Au service de l'Ecriture - Yvette Mailliet le Penven

Textes tirés du
Nouveau Testament
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Les Évangiles

Broderie (fils d'or et d'argent sur velours) pour ornement liturgique - 1681 - Couvent patriarcal de Bzommar (Liban).

Cette belle broderie sur velours bleu ciel consiste en une croix à branches courbes qui présentent les symboles ailés des quatre évangélistes - tétramorphe de la vison d'Ézéchiel et "Quatre Vivants" de l'Apocalypse:
- en haut Matthieu sous la forme d'un homme;
- en bas Marc, sous celle d'un lion;
- à gauche Luc, sous celle d'un taureau;
- à droite Jean, sous celle d'un aigle.

Au centre, un texte arménien de dédicace.
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L’habitude s’est imposée d’intituler la première partie du Nouveau Testament : « les Quatre Évangiles ». En fait, jusqu’au quatrième siècle, les chrétiens parlaient uniquement de l’« Évangile » ou, en hébreu, Bessora (en araméen Bessorta), l’unique Annonce de Jésus, distinguant ses quatre parties par référence à leurs auteurs, selon Matthieu, selon Marc, selon Luc et selon Jean. Ces quatre livres reflétaient en effet la tradition orale, puis écrite, des faits, des paroles et des gestes de la vie, de la mort et de la résurrection de Jésus.
      Jean le dit parfaitement: « Tout cela a été écrit pour que vous adhériez à Jésus, le Messie, Fils de Dieu, et pour qu’en adhérant vous ayez la vie en son nom » (Jn 20,31). Nous ne sommes donc pas en présence d’un livre d’histoire froidement objective, mais d’une Annonce, d’un kérygme, qui engage les adeptes de Jésus dans un combat à la vie, à la mort, dont dépend le salut d’Israël comme celui du monde.

    La similitude de structure des Évangiles synoptiques (Matthieu, Marc, Luc), aussi bien que leurs divergences occasionnelles, même à l’intérieur des textes parallèles, a inspiré l’hypothèse de l’utilisation réciproque, avancée pour la première fois par saint Augustin. Celui-ci supposait que Matthieu aurait, le premier, écrit son évangile; Marc l’aurait résumé, tandis que Luc se serait servi de l’un et de l’autre. Au début du IIème siècle, Papias, évêque de Hiérapolis en Phrygie, avait écrit, selon Eusèbe (Histoire ecclésiastique, III, 39, 6), que « Matthieu recueillit les paroles en langue hébraïque; chacun les interpréta comme il pouvait ». Ce témoignage ne manque pas d’ambiguïté. On s’est fondé sur lui, cependant, pour parler d’un évangile primitif écrit en araméen ou en hébreu, qui serait à la source de nos évangiles actuels. Il existe, cependant, une opinion fort répandue, celle qui admet la théorie des deux sources, l’une consistant dans l’Évangile de Marc, l’autre dans un document disparu, fait surtout de « logia - paroles » de Jésus, que l’on désigne par le sigle Q, de l’allemand « Quelle - source ».
   Pourtant, en s’appuyant sur une rétroversion en hébreu des Évangiles, Robert L. Lindsey, suivi par David Flusser, revient à la thèse traditionnelle selon laquelle Matthieu est le premier des évangélistes.
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Évangile selon
saint Matthieu

(1 - Introduction; chapitres 1 à 3)


Les Pères de l'Eglise ont rattaché chacun des quatre évangélistes à l'un des "quatre Vivants" de l'Apocalypse entourant le Christ en gloire; saint Matthieu est représenté par un "fils d'homme", parce que son Evangile commence par la généalogie de Jésus.


Saint Matthieu symbolisé par le "fils d'homme":







Mosaïque - Mausolée de Galla Placidia - Ravenne ->





<- Plaque de reliure émaillée, XIIème siècle - Musée de Cluny, Paris.



Détail de broderie (fils d'or et d'argent sur velours) pour ornement liturgique - 1681 - Couvent patriarcal de Bzommar (Liban) ->





    L’opinion traditionnelle attribue le premier évangile à l’apôtre Matthieu (Mt 10,3; Mc 3,18; Lc 6,15; Ac 1,13), un publicain ou collecteur d’impôts (Mt 9, 9), que Marc (2,13) et Luc (5,27) appellent Lévi, et dont le nom hébreu était Matyah, diminutif de Matatyah ou de Matanyah, en araméen Mati ou Mataï. Il va sans dire que les critiques qui attribuent à ce livre une composition tardive ne voient dans ce nom qu’un procédé pseudépigraphique, l’auteur réel ayant voulu mettre son œuvre sous le patronage d’un apôtre. Certains font de cette œuvre le résultat du travail d’une équipe, appelée par eux « école de Matthieu ».
    La même incertitude règne parmi les exégètes quant à la date de l’œuvre, qu’ils fixent selon leurs tendances entre 60 et 115, date à laquelle Ignace d’Antioche cite le livre. Mais il semble qu’il faille retenir ici pour l’essentiel la thèse de John A. T. Robinson (Redating the New Testament, 1976) dont l’argumentation se fonde sur l’importance de 70, année de la destruction du Temple de Jérusalem. L’évangile de Matthieu n’aurait pu être écrit après cette date sans parler explicitement de cet événement.
    On ignore le lieu de composition de ce livre. On suppose qu’il est né en milieu judéo-chrétien, imprégné d’influences et de coutumes bibliques, mais où le grec était ordinairement parlé. Des exégètes ont suggéré la ville d’Antioche en Syrie, d’autres ont parlé de la Phénicie.
  
    Matthieu, en 1071 versets, résume la vie de Jésus, en insistant sur ce qui, dans cette vie, lui paraît être l’essentiel: son activité publique, sa mort et sa résurrection. Les quatre derniers jours de l’existence de Jésus sont racontés en 413 versets, les trente-trois ans qui précèdent l’étant en 658 versets.
    En voici la structure:
I.  Généalogie et naissance de Jésus: ch. 1-2.
II.  Le Précurseur et le baptême de Jésus. Retraite au désert: 3,1 - 4,11.
III.  Action publique de Jésus en Galilée et dans les régions avoisinantes: 4,12 - 20, 34. Cette section renferme quatre discours:
  1.  Sermon sur la montagne: 5,1- 7,29.
  2.  Instructions aux disciples: 11,5-42.
  3.  Sept paraboles: 13,1-52.
  4.  Règles de vie pour les disciples: ch. 18.
IVJésus à Jérusalem: ch. 21 - 25.
  1.  L’entrée messianique à Jérusalem: 21,1-22.
  2.  La prédication messianique: 21,23 - 22,46.
  3.  Contre les scribes et les pharisiens: ch. 23.
  4.  Cinquième discours: la fin arrive: ch. 24 - 25.
V. Passion, crucifixion et résurrection de Jésus: ch. 26 - 28.

    Systématique dans la composition générale de son œuvre, Matthieu l’est aussi dans sa manière de regrouper les thèmes: Jésus, évoqué dans les chapitres 5 - 7 en tant que grand maître de justice, est présenté, en un second volet décrivant dix miracles, comme un incomparable thaumaturge (8,1 - 9,34). La tension qui oppose Jésus aux autres familles spirituelles d’Israël est analysée en deux sections séparées (11,2 - 12,50; 21,23 - 23,39).

    Caractéristique est aussi le constant recours de Matthieu à la Bible hébraïque qui est pour lui le terme de référence suprême, d’où Jésus tire toute son authenticité et toute sa légitimité. Tout est advenu pour accomplir ce qu’a dit YHWH par son prophète (1,22); cette formule revient, à quelques variantes près, en onze occurrences. Matthieu cite la Bible plus de soixante fois, sans compter les innombrables allusions qu’il y fait sans la mentionner explicitement; pour son auditoire averti, une simple phrase, un simple mot renvoient à la matrice biblique dont tout le Nouveau Testament porte l’ineffaçable empreinte.
    Même s’il la cite en grec, dans la version des LXX, ou librement en traduisant lui-même un texte qu’il connaît à peu près par cœur comme tous les lettrés d’Israël, l’auteur est très certainement imprégné d’hébraïsme. On le sent presque à chaque mot: même s’il écrit en grec, même s’il connaît bien l’araméen, il pense tout d’abord dans la langue de la Bible, en hébreu. Les parallélismes qui caractérisent le style de la Bible hébraïque sont cultivés par Matthieu au point de devenir un procédé. La comparaison entre Mt 7,24-27 et Lc 6,47-49 est significative à cet égard. Parallélismes, chiasmes, inclusions, recours aux mots ou sentences agrafes révèlent avec évidence un auteur hébreu, vivant, en milieu judéen, de l’enseignement de la Bible et des traditions des rabbis. Béda Rigaux l’a écrit très justement: « L’humus du premier évangile est sémitique, vétéro-testamentaire et palestinien. »

    Ces caractères se décèlent aussi dans l’emploi que Matthieu fait des nombres 2, 3, 5, 7. Il définit ainsi trois tentations ou épreuves (4,1-11); trois plantes: menthe, cumin, fenouil; trois vertus: justice, matricialité, adhérence; trois exemples de justice: justification, prière, jeûne (6,1-18); trois prières à Gat-Shemani (26,39-44); trois reniements de Pierre (26, 69-75); trois sentences sur l’arbre et ses fruits; il relate le baptême de Jésus en trois strophes de trois stiques et de neuf verbes parmi une trentaine de séries dominées par le nombre trois.
    Le sept, chiffre parfait pour les Hébreux, revient très fréquemment sous sa plume: caractéristique est la triple série de quatorze (7 x 2) générations des ancêtres de Jésus, correspondant aux multiples septénaires de l’Apocalypse.

    La matière propre de Matthieu ne comprend pas seulement la haggada midrashique de la communauté messianique naissante, mais bon nombre de textes messianiques interprétés dans des perspectives chrétiennes, selon une exégèse qui reflète souvent la méthodologie propre aux rabbis de Judée. Matthieu met l’accent sur l’annonce apocalyptique et eschatologique des triomphes ultimes d’un Messie de Gloire (voir notamment 25,31-46). Son annonce, de tous ses feux, éclaire la personne de Jésus, en qui il reconnaît le « Messie de notre justification ». Suivant des procédés fréquents dans l’exégèse rabbinique, Matthieu adapte, librement parfois, le texte prophétique qu’il cite dans le sens de la vérité qu’il veut enseigner.

    Matthieu, davantage que Marc, décrit en Jésus la majesté du Messie de Gloire. Il le fait par touches imperceptibles, éliminant de son récit tout ce qui peut rappeler cette humanité sur laquelle Marc, au contraire, insiste souvent. Il situe son Messie sur un plan résolument surnaturel; il souligne la grandeur de ses miracles qui le placent bien au-dessus de ses disciples et des foules:
- ceux-ci « s’approchent » du Seigneur et ce verbe revient 52 fois chez Matthieu alors qu’on le trouve seulement 10 fois chez Luc, 5 fois chez Marc et 10 fois dans les Actes;
- les disciples « se prosternent » devant lui, et ce verbe revient à treize reprises chez Matthieu, selon le nombre des attributs par lesquels YHWH se révèle à Moïse en Ex 34,6-7. Jésus est décrit comme le maître de justice, le rabbi miraculeux, le serviteur souffrant, le vainqueur enfin de la mort et du diable. Sa résurrection le situe à la droite d'YHWH et confirme sa vocation de sauveur d’Israël et de l’humanité.

    Le nom de Jésus revient cent cinquante fois sous la plume de Matthieu et quatre-vingt-une fois sous celle de Marc et celle de Luc. Il signifie en hébreu Yah sauve; il est celui qui sauvera son peuple de ses fautes (Mt 1,21). Mais Jésus est aussi pour l’évangéliste le Rabbi et le Seigneur, ce nom revenant quatre-vingts fois dans Matthieu. Le Fils de l’homme, le sauveur annoncé de l’humanité et d’Israël, la chrétienté naissante, à la suite des évangélistes, voit en lui le fils de Dieu. Cette expression en hébreu n’a pas et ne peut pas avoir le même sens qu’en grec.
- En hébreu, le mot "בּן bên" exprime une dépendance qui souvent n’est pas celle d’une filiation biologique. Par surcroît, dans l’univers biblique, Dieu est le père non seulement de tout homme mais de toute créature, de tout objet.
- Pour le Grec, au contraire, les dieux ne sont pas créateurs mais procréateurs, et "υἱός
huios" désigne uniquement un lien de filiation biologique, celui du fils à son géniteur. Ainsi, derrière les questions de sémantique, il est nécessaire de percevoir les différences de la pensée et de son expression chez les Hébreux et chez les Grecs. Mais toute lecture du Nouveau Testament, y compris du corpus paulinien, souligne bien l’unité de l’univers spirituel et culturel des Hébreux, efface des frontières que les rivalités religieuses, aggravées par les grandes tragédies de l’histoire, avaient édifiées entre le monde juif et le monde chrétien.
    Restitué à son contexte historique et à son substrat sémitique, le Nouveau Testament, sans rien perdre de sa substance théologique, prend tout le relief d’une irrésistible authenticité.
    Comme la Genèse pour ce qui est de la Bible hébraïque, le livre de Matthieu constitue pour le Nouveau Testament la magistrale introduction.
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Mt 1,1-25

Jésus a ses "origines" lointaines dans l'histoire très humaine de la promesse faite à Abraham, le "père des croyants": tel est le sens de sa "généalogie", un genre littéraire dont bien des subtilités nous échappent. Quant à son "origine" immédiate, elle est à la fois divine puisque Marie a été "enceinte par l'action de l'Esprit Saint", et humaine puisqu'il s'intègre dans la lignée de David dont Joseph était issu.

Ce passage dans l'évangile de Matthieu:
La première partie de l'Évangile selon Matthieu peut se décomposer en six sections - dont nous avons ici les deux premières: la généalogie de Jésus et l'annonce de sa naissance.
Le genre «évangile» se présente apparemment comme une histoire de Jésus. Un peu plus et l’on dirait : une biographie. Et pourtant... Il faut bien
convenir que la «biographie» fait voler en éclats ses propres limites : elle ne
commence pas à la naissance du héros mais quatorze générations avant lui :
en Abraham. C’est la façon que choisit Matthieu pour mettre en tête de son
évangile le mystère qu’est la personne du Christ. Si l’on prend le temps de
regarder les choix des autres évangélistes, on verra qu’aucun d’entre eux ne
présente ce mystère, ne raconte cette histoire, de la même manière. Loin de
nous troubler, cela doit au contraire nous conduire à l’action de grâces et à
la contemplation : oui, Dieu est venu jusqu’à nous, Dieu est «avec nous»
(Mt 1,23) mais Dieu est toujours au-delà de ce que l’homme peut chercher à
dire de lui. En ce jour où nous méditons sur l’incarnation du Fils de Dieu,
refaisons, avec les mages, le trajet de la foi pour aller, nous aussi nous
prosterner devant lui et nous réjouir «d’une très grande joie» (Mt 2,10).
Matthieu (voir introduction ci-dessus) est un Juif lettré, dont l'évangile est rigoureusement structuré par une inclusion: à "Dieu est avec nous" dans l'introduction (Mt 1,23; voir ci-après) répond "Je suis avec vous" dans la conclusion (Mt 28,20). Ces deux expressions indiquent que la Bonne Nouvelle annoncée par Matthieu est celle du dévoilement progressif de l'Emmanuel.
Matthieu a peut-être d'abord rédigé son évangile en hébreu; c'est en tout cas ce qu'on écrit certains Pères de l'Eglise (en particulier
- Eusèbe citant Papias, né vers 70, Histoire ecclésiastique III,39,15-16; et citant Origène, H.E. VI,25,4;
- et Irénée, Contre les hérésies, III,1,1).
Quoi qu'il en soit, c'est chez lui, en ce qui concerne les synoptiques, que l'on trouve le plus grand nombre de citations explicites du Premier Testament (Matthieu: 62; Marc: 31; Luc: 26).
C'est que, pour lui, Jésus est celui en qui s'accomplit l'Ecriture. Ainsi, la deuxième section, l'annonce de la naissance de Jésus (Mt 1,18-25) décrit l'accomplissement d'Is 7,14 (et 8,8;10).
Cependant, la première section, la généalogie de Jésus, a une portée bien plus profonde: elle montre qu'en Jésus ne s'accomplit seulement pas telle ou telle annonce du Premier Testament, mais qu'il est lui-même l'accomplissement de l'histoire vétérotestamentaire.
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• Mt 1,18-25
L’évangile selon Matthieu, soucieux de montrer en tout l’accomplissement de l’Écriture, préfère rapporter l’annonce faite non à Marie, mais à Joseph, puisque c’est par «Joseph, fils de David» que l’enfant se rattache aux promesses messianiques faites à la lignée de David. Mais la naissance virginale de Jésus n’en est pas moins fortement affirmée, à deux reprises. L’ancrage dans la Première Alliance se manifeste par le rappel de la Loi qui voulait que la femme adultère fût lapidée ; mais surtout par la citation de l’oracle mystérieux d’Isaïe qui trouve en cette annonce son accomplissement et par la figure même de Joseph qui, comme son ancêtre le patriarche, entend Dieu lui parler en songe et va, par son obéissance, collaborer au salut de son peuple (cf.Gn 37-50). Mais la nouveauté toujours se révèle, dans l’esquisse de cette loi nouvelle d’amour, plus «juste» que les prescriptions légales ; et dans le double nom donné à l’enfant : Jésus, ‘Dieu sauve’ et Emmanuel ‘Dieu avec nous’. C’est bien «la genèse» de Jésus-Christ et, en lui, la genèse, l’enfantement d’un monde nouveau où se rejoignent l’homme et Dieu.
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• Mt 1,18-24
Par la naissance de son Fils dans notre chair, voici "Dieu-avec-nous".
Jamais ni Isaïe (voir par ex. Is 7,10-16) ni aucun prophète n'aurait pu imaginer une telle réalisation de la Promesse.
Et Joseph, obscur descendant de David, estimait devoir s'effacer devant la vocation de celle qui lui avait été accordée en mariage. Mais non, il a été choisi, lui, pour adopter l'enfant que portait Marie, "enceinte par l'action de l'Esprit Saint", et lui donner le nom de "Jésus", "Dieu sauve".

Remarques:

Verset 1.
Βίβλος γενέσεως- Généalogie: littéralement: "livre de la γένεσις génésis- génération, famille". Matthieu reprend ici l'expression qu'utilise la LXX pour traduire l'hébreu "תולדותtôledôt", pluriel de "תּולדה tôledâh - génération, famille, origine, histoire,..." à propos "des cieux et de la terre" (Gn 2,4), et surtout en Gn 5,1:
זה ספר תולדת אדם
"Voici le livre de la postérité d'Adam"
Par ce rapprochement, Matthieu veut-il suggérer que Jésus est "le nouvel Adam"? Oui, sans nul doute, s'il avait en tête le texte hébreu...
En revanche, s'il avait en tête la traduction de ce verset par la LXX: "Αὕτη ἡ βίβλος γενέσεως ἀνθρώπων", littéralement: "Ceci [est] le livre de la γένεσις des hommes", cette interprétation est plus difficile! En effet, non seulement la LXX a choisi de traduire אדם par le nom commun "être humain" et non par le nom propre "Adam", mais elle l'a en outre considéré comme une sorte de générique, et a donc utilisé le pluriel grec...
Χριστοῦ - Christ: littéralement, "l'Oint"; traduction grecque de l'hébreu "משׁיח mâshîyakh - l'oint" qui dérive du verbe "משׁח  mâshach - frotter -> frotter d'huile, oindre", et  a donné notre notre mot "Messie". Dans le Premier Testament, les rois (1S 16,1;13; 26,11), les prêtres (Ex 40,13-15; Lv 4,3), et parfois les prophètes recevaient l'onction en signe de consécration particulière au service de Dieu et de son peuple.
Le Christ, l'Oint par excellence, réunit ces trois fonctions en sa personne (cf. Mt 16,16).
υἱοῦ Δαυΐδ, υἱοῦ ᾿Αβραάμ - fils de David, fils d'Abraham:
- En mentionnant Abraham, Matthieu fait allusion à l'épisode fondateur de l'histoire d'Israël (Gn 12,1-3): les Juifs s'appelaient "les fils d'Abraham"; Jésus l'est par excellence puisque par lui la bénédiction promise sera donnée.
- En utilisant l'expression "fils de David", Matthieu emploie un titre messianique (Mt 16,16; 21,9;15), souvent utilisé par ceux qui implorent de Jésus une guérison (Mt 9,27; 15,22; 20,30-31). Ce titre désigne le Christ comme le roi d'Israël, héritier des promesses faites à David (2S 7,11-16).
Verset 5.
῾Ραχάβ (hébreu: רחב Râkh'âb) - Rahab: littéralement, en hébreu: "la Fière"; voir Jos 2. Prostituée de Jéricho, elle accueille et protège les espions envoyés par Josué, ce qui lui vaut d'être épargnée lors de la prise de la ville (Jos 6,22-25). Elle est citée en Hé 11,31 comme un modèle de femme de foi.
Apparaissent aussi dans cette généalogie, ce qui est totalement inhabituel à l'époque:
- Au verset 3: Θάμαρ (hébreu: תּמר Tâmâr) - Tamar: littéralement, en hébreu: "celle qui se tient Droite" (ou "le palmier"); voir Gn 38. Bru de Juda. Veuve, ne pouvant avoir d'enfant (son beau-frère Onan  refuse de lui donner un enfant - d'où le terme "onanisme" - ce qui va à l'encontre de la loi du lévirat: le Seigneur le fait mourir à cause de cette attitude, refus caractérisé de solidarité familiale), elle se déguise en prostituée pour se présenter à son beau-père; de là naissent deux jumeaux, ancêtres de la tribu de Juda.
- Au verset 5: Ρούθ (hébreu: רוּת Roûth) - Ruth: littéralement, en hébreu: "l'Amie, l'Associée"; voir la megillâh(litt. "le rouleau"-> le livre) de Ruth, en particulier Rt 4,13;18-22; et cette page. Moabite, veuve d'un Juif, elle reste fidèlement auprès de sa belle-mère Noémi et s'attache au peuple d'Israël. Son beau-frère étant également mort, elle devient pour respecter la loi du lévirat l'épouse de Booz, parent de son mari. Ce récit, datant du temps d'Esdras, se situe en réaction contre une politique trop rigoureuse d'exclusion des mariages avec des femmes non-juives (Esd 10) - puisqu'il présente sous un jour très favorable une étrangère introduite dans la communauté d'Israël, et même dans la lignée royale et messianique (elle est l'arrière-grand'mère de David).
- Au verset 5: ἐκ τῆς τοῦ Οὐρίου- de la femme d'Urie: Beth-Sabée, בּת־שׁבעbath-sheba‛ littéralement, en hébreu: "Fille du serment"; voir commentaire du Ps 51 à cette page et 2S 11-12. Femme d'Urie, officier hittite de David, peut-être hittite elle-même, elle est séduite par David alors qu'Urie est en guerre. David fait mettre Urie en situation de péril extrême, il meurt au combat: David peut épouser Bethsabée, enceinte. Pour cette grave faute, David reçoit les réprimandes du prophète Nathân, l'enfant meurt, David n'achèvera pas le Temple. Bethsabée sera plus tard la mère de Salomon.
La mention de ces quatre
- femmes
- non-juives,
- et/ou qui se sont se sont trouvées en situation de grande impureté rituelle
dans la généalogie de Jésus rappelle que tous ont été inclus dans le plan de Salut de Dieu de tout temps.
En outre, Matthieu veut peut-être aussi répondre aux rumeurs concernant les circonstances "troubles" de la naissance de Jésus en soulignant que, si celui-ci n'est en aucun cas un enfant illégitime, l'origine de certains de ses ancêtres royaux est liée à des situations moralement répréhensibles; or Dieu a agi en leur faveur: c'est pour sauver les pécheurs qu'il a envoyé son Fils (voir ci-après, verset 21).
Verset 16.
᾿Ιακὼβ δὲ ἐγέννησε τὸν ᾿Ιωσὴφ τὸν ἄνδρα Μαρίας, ἐξ ἧς ἐγεννήθη ᾿Ιησοῦς - Jacob engendra Joseph, l'époux de Marie, de laquelle est né Jésus: la construction de la phrase, en particulier l'emploi des voix verbales (ἐγέννησε et ἐγεννήθη sont respectivement l'aoriste - approximativement le passé-simple français, l'accompli hébreu - actif et passif du même verbe "γεννάωgennaô - procréer, engendrer" -> ἐγέννησε = il engendra; ἐγεννήθη= il fut engendré) suggère que si Joseph est le père "légal" de Jésus, Marie est la mère "physique" (sinon "biologique") de Jésus.
Les différences entre les généalogies selon Matthieu et selon Luc ont poussé certains à voir
- chez Matthieu, la généalogie de Jésus par Marie,
- chez Luc, sa généalogie par Joseph.
Cependant, à cause de Mt 1,16-20 d'une part, et de Lc 3,23;31 d'autre part, il semble préférable de voir chez les deux évangélistes une généalogie de "Jésus descendant de David par Joseph",
- celle de Matthieu (conforme au genre littéraire des généalogies royales du Premier Testament) étant "officielle";
- celle de Luc étant "biologique".

Traduction et remarques:

Verset 18.
Τοῦ δὲ ᾿Ιησοῦ Χριστοῦ ἡ γέννησις οὕτως ἦν. μνηστευθείσης γὰρ τῆς μητρὸς αὐτοῦ Μαρίας τῷ ᾿Ιωσήφ, πρὶν ἢ συνελθεῖν αὐτοὺς, εὑρέθη ἐν γαστρὶ ἔχουσα ἐκ Πνεύματος ῾Αγίου.
Or la naissance de Jésus Christ arriva ainsi: sa mère, Marie, étant fiancée à Joseph, avant qu'ils fussent ensemble, se trouva enceinte par l'Esprit Saint.
πρὶν ἢ συνελθεῖν αὐτοὺς- avant qu'ils fussent ensemble: les "fiancés" étaient juridiquement mariés , mais n'avaient pas encore de vie commune (si la Ketouva avait déjà été signée, ils n'étaient pas encore passés sous la Houpa à la synagogue - une page sera consacrée aux rites du mariage juif). Le mariage n'est donc pas encore public ni officiel.

Verset 19.
᾿Ιωσὴφ δὲ ὁ ἀνὴρ αὐτῆς, δίκαιος ὢν καὶ μὴ θέλων αὐτὴν παραδειγματίσαι, ἐβουλήθη λάθρᾳ ἀπολῦσαι αὐτήν.
Joseph, son époux, qui était un homme de bien et qui ne voulait pas la diffamer, se proposa de rompre secrètement avec elle.
δίκαιος ὢν- qui était un homme de bien: littéralement "qui était juste". La droiture de Joseph l'incite à rompre les fiançailles et à épargner ainsi à Marie la honte d'une répudiation publique (et éventuellement un jugement pour adultère) après le mariage. La tradition juive permettait une séparation privée, en présence de deux témoins.

Verset 20.
ταῦτα δὲ αὐτοῦ ἐνθυμηθέντος ἰδοὺ ἄγγελος κυρίου κατ᾿ ὄναρ ἐφάνη αὐτῷ λέγων· ᾿Ιωσὴφ υἱὸς Δαυΐδ, μὴ φοβηθῇς παραλαβεῖν Μαριὰμ τὴν γυναῖκά σου· τὸ γὰρ ἐν αὐτῇ γεννηθὲν ἐκ Πνεύματός ἐστιν ῾Αγίου.
Comme il y pensait, voici, un ange du Seigneur lui apparut en songe, et dit: Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre avec toi Marie, ta femme, car ce qui a été conçu en elle est de l'Esprit Saint;
ταῦτα δὲ αὐτοῦ ἐνθυμηθέντος- Comme il y pensait: Joseph malgré tout craint de faire du tort à Marie; il n'a pas encore pris de décision ferme, il "pèse le pour et le contre", et cherche la meilleure solution pour elle.
ἄγγελος κυρίου- un ange du Seigneur: chez Matthieu, on assiste à l'intervention d'anges au début et à la fin du ministère de Jésus (Mt 1,20;24; 2,13;19; 28,2;5).
κυρίου- du Seigneur: la LXX traduit par κύριος kuriosle tétragramme יהוה
κατ᾿ ὄναρ- en songe: voir aussi Mt 2,13;19;22.
παραλαβεῖν - prendre avec toi: par ce mariage, Jésus devient légalement fils de Joseph, et donc "fils de David".

Verset 21.
τέξεται δὲ υἱὸν καὶ καλέσεις τὸ ὄνομα αὐτοῦ ᾿Ιησοῦν· αὐτὸς γὰρ σώσει τὸν λαὸν αὐτοῦ ἀπὸ τῶν ἁμαρτιῶν αὐτῶν.
et elle enfantera un fils, et tu appelleras son nom "Jésus", car c'est lui qui sauvera son peuple de leurs péchés.
καλέσεις τὸ ὄνομα αὐτοῦ ᾿Ιησοῦν- tu lui donneras le nom de Jésus: ἸησοῦςIēsous est la transcription grecque de יהושׁוּע yehôshûa‛ = "YHWH [est/donne] le Salut", "YHWH sauve".
- Joseph en prénommant Jésus exercera une prérogative paternelle;
- le prénom de l'enfant à naître est en quelque sorte le "programme de sa vie";
d'où l'importance de cette consigne donnée par l'ange.

Verset 22.
Τοῦτο δὲ ὅλον γέγονεν ἵνα πληρωθῇ τὸ ῥηθὲν ὑπὸ τοῦ Κυρίου διὰ τοῦ προφήτου λέγοντος·
Or tout cela arriva, afin que fût accomplie la parole du Seigneur par le prophète, disant:

Verset 23.
ἰδοὺ ἡ παρθένος ἐν γαστρὶ ἕξει καὶ τέξεται υἱόν, καὶ καλέσουσι τὸ ὄνομα αὐτοῦ ᾿Εμμανουήλ, ὅ ἐστι μεθερμηνευόμενον, μεθ᾿ ἡμῶν ὁ Θεός.
"Voici, la vierge sera enceinte et enfantera un fils, et on appellera son nom Emmanuel", ce qui, interprété, est: Dieu avec nous.
ἰδοὺ ἡ παρθένος ἐν γαστρὶ ἕξει καὶ τέξεται υἱόν, καὶ καλέσουσι τὸ ὄνομα αὐτοῦ ᾿Εμμανουήλ- Voici, la vierge sera enceinte et enfantera un fils, et on appellera son nom Emmanuel, ce qui, interprété, est: Dieu avec nous: citation de la traduction grecque (LXX) d'Is 7,14:
הנה העלמה הרה וילדת בן וקראת שׁמו עמנו אל׃
ὅ ἐστι μεθερμηνευόμενον, μεθ᾿ ἡμῶν ὁ Θεός - ce qui , interprété, est: Dieu avec nous : citation de la traduction grecque (LXX) d'Is 8,8;10:
- עמנו אל‛immânû êl: invocation ("ô Emmanuel!") au verset 8;
- כי עמנו אלkîy‛immânû êl: explication de la force du peuple de l'Emmanuel au verset 10 ("Car Dieu est avec nous"); LXX traduit :עמנו אל par "μεθ᾿ ἡμῶν ὁ θεός - Dieu avec nous" au verset 8, et par "μεθ᾿ ἡμῶν κύριος ὁ θεός - le Seigneur Dieu est avec nous".
Jésus est le descendant miraculeux (le "אות 'ôth - signe" d'Is 7,14) de David (Is 11,1), celui qui
ויקרא שׁמו פלא יועץ אל גבור אביעד שׂר־שׁלום׃
"sera appelé Admirable, Conseiller, Dieu puissant, Père éternel, Prince de la paix" (Is 9,5).
Sur l'inclusion Mt 1,23 - Mt 28,20, voir ci-dessus, présentation de ce passage.

Verset 24.
Διεγερθεὶς δὲ ὁ ᾿Ιωσὴφ ἀπὸ τοῦ ὕπνου ἐποίησεν ὡς προσέταξεν αὐτῷ ὁ ἄγγελος Κυρίου· καὶ παρέλαβε τὴν γυναῖκα αὐτου
Or Joseph, étant réveillé de son sommeil, fit comme l'ange du Seigneur le lui avait ordonné