seigneur, ton Dieu".
Rappel: "κύριος kurios" ("seigneur") est le terme adopté par les LXX pour traduire le tétragramme divin, écrit "יהוה" et imprononçable, lu "אֲדֹנָי Adonaï" ("Seigneur").
--La réponse de Jésus rappelle l’interdit de la mise à l’épreuve de Dieu; mais elle indique surtout que lui-même va
- refuser d’utiliser sa puissance pour donner des signes (Lc 11,29), en préférant susciter la libre adhésion de la foi;
- et, plus encore, refuser de demander un miracle pour sauver sa vie (Lc 22,42; 23,35).

Verset 8.
Πάλιν παραλαμβάνει αὐτὸν ὁ διάβολος εἰς ὄρος ὑψηλὸν λίαν, καὶ δείκνυσιν αὐτῷ πάσας τὰς βασιλείας τοῦ κόσμου καὶ τὴν δόξαν αὐτῶν
Le diable le transporte encore sur une fort haute montagne, et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire,

Verset 9.
καὶ λέγει αὐτῷ· ταῦτά πάντα σοι δώσω, ἐὰν πεσὼν προσκυνήσῃς μοι.
et lui dit: Je te donnerai toutes ces choses, si, te prosternant, tu me rends hommage.
ταῦτά πάντα σοι δώσω -Je te donnerai toutes ces choses
--Ce n'est pas le diable, mais Dieu qui possède l'autorité suprême sur le monde; il se montre donc bien ici comme l' "usurpateur" (chez Lc il ajoute même - ce qui ne figure pas chez Mt: "ἐμοὶ παραδέδοται, καὶ ᾧ ἐὰν θέλω δίδωμι αὐτήνelle m'a été donnée, et je la donne à qui je veux"!). 
--Il propose à Jésus de recevoir le pouvoir et la gloire - au prix du reniement de son allégeance au seul vrai Seigneur.
Telle est, en partie, la tentation à laquelle Israël a succombé au désert lors de l'épisode du veau d'or (Ex 32,1-6). Mais le Fils est appelé à être le Serviteur (Is 42,1-4).
C’est donc bien un marché de dupes que propose "le Prince de ce monde" (Jn 12,31;14,30;16,11): le révérer comme un dieu, c’est-à-dire se compromettre avec le mal, pour exercer une royauté nécessairement fragile et passagère.
ἐὰν πεσὼν προσκυνήσῃς μοι  -si, te prosternant, tu me rends hommage:
--Le verbe πίπτω piptō signifie "tomber", "se laisser tomber"; d'où, ici, "se prosterner".
--Le verbe προσκυνέω proskuneō est dérivé de "κύων kuōn - chien"; le verbe simple κυνέω kuneō signifie "lécher" - comme un chien lèche la main de son maître - d'où "embrasser"; le préfixe prépositionnel πρός pros implique l'idée d' "être devant" - ce qui peut donner au verbe προσκυνέω le sens de "s'aplatir" - comme un chien devant son maître - d'où "se prosterner", ou, lorsqu'il est employé de façon absolue (i.e. sans complément), "rendre hommage", "adorer".

Verset 10.
τότε λέγει αὐτῷ ὁ ᾿Ιησοῦς· ὕπαγε, Σατανᾶ· γέγραπται γάρ, Κύριον τὸν Θεόν σου προσκυνήσεις καὶ αὐτῷ μόνῳ λατρεύσεις.
Alors Jésus lui dit: Va-t'en, Satan car il est écrit:
Tu rendras hommage au Seigneur ton Dieu, et tu le serviras lui seul.
• ὕπαγε, ΣατανᾶVa-t'en, Satan: Jésus redira cette phrase à Pierre en Mt 16,23 - car il verra dans les propos de celui-ci ("À Dieu ne plaise, Seigneur! Cela ne t'arrivera pas") une nouvelle tentation du diable, lui offrant un autre chemin que celui de la Croix.
γέγραπται γάρ - car il est écrit:
--Allusion à Dt 6,13:
 את־יהוה אלהיך תירא ואתו תעבד ובשׁמו תשׁבע׃
"Tu craindras YHWH-Adonaï, ton Dieu, tu le serviras, et tu jureras par son nom". Trad. LXX: "κύριον τὸν θεόν σου φοβηθήσῃ καὶ αὐτῷ λατρεύσεις καὶ πρὸς αὐτὸν κολληθήσῃ καὶ τῷ ὀνόματι αὐτοῦ ὀμῇ Tu craindras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras, et tu te prosterneras devant lui, et tu jureras par son nom".
--La troisième tentation, celle des royaumes, consiste à renier Dieu pour suivre des idoles promettant la puissance. C’est la tentation du premier homme désobéissant à l’ordre de Dieu pour suivre la suggestion du serpent (Gn 3,6) ou du peuple adorant le veau d’or (Ex 32,4), la tentation du pouvoir (cf. "l’orgueil de la richesse" en 1Jn 2,16). Jésus répond en montrant que l’homme est fait non pour asservir le monde ou s’y asservir sous prétexte de le dominer, mais pour servir Dieu dans la liberté. Le refus des royaumes de la terre ouvre l’entrée dans le vrai Royaume, celui des béatitudes.

Verset 11.
Τότε ἀφίησιν αὐτὸν ὁ διάβολος, καὶ ἰδοὺ ἄγγελοι προσῆλθον καὶ διηκόνουν αὐτῷ.
Alors le diable le laisse: et voici, des anges s'approchèrent et le servirent.
Τότε ἀφίησιν αὐτὸν ὁ διάβολοςAlors le diable le laisse:Ses trois tentations synthétisent les trois registres (avoir, paraître, être) où se déploie l’humanité, ou encore les trois zones de fragilité où s’exercent les trois "esprits", comme les nommaient les Pères du désert: de la gourmandise, de l’orgueil et de la vanité.
Ainsi, comme le dit la lettre aux Hébreux, Jésus "a été éprouvé en tout, d'une manière semblable (à nous), à l'exception du péché" (Hé 4,15).
Alors qu’Adam, dans le premier jardin, et le peuple élu, au désert, avaient succombé, Jésus est sorti vainqueur de cette triple épreuve. Au début du monde, l’affrontement entre l’homme et le tentateur avait vu la victoire de ce dernier et, en conséquence, l’introduction dans le monde du mal et de la mort (cf. Sg 2,24 ; Rm 5,12) ; au début de la mission de Jésus, c’est un monde nouveau qui s’inaugure, où le mal et la mort vont être vaincus.
ἄγγελοι προσῆλθον καὶ διηκόνουν αὐτῷ - des anges s'approchèrent et le servirent:Les "anges" apportent maintenant à Jésus l'aide qu'il a refusé de s'approprier injustement (v.6).


Méditations:

- De Saint Ephrem de Nisibe - Commentaire sur l'Évangile concordant (ou Diatessaron).
Le Rédempteur fut tenté trois fois, à la ressemblance des trois immersions par lesquelles il avait été baptisé: "Dis à ces pierres de devenir du pain", car c'est le soutien nourricier des hommes. Et de nouveau: "Je te donnerai les royaumes et leur gloire", car telle est la promesse de la loi. Et enfin: " Jette-toi de haut en bas", ce qui est la descente de la mort. Mais lui ne fut troublé par aucune de ces propositions. Il ne se réjouit nullement, quand Satan le flattait, pas plus qu'il ne se tourmenta, quand il cherchait à l'effrayer. Mais il allait son chemin, et accomplissait la volonté de son Père.

- De saint Grégoire de Nazianze (330-390)
Si, après le baptême, tu es attaqué par le persécuteur, le tentateur de la lumière, tu auras matière à victoire. Il t'attaquera certainement, puisqu'il s'en est pris au Verbe, mon Dieu, trompé par l'apparence humaine qui lui dérobait la lumière incréée. Ne redoute pas le combat. Oppose-lui l'eau du baptême, oppose-lui l'Esprit Saint dans lequel s'éteignent tous les traits enflammés lancés par le Malin [...]
S'il t'expose le besoin qui t'accable (il n'a pas manqué de le faire à Jésus), s'il te rappelle que tu as faim, n'aie pas l'air d'ignorer ses propositions. Apprends-lui ce qu'il ne connaît pas, oppose-lui la Parole de vie, ce vrai Pain envoyé du ciel et qui donne la vie au monde.
S'il te tend le piège de la vanité (il en usa contre le Christ, lorsqu'il le fit monter sur le pinacle du Temple et lui dit : "Jette-toi en bas", pour lui faire manifester sa divinité),  prends garde de ne pas déchoir pour avoir voulu t'élever. Car s'il l'emporte sur ce point, il ne s'arrêtera pas pour autant. Il est inépuisable en stratagèmes ; tous les moyens lui sont bons. D'apparence honnête, il séduit, mais son but est le mal. Telle est sa tactique.
Mais il a aussi l’expérience des Écritures. C’est de là qu’il tire son fameux : "Il est écrit…", au sujet du pain ; "il est écrit...", au sujet des anges. "Il est écrit, dit-il, que les anges ont reçu l’ordre de veiller sur toi et ils te porteront sur leurs mains". Ô spécialiste du mensonge, pourquoi as-tu supprimé la suite ? Cette suite, je la comprends fort bien, malgré ton silence: "Je marcherai sur toi comme sur l’aspic et le basilic, je foulerai aux pieds serpents et scorpions", puisque la Trinité est mon rempart.
S'il te tente par l'ambition en te montrant dans une vision instantanée tous les royaumes de la terre comme soumis à son pouvoir, et s'il exige de toi l'adoration, méprise-le: ce n'est qu'un pauvre frère. Dis-lui, confiant dans le sceau divin : "Je suis, moi aussi, l'image de Dieu; je n'ai pas encore été, comme toi, précipité du haut de ma gloire à cause de mon orgueil! Je suis revêtu du Christ; je suis devenu un autre Christ par mon baptême; c'est à toi de m'adorer".
Il s'en ira, j'en suis sûr, vaincu et mortifié par ces paroles: venant d'un homme illuminé par le Christ, elles seront ressenties par lui comme si elles émanaient du Christ, la lumière suprême. Voilà les bienfaits qu'apporte l'eau du baptême à ceux qui reconnaissent sa force.

- De Saint Maxime de Turin (?-v. 420), évêque - Sermon 16 
      Le Sauveur répond au diable : « Ce n'est pas de pain seulement que vit l'homme, mais de toute parole de Dieu ». Ce qui veut dire : « Il ne vit pas du pain de ce monde, ni de la nourriture matérielle dont tu t'es servi pour tromper Adam, le premier homme, mais de la Parole de Dieu, de son Verbe, qui contient l'aliment de la vie céleste ». Or, le Verbe de Dieu, c'est le Christ notre Seigneur, comme le dit l'évangéliste : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était avec Dieu » (Jn 1,1).  Quiconque donc se nourrit de la parole du Christ n'a plus besoin de nourriture terrestre. Car celui qui se restaure avec le pain du Seigneur ne peut pas désirer le pain de ce monde. En effet, le Seigneur a son propre pain, ou plutôt le Sauveur est lui-même pain, comme il l'enseigne par ces paroles : « Je suis le pain descendu du ciel » (Jn 6,41). Et ce pain a fait dire au prophète : « Le pain fortifie le cœur de l'homme » (Ps 103,15).
     Que m'importe le pain qu'offre le diable, alors que j'ai le pain que partage le Christ ? Que m'importe la nourriture qui [...] a fait chasser le premier homme du Paradis, a fait perdre à Ésaü son droit d'aînesse [...] (Gn 25,29sqq), qui a désigné Judas Iscariote comme un traître (Jn 13,26sqq) ? Adam a perdu en effet le Paradis à cause de la nourriture, Ésaü a perdu son droit d'aînesse pour un plat de lentilles, et Judas a renoncé à son rang d'apôtre pour une bouchée : car, au moment où il a pris une bouchée, il a cessé d'être un apôtre pour devenir un traître [...] La nourriture qu'il nous faut prendre est celle qui ouvre la route au Sauveur, non au diable, celle qui transforme celui qui l'absorbe en confesseur de la foi et non en traître.
      Le Seigneur a raison de dire, en ce temps de jeûne, que c'est le Verbe de Dieu qui nourrit, pour nous enseigner que nous ne devons pas passer nos jeûnes en soucis de ce monde, mais à la lecture des textes sacrés. En effet, celui qui se nourrit de l'Écriture oublie la faim du corps ; celui qui s'alimente du Verbe céleste oublie la faim. Voilà bien la nourriture qui alimente l'âme et apaise l'affamé...: elle confère la vie éternelle et éloigne de nous les pièges de la tentation du diable. Cette lecture des textes sacrés est vie, comme l'atteste le Seigneur :  « Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie » (Jn 6,63).

_________________________________________________________________________

• Mt 4,12-23

Dès la présentation initiale de la prédication de Jésus, on trouve quelques-unes des insistances caractéristiques de l'évangile de Matthieu:
- la prédication de Jésus accomplit les Écritures;
- elle est Bonne Nouvelle;
- les guérisons de malades sont signes du "Royaume des cieux tout proche";
- la conversion est urgente;
- l'Évangile est un enseignement à mettre en pratique;
- lorsque le Seigneur appelle, il faut "aussitôt" tout abandonner pour le suivre;
- perspective universaliste et ecclésiale de l'Évangile.
En effet, saint Matthieu se souvient de l'oracle d'Isaïe (Is 8,23-9,3; voir à cette page) lorsque Jésus commence en Galilée sa prédication sur l'avènement du Royaume des cieux; et, de Galilée, après la résurrection, Jésus enverra les Apôtres dans le monde entier avec mission de baptiser tous ceux qui croiront en lui.    

Remarques:
Sur Matthieu et son évangile, voir à cette page.
Sur Mt 4,12-25:
• Pour
Jésus, l'incarcération de Jean le Baptiste est comme un signal (v.12): le Précurseur laisse la place au Messager qu'il attendait, et, "à partir de ce moment" (v.17) Jésus se met à prêcher l' "Évangile du règen des cieux" (vv.17;23). Comme ce fut le cas pour le Baptiste, les foules réagissent avec enthousiasme (3,5//4,25), mais le "climat" change: il ne s'agit plus d'un prophète à la vie dépouillée qui prêche dans le désert, mais d'un rabbi qui enseigne dans les synagogues et parcourt villes et bourg; cela ne se passe plus en Judée, non loin de Jérusalem, mais en Galilée, aux confins des nations païennes; ce n'est plus un baptême symbolique qui accompagne la proclamation, mais la guérison des maladies et difformités  et la libération des démons. Le temps semble bien être celui de l'accomplissement (v.14). La "voix" préparait le "chemin" d'un autre; le Maître, souverainement, appelle à le suivre: Pierre et André, Jacques et Jean l'ont compris et l'ont suivi. 
 
Traduction et notes:

Verset 12.
᾿Ακούσας δὲ ὁ ᾿Ιησοῦς ὅτι ὁ ᾿Ιωάννης παρεδόθη, ἀνεχώρησεν εἰς τὴν Γαλιλαίαν,
Jésus, ayant entendu <dire> que Jean avait été livré, il se retira en Galilée;
ὁ ᾿Ιωάννης παρεδόθη - Jean avait été livré: D'après l'historien juif Flavius Josèphe (Antiq.XVIII,5,1-2), contemporain des faits, Jean fut emprisonné puis mis à mort par Hérode Antipas (qui l'a fait décapiter pour complaire à Salomé, fille d'Hérodiade sa concubine et épouse de son frère Philippe - voir en cliquant ici - après que le Baptiste lui eut reproché sa conduite) dans la forteresse de Machéronte (Jordanie actuelle, dans les monts Moab, à 1100m au-dessus de la mer Morte.
Jean a été "livré", comme Jésus le sera après lui (17,22;26,2;27,18;26).

Verset 13.
᾿καὶ καταλιπὼν τὴν Ναζαρέτ ἐλθὼν κατῴκησεν εἰς Καπερναοὺμ τὴν παραθαλασσίαν ἐν ὁρίοις Ζαβουλὼν καὶ Νεφθαλείμ,
et ayant quitté Nazareth, il alla demeurer à Capernaüm, qui est sur le rivage, sur les confins de Zabulon et de Nephthali,
ἐλθὼν κατῴκησεν εἰς Καπερναούμ - il alla demeurer à Capernaüm: Cette ville étant plus importante que Nazareth, et mieux située qu'elle pour la diffusion du message, Jésus en fera son "quartier général" (8,5; Mc 2,1;9,33; Lc 4,23;7,1; Jn 2,12;6,17;24); le verbe "κατοικέω katoïkéō" signifie en effet "habiter de façon permanente", "résider".
Il résidera dans la maison de Pierre (17,25; Mc 1,29;33), y recevra un meilleur accueil que dans sa propre ville (13,54-58), et y accomplira plusieurs miracles (8,5-9; Mc 1,29,31;2,1-12; Lc 7,1; Jn 4,46).
Matthieu associe ce choix à l'accomplissement de la prophétie d'Is 8,23-9,1 (voir à
cette page; notes ci-dessous; et ci-après, vv.15-16 et notes).
τὴν παραθαλασσίαν-qui est sur le rivage: Litt. "παραθαλάσσιος
parathalassio
s
", de "παρα" - "à côté de", et "θάλασσα thalassa" - "mer", signifie "qui est au bord de la mer".
En la circonstance, il s'agit de la "Mer de Galilée" (Mt 4,18), encore appelée lac de Gennésareth (Lc 5,11), de Kinnéret (Nb 34,11), de Tibériade (Jn 6,11), de Gennésat (1Mac 11,67).
Mais cette expression peut aussi faire penser à Is 8,23: "
דרך הים
<sur> la route de la mer", que LXX a traduit: "ὁδὸν θαλάσσης - <sur la> route de la mer".
ἐν ὁρίοις Ζαβουλὼν καὶ Νεφθαλείμ - sur les confins de Zabulon et de Nephthali: Matthieu fait allusion à la prophétie d'Is 8,23-9,1 (qu'il connaît en hébreu, pas dans le grec des LXX, on le verra en détail plus bas) pour bien montrer les enjeux de l'installation de Jésus à Capharnaüm.
- Zabulon: tribu d'Israël, rattachée au sixième et dernier fils de Jacob et Léa (Gn 30,19-20). Son territoire est dans le nord, en Galilée (Jos 19,10-16).
- Nephthali: tribu d'Israël, rattachée au deuxième fils de Bilha (servante de Rachel; Gn 30 7-8). Son territoire est au nord-est du lac de Gennésareth, en Galilée.
- La ville de Capharnaüm est en Galilée, au bord du lac de Tibériade, tout le monde le sait: pourquoi "préciser" qu'elle est située dans les territoires "de Zabulon et de Nephthali"?...
- Ces deux noms des anciennes tribus d'Israël ne faisaient déjà plus partie du langage courant lorsque Matthieu écrit - puisque, on le verra plus bas, LXX pense devoir préciser de quoi il s'agit.
- En outre, pourquoi lier les deux noms "Zabulon et Nephthali" à celui de "Nazareth"? En effet, quand on lit dans le livre de Josué la description du territoire de chacune des tribus, on voit bien qu'au moment du partage de la Palestine entre elles, le principe a justement été de bien délimiter leurs territoires respectifs: une même ville ne peut appartenir à deux tribus à la fois!
- Cela prouve bien que les préoccupations de Matthieu ne sont pas d'ordre géographique, mais théologique et scripturaire
.

Verset 14.
᾿ἵνα πληρωθῇ τὸ ῥηθὲν διὰ ᾿Ησαΐου τοῦ προφήτου λέγοντος·
afin que fût accomplie le discours d'Isaïe le prophète, disant:
Rappel: le contexte historique du "discours d'Isaïe le prophète": Isaïe a accepté d’être le regard et la voix de YHWH-l'Eternel parmi un peuple  en plein désarroi.
     Il joue un rôle public lorsque la Syrie et Israël envahissent le royaume de Juda (733).
    Comme le roi Akhaz passe outre à ses conseils, le prophète se retire de la vie publique: l’alliance avec l’Assyrie le renvoie à ses solitudes et à son silence (8,16-18; voir en particulier la note sur 8,16 à cette page). On suppose que, pendant ses années de désert, sa contemplation s’approfondit et qu’un cercle d’adeptes se forme autour de lui.
    Quand Ézéchias, le fils et successeur d’Akhaz, règne sur Juda (716-687), Isaïe est plus libre d’exprimer ses pensées: l’une de ses « charges » date de l’année de la mort d’Akhaz (14,28-32). Alors, le roi Ézéchias résiste un temps aux tentatives faites par l’Égypte pour l’entraîner dans la rébellion contre l’alliance assyrienne. Mais il finit par céder à la tentation d’une révolte dont il voit les avantages sans en mesurer tous les risques.
    En 701, Sanhérib (Sennachérib) envahit le royaume de Juda, déporte la population des campagnes et met le siège devant Jérusalem; mais, comme Isaïe l’annonçait, l’impossible se réalise et la ville est sauvée (2 R 19,36; Is 37,36).

Verset 15.
᾿γῆ Ζαβουλὼν καὶ γῆ Νεφθαλείμ, ὁδὸν θαλάσσης, πέραν τοῦ ᾿Ιορδάνου, Γαλιλαία τῶν ἐθνῶν,
"Terre de Zabulon, et terre de Nephthali, chemin de la mer au delà du Jourdain, Galilée des nations:
Comme on l'a dit plus haut, Matthieu fait allusion à la prophétie d'Is 8,23-9,1 - mais ne la cite pas selon la traduction des LXX.
LXX: "χώρα Ζαβουλων, ἡ γῆ Νεφθαλιμ ὁδὸν θαλάσσης [...] καὶ πέραν τοῦ Ιορδάνου, Γαλιλαία τῶν ἐθνῶν, τὰ μέρη τῆς Ιουδαίας - Région de Zabulon, (la) terre de Nephthali <sur le> chemin de <la> mer, et de l'autre côté du Jourdain, Galilée des Nations, (les) parties de la Judée".
On note ici que les LXX (ou du moins les Alexandrins du IIIème s.av.J.C. pour qui ils ont traduit la TaNaKh hébraïque en grec) ont éprouvé le besoin de préciser ce que représentaient ces désignations: des "parties de la Judée" (= les territoires qui constituent la Judée). Matthieu ne garde que les éléments hébraïques, puisqu'il ne connaît pas (ou très mal: ce n'est pas sa culture) la Bible des LXX.
• Γαλιλαία τῶν ἐθνῶν - Galilée des nations: Voir Is : "גליל הגוים - Galilée des Nations:
- Rappel:
les "גוים gôyîm" sont les non-Juifs; ce terme est généralement traduit par "les Nations" par analogie avec LXX qui utilise le terme "ἐθνη", et Vulgate qui utilise "gentes"; mais on trouve aussi "les païens", ou "les Gentils" (dérivé du latin).
- On appelait ainsi la Galilée parce que
1.sa population était fortement mélangée (des Cananéens y étaient restés - Jg 1,33 - et le roi Salomon avait donné une partie du territoire au roi de Tyr - 1R 9,11) - en particulier dans les villes, comme Tibériade;
2.elle était entourée d'états païens, avec lesquels les échanges étaient nombreux.
En outre, après la déportation, des populations païennes s'y établiront.
Pour toutes ces raisons, au temps de Jésus, cette région sera fortement méprisée.
- Isaïe annonce pourtant que la manifestation du salut divin s'y fera;
- et Matthieu voit probablement déjà dans cette prophétie d'Isaïe l'annonce que l'Évangile sera proclamé pour les non-Juifs.


Verset 16.
᾿ὁ λαὸς ὁ καθήμενος ἐν σκότει εἶδε φῶς μέγα, καὶ τοῖς καθημένοις ἐν χώρᾳ καὶ σκιᾷ θανάτου φῶς ἀνέτειλεν αὐτοῖς. 
le peuple, celui qui est assis dans l'ombre, a vu une grande lumière; et sur ceux qui sont assis dans la région et dans l'ombre de la mort, une lumière s'est levée sur eux".
Comme on l'a dit plus haut, Matthieu ne cite pas la prophétie d'Is 8,23-9,1 selon la traduction des LXX.
LXX: "ὁ λαὸς ὁ πορευόμενος ἐν σκότει, ἴδετε φῶς μέγα· οἱ κατοικοῦντες ἐν χώρᾳ καὶ σκιᾷ θανάτου, φῶς λάμψει ἐφ᾿ ὑμᾶς. - le peuple, celui qui s'avance dans l'ombre, vous avez vu une grande lumière; ceux qui résident dans le pays et dans l'ombre de la mort, une lumière brillera sur vous".
Ici, Matthieu modifie
- le point de vue narratif: il passe de la 2ème pers. (celui à qui on parle - les Judéens) à la 3ème (celui dont on parle - les );
- le point de vue socio-historique - et théologique:
1.il emploie (à deux reprises) le verbe "être assis", décrivant un peuple résigné, apathique: tous ceux qui attendent le Messie & les
"גוים gôyîm" qui ne le connaissent pas encore; alors que le texte initial évoquait un peuple déporté (il "s'avance" puis "réside" dans un pays de ténèbres - Rappel: en employant cette image des ténèbres, Isaïe faisait peut-être allusion à la coutume de crever les yeux des captifs);
2.il emploie l'aoriste (à peu près notre passé simple) là où le texte initial employait présent et futur (même forme, l'état inaccompli, en hébreu); là où il s'agissait d'un constat (le présent): les peuples du Nord sont soumis, et d'une prophétie (le futur):
ils verront leur libération - Matthieu annonce que le Salut est d'ores et déjà là.
En revanche, Matthieu (ainsi que Lc 2,32; Jn 1,4;5;9; Ac 26,18) reprend l'image de la lumière (אור גדול'ôrgâdôlune grande lumière; אור 'ôr - une lumière: Is 9,1) évoquant le Salut, image chère à Isaïe et aux prophètes.

Verset 17.
᾿᾿Απὸ τότε ἤρξατο ὁ ᾿Ιησοῦς κηρύσσειν καὶ λέγειν· μετανοεῖτε· ἤγγικε γὰρ ἡ βασιλεία τῶν οὐρανῶν.
Dès lors Jésus commença à prêcher et à dire: Repentez-vous, car le royaume des cieux s'est approché.
μετανοεῖτε· ἤγγικε γὰρ ἡ βασιλεία τῶν οὐρανῶν- Repentez-vous, car le royaume des cieux s'est approché: Le message de Jésus reprend celui du Baptiste (3,2); il en sera de même de celui de ses disciples (10,7; Mc 1,15; Lc 9,60).
Ce message sonne comme un encouragement pour certains (à qui il apportera la délivrance) et un avertissement pour d'autres (jugement).
ἡ βασιλεία - le royaume: Ou, comme cela est également traduit, "le règne", "la royauté".
Il ne s'agit pas du règne de Dieu sur le monde, qu'il a toujours exercé (Ps 9,5;8; 103,19; 115,3; etc.), mais de l'irruption du règne de Dieu (Mt 6,10; 11,12) qui délivrera la création de tout mal et qui instaurera le royaume promis dans le PT (Is 11), sur une terre recréée où la justice habitera (Is 65,17; 2P 3,12). La suite de évangile de Matthieu, et du NT, montre que l'irruption du royaume des cieux se fait par étapes:
- en Jésus tout d'abord (Mt 12,28; Lc 17,21);
- par l'esprit de Pentecôte lors de la formation du peuple du royaume (Ac 2; 15,16-18);
- finalement lors du retour du Seigneur (Ap 21-22). Sur ces "étapes", voir l'enseignement de Jésus dans ses paraboles en Mt 13; 21,33-43; 25.

τῶν οὐρανῶν - des cieux: Non un royaume (ou un règne) au ciel, mais le royaume que Dieu instaure du ciel; les deux locutions "royaume des cieux" (seulement chez Mt) et "royaume de Dieu" sont synonymes - comme le montrent les parallèles avec Lc et, par ex., Mt 12,28; 19,24; 21,31;43).

Verset 18.
Περιπατῶν δὲ παρὰ τὴν θάλασσαν τῆς Γαλιλαίας εἶδε δύο ἀδελφούς, Σίμωνα τὸν λεγόμενον Πέτρον, καὶ ᾿Ανδρέαν τὸν ἀδελφὸν αὐτοῦ, βάλλοντας ἀμφίβληστρον εἰς τὴν θάλασσαν· ἦσαν γὰρ ἁλιεῖς·
Et comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon appelé Pierre, et André son frère, qui jetaient un filet dans la mer, car ils étaient pêcheurs;

DUCCIO di Buoninsegna (Sienne, 1255-1319) - L’appel de Pierre et André
(1308-11,
tempera sur bois, National Gallery of Art, Washington)

Bien que suivant la technique et la typologie iconographiques de l’art byzantin, l’œuvre s’attache davantage à la composition d’ensemble : la distribution de l’espace est régulière et le décor est simple ; les personnages sont disposés avec bonheur entre la transparence de l’eau et l’or du ciel.

Verset 19.
καὶ λέγει αὐτοῖς· δεῦτε ὀπίσω μου καὶ ποιήσω ὑμᾶς ἁλιεῖς ἀνθρώπων.
et il leur dit: Venez derrière moi,et je vous ferai pêcheurs d'hommes.
δεῦτε ὀπίσω μου - Venez derrière moi: Jésus se présente au peuple sous l'apparence d'un enseignant (d'un rabbi, d'un "maître"; cf. 26,25; Mc 9,5;11,21; Jn 1,38) itinérant (v.23), comme il y en avait bon nombre à cette époque. Ceux-ci regroupaient autour d'eux des "disciples" (5,1) qui suivaient leur maître dans ses pérégrinations (v.25).
Mais plusieurs différences doivent être relevées:
1.contrairement à la pratique courante, où les disciples choisissaient leur maître, c'est Jésus qui appelle (vv.19;22) et fixe les conditions pour le suivre (8,18-22);
2.l'enjeu ne se limite pas à un complément de formation, mais vise un engagement des plus profonds (8,20;22;19,27);
3.Jésus fait de sa personne même la raison de le suivre ("à cause de moi", 19,29);
4.ses disciples sont appelés à prendre part à son œuvre et à devenir des "pêcheurs d'hommes", image qui est ici liée à l'activité professionnelle de Pierre et André; mais en Jr 16,16 YHWH-l'Éternel envoie des pêcheurs pour ramener son peuple exilé. Et en Mt 10,6, les Apôtres sont appelés à ramener à Dieu les brebis perdues ("exilées") d'Israël.
  
Verset 20.
οἱ δὲ εὐθέως ἀφέντες τὰ δίκτυα ἠκολούθησαν αὐτῷ.
Et eux aussitôt, ayant quitté leurs filets, le suivirent.

Verset 21.
Καὶ προβὰς ἐκεῖθεν εἶδεν ἄλλους δύο ἀδελφούς, ᾿Ιάκωβον τὸν τοῦ Ζεβεδαίου καὶ ᾿Ιωάννην τὸν ἀδελφὸν αὐτοῦ, ἐν τῷ πλοίῳ μετὰ Ζεβεδαίου τοῦ πατρὸς αὐτῶν καταρτίζοντας τὰ δίκτυα αὐτῶν, καὶ ἐκάλεσεν αὐτούς.
Et, passant de là plus avant, il vit deux autres frères, Jacques le fils de Zébédée, et Jean son frère, dans la barque avec Zébédée leur père, raccommodant leurs filets, et il les appela;

Marco BASAITI (actif à Venise entre 1496-1530) – L’appel des fils de Zébédée –
(1510 Gallerie dell'Accademia, Venise)

Nous sommes ici bien loin du dépouillement de la représentation précédente. Le paysage torturé et l'architecture contrastent avec la lumière éclairant les personnages - et surtout Jésus. Le Christ, entouré de Simon-Pierre (à sa gauche) et d'André, appelle Jacques (agenouillé) et Jean, qui ne se retournent pas vers Zébédée (il semble d'ailleurs prêt à les suivre), leurs filets et leur barque. 

Verset 22.
οἱ δὲ εὐθέως ἀφέντες τὸ πλοῖον καὶ τὸν πατέρα αὐτῶν ἠκολούθησαν αὐτῷ.
et eux aussitôt, ayant quitté la barque et leur père, le suivirent. 

Verset 23.
Καὶ περιῆγεν ὅλην τὴν Γαλιλαίαν ὁ ᾿Ιησοῦς διδάσκων ἐν ταῖς συναγωγαῖς αὐτῶν καὶ κηρύσσων τὸ εὐαγγέλιον τῆς βασιλείας καὶ θεραπεύων πᾶσαν νόσον καὶ πᾶσαν μαλακίαν ἐν τῷ λαῷ.
Jésus parcourait toute la Galilée, enseignant dans les synagogues, prêchant la bonne nouvelle du royaume, et guérissant toute maladie et toute infirmité parmi le peuple.
διδάσκων [...] καὶ κηρύσσων [...] καὶ θεραπεύων - enseignant [...], prêchant [...], et guérissant: Les trois aspects du ministère de Jésus, tous trois signes du Royaume des cieux.
Voir en 9,35 la même clausule de section narrative.

Méditation.
De saint Jean Chrysostome (v.345-407), prêtre à Antioche puis évêque de Constantinople, docteur de l'Église, Homélies sur l'évangile de Matthieu, n°14, 2:

« Venez derrière moi, et je vous ferai pêcheur d'hommes »

      Quelle pêche admirable du Sauveur ! Admirez la foi et l'obéissance des disciples. La pêche, vous le savez, demande une attention ininterrompue. Or, au beau milieu de leur travail, ils entendent l'appel de Jésus et ils n'hésitent pas un instant ; ils ne disent pas : « Laisse-nous rentrer à la maison pour parler à nos proches ». Non, ils quittent tout et ils le suivent, comme Élisée a fait avec Élie (1R 19,20). Telle est l'obéissance que le Christ nous demande, sans la moindre hésitation, même si des nécessités apparemment plus urgentes nous pressent. C'est pourquoi, quand un jeune homme qui voulait le suivre a demandé s'il pouvait aller ensevelir son père, même cela, il ne le lui a pas laissé faire (Mt 8,21). Suivre Jésus, obéir à sa parole, est un devoir qui devance tous les autres.

      Tu me diras peut-être que la promesse qu'il leur faisait était très grande ? Voilà pourquoi je les admire tellement : alors qu'ils n'avaient vu encore aucun miracle, ils ont cru à une si grande promesse et ont renoncé à tout pour le suivre ! C'est parce qu'ils ont cru qu'avec les mêmes paroles par lesquelles ils avaient été pris comme à la pêche, ils pourraient en pêcher d'autres.
______________________________________________________________


• Mt 5,1-12a

Ignominieusement calomnié, tourné en dérision, persécuté, mis à mort pour la justice, Jésus a été élevé à la gloire du Ciel.
Qu'ils se réjouissent, ceux qui connaissent des conditions de vie semblables aux siennes: avec lui, ils sont les bénis du Père, ils auront part à sa joie éternelle.

Remarques:
Sur Matthieu et son évangile, voir à cette page.
Sur Mt 5,1-16:
L
e sermon dit "sur la montagne" (un bien grand mot pour qui connaît les modestes collines de Galilée!...) est le premier des cinq grands discours de Jésus chez Matthieu.
Après la tentation au désert, Jésus, nouveau Moïse (Moïse a rencontré Dieu dans le buisson ardent alors qu'il était en fuite dans le désert du Sinaï pour sauver sa vie: Matthieu souhaite, sans doute, que se lecteurs fassent le rapprochement entre ces deux personnages - d'où le choix du mot "
ὄρος - montagne", voir v.1 et note ci-dessous) gravit "la montagne" pour donner à son peuple la Loi du Royaume.
À la manière de ce qu'enseigne le traité d'Alliance de Dt 27-30, le peuple va devoir choisir entre bénédiction ("bienheureux", vv.3-11) et malédiction ("malheur", Mt 23), entre la mort et la vie (Dt 30,15-20; Mt 7,13-27).
Mais le choix est déroutant - car le message du Royaume est inattendu.
Il n'appartient pas à ceux qui, nombreux à l'époque, rêvent d'une guerre sainte contre l'oppresseur païen ou s'enferment dans une rigoureuse pureté rituelle.
Les "fils de Dieu" (v.9), qui le verront (v.8) et posséderont la terre (v.5), sont appelés à ressembler à Jésus,
- doux et humble de coeur (comp. v.5 et vv.11;29),
- dépendant du Père (comp. vv.14;23),
- qui "pleure" sur la ville (comp. v.4 et Lc 19,41)
- témoigne de la bonté (comp. v.7 et 9,27-29),
- et procure la paix (comp. v.9 et 26,52).
C'est en s'engageant ainsi avec et pour ("à cause de moi", v.11) Jésus que les fils du Royaume pourront être "lumière du monde" (v.14) et "sel de la terre" (v.13) malgré le rejet dont ils pourront souffrir de la part de ceux qui les entourent (vv.11-12).
Jésus lui-même n'a-t-il pas été lui-même traité, au prix de sa vie, comme un faux prophète (26,68)?  
Sur Mt 5,1-12a: voir également plus bas.

Traduction et notes:

Verset 1.
 ᾿Ιδὼν δὲ τοὺς ὄχλους ἀνέβη εἰς τὸ ὄρος, καὶ καθίσαντος αὐτοῦ προσῆλθον αὐτῷ οἱ μαθηταὶ αὐτοῦ,
Or, voyant les foules, il monta sur la montagne; et lorsqu'il se fut assis, ses disciples s'approchèrent de lui;
εἰς τὸ ὄρος͂ - sur la montagne: Et même, plus précisément, "en direction de la montagne". Or, on l'a dit en introduction, il s'agit tout au plus d'une colline. Si l'on compare à Lc 6,17, "καταβὰς [...] ἔστη ἐπὶ τόπου πεδινοῦ - Étant descendu [...] il s'arrêta sur un plateau":On constate que le mouvement est l'inverse de celui signalé par Matthieu ("il monta").
Chez Luc, Jésus est tout d'abord monté sur la colline (6,12); puis, lors de la descente, il s'arrête à mi-côte, "sur un plateau", un "replat" (à peu près à l'extrémité de la flèche indiquant le Sermon appelé ici "sur la montagne").
Matthieu, qui ne parle pas de la montée préalable, résume de manière elliptique et symbolique le déplacement de Jésus par la seule montée, d'où le nom de "sermon sur la montagne".
καθίσαντος αὐτοῦ - lorsqu'il se fut assis: C'est la position habituelle de celui qui enseigne (voir Lc 6,20: "ἐπάρας τοὺς ὀφθαλμοὺς αὐτοῦ εἰς τοὺς μαθητὰς αὐτοῦ - ayant levé les yeux vers ses disciples").
οἱ μαθηταὶ αὐτοῦ - ses disciples: Ceux-ci ne se limitent pas aux Douze (voir en part. Lc 6,17, qui mentionne "(1) καὶ ὄχλος μαθητῶν αὐτοῦ, (2) καὶ πλῆθος πολὺ τοῦ λαοῦ (a) ἀπὸ πάσης τῆς ᾿Ιουδαίας καὶ ᾿Ιερουσαλὴμ (b) καὶ τῆς παραλίου Τύρου καὶ Σιδῶνος - (1) et une foule de ses disciples, (2) et une multitude de peuple (a) de toute la Judée, et de Jérusalem, (b) et de la contrée maritime de Tyr et de Sidon"; soit des personnes en grand nombre, et de toutes origines, (a) Juive et (b) non-Juive).

Verset 2.
καὶ ἀνοίξας τὸ στόμα αὐτοῦ ἐδίδασκεν αὐτοὺς λέγων·
et ayant ouvert sa bouche, il les enseignait, disant:

Verset 3.
μακάριοι οἱ πτωχοὶ τῷ πνεύματι, ὅτι αὐτῶν ἐστιν ἡ βασιλεία τῶν οὐρανῶν.
Bienheureux les pauvres en esprit, parce que c'est à eux qu'est le royaume des cieux;
μακάριοι - Bienheureux: Formule fréquente dans le Premier Testament (אשׁר 'esher), principalement dans les Psaumes et les Proverbes (Ps 1,1; 2,12;34,9; Pr 3,13;16,20;28,14 par ex.), qui décrit la situation de celui qui est approuvé par Dieu et reçoit sa bénédiction. Comp. Lc 6,20.
οἱ πτωχοὶ τῷ πνεύματι - les pauvres en esprit: Alors que Lc 6,20 écrit seulement "οἱ πτωχοί - les pauvres", Mt 5,3 précise "μακάριοι οἱ πτωχοὶ τῷ πνεύματι - Heureux les pauvres en ce qui concerne l'esprit"; dans les deux cas, il s'agit des "ענוים ‛ânâwim" (voir cette page), de ceux qui - dépouillés de tout matériellement - se reconnaissent spirituellement pauvres, et qui ont appris (en particulier à l'épreuve) à dépendre totalement de Dieu et de sa grâce, sans compter sur eux ni sur les autres (Voir par ex. So 3,12; Ps 34,11).
ἡ βασιλεία τῶν οὐρανῶν - le royaume des cieux:
- La locution se trouve ici (terme initial), et au v.10 (terme final), formant ainsi une "inclusion" => ce sont les deux "termes extrêmes" d'une seule unité textuelle. Ces huit béatitudes ne traitent donc pas de sujets disparates, mais, au moyen de huit traits, tracent le portrait du membre du Royaume des cieux
- ἡ βασιλεία - le royaume: Ou, comme cela est également traduit, "le règne", "la royauté".
Il ne s'agit pas du règne de Dieu sur le monde, règne qu'il a toujours exercé (Ps 9,5;8; 103,19; 115,3; etc.), mais de l'irruption dans le monde du règne de Dieu (Mt 6,10; 11,12) qui délivrera la création de tout mal et qui instaurera le royaume promis dans le PT (Is 11), sur une terre recréée où la justice habitera (Is 65,17; 2P 3,12). La suite de l'évangile de Matthieu, et du NT, montre que l'irruption du royaume des cieux se fait par étapes:
(1) en Jésus tout d'abord (Mt 12,28; Lc 17,21);
(2) puis par l'esprit de Pentecôte lors de la formation du peuple du royaume (Ac 2; 15,16-18);
(3) et finalement lors du retour du Seigneur (Ap 21-22).
Sur ces "étapes", voir l'enseignement de Jésus dans ses paraboles en Mt 13; 21,33-43; 25.
- τῶν οὐρανῶν - des cieux: Non un royaume (ou un règne) au ciel, mais le royaume que Dieu instaure du ciel; les deux locutions "royaume des cieux" (seulement chez Mt) et "royaume de Dieu" sont synonymes - comme le montrent les parallèles avec Lc6, 20, et, par ex., Mt 12,28; 19,24; 21,31;43).
- Matthieu (comme Luc) oppose les puissants aux faibles (qui sont en général "pauvres" dans tous les sens du mot): le royaume de Dieu ne respecte pas les hiérarchies sociales injustes créées par l'homme (Lc 1,52-53).
ἐστιν - est: Ici et au v.10, le verbe est au présent; il exprime donc une réalité déjà actuelle - même si son plein accomplissement est encore à vernir (verbes au futur dans les six autres béatitudes, aux vv.4-9).  

Verset 4.
μακάριοι οἱ πενθοῦντες, ὅτι αὐτοὶ παρακληθήσονται.
bienheureux ceux qui mènent deuil, parce que c'est eux qui seront consolés;
• οἱ πενθοῦντες- ceux qui mènent deuil: Ce verbe, qui désigne l'action des "meneurs de deuil" ou des "pleureuses", équivaut au verbe hébreu "ספד sâphad" (même si ce dernier est plus imagé: son sens premier est "déchirer" - d'où "déchirer -> son vêtement" - aujourd'hui encore, les Juifs à l'annonce du décès d'un proche, doivent déchirer un vêtement, voir à cette page - "s'arracher -> les cheveux", "se frapper -> la poitrine", tous signes "orientaux" de deuil). Lc 6,21 écrit, sans la métaphore du deuil, "οἱ κλαίοντες - ceux qui pleurent".
En fait, ici,
- s'il peut bien s'agir - au sens propre - de ceux pleurent car ils sont affligés par la perte d'un proche (ce qui représente l'un des dénuements les plus cruels),
- la béatitude désigne surtout - au sens figuré - ceux qui pleurent (1) sur la misère du peuple de Dieu et sur son péché; (2) sur leur propre indignité.
En effet, les prophètes avaient annoncé que les temps messianiques apporteraient la "consolation" au peuple affligé (voir à cette page l'introduction à Is 40-66 - le "
livret de la Consolation" d'Isaïe - et en particulier Is 40,1:
"
נחמו נחמו עמי יאמר אלהיכם׃ - Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu", ce qui résume en quelques mots l'idéal de l'Alliance;
ou encore Is 66,13:
"כאישׁ אשׁר אמו תנחמנו כן אנכי אנחמכם ובירושׁלם תנחמו׃ - Comme un homme que sa mère console, ainsi je vous consolerai;vous serez consolés dans Jérusalem"). 

Verset 5.
μακάριοι οἱ πραεῖς, ὅτι αὐτοὶ κληρονομήσουσι τὴν γῆν.
bienheureux les débonnaires, parce que c'est eux qui hériteront de la terre;
Certains manuscrits inversent l'ordre des vv.4 et 5.
οἱ πραεῖς- les débonnaires: C'est-à-dire ceux qui ne s'irritent pas - en particulier "contre les méchants" - et ne jalousent pas les autres, mais qui espèrent tout de Dieu et de sa צדקה tsedâqâh (voir à cette page), sa justice (voir par ex. Ps 37,1;3-5;11; Mt11,29; Jc 1,21).
• ὅτι αὐτοὶ κληρονομήσουσι τὴν γῆν- parce que c'est eux qui hériteront de la terre:
- La "terre" (hébr. ארץ' erets; gr. γῆ gē) ici promise représente le Royaume messianique, qui prendra toute sa dimension dans la nouvelle création; voir Ap 21,1: "οὐρανὸν καινὸν καὶ γῆν καινήν - un nouveau ciel et une nouvelle terre":l'adjectif employé et répété est le même (καινός kaïnos) que celui désignant la "Nouvelle Alliance". Il exprime une idée de véritable, complète, radicale nouveauté (contrairement à νέος néos  qui exprime une idée de nouveauté par rapport à autre chose). Dans la LXX, il traduit l'adjectif hébreu חדשׁ kh'âdâsh dont le sens est tout aussi radical. Voir Is 65,17a: "כי־הנני בורא שׁמים חדשׁים וארץ חדשׁה - Car je vais créer de nouveaux cieux, et une nouvelle terre" - LXX:"ἔσται γὰρ ὁ οὐρανὸς καινὸς καὶ ἡ γῆ καινή, litt.: car il y aura le nouveau ciel et la nouvelle terre), et Is 66,22.
Il s'agit du remplacement de l'ancienne création, temporaire, par la nouvelle, éternelle.
- Jésus fait ici allusion à Ps 37,11:
וענוים יירשׁו־ארץ והתענגו על־רב שׁלום׃
"et les débonnaires posséderont le pays, et feront leurs délices d'une abondance de paix".
- En fait, l'ensemble des béatitudes semble s'enraciner dans ce Ps 37,
1.qui développe le thème de l'héritage de la "terre", ארץ'erets, aux vv.3;9;11;18;22;29;34;
2.dans lequel on retrouve
- le "pauvre", עני ‛ânîy (vv.14;16),
- le "débonnaire" qui se confie en YHWH-l'Éternel (vv.5;7-8),
- l'affamé de justice, צדקה tsedâqâh (v.6),
- le "miséricordieux", חנןkh'ânan (vv.21;26),
- le pur de cœur, ישׁרי־דרך  yâshâr-derek (litt. "dont la voie est droite", vv.14;18;31),
- l' "homme de paix", אישׁ שׁלום'îysh shâlôm (v.37),
- le juste, צדיק tsaddîyq, qui est persécuté (vv.12;32).

Verset 6.
μακάριοι οἱ πεινῶντες καὶ διψῶντες τὴν δικαιοσύνην, ὅτι αὐτοὶ χορτασθήσονται.
bienheureux ceux qui sont affamés et assoiffés de la justice, parce que c'est eux qui seront rassasiés;
οἱ πεινῶντες καὶ διψῶντες - ceux qui sont affamés et assoiffésVoir Ps 42,1-2; 63,2; Jr 15,16. Le Messie devait répondre à la faim (voir Lc 6,21) et à la soif de son peuple (Is 55,1); l'annonce du banquet messianique (Is 25,6; 49,10; Lc 12,37; 13,29; 14,15-24) répond à ce thème de la faim. 
• τὴν δικαιοσύνην- de la justice: Ceux qui aspirent à vivre comme Dieu le demande et qui attendent le moment où Dieu rétablira sa צדקה tsedâqâh, sa justice. Voir So 2,3 (à cette page); Mt 6,31-34.
αὐτοὶ χορτασθήσονται - c'est eux qui seront rassasiés: Comp. Rm 8,23-24.

Verset 7.
μακάριοι οἱ ἐλεήμονες, ὅτι αὐτοὶ ἐλεηθήσονται.
bienheureux les miséricordieux, parce que c'est à eux que miséricorde sera faite;
• 
οἱ ἐλεήμονες- les miséricordieux: C'est-à-dire ceux qui témoignent de la bonté, ceux qui - dans un esprit de générosité et d'amour, de חסד kh'êsêd - viennent en aide aux autres. Voir par ex. Mi 6,8: 
ומה־יהוה דורשׁ ממך כי אם־עשׂות משׁפט ואהבת חסד והצנע לכת עם־אלהיך׃
"Et qu'est-ce que YHWH-l'Éternel recherche de ta part, sinon que tu fasses ce qui est droit, que tu aimes la bonté, et que tu marches humblement avec ton Dieu?"; et Mt 9,13 ("ἔλεον θέλω καὶ οὐ θυσίαν - Je veux la miséricorde et non pas des sacrifices"); 12,7;18,33-34.
αὐτοὶ ἐλεηθήσονται - c'est à eux que miséricorde sera faite: Le lien entre notre façon de traiter autrui et la manière dont Dieu nous traitera est souvent souligné (ainsi 6,14-15;7,1-2; mais aussi, par ex. Jc 2,13).

Verset 8.
μακάριοι οἱ καθαροὶ τῇ καρδίᾳ, ὅτι αὐτοὶ τὸν Θεὸν ὄψονται.
bienheureux ceux qui sont purs de coeur, car c'est eux qui verront Dieu;
οἱ καθαροὶ τῇ καρδίᾳ - ceux qui sont purs de coeur: Litt. "les purs quant au cœur / par le cœur"; c'est-à-dire cœur, centre de la personnalité, est consacré à Dieu (voir 6,21; et Ps 24,3-6;73,1).
L'enjeu n'est pas une question de pureté rituelle, mais d'orientation fondamentale de la personne (voir 15,11;19-20).
À noter: en Ps 37,14, si l'hébreu écrit (voir plus haut, note sur le v.5) "
ישׁרי־דרך "celui dont la voie est droite", LXX traduit "τοὺς εὐθεῖς τῇ καρδίᾳ", "les droits quant au cœur".
αὐτοὶ τὸν Θεὸν ὄψονται - c'est eux qui verront Dieu: Sur la possibilité de "voir Dieu", voir Ex 24,9-11; et Hé 12,14; 1Jn 3,1-3; Ap 21,22-27.

Verset 9.
μακάριοι οἱ εἰρηνοποιοί, ὅτι αὐτοὶ υἱοὶ Θεοῦ κληθήσονται.
bienheureux ceux qui procurent la paix, parce que c'est eux qui seront appelés fils de Dieu;
• 
οἱ εἰρηνοποιοί- ceux qui procurent la paix: Ceux qui renoncent à la violence pour favoriser "la paix" autour d'eux, en particulier dans des contextes d'hostilité.
Jésus "commente" cette béatitude en 5,43-45 où, comme ici, il lie l'attitude du croyant au fait d'être "fils de Dieu".

Verset 10.
μακάριοι οἱ δεδιωγμένοι ἕνεκεν δικαιοσύνης, ὅτι αὐτῶν ἐστιν ἡ βασιλεία τῶν οὐρανῶν.
bienheureux ceux qui sont persécutés à cause de la justice, parce que c'est à eux qu'est le royaume des cieux.
οἱ δεδιωγμένοι ἕνεκεν δικαιοσύνης - ceux qui sont persécutés à cause de la justice: Cette "persécution" (le verbe "διώκω diōk" - dont "δεδιωγμένος" est le part. passif - signifie littéralement "poursuivre"; or le verbe français "persécuter" vient du latin "sequor", qui a le même sens que le verbe grec, et du préfixe "per" qui a ici un sens intensif) "à cause de la justice" doit se comprendre à la lumière de la "justice", de la צדקה tsedâqâh (voir à cette page) - effort de rétablissement sur terre, par les "justes", de la Loi divine, et établissement messianique de cette Loi par un renversement absolu et définitif des "valeurs" humaines (voir vv.11-12;6,33)  

Verset 11.
μακάριοί ἐστε ὅταν ὀνειδίσωσιν ὑμᾶς καὶ διώξωσι καὶ εἴπωσι πᾶν πονηρὸν ῥῆμα καθ᾿ ὑμῶν ψευδόμενοι ἕνεκεν ἐμοῦ.
Vous êtes bienheureux quand on vous injuriera, et qu'on vous persécutera, et qu'on dira, en mentant, toute espèce de mal contre vous, à cause de moi.
ἐστε- Vous êtes: Après le portrait - plus général - du membre du Royaume, Jésus s'adresse plus directement à ses disciples (voir v.1) en développant la béatitude concernant la persécution, déroutante, du v.10.
On retrouve un tel développement après le Notre Père, en 6,14-15, concernant le pardon. 
ὅταν ὀνειδίσωσιν [...] ἕνεκεν ἐμοῦ - quand on vous injuriera, [...] à cause de moi: Voir 5,38-48;10,23;13,21;23,34;24,9; 1P 4,14.
Les vv.10-11 mettent en parallèle "
ἕνεκεν δικαιοσύνης" et "ἕνεκεν ἐμοῦ", la "justice" et Jésus: l'appartenance au Royaume dépend de l'attitude que l'on prend par rapport à Jésus (voir 19,29).

Verset 12.
χαίρετε καὶ ἀγαλλιᾶσθε, ὅτι ὁ μισθὸς ὑμῶν πολὺς ἐν τοῖς οὐρανοῖς· οὕτω γὰρ ἐδίωξαν τοὺς προφήτας τοὺς πρὸ ὑμῶν.
Réjouissez-vous et tressaillez de joie, car votre récompense est grande dans les cieux; car on a ainsi persécuté les prophètes qui ont été avant vous.
• 
ὁ μισθὸς ὑμῶν - votre récompense: Voir Mt 5,46;6,1;2;5;16 et Lc 6,23. Il ne s'agit pas ici de "récompenser" des hommes imbus de leurs mérites propres, mais les hommes dont les béatitudes ont dressé le portrait, ceux qui attendent tout de Dieu. Car le Père donne ce qu'il ordonne, et couronne ce qu'il donne (voir par ex. Rm 2,6-10; 1Co 3,8;14-15;4,5;9,15-18; 2Co5,10; Ph 2,16).  
• ἐν τοῖς οὐρανοῖς - dans les cieux: Si l'espérance du Royaume est terrestre (v.5), la "récompense" sera donnée "dans le ciel" (voir aussi 1P 1,4).  
τοὺς προφήτας τοὺς πρὸ ὑμῶν - les prophètes qui ont été avant vous: Voir Lc 6,23. Jésus compare ses disciples aux prophètes du Premier Testament: comme ces derniers ont dû parler au nom du Père et ont été persécutés à cause de sa Parole, ils devront annoncer la Bonne Nouvelle du Fils et seront persécutés à cause de lui.

<- Jacques-Joseph (dit James) Tissot (1836-1902) - Le Sermon sur la montagne (1886-1896) - Brooklyn Museum, New-York.

James Tissot était déjà un peintre célébré lorsqu'il partit en 1886, après une expérience mystique, de partir en Terre Sainte. Son œuvre, dès lors - marquée par la recherche de "couleur locale" - se rattache à l'Orientalisme.

Au Salon de Paris de 1894, il présente une série de toiles sur la Vie de Jésus; puis est éditée une Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ avec 365 illustrations.

Il faut noter ici un renouvellement profond du cadrage, du point de vue, des attitudes.
James Tissot choisit comme modèles des bédouins; il ne privilégie pas - comme dans la tradition classique - la représentation de Jésus, assis (Mt 5,1) et enseignant, mais celle d'une foule (Lc 6,17) bigarrée.
Jésus est vu de profil; sur un promontoire rocheux, il aperçoit dans la plaine la longue file de ceux qui continuent d'affluer pour entendre son enseignement et chercher la guérison - et semble les accueillir par ses bras ouverts. Quant au spectateur, il est invité par l'audace de la mise en place de la scène à se mettre à la suite des personnages qui sont représentés, de dos, au premier plan.

Méditation:

De Jean Tauler (v. 1300-1361), dominicain à Strasbourg - Sermon 71, pour la Toussaint :

« Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés »

      « Voyant les foules, il gravit la montagne [...] et prenant la parole, il enseignait. » La montagne où Jésus est monté, c'était sa propre félicité et son essence en laquelle il est un avec son Père. Et il était suivi d'une grande foule : c'est là la foule des saints dont on célèbre aujourd'hui la fête ; tous l'ont suivi, chacun selon la vocation où Dieu l'avait appelé. En cela nous devons les imiter, chacun prêtant avant tout attention à sa vocation, pour s'assurer de celle à laquelle Dieu l'appelle et suivre alors cet appel...

      Arrivé sur la montagne, Jésus a ouvert la bouche pour proclamer les huit béatitudes [...] « Bienheureux les pauvres en esprit, car le Royaume des cieux leur appartient. » Il est question en premier lieu de cette vertu de pauvreté spirituelle parce qu'elle est le commencement et la base de toute perfection. Retournez la question sous toutes ses faces, toujours il faudra que le fond de l'homme soit dépouillé, détaché, libre, pauvre et dégagé de toute propriété, si Dieu doit réellement y accomplir son œuvre. Il doit être débarrassé de toute attache propre ; alors seulement Dieu pourra y être chez lui...

      « Bienheureux les doux, car ils posséderont la terre » dans toute l'éternité. On fait ici un pas de plus en avant, car, par la véritable pauvreté, on se dégage des entraves, mais avec la douceur on pénètre plus dans le tréfonds, on en expulse toute amertume, toute irritabilité et toute imprudence [...] Pour celui qui est doux rien n'est amer. Que pour ceux qui sont bons, tout soit ainsi bon ; cela vient de leur fond bon et pur [...] Celui qui est doux possède la terre, en demeurant dans la paix quoi qu'il lui advienne. Mais si tu n'agis pas ainsi, tu perdras cette vertu et ta paix en même temps, et on pourra dire de toi que tu es un grognon et te comparer à un chien hargneux.

      « Bienheureux ceux qui pleurent... » Quels sont donc ces gens qui pleurent ? En un sens, ce sont ceux qui souffrent ; en un autre sens, ceux qui pleurent leurs péchés. Mais les nobles amis de Dieu, qui sous ce rapport sont les plus heureux de tous, ont fini de pleurer leurs péchés [...] ; et cependant ils ne sont pas sans pleurer : ils pleurent les péchés et les fautes de leur prochain [...] C'est ainsi que les vrais amis de Dieu pleurent à cause de l'aveuglement et de la misère des péchés du monde.
     
___________________

• Mt 5,1-12a

"Heureux!":
Ils sont du bon côté, ils sont bien placés!
Ils doivent donc se réjouir par avance, tous ceux qui ont l'assurance d'avoir une "grande récompense dans les cieux", ceux qui "ont lavé et purifié leurs vêtements dans le sang de l'Agneau" (cf. Ap 7,14).
Voilà ce que proclament les Béatitudes - qui ne font en aucune façon l'apologie de la pauvreté imposée, des persécutions subies, du mépris ou de la calomnie dont on est l'objet à cause du Christ...



Méditation - 1
(Voir aussi page: "Saint(e)s"?...)
     En ce dimanche où nous fêtons tous les saints, Dieu nous invite à contempler tous ceux et celles qui ont répondu à son amour en donnant l’entièreté de leur cœur et de leur vie. Contemplation non pas des saints pour eux-mêmes mais contemplation de l’amour vivifiant de Dieu dont a rayonné toute leur existence. Bien souvent, dans notre pensée, leur état bienheureux au ciel nous laisse supposer que leur vie fut sans histoire ou même parfois angélique sur terre. Au contraire ! En relisant leur histoire nous voyons que rien ne leur fut épargné mais leur confiance en Dieu leur a permis de dépasser humblement les obstacles. 
     Qu’est-donc qu’un saint ?
     Notre époque nous ramène systématiquement à une vision de l’homme uniquement centrée sur lui-même :
Nous devons être beau, intelligent, cultivé, capable de tout, excellent en tout domaine, forcené du travail, efficace en tout engagement. Et si nous n’avons pas la gloire, la richesse et la santé, nous faisons partie de cette humanité peu intéressante qui n’est destinée qu’à subir l’action de plus forts et dont la vie ne suscitera aucune évocation dans le livre des destins humains illustres. Oui, tout semble n’exister que pour exalter l’homme et amener l’humanité à se dépasser continuellement pour offrir comme seul devenir la nécessité d’être des surhommes adulés. Malheur à qui ne correspond pas à ces critères !
     Heureux les pauvres de cœur, heureux les doux, ceux qui ont faim et soif de justice, les miséricordieux, les cœurs purs, les pacifiques, les persécutés, les insultés à cause de moi, le Royaume des cieux sera leur récompense !
     Telles sont les paroles que nous adresse Jésus pour signifier le devenir de l’homme et indiquer celui qui pourra espérer être revêtu de la sainteté de Dieu.
     Contradiction flagrante avec l’esprit du monde : Jésus ne retient pas la force et la perfection en l’homme comme signe de salut, mais il désigne toutes les valeurs qui expriment la faiblesse de l’homme comme lieu de passage pour découvrir Dieu et accéder à sa sainteté : le Royaume sera à eux, ils seront consolés , ils obtiendront miséricorde, ils verront Dieu.
     Qu’est-ce donc qu’un saint ?
     Non l’homme parfait par lui-même mais celui qui devient parfait en Dieu grâce au Christ, celui dont l’amour laisse l’amour de Dieu devenir sa seule source de Vie.
     Merci Seigneur, d’inscrire ton amour dans le cœur de tant d’hommes et de femmes connus, reconnus par l’Église et aussi inconnus, sauf dans ton cœur. Ils nous montrent que, quoi que nous ayons fait, ta sainteté peut nous rejoindre et nous rendre saints.
     N’oublions pas de laisser Dieu devenir saint en nous.
     Pour conclure j’aimerais vous lire une traduction des béatitudes par le Père Stan Rougier, des Foyers de Charité de Marthe Robin, et qui expriment l’élan que Dieu attend de nous:

<- Sur Marthe Robin (et les Foyers de Charité), voir à cette page

1) Il est vraiment vivant, celui qui s’en remet à Dieu ; il est capable d’aimer.
2) Il s’accomplit, celui qui accepte ses limites ; il est entré au royaume de l’amour.
3) Il est vraiment vivant, celui qui a mal aux autres ; Dieu essuiera ses larmes
4) Il s’accomplit, celui que le souci de l’homme et de la gloire de Dieu ne laissent jamais tranquille ; il sera ébloui.
5) Il est vraiment vivant, celui qui déborde de tendresse ; la tendresse de Dieu débordera sur lui.
6) Il s’accomplit celui qui regarde les êtres tels qu’ils sont ; il verra Dieu tel qu’il est.
7) Il est vraiment vivant celui qui s’acharne à réconcilier les frères ennemis ; il sera né de Dieu.
(d'après le Père About, Radio-Vatican)

Méditation 2
Réflexion
1.Y a-t-il visage plus doux que celui de Mère Teresa de Calcutta, celui de Jean-Paul II, des religieuses cloîtrées, ou des malades qui offrent au Seigneur leurs souffrances ?
Celui qui a déjà croisé le regard d’une de ses personnes n’a jamais vu de visage plus serein, plus heureux. Celui qui connaît une personne qui vit les béatitudes en renonçant au monde et à ses plaisirs comprend pourquoi Jésus-Christ nous propose cet étrange chemin de bonheur.
Les béatitudes sont une des folies les plus illustres et les plus insolites de l’histoire de l’humanité. Mais, c’est une folie de Dieu : une folie qui apporte la joie dans cette vie et dans l’autre. Saint Paul nous dit : la folie de Dieu est plus sage que les hommes. ( 1 Corinthiens 1:25)
2.Bienheureux sommes-nous tous quand nous arrivons à vivre l’Evangile : quand, par pauvreté d’esprit, nous donnons l’aumône aux nécessiteux ; quand nous préférons être honnête plutôt que de gagner un sou de plus en fraudant ; quand nous préférons dire du bien du prochain plutôt que de le critiquer ; quand nous savons chasser de notre cœur tout rancœur, toute amertume et toute soif de vengeance ; quand nous regardons les autres avec des yeux innocents, sans préjugés et avec confiance.
3. Les béatitudes nous montrent que Jésus n’est pas venu pour nous juger mais pour nous montrer le chemin qui mène à Dieu. Ne limitons pas notre vie chrétienne à l’accomplissement de quelques règles strictes afin d’éviter le châtiment éternel. Jésus est venu pour nous apporter l’amour, pour que dès aujourd’hui nous commencions à en jouir et à le partager avec d’autres. Le chrétien qui vit ainsi découvre qu’il a dans son cœur le secret du bonheur, que le monde ignore.
Prière
Jésus, donne-moi de vivre selon tes béatitudes et de posséder ainsi la vraie joie.
Résolution
Revoir les béatitudes et essayer de vivre aujourd’hui l’une d’entre elles.
(d'après catholique.org)

Pour prolonger la méditation  
- Du Premier Testament :
- Ps 1,1: « Heureux l'homme qui ne marche pas selon le conseil des méchants, Qui ne s'arrête pas sur la voie des pécheurs, Et qui ne s'assied pas en compagnie des moqueurs. »
- Ps 31,2: « Heureux l'homme à qui l'Éternel n'impute pas d'iniquité, Et dans l'esprit duquel il n'y a point de fraude!. »
- Ps 33,9: « Sentez et voyez combien l'Éternel est bon! Heureux l'homme qui cherche en lui son refuge! . »
- Ps 39,5: « Heureux l'homme qui place en l'Éternel sa confiance, Et qui ne se tourne pas vers les hautains et les menteurs! . »
- Ps 40,2: « Heureux celui qui s'intéresse au pauvre! Au jour du malheur l'Éternel le délivre. »
- Ps 64,5: « Heureux celui que tu choisis et que tu admets en ta présence, Pour qu'il habite dans tes parvis! Nous nous rassasierons du bonheur de ta maison, De la sainteté de ton temple. »
- Ps 83,6: « Heureux ceux qui placent en toi leur appui! Ils trouvent dans leur coeur des chemins tout tracés.»
- Ps 88,16: « Heureux le peuple qui connaît le son de la trompette; Il marche à la clarté de ta face, ô Éternel! »
- Ps 93,12: « Heureux l'homme que tu châties, ô Éternel! Et que tu instruis par ta loi. »
- Ps 111,1: « Heureux l'homme qui craint l'Éternel, Qui trouve un grand plaisir à ses commandements. »
- Ps 143,15: « Heureux le peuple dont l'Éternel est le Dieu! »
- Ps 145,5: « Heureux celui qui a pour secours le Dieu de Jacob, Qui met son espoir en l'Éternel, son Dieu! »
- Du Nouveau Testament :
- Rm 8,11: « Je vous le dis en vérité, si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé, vous diriez à cette montagne: Transporte-toi d'ici là, et elle se transporterait; rien ne vous serait impossible. »
- Ga 5,25 : « Vous êtes tous fils de Dieu par la foi en Jésus Christ. »

D'un théologien ancien : 
Bienheureux Jan van Ruusbroec (1293-1381), chanoine régulier, Les Sept Degrés de l'Amour 
Avec tous les saints
      Dans la vie éternelle, nous contemplerons avec les yeux de l'intelligence la gloire de Dieu, de tous les anges et de tous les saints, ainsi que la récompense et la gloire de chacun en particulier, en toutes manières que nous voudrons. Au dernier jour, au jugement de Dieu, lorsque nous ressusciterons avec nos corps glorieux par la puissance de notre Seigneur, ces corps seront resplendissants comme la neige, plus brillants que le soleil, transparents comme le cristal... Le Christ, notre chantre et maître de chœur, chantera de sa voix triomphante et douce un cantique éternel, louange et honneur à son Père céleste. Tous nous chanterons ce même cantique d'un esprit joyeux et d'une voix claire, éternellement et sans fin. La gloire de notre âme et son bonheur rejailliront sur nos sens et traverseront nos membres ; nous nous contemplerons mutuellement de nos yeux glorifiés ; nous entendrons, nous dirons, nous chanterons la louange de notre Seigneur avec des voix qui ne défailliront jamais.
      Le Christ nous servira ; il nous montrera sa face lumineuse et son corps de gloire portant les marques de la fidélité et de l'amour. Nous regarderons aussi tous les corps glorieux avec toutes les marques de l'amour avec lequel ils ont servi Dieu depuis le commencement du monde... Nos cœurs vivants s'embraseront d'un amour ardent pour Dieu et pour tous les saints...
      Le Christ, dans sa nature humaine, mènera le chœur de droite, car cette nature est ce que Dieu a fait de plus noble et de plus sublime. A ce chœur appartiennent tous ceux en qui il vit et qui vivent en lui. L'autre chœur est celui des anges ; bien qu'ils soient plus élevés de nature, nous les hommes nous avons davantage reçu en Jésus Christ avec qui nous sommes un. Lui-même sera le pontife suprême au milieu du chœur des anges et des hommes, devant le trône de la souveraine majesté de Dieu. Et il offrira et il renouvellera devant son Père céleste, le Dieu tout-puissant, toutes les offrandes qui furent jamais présentées par les anges et par les hommes ; sans cesse, elles se renouvelleront et continueront à jamais dans la gloire de Dieu.

- De théologiens modernes :
- A.M. Besnard, Homélie (1978) 
Quelle chose curieuse se passe ici. Tous ceux qui ont mis en pratique ce secret du bonheur ont vérifié son efficacité, si j'ose dire. Ceux-là nous les appelons les saints: il n'en est pas un qui n'ait avoué connaître la joie profonde. Aucune doctrine de vie ne peut présenter à son actif autant de témoignages palpables, enregistrables. S'il s'agissait d'un produit commercial, son succès serait immédiatement assuré. Mais non. Nous préférons chercher le bonheur par cent recettes qui n'ont jamais fait leurs preuves et ne les feront jamais, plutôt que d'essayer d'être tout bonnement disciples de Jésus.
- Jacques Maritain, Lettre à des Petits Frères de Jésus (1975)
Comme le Verbe incarné avait sur la terre une vie divine et humaine à la fois, de même les bienheureux au ciel sont entrés dans la vie divine par la vision, mais ils y mènent aussi [...] une vie humaine glorieuse et transfigurée. Il y a entre eux [... une] communication intellectuelle (sans parole bien sûr) dépendant du libre arbitre de chacun. Chaque bienheureux est maître des pensées de son cœur et les ouvre librement à qui il veut [...] Au ciel, il y a des événements qui se passent: de nouveaux bienheureux arrivent, arrivent constamment de la terre pour naître à la vie éternelle, ils sont accueillis par les autres, des amitiés s'établissent [...] Tout cela fait une fameuse histoire, dans une durée bien différente de notre histoire à nous. L'amour que les saints avaient sur la terre pour ceux qu'ils "aimaient", ils l'ont gardé au ciel, transfiguré, non aboli par la gloire [...] Vous vous rappelez le mot de sainte Thérèse de Lisieux: "Je veux passer mon ciel à faire du bien sur la terre". Ce mot va singulièrement loin, dans le sens qu'on pourrait appeler l'humanisme des saints, même au ciel.
- Gertrud von Le Fort, Hymnes à l'Eglise (1951) 
Tes saints sont comme des héros étrangers, et leurs visages sont comme une écriture inconnue.
_______________________________________________________________________

• Mt 5,13-16

Fin de l'exorde du "Sermon sur la montagne".
Que la joie de ceux qui ont reçu en partage "le Royaume des cieux" ne leur fasse pas oublier leur responsabilité dans le monde présent!
Ils doivent, par leur conduite, témoigner - sans ostentation, mais sans timidité - de la saveur de l'Évangile et de la lumière qu'il met en eux.  

Remarques:
Sur Matthieu et son évangile, voir à cette page.
Sur Mt 5,1-16: voir plus haut.

Traduction et notes:

Verset 13.
῾ ῾Υμεῖς ἐστε τὸ ἅλας τῆς γῆς· ἐὰν δὲ τὸ ἅλας μωρανθῇ, ἐν τίνι ἁλισθήσεται; εἰς οὐδὲν ἰσχύει ἔτι εἰ μὴ βληθῆναι ἔξω καὶ καταπατεῖσθαι ὑπὸ τῶν ἀνθρώπων.
Vous êtes le sel de la terre; mais si le sel a perdu sa saveur, avec quoi sera-t-il salé? Il n'est plus bon à rien qu'à être jeté dehors et à être foulé aux pieds par les hommes.
ἐὰν δὲ τὸ ἅλας μωρανθῇ͂ - mais si le sel a perdu sa saveur: Le sel de Palestine contenait beaucoup de cristaux sans aucun pouvoir salant; si ce sel était exposé à l'humidité, le chlorure de sodium fondait, et seuls restaient les cristaux non salants.
Or l
e sel était utilisé à l’époque biblique à diverses fins: pendant le rituel sacrificiel, en médecine et pour conserver les aliments. Chaque sacrifice devait être saupoudré de sel (Lv 2,13) et le Temple comportait une chambre à sel. Les nouveaux nés étaient frottés de sel, apparemment pour des raisons de santé (Ez 16,4). Dans la mesure où le sel permet de conserver, une alliance éternelle est décrite comme « une alliance par le sel ».
Parmi les lois de l’alimentation prescrites par la Halakha, il y a celle qui consiste à drainer le sang d’une viande avant de la faire cuire, en la salant abondamment.
La Halakha exige aussi de saupoudrer de sel le pain mangé au début d’un repas. Il s’agit d’un acte symbolique qui, après la destruction du Temple, fait de la table un substitut de l’autel où l’on salait les sacrifices.
•  ἐν τίνι ἁλισθήσεται; - avec quoi sera-t-il salé?: Lecture de la métaphore filée:
- si
- "le sel",comparant ->
"le peuple de Dieu", comparé
- "n'a plus de pouvoir salant et conservateur", comparant -> "n'est plus ce qu'il devrait être", comparé (5,3-12),
- alors il est inutile pour
- "la terre",comparant -> les autres hommes, comparé.

Verset 14.
῾ ῾Υμεῖς ἐστε τὸ φῶς τοῦ κόσμου. οὐ δύναται πόλις κρυβῆναι ἐπάνω ὄρους κειμένη·
Vous êtes la lumière du monde: une ville située sur une montagne ne peut être cachée.
τὸ φῶς τοῦ κόσμου - la lumière du monde:
-- Comp. Ph 2,15.
-- En Jn 8,12;9,5, l'expression est appliquée à Jésus lui-même. 
-- L'image de la lumière (אור 'ôr en hébreu) sert à évoquer le Salut, en particulier dans les Psaumes chez les Prophètes (voir par ex. Is 9,1 à cette page).
-- Quant à l'expression "τὸ φῶς τοῦ κόσμου - la lumière du monde", elle fait directement allusion à la locution "אור גוים - lumière des nations", utilisée en Is 42,6;49,6 (à la même page) pour désigner le "Serviteur"; la mission du Serviteur s'étendra donc à toutes les "גוים  goïm - nations" (rappel: "גוים gôyîm" = "peuples" - ou, d'après le grec de LXX "ἐθνη éthnê" = "nations" - désigne les "non-Juifs", les païens).
-- Pour les chrétiens, "la lumière du monde", comme "le Serviteur", est donc  - tantôt le Christ (ainsi, en Is 9,1, l'image de la "אור גדול - grande lumière" est appliquée à l' "עמנו אל ‛immânoû'êl - Emmanuel" de Is 7,15;9,5-6,le roi messianique),
- tantôt le croyant fidèle.

Verset 15.
οὐδὲ καίουσι λύχνον καὶ τιθέασιν αὐτὸν ὑπὸ τὸν μόδιον, ἀλλ᾿ ἐπὶ τὴν λυχνίαν, καὶ λάμπει πᾶσι τοῖς ἐν τῇ οἰκίᾳ.
Aussi n'allume-t-on pas une lampe pour la mettre ensuite sous le boisseau, mais sur le pied de lampe; et elle luit pour tous ceux qui sont dans la maison.

Verset 16.
οὕτω λαμψάτω τὸ φῶς ὑμῶν ἔμπροσθεν τῶν ἀνθρώπων, ὅπως ἴδωσιν ὑμῶν τὰ καλὰ ἔργα καὶ δοξάσωσι τὸν πατέρα ὑμῶν τὸν ἐν τοῖς οὐρανοῖς.
Que votre lumière luise ainsi devant les hommes, en sorte qu'ils voient vos bonnes œuvres, et qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux.


Méditation:

De la Bienheureuse Teresa de Calcutta (1910-1997), fondatrice des Sœurs Missionnaires de la Charité, Something Beautiful for God:

« Que votre lumière brille devant les hommes »

      Les chrétiens sont comme de la lumière pour les autres, pour tous les hommes du monde entier. Si nous sommes chrétiens nous devons ressembler au Christ.

      Si vous voulez l'apprendre, l'art de la prévenance vous fera ressembler de plus en plus au Christ, car son cœur était humble et il était toujours attentif aux besoins des hommes. Une grande sainteté commence par cette attention aux autres ; pour être belle, notre vocation doit être toute remplie de cette attention. Là où Jésus a passé, il a fait du bien. Et la Vierge Marie à Cana n'a pensé qu'aux besoins d'autrui et à les communiquer à Jésus.

      Un chrétien est un tabernacle du Dieu vivant. Il m'a créée, il m'a choisie, il est venu habiter en moi, parce qu'il avait besoin de moi. Maintenant que vous avez appris combien Dieu vous aime, quoi de plus naturel pour vous que de passer le reste de votre vie à rayonner de cet amour ? Être vraiment chrétien, c'est accueillir vraiment le Christ et devenir un autre Christ. C'est aimer comme nous sommes aimés, comme le Christ nous a aimés sur la croix.
     
_______________________________________________________________

• Mt 5,17-37

Jésus, avec la souveraine autorité qu'il tient de son autorité avec le Père, enseigne une lecture et une pratique des commandements, conformes à l'intention profonde de Dieu: "Vous avez appris qu'il a été dit... Eh bien moi, je vous dis...". 
Aux antipodes de tout moralisme - du laxisme aussi bien que du rigorisme - la morale évangélique jaillit d'un coeur qui se convertit sans cesse au Seigneur.

Remarques:
Sur Matthieu et son évangile, voir à cette page.
Sur Mt 5,17-48:
L
a Loi du Royaume n'abolit pas, mais accomplit celle du PT.
S'opposant à l'interprétation qu'en donnent les spécialistes de la Loi et les Pharisiens (v.20), Jésus en rétablit la juste exigence: celle de la perfection (v.48), dont l'amour du prochain
est la marque et la pierre de touche du cœur humain.
En effet, au moyen de six exemples, Jésus dénonce la conception traditionnelle du commandement - qui en limite la portée à des pratiques, et justifie, de fait, des attitudes coupables du
cœur humain:
- la colère (vv.21-26);
- le désir dévoyé (vv.
27-30);
- la volonté masculine de puissance (vv.31-32);
- le manque de droiture (vv.33-37);
- le ressentiment (vv.38-42);
- la haine (vv.43-47).
Une telle conception du commandement en morcelle inévitablement la compréhension en une étude de cas: qui est mon prochain? dans quels cas peut-on divorcer? quel serment engage? etc.
Or, souligne Jésus, c'est l'exigence de l'amour du prochain, de la bonté pour autrui, qui constitue l'horizon de tous les commandements de la Loi (voir 7,12): la bonté qui refuse de traiter son prochain d' "imbécile", de regarder une femme à la manière d'une chose, de tromper autrui par la parole au moyen de faux serments, etc.  
Dans ce passage - qui tourne autour des notions-clefs de la TaNaKh (voir ci-dessous, note sur le v.17) - sont utilisés de nombreux équivalents grecs (de la LXX) de termes hébreux. 

Traduction et notes:

Verset 17.
Μὴ νομίσητε ὅτι ἦλθον καταλῦσαι τὸν νόμον ἢ τοὺς προφήτας· οὐκ ἦλθον καταλῦσαι, ἀλλὰ πληρῶσαι.
Ne pensez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes: je ne suis pas venu pour abolir, mais pour accomplir;
τὸν νόμον ἢ τοὺς προφήτας -la loi ou les prophètes: Expression désignant couramment, dans le grec du NT, l'ensemble du PT, la תנכTaNaKh juive,des trois initiales de ses trois groupes de Livres:
- laתורה Tôrâh ("Loi") juive, le Pentateuque chrétien;
– les נביאים Nabiîm ("Prophètes");
et lesכתובים Ketouvim ("<autres> Écrits").
οὐκ ἦλθον καταλῦσαι, ἀλλὰ πληρῶσαι -je ne suis pas venu pour abolir, mais pour accomplir: Jésus réaffirme ainsi l'autorité de l'Écriture (en son temps, donc, la TaNaKh), tout en soulignant la manière déroutante avec laquelle il l'interprète et l'applique. Car dans tout ce qu'il est, dans son ministère, ses actes et ses enseignements, Jésus affirme être l'aboutissement du message de la TaNaKh.
Il affirme ainsi son autorité face à celle des spécialistes de la Loi et des Pharisiens (v.20), et déclare occuper une position-clef dans l'histoire du Salut: si
l'Écriture s'accomplit en lui, elle ne pourra plus être lue après lui comme elle l'a été avant lui.  

Verset 18.
῾ἀμὴν γὰρ λέγω ὑμῖν, ἕως ἂν παρέλθῃ ὁ οὐρανὸς καὶ ἡ γῆ, ἰῶτα ἓν ἢ μία κεραία οὐ μὴ παρέλθῃ ἀπὸ τοῦ νόμου ἕως ἂν πάντα γένηται.
car, en vérité, je vous dis: Jusqu'à ce que le ciel et la terre passent, pas un seul iota ou une seule couronne ne passera de la Loi, jusqu'à ce que tout ne soit accompli.
ἰῶτα ἓν - un seul iota: Le -ι-ἰῶτα iōta est la neuvième lettre de l'alphabet grec, et la plus petite; dans certains cas il peut même être "souscrit" (i.e. "écrit sous" une voyelle longue - par ex. παρέλθῃ, "que passe"; il n'est alors pas prononcé et pas toujours écrit).
C'est de cette phrase que vient notre expression "ne pas changer un iota [à un texte, une déclaration]", pour dire "ne rien changer, pas même le plus petit détail".
Certains estiment que
Jésus (ou Matthieu), en évoquant le "iota" pense en fait au "yod" (voir ici), qui est effectivement aussi la plus petite des lettres dans l'alphabet hébraïque: par ex. אלהינו "notre Dieu".  
μία κεραία - une seule couronne: Littéralement, le mot κεραία kéraïa désigne une "corne"; au figuré, il désigne ce qui, comme une corne, dépasse d'un ensemble; et ici, plus précisément, les כּתרים ketarim, "couronnes" ornant certaines lettres hébraïques dans les ספר תורהsifré Tôrâh, les rouleaux de la Bible hébraïque (voir à cette page).
Les deux locutions, "ἰῶτα ἓν" et "μία κεραία" désignent donc, en tant que comparants, des éléments qui ne sont pas indispensables à la compréhension du texte bibliques - mais dont, en tant que comparés (au v. suivant: "μίαν τῶν ἐντολῶν τούτων τῶν ἐλαχίστων - l'un de ces plus petits commandements") Jésus ne souhaite pas qu'ils soient omis.
En cela, il applique la phrase d'Is 40,8b: "דבר־אלהינו יקום לעולם׃ - la parole de notre Dieu demeure à toujours."
ἕως ἂν πάντα γένηται - jusqu'à ce que tout ne soit accompli: C'est-à-dire "jusqu'à ce que" l'ensemble du plan divin annoncé dans l'Écriture "soit accompli".

Verset 19.
ὃς ἐὰν οὖν λύσῃ μίαν τῶν ἐντολῶν τούτων τῶν ἐλαχίστων καὶ διδάξῃ οὕτω τοὺς ἀνθρώπους, ἐλάχιστος κληθήσεται ἐν τῇ βασιλείᾳ τῶν οὐρανῶν· ὃς δ᾿ ἂν ποιήσῃ καὶ διδάξῃ, οὗτος μέγας κληθήσεται ἐν τῇ βασιλείᾳ τῶν οὐρανῶν.
Quiconque donc aura supprimé l'un de ces plus petits commandements et aura enseigné ainsi les hommes, sera appelé "le plus petit" dans le royaume des cieux; et quiconque l'aura pratiqué et enseigné, celui-là sera appelé "grand" dans le royaume des cieux.
ὃς ἐὰν οὖν λύσῃ - Quiconque donc aura supprimé: C'est-à-dire "quiconque aura omis d'obéir à...".
L'Évangile du "Royaume des cieux" inclut l'exigence de la totale observance des "מצות mitsvôt", des "commandements" de la "תורה Tôrâh - Loi"(pluriel de "מצוה mitsvâh"; ce dernier terme est traduit dans LXX par le mot employé ici: "ἐντολή éntolē"); les termes "מצוה mitsvâh/מצות mitsvôt" sont souvent employés aujourd'hui encore sans être traduits, pour désigner les prescriptions rituelles du Judaïsme.
Voir vv.18;20;6,15;7,21.
διδάξῃ -aura enseigné: Voir v.21 et note. Jc 3,1 souligne aussi la responsabilité de celui qui enseigne.
La locution "
ποιήσῃ καὶ διδάξῃ - aura pratiqué et enseigné" indique qu'il faut donc non seulement "pratiquer", mais également "enseigner" la Loi divine dans son intégralité.
ἐλάχιστος [...] μέγας - "le plus petit" [...] "grand": Formulations sémitiques; elles soulignent que de l'obéissance aux commandements dépend la participation au Royaume. On retrouve ici le même renversement des valeurs que dans les Béatitudes; la grâce de Dieu s'exerce à l'égard de ceux qui se reconnaissent spirituellement pauvres (5,3), et donc sont prêts à une totale obéissance (voir 7,21-27;24,13; Ga 5,19-22; Jc 2,8-11;14-26); en même temps, c'est la grâce qui rend possible cette parfaite obéissance (Ph 2,13). 

Verset 20.
λέγω γὰρ ὑμῖν ὅτι ἐὰν μὴ περισσεύσῃ ἡ δικαιοσύνη ὑμῶν πλεῖον τῶν γραμματέων καὶ Φαρισαίων, οὐ μὴ εἰσέλθητε εἰς τὴν βασιλείαν τῶν οὐρανῶν.
Car je vous dis que, si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux.
ἡ δικαιοσύνηὑμῶν -votre justice: En LXX le terme "δικαιοσύνη - dikaïosunē" traduit l'hébreu "צדקה tsedâqâh"; or ce terme est central dans la notion de respect de la "תורה Tôrâh - Loi" (voir cette page; ainsi que l'introduction au Ps 119 à cette page).
L
'homme est face à la "double voie": en respectant la "תורת יהוה TôrâtAdônaï", en pratiquant la צדקה - la justice,  il trouvera le bonheur et la חיים - la vie; s'il suit la voie de l'injustice, il trouvera le malheur et la mort:
ראה נתתי לפניך היום את־החייםו את־הטוב ואת־המות ואת־הרע׃"
- Regarde, j'ai mis aujourd'hui devant toi la vie et le bonheur, et la mort et le malheur." (Dt 30,15)".
μὴ [...] πλεῖον τῶν γραμματέων καὶ Φαρισαίων - ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens: L'obéissance à la Loi exigée par Jésus n'est pas celle des scribes (les "סופרים Soferîm" en hébreu - au sing. "ספר Sofèr" - les "scribes" étant ceux qui recopient les "ספר תורה SifréTorâh", rouleaux de la Loi - voir cette page - et donc les connaissent parfaitement bien; c'est poourquoi on les appelait aussi les "docteurs de la Loi") ni celle des "פרושים peroushim", les Pharisiens (voir ici) - connaissance que Jésus considère comme superficielle.
En effet, même s'ils ont une parfaite connaissance "intellectuelle", voire "spirituelle", de la Loi, celle-ci n'est pas pour eux une intelligence "cordiale", une intériorisation de celle-ci. En outre, ils l'appliquent de façon par trop "légaliste", pointilleuse; leur souci de "la lettre" les empêche d'aller au-delà de celle-ci, d'en envisager "l'esprit".
C'est pourquoi Jésus va donner, en 5,21-48, sa propre interprétation de la Loi.  

Verset 21.
῾ ᾿Ηκούσατε ὅτι ἐρρέθη τοῖς ἀρχαίοις, Οὐ φονεύσεις· ὃς δ᾿ ἂν φονεύσῃ ἔνοχος ἔσται τῇ κρίσει.
Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens: "Tu ne tueras pas; et quiconque tuera sera passible du jugement".
᾿ ᾿Ηκούσατε ὅτι ἐρρέθη τοῖς ἀρχαίοις -Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens: Voir vv.27;33;38;43. Selon certains, c'est la Loi mosïque que Jésus "rectifierait" à la lumière de l'accomplissement de l'Évangile.
Pourtant les verbes "᾿Ηκούσατε" (de "ἀκούω akouō", "entendre") et "
ἐρρέθη" (de "ἐρέω ereō", utilisé pour "ἔπω epō" à certains temps, "dire"), ainsi que le rapprochement avec la locution "παράδοσις τῶν πρεσβυτέρων", "la tradition des anciens" (en 15,2), renvoie plutôt à l'ensemble de commentaires et d'interprétations (en particulier ici la Halakha et la Mishna), que les "rabbis" transmettaient oralement à leurs disciples; c'est à ces interprétations que Jésus, se présentant lui-même comme "rabbi", oppose les siennes.
Οὐ φονεύσεις -Tu ne tueras pas: Voir Ex 20,13 et Dt 5,17: "לא תרצח׃", "Tu ne commettras pas de meurtre" (à noter que LXX traduit "οὐ μοιχεύσεις", utilisant un verbe plus précis que Mt). 
ἔνοχος ἔσται τῇ κρίσει - <il> sera passible du jugement: La Loi prévoyait la peine de mort pour le criminel, par ex.:
- Ex 11,12: "
מכה אישׁ ומת מות יומת׃", "Si quelqu'un frappe un homme, et qu'il en meure, il sera certainement mis à mort." (noter l'insistance "ומת מות יומת", litt. "et s'il meurt, il mourra de mort")
- Lv 24,17: "ואישׁ כי יכה כל־נפשׁ אדם מות יומת׃ ", "Et si quelqu'un a tué tout le souffle vital (נפשׁ) d'un homme (אדם), il sera certainement mis à mort." 
Noter dans les deux cas l'accusatif d'objet interne intensif ("מות יומת - il mourra de mort").

Verset 22.
 ᾿Εγὼ δὲ λέγω ὑμῖν ὅτι πᾶς ὁ ὀργιζόμενος τῷ ἀδελφῷ αὐτοῦ εἰκῆ ἔνοχος ἔσται τῇ κρίσει· ὃς δ᾿ ἂν εἴπῃ τῷ ἀδελφῷ αὐτοῦ ῥακά, ἔνοχος ἔσται τῷ συνεδρίῳ· ὃς δ᾿ ἂν εἴπῃ μωρέ, ἔνοχος ἔσται εἰς τὴν γέενναν τοῦ πυρός.
Mais moi, je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère sera passible du jugement; et quiconque dira à son frère: "raca", sera passible du jugement par le Sanhédrin; et quiconque dira "fou", sera passible de la géhenne du feu.
ῥακά -"raca": Le mot "ῥακά rhaka" est la transcription grecque d'une insulte en hébreu, d'origine chaldéenne, "ריק rêyq ou רק rêq"; litt. "vide"; d'où, au fig. "sans valeur"... d'où toute insulte en français de même sens! 
ὁ ὀργιζόμενος [...] ῥακά [...]ͅ μωρέ -en colère [...] "raca" [...] "fou": La lettre (voir v.20) de la Loi condamne certes le meurtre de la peine de mort. Mais l'obéissance à son esprit implique le rejet de la colère, et du mépris de l'autre, qui sont des racines du meurtre.
τῷ συνεδρίῳ -par le Sanhédrin: Le terme grec "συνέδριον sunédrion'" désigne tout rassemblement, toute assemblée. Ici, il désigne le סנהדרין, le Sanhédrin - le conseil supérieur gouvernant et jugeant le peuple juif selon la Loi mosaïque, qui a pris ce nom au temps d'Hérode (il était aussi appelé, en grec, le "πρεσβυτέριον presbutérion'", le "<conseil> des Anciens"); il était composé d'Anciens, de grands prêtres, et de scribes, sous la présidence du grand prêtre en exercice.  
εἰς τὴν γέενναν τοῦ πυρός -de la géhenne du feu:
--Le mot grec "γέεννα g'éenna" est la transcription de l'hébreu "  גיא הנוםgaÿ' Hinnôm", ou plus exactement "גיא בן הנום gaÿ' ben Hinnôm", "Vallée (des fils) d'Hinnôm". Dans cette vallée étroite et profonde, située au sud de Jérusalem, avaient eu lieu des sacrifices idolâtres d'enfants (2Ch 28,3;33,6; voir 2R 23,10).
Ce ravin a vraisemblablement été utilisé au Ier s. comme une décharge publique, brûlant en permanence (d'où la précision "
τοῦ πυρός").
Dans la littérature juive, ce lieu est une image de la condamnation perpétuelle. 

--Voir les vv.29;30;10,28;18,9;23,15;33.
On notera la progression du "jugement" (qui peut être moral et privé) au "jugement par le Sanhédrin" (qui est juridique et public, qui peut être condamnation à mort) à la "géhenne de feu" (qui est condamnation perpétuelle, qui va au-delà de la mort physique). 

Verset 23.
 ᾿Εὰν οὖν προσφέρῃς τὸ δῶρόν σου ἐπὶ τὸ θυσιαστήριον κἀκεῖ μνησθῇς ὅτι ὁ ἀδελφός σου ἔχει τι κατὰ σοῦ,
Si donc tu offres ton don à l'autel, et que là il te souvienne que ton frère a quelque chose contre toi,
τὸ θυσιαστήριον -l'autel: L'"autel" des sacrifices (de "θυσία thusia", le "sacrifice" - acte ou victime) dans le Temple de Jérusalem, où étaient sacrifiés les animaux offerts (offrandes plus ou moins importantes selon les circonstances et la richesse des fidèles; voir par ex. le couple de colombes offert par Joseph lors de la Présentation de Jésus).
τι κατὰ σοῦ -quelque chose contre toi: Un emportement ou une insulte (v.22) ou toute autre offense (v.25 par ex.).

Verset 24.
ἄφες ἐκεῖ τὸ δῶρόν σου ἔμπροσθεν τοῦ θυσιαστηρίου, καὶ ὕπαγε πρῶτον διαλλάγηθι τῷ ἀδελφῷ σου, καὶ τότε ἐλθὼν πρόσφερε τὸ δῶρόν σου.
laisse là ton don devant l'autel, et va d'abord; réconcilie-toi avec ton frère; et alors viens et offre ton don.
ὕπαγε -va: Le commandement de Jésus est d'autant plus frappant que sa mise en pratique implique un retour chez soi - alors que l'on est arrivé à Jérusalem au terme
- d'un pèlerinage parfois de plusieurs jours,
- de la lente montée vers le Temple en longue procession,
- de la longue montée des "degrés"...
Le v. suivant semble indiquer que les deux protagonistes se rencontrent sur le "chemin" de retour de l'offenseur, et reviennent ensemble au Temple.
Ce commandement signifie que la relation du disciple avec Dieu ne peut être conçue indépendamment des relations des disciples entre eux (voir 6,12;14-15). 

Verset 25.
ἴσθι εὐνοῶν τῷ ἀντιδίκῳ σου ταχὺ ἕως ὅτου εἶ ἐν τῇ ὁδῷ μετ᾿ αὐτοῦ, μήποτέ σε παραδῷ ὁ ἀντίδικος τῷ κριτῇ καὶ ὁ κριτὴς σε παραδῷ τῷ ὑπηρέτῃ, καὶ εἰς φυλακὴν βληθήσῃ·
Mets-toi promptement d'accord avec ta partie adverse, pendant que tu es en chemin avec elle, de peur que ta partie adverse ne te livre au juge, et que le juge ne te livre au sergent, et que tu ne sois jeté en prison;
• Un débiteur pouvait être emprisonné jusqu'à ce que ses proches paient pour lui (voir v.26). Cette image insiste non seulement sur l'importance capitale, mais aussi sur l'urgence de la réconciliation. 

Verset 26.
ἀμὴν λέγω σοι, οὐ μὴ ἐξέλθῃς ἐκεῖθεν ἕως ἂν ἀποδῷς τὸν ἔσχατον κοδράντην
en vérité, je te dis: Tu ne sortiras point de là, jusqu'à ce que tu aies payé le dernier quadrant.
τὸν ἔσχατον κοδράντην -le dernier quadrant: Le "κοδράντης kodrantēs" est la transcription grecque du latin "quadrans", qui désigne 1/4 d'as.

Verset 27.
 ᾿Ηκούσατε ὅτι ἐρρέθη τοῖς ἀρχαίοις, οὐ μοιχεύσεις.
Vous avez entendu qu'il a été dit: "Tu ne commettras pas l'adultère".
Voir Ex 20,14 et Dt 5,18:"ולא תנאף", "Tu ne commettras pas l'adultère" (LXX: "οὐ φονεύσεις").

Verset 28.
᾿Εγὼ δὲ λέγω ὑμῖν ὅτι πᾶς ὁ βλέπων γυναῖκα πρὸς τὸ ἐπιθυμῆσαι αὐτὴν ἤδη ἐμοίχευσεν αὐτὴν ἐν τῇ καρδίᾳ αὐτοῦ.
Mais moi je vous dis que quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà commis adultère avec elle dans son coeur.
πρὸς τὸ ἐπιθυμῆσαι αὐτὴν -pour la convoiter: Jésus associe ici le 10ème commandement (sur la convoitise de la femme du prochain, Ex 20,17 et Dt 5,21) au 7ème (sur l'adultère) - ce que les Pharisiens auraient sans doute approuvé.
Mais Jésus ne traite pas ici de l'adultère à proprement parler: il interroge ses auditeurs sur l'état de leur cœur et leur attitude à l'égard de la femme.
À l'époque, les femmes juives mariées devaient se couvrir la tête pour ne pas susciter la convoitise; et certains écrits juifs mettaient en garde sur le danger que représentaient les femmes. Or Jésus inverse ici les responsabilités: c'est celui qui convoite qui est coupable, non celle qui est convoitée; le désir dévoyé "chosifie" la femme. 

Verset 29.
εἰ δὲ ὁ ὀφθαλμός σου ὁ δεξιὸς σκανδαλίζει σε, ἔξελε αὐτὸν καὶ βάλε ἀπὸ σοῦ· συμφέρει γάρ σοι ἵνα ἀπόληται ἓν τῶν μελῶν σου καὶ μὴ ὅλον τὸ σῶμά σου βληθῇ εἰς γέενναν.
Mais si ton oeil droit est pour toi une occasion de chute, arrache-le et jette-le loin de toi; car il est avantageux pour toi qu'un de tes membres périsse, et que tout ton corps ne soit pas jeté dans la géhenne.
ἔξελε αὐτὸν καὶ βάλε -arrache-le et jette-le: Cette invitation imagée (prise au sens littéral, elle n'aurait ni sens ni effet!) et frappante, tout comme celle du v. suivant, souligne la nécessité d'une action décisive et urgente contre le péché (voir Jb 31,1;9).

Verset 30.
καὶ εἰ ἡ δεξιά σου χεὶρ σκανδαλίζει σε, ἔκκοψον αὐτὴν καὶ βάλε ἀπὸ σοῦ· συμφέρει γάρ σοι ἵνα ἀπόληται ἓν τῶν μελῶν σου καὶ μὴ ὅλον τὸ σῶμά σου βληθῇ εἰς γέενναν.
Et si ta main droite est pour toi une occasion de chute, coupe-la et jette-la loin de toi; car il est avantageux pour toi qu'un de tes membres périsse, et que tout ton corps ne soit pas jeté dans la géhenne.

Verset 31.
᾿Ερρέθη δέ· ὅς ἂν ἀπολύσῃ τὴν γυναῖκα αὐτοῦ, δότω αὐτῇ ἀποστάσιον.
Il a été dit aussi: "Si quelqu'un répudie sa femme, qu'il lui donne une lettre de divorce".
᾿ Ερρέθη δέ -Il a été dit aussi: Cette phrase introductive se distingue de celle des vv.21;27;33;38;41 ("Il a été dit" à la place de "Vous avez entendu qu'il a été dit"; ajout ici de "aussi") - ce qui suggère que les vv.31-32 prolongent la réflexion des vv.27-30, et n'aborde pas un sujet radicalement différent.
• Voir Dt 24,1 et en part.: "וכתב לה ספר כריתת", "Il lui écrira une lettre de divorce".

Verset 32.
᾿Εγὼ δὲ λέγω ὑμῖν ὅτι ὅς ἄν ἀπολύσῃ τὴν γυναῖκα αὐτοῦ παρεκτὸς λόγου πορνείας, ποιεῖ αὐτὴν μοιχᾶσθαι, καὶ ὃς ἐὰν ἀπολελυμένην γαμήσῃ, μοιχᾶται.
Mais moi, je vous dis que quiconque répudiera sa femme, si ce n'est pour cause de "πορνεία", la fait commettre l'adultère; et quiconque épousera une femme répudiée, commet l'adultère.
• La question des raisons justifiant la répudiation était largement discutée à l'époque, certains rabbins la tolérant pour des raisons futiles (voir 19,1-12).
Jésus, quant à lui, s'élève contre une telle pratique de la répudiation car, à nouveau, elle "chosifie" la femme.
παρεκτὸς λόγου πορνείας - pour cause de "πορνεία": Voir 19,9.
Le mot grec "πορνεία pornéïa" vise toutes les pratiques sexuelles condamnées par la Loi (prostitution, homosexualité, inceste, bestialité, etc.), et pas simplement l'adultère.
En portant atteinte à l'exclusivité de la relation sexuelle entre les deux membres du couple, la
"πορνεία" porte atteinte à ce qui fait le mariage, donc à la famille (voir Gn 2,24).
L'adultère peut certes justifier une répudiation, sans pour autant l'entraîner nécessairement (il y a alors place pour le pardon).

ποιεῖ αὐτὴν μοιχᾶσθαι - la fait commettre l'adultère: Si elle se remarie du vivant de son mari (voir Rm 7,3), or la société était telle qu'une femme ne pouvait vivre sans être mariée.

Verset 33.
Πάλιν ἠκούσατε ὅτι ἐρρέθη τοῖς ἀρχαίοις, οὐκ ἐπιορκήσεις, ἀποδώσεις δὲ τῷ Κυρίῳ τοὺς ὅρκους σου.
Vous avez encore entendu qu'il a été dit aux anciens: "Tu ne te parjureras pas, mais tu rendras au Seigneur tes serments".
Voir Lv 19,12: "ולא־תשׁבעו בשׁמי לשׁקר וחללת את־שׁם אלהיך אני יהוה׃", "Et vous ne jurerez pas par mon nom, en mentant; et tu ne profaneras pas le nom de ton Dieu. Moi, je suis YHWH-l'Éternel." et Nb 30,3.
τῷ Κυρίῳ - au Seigneur: Rappel: la locution "ὁ κύριος - le Seigneur" est la traduction grecque du qéré אדני (lu:אֲדֹנָי  Adonaï – "Seigneur") du tétragramme divin יהוה YHWH, révélé à Moïse, et que - depuis l'Exil - l’on ne doit plus prononcer (c'est donc un kétiv).

Versets 34-36.
 ᾿Εγὼ δὲ λέγω ὑμῖν μὴ ὀμόσαι ὅλως· μήτε ἐν τῷ οὐρανῷ, ὅτι θρόνος ἐστὶ τοῦ Θεοῦ·
Mais moi, je vous dis de ne pas jurer du tout; ni par le ciel, car il est le trône de Dieu;
μήτε ἐν τῇ γῇ, ὅτι ὑποπόδιόν ἐστι τῶν ποδῶν αὐτοῦ· μήτε εἰς ῾Ιεροσόλυμα, ὅτι πόλις ἐστὶ τοῦ μεγάλου βασιλέως·
ni par la terre, car elle est le marchepied de ses pieds; ni par Jérusalem, car elle est la ville du grand Roi.
μήτε ἐν τῇ κεφαλῇ σου ὀμόσῃς, ὅτι οὐ δύνασαι μίαν τρίχα λευκὴν ἢ μέλαιναν ποιῆσαι.
Tu ne jureras pas non plus par ta tête,car tu ne peux faire blanc ou noir un cheveu.
Pour éviter que le nom de Dieu ne fût profané, la tradition juive avait introduit d'autres façons de prêter serment (voir aussi vv.35-36); comp. les jurons vieillis "parbleu" (pour ne pas dire "par Dieu") ou "morbleu" ("par la mort de Dieu).
Certains en avaient déduit que l'on pouvait rompre un serment solennel, ou jurer à tort et à travers, à condition que l" "objet" invoqué ne fût pas trop important. 

Verset 37.
 ἔστω δὲ ὁ λόγος ὑμῶν ναὶ ναί, οὒ οὔ· τὸ δὲ περισσὸν τούτων ἐκ τοῦ πονηροῦ ἐστιν.
Mais que votre parole soit: Oui, <si c'est> oui; non, <si c'est> non; car ce qui de ces choses <est> en plus vient du malin.
ἔστω δὲ ὁ λόγος ὑμῶν -Mais que votre parole soit:Jésus souligne le caractère sacré de toute parole - car toute parole engage, parce que, de toute façon, elle est prononcée devant le Seigneur, qui règne au "ciel" et sur "la terre" (vv.34;35; Is 66,1), sur Jérusalem (v.35; Ps 48,2), et même sur chacun des cheveux de notre tête (v.36; voir 10,30).
Voir 23,16-22.  
ναὶ ναί -Oui, <si c'est> oui: Jc 5,12 renvoie à cette parole de Jésus.
τὸ  περισσὸν τούτων -ce qui est de ces choses <est> en plus: Doit-on comprendre cette parole de manière absolue, ou l'interdiction ne vise-t-elle que les serments prononcés à la légère ou sans raison? Cette parole de Jésus n'interdit très certainement pas l'usage des serments en des circonstances particulières (comparution devant un tribunal, engagements solennels, etc.); voir par ex. Paul en Rm 1,9;9,1; 2Co 1,23;11,31; Ga 1,20)
ἐκ τοῦ πονηροῦ -du malin: Le génitif "τοῦ πονηροῦ" peut être un neutre; on traduira donc par "du mal", ou un masculin, "du malin".


Méditations:

- De Saint Irénée de LyonContre les hérésies IV,13,3 

            Il y a des préceptes naturels de la Loi qui donnent déjà la justice ; même avant le don de la Loi à Moïse des hommes observaient ces préceptes, et ils étaient justifiés par leur foi et plaisaient à Dieu. Ces préceptes-là, le Seigneur ne les a pas abolis, mais étendus et accomplis. C'est ce que prouvent ces paroles : « Il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas d'adultère. Mais moi, je vous dis : Quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà commis l'adultère avec elle dans son cœur. » Et encore : « Il a été dit : Tu ne tueras pas. Mais moi, je vous dis : Quiconque se met en colère contre son frère sans motif en répondra au tribunal » (Mt 5,21s)... Et ainsi de suite. Tous ces préceptes n'impliquent ni la contradiction ni l'abolition des précédents, mais leur accomplissement et leur extension. Comme le Seigneur le dit lui-même : « Si votre justice ne dépasse celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux » (Mt 5,20).

            En quoi consistait-il, ce dépassement ? D'abord, à croire non plus seulement au Père, mais aussi à son Fils dorénavant manifesté, car c'est lui qui mène l'homme à la communion et à l'union avec Dieu. Ensuite, à ne pas dire seulement, mais à faire -- car « ils disaient et ne faisaient pas » (Mt 23,3)-- et à se garder non seulement des actes mauvais, mais même de leur désir. En enseignant cela, il ne contredisait pas la Loi, mais il accomplissait la Loi et enracinait en nous les prescriptions de la Loi... Prescrire de s'abstenir non seulement des actes défendus par la Loi, mais même de leur désir, n'est pas le fait de quelqu'un qui contredit et abolit la Loi ; c'est le fait de celui qui l'accomplit et l'étend.

- D'après Marie-Noëlle Thabut, L'intelligence des Écritures:

- Nous avons entendu là un des maîtres mots de Saint Matthieu : le mot « accomplir ». Il vise ce grand projet que Paul appelle « le dessein bienveillant de Dieu » ; et si le mot est de Saint Paul, l'idée remonte beaucoup plus loin que lui ; depuis Abraham, toute la Bible est tendue vers cet accomplissement. Le chrétien, normalement, n'est pas tourné vers le passé, c'est quelqu'un qui est tendu vers l'avenir. Et il juge toutes les choses de ce monde en fonction de l'avancement du Royaume ».  - Et réellement, le Royaume avance, lentement mais sûrement : c'est le coeur de notre foi. Bien sûr, cela ne se juge pas sur quelques dizaines d'années : il faut regarder sur la longue durée ; Dieu a choisi un peuple comme tous les autres : il s'est peu à peu révélé à lui et après coup, on est bien obligé de reconnaître qu'un énorme chemin a été parcouru. Dans la découverte de Dieu, d'abord, mais aussi dans la relation aux autres hommes ; les idéaux de justice, de liberté, de fraternité remplacent peu à peu la loi du plus fort et l'instinct de vengeance.

- Ce lent travail de conversion du coeur de l'homme a été l'œuvre de la Loi donnée par Dieu à Moïse : les premiers commandements étaient de simples balises qui disaient le minimum vital en quelque sorte, pour que la vie en société soit simplement possible : ne pas tuer, ne pas voler, ne pas tromper... Et puis, au long des siècles on avait affiné la Loi, on l'avait précisée, au fur et à mesure que les exigences morales progressaient. - Jésus s'inscrit dans cette progression : il ne supprime pas les acquis précédents, il les affine encore : « on vous a dit... moi je vous dis... » Pas question de gommer les étapes précédentes, il s'agit d'en franchir une autre : « Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir ». Première étape, tu ne tueras pas, deuxième étape, tu t'interdiras même la colère et tu iras jusqu'au pardon. Dans un autre domaine, première étape, tu ne commettras pas l'adultère en acte, deuxième étape, tu t'interdiras même d'y penser, et tu éduqueras ton regard à la pureté. Enfin, en matière de promesses, première étape, pas de faux serments, deuxième étape, pas de serments du tout, que toute parole de ta bouche soit vraie. - Aller plus loin, toujours plus loin dans l'amour, voilà la vraie sagesse ! Mais l'humanité a bien du mal à prendre ce chemin-là ! Pire encore, elle refuse bien souvent les valeurs de l'évangile et se croit sage en bâtissant sa vie sur de tout autres valeurs. Paul fustige souvent cette prétendue sagesse qui fait le malheur des hommes : « La sagesse de ceux qui dominent le monde et qui déjà se détruisent » (1Co 2,6). - Dans chacun de ces domaines, Jésus nous invite à franchir une étape pour que le Royaume vienne. Curieusement, mais c'est bien conforme à toute la tradition biblique, ces commandements renouvelés de Jésus visent tous les relations avec les autres. Si on y réfléchit, ce n'est pas étonnant : si le dessein bienveillant de Dieu, comme dit saint Paul, c'est de nous réunir tous en Jésus-Christ, tout effort que nous tentons vers l'unité fraternelle contribue à l'accomplissement du projet de Dieu, c'est-à-dire à la venue de son Règne. Il ne suffit pas de dire « Que ton Règne vienne », Jésus vient de nous dire comment, petitement, mais sûrement, on peut y contribuer.
_________________________________________________________________________

• Mt 5,38-48

De nouveaux exemples de la manière dont les disciples doivent accomplir "la Loi et les Prophètes" (expression désignant, dans le grec du NT, l'ensemble du PT, c'est-à-dire la תנכTaNaKh juive):
- opposer le bien au mal;
- aller au-devant des besoins de tous
- quelle que soit la manière dont ils s'expriment;
- aimer jusqu'à ses ennemis - et demander à Dieu de leur pardonner.
L'Évangile: code de sainteté qui a sa source dans le Père céleste
(voir, par ex. 1Co 3,17 et note à cette page), que Jésus a enseigné en paroles et - de manière parfaite - en actes.  

Remarques:
Sur Matthieu et son évangile, voir à cette page.
Sur Mt 5,17-48: voir ci-dessus.

Traduction et notes:

Verset 38.
᾿Ηκούσατε ὅτι ἐρρέθη, ὀφθαλμὸν ἀντὶ ὀφθαλμοῦ καὶ ὀδόντα ἀντὶ ὀδόντος.
Vous avez entendu qu'il a été dit: "Œil pour œil, et dent pour dent".
Voir Ex 21,24a; Lv 24,20b;et Dt 19,21b: "עין תחת עין שׁן תחת שׁן", "Œil pour œil, dent pour dent" (LXX: "ὀφθαλμὸν ἀντὶ ὀφθαλμοῦ, ὀδόντα ἀντὶ ὀδόντος").
Cette formule n'apparaît dans le PT que dans le contexte d'une procédure judiciaire - et définit la peine encourue par le coupable.
Elle ne saurait être invoquée pour justifier la vengeance, ni l'animosité personnelle:
Lv 19,18:
 לא־תקם ולא־תטר את־בני עמך ואהבת לרעך כמוך אני יהוה׃
"Tu ne te vengeras pas, et tu ne garderas pas rancune aux fils de ton peuple; mais tu aimeras ton prochain comme toi-même. Moi, je suis YHWH l'Éternel".

Verset 39.
᾿Εγὼ δὲ λέγω ὑμῖν μὴ ἀντιστῆναι τῷ πονηρῷ· ἀλλ᾿ ὅστις σε ῥαπίσει ἐπὶ τὴν δεξιὰν σιαγόνα, στρέψον αὐτῷ καὶ τὴν ἄλλην·
Mais moi, je vous dis: Ne résistez pas au mal; mais si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l'autre;
μὴ ἀντιστῆναι τῷ πονηρῷ - Ne résistez pas au mal:
--
Jésus énonce ici le principe qu'il va illustrer au moyen de trois exemples (vv.39-41).
--
Il n'invite pas à la lâcheté (voir Jn 18,22-23; Ac 16,37;22,25;23,2-5;25,11;26,25); il encourage ses disciples à ne pas répliquer au mal par le mal, mais à y répondre en faisant le bien (voir Rm 12,17-21).
στρέψον αὐτῷ καὶ τὴν ἄλλην - présente-lui aussi l'autre:Cet exemple vise les relations inter-personnelles.
La "gifle" qu'évoque ce v. est un geste d'insulte. Jésus invite donc ses disciples à ne pas riposter à un affront. Par cette attitude, le disciple montre que sa dignité vient non de l'opinion
des hommes - en particulier celui qui l'insulte - mais de Dieu.

Verset 40.
καὶ τῷ θέλοντί σοι κριθῆναι καὶ τὸν χιτῶνά σου λαβεῖν, ἄφες αὐτῷ καὶ τὸ ἱμάτιον·
et à celui qui veut plaider contre toi et t'ôter ta tunique, laisse-lui encore le manteau;
καὶ τὸ ἱμάτιον - encore le manteau:Cet exemple concerne la pratique des relations sociales arbitrées par le pouvoir judiciaire.
Le "manteau" pouvait être indispensable:
אם־חבל תחבל שׂלמת רעך עד־בא השׁמשׁ תשׁיבנו לו׃
כי הוא כסותה לבדה הוא שׂמלתו לערו במה ישׁכב
"Si tu prends en gage le vêtement de ton prochain, tu le lui rendras avant que le soleil soit couché;
car c'est sa seule couverture, son vêtement pour sa peau: dans quoi coucherait-il?" (Ex 22,25-26a).
Jésus - par cet exemple volontairement extrême - oblige son disciple à reconsidérer sa hiérarchie de valeurs: les injustices matérielles justifient-elles de s'entredéchirer (voir 1Co 6,1-11)?

Verset 41.
καὶ ὅστις σε ἀγγαρεύσει μίλιον ἕν, ὕπαγε μετ᾿ αὐτοῦ δύο·
et si quelqu'un te réquisitionne pour faire un mille, vas-en deux avec lui.
σε ἀγγαρεύσει - te réquisitionne:Cet exemple vise les relations avec le pouvoir.
Les soldats et fonctionnaires romains avaient le droit de réquisitionner quiconque pour porter leurs fardeaux.
μίλιον ἕν - un mille:Environ 1500m.

Verset 42.
τῷ αἰτοῦντί σε δίδου καὶ τὸν θέλοντα ἀπὸ σοῦ δανείσασθαι μὴ ἀποστραφῇς.
Donne à qui te demande, et ne te détourne pas de qui veut emprunter de toi.

Verset 43.
Ηκούσατε ὅτι ἐρρέθη, ἀγαπήσεις τὸν πλησίον σου καὶ μισήσεις τὸν ἐχθρόν σου.
Vous avez entendu qu'il a été dit: "Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi".
Voir à cette page Lv 19,18: "אהבת לרעך כמוך", "Tu aimeras ton prochain comme toi-même" (LXX: "ἀγαπήσεις τὸν πλησίον σου ὡς σεαυτόν".
-- 1. Pour la TaNaKh, le "prochain" est un autre membre du peuple d'Israël (le "frère" de Lv 19,17; le "fils de ton peuple" de Lv 19,18). Cette exigence sera étendue à l'immigré, à l'étranger qui réside au sein du peuple (Lv 19,34).  
2. Voir à cette page la question posée en Lc 10,29 ("Qui est mon prochain?") - ainsi que la réponse de Jésus aux vv.30-37 (parabole du "bon Samaritain), et notes:
dans le contexte tout différent du Ier s., avec notamment la présence romaine, la question de l'identité du prochain se posait avec acuité pour certains.
3.
Paul invite cependant aussi à une sollicitude particulière envers les frères et sœurs dans la foi (Ga 6,10).
-- Ce sont les Pharisiens de l'école de Schammaï ont ajouté "et tu haïras ton ennemi", cité ici.
On s'appuyait aussi sur d'autres textes de la TaNaKh - par ex. Ps 139,19-22. La notion d' "ennemi" personnel est alors très intimement mêlée à celle d' "ennemi de Dieu"; on rejoint alors les notions de "Juif/goï": le membre du peuple est le prochain, il aime YHWH / l'étranger "de l'extérieur" est idolâtre donc "ennemi" d'YHWH, et un ennemi potentiel pour son peuple. 

Verset 44.
᾿ Εγὼ δὲ λέγω ὑμῖν, ἀγαπᾶτε τοὺς ἐχθροὺς ὑμῶν, εὐλογεῖτε τούς καταρωμένους ὑμᾶς, καλῶς ποιεῖτε τοῖς μισοῦσιν ὑμᾶς καὶ προσεύχεσθε ὑπὲρ τῶν ἐπηρεαζόντων ὑμᾶς καὶ διωκόντων ὑμᾶς,
Mais moi, je vous dis: Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous font du tort et vous persécutent,
En invitant ses disciples à aimer leurs ennemis, Jésus s'inspire de la Loi: voir Ex 23,4-5;à cette page Lv 19,17;Pr 25,21-22 (que Paul cite en Rm 12,20).
Sur l'articulation entre la responsabilité de l'individu et celle des autorités, face à l'individu qui fait le mal, voir Rm 12,17-13,7.
προσεύχεσθε ὑπὲρ τῶν ἐπηρεαζόντων ὑμᾶς καὶ διωκόντων ὑμᾶς - priez pour ceux qui vous font du tort et vous persécutent:Voir Rm 12,19.

Verset 45.
ὅπως γένησθε υἱοὶ τοῦ πατρὸς ὑμῶν τοῦ ἐν οὐρανοῖς, ὅτι τὸν ἣλιον αὐτοῦ ἀνατέλλει ἐπὶ πονηροὺς καὶ ἀγαθοὺς καὶ βρέχει ἐπὶ δικαίους καὶ ἀδίκους. 
en sorte que vous soyez les fils de votre Père qui est dans les cieux; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et envoie sa pluie sur les justes et sur les injustes.

Verset 46.
ἐὰν γὰρ ἀγαπήσητε τοὺς ἀγαπῶντας ὑμᾶς, τίνα μισθὸν ἔχετε; οὐχὶ καὶ οἱ τελῶναι τὸ αὐτὸ ποιοῦσι;
Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense avez-vous? Les publicains même n'en font-ils pas autant?
οἱ τελῶναι - Les publicains:La désignation de "taxateurs" leur conviendrait mieux que celle de "collecteurs d'impôts" qu'on leur applique généralement. En effet, ils fixaient le montant des taxes à payer (péages, octroi, impôts), sans aucun barème préétabli.
Comme ils affermaient le droit de perception, et percevaient en retour pour eux-mêmes un montant supplémentaire, on les soupçonnait d'être malhonnêtes; ils étaient donc fort impopulaires.
En outre, ils étaient méprisés
car
- considérés comme "collaborateurs" - étant le plus souvent au service des Romains;
- considérés comme pécheurs, à cause de leur fréquentation des païens, et surtout de leur manipulation de pièces de monnaies portant l'effigie
des empereurs (qui se voulaient divins).

Verset 47.
καὶ ἐὰν ἀσπάσησθε τοὺς ἀδελφοὺς ὑμῶν μόνον, τί περισσὸν ποιεῖτε; οὐχὶ καὶ οἱ ἐθνικοὶ οὕτω ποιοῦσιν; 
Et si vous saluez vos frères seulement, que faites-vous de plus que les autres? Les nations même ne font-elles pas ainsi?
οἱ ἐθνικοί - Les nations:Ce terme désigne les גוים, les goïm, les non-Juifs.

Verset 48.
ἔσεσθε οὖν ὑμεῖς τέλειοι, ὥσπερ ὁ πατὴρ ὑμῶν ὁ ἐν τοῖς οὐρανοῖς τέλειός ἐστιν.
Vous, soyez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait.
Là où le Lévitique parlait de "sainteté":
קדשׁים תהיו כי קדושׁ אני יהוה אלהיכם
"Vous serez saints, car moi, YHWH-l'Éternel votre Dieu, je suis saint" (Lv 19,2b, voir notes à cette page),
et Luc de "miséricorde":
Γίνεσθε οὖν οἰκτίρμονες, καθὼς καὶ ὁ πατὴρ ὑμῶν οἰκτίρμων ἐστί.
"Soyez donc miséricordieux, comme aussi votre Père est miséricordieux" (Lc 6,36), Matthieu parle de "perfection".
En outre, le "tel Dieu, tel peuple" du Lévitique laisse la place au "tel Père, tels fils" du NT.
Certains exégètes estiment que ce v. sert de conclusion générale à toute la péricope (vv.17-48); d'autres, à la liste des six ensembles "citation de la TaNaKh + interprétation par Jésus" (vv.21-47). Dans ce second cas, la plus vraisemblable, ce serait la conclusion de cet enseignement, construit selon un schéma rabbinique traditionnel, donné par Jésus. 


Méditation:

De Saint Aelred de Rielvaux (1110-1167), moine cistercien, Le Miroir de la charité III, 5:

            Rien ne nous encourage tant à l'amour des ennemis, en lequel consiste la perfection de l'amour fraternel, que de considérer avec gratitude la patience admirable du « plus beau des enfants des hommes » (Ps 44,3). Il a tendu son beau visage aux impies pour qu'ils le couvrent de crachats. Il les a laissés mettre un bandeau sur ces yeux qui d'un signe gouvernent l'univers. Il a exposé son dos au fouet [...] Il a soumis aux pointes des épines sa tête, devant laquelle doivent trembler princes et puissants. Il s'est livré lui-même aux affronts et aux injures. Et enfin il a supporté patiemment la croix, les clous, la lance, le fiel, le vinaigre, demeurant au milieu de tout cela plein de douceur et de sérénité. « Il a été mené comme une brebis à l'abattoir, il s'est tu comme un agneau devant celui qui le tond, et il n'ouvrait pas la bouche » (Is 53,7).

            En entendant cette parole admirable, pleine de douceur, d'amour et de sérénité imperturbable : « Père, pardonne-leur » (Lc 23,34), que pourrait-on ajouter à la douceur et à la charité de cette prière ?

            Et pourtant le Seigneur a ajouté quelque chose. Il ne s'est pas contenté de prier ; il a voulu aussi excuser : « Père, dit-il, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font. » Ils sont sans doute de grands pécheurs, mais ils en ont à peine conscience ; c'est pourquoi, Père, pardonne-leur. Ils crucifient, mais ils ne savent pas qui ils crucifient [...] Ils pensent qu'il s'agit d'un transgresseur de la Loi, d'un usurpateur de la divinité, d'un séducteur du peuple. Je leur ai dissimulé mon visage. Ils n'ont pas reconnu ma majesté. C'est pourquoi « Père, pardonne leur : ils ne savent pas ce qu'ils font. »

            Pour apprendre à aimer, que l'homme ne se laisse donc pas entraîner par les impulsions de la chair [...] Qu'il porte toute son affection à la douce patience de la chair du Seigneur. Pour trouver un repos plus parfait et plus heureux dans les délices de la charité fraternelle, qu'il étreigne aussi ses ennemis dans les bras du véritable amour. Mais afin que ce feu divin ne diminue pas à cause des injures, qu'il fixe toujours les yeux de l'esprit sur la patience sereine de son Seigneur et Sauveur bien-aimé.
_______________________________________________________________





Assistant de création de site fourni par  Vistaprint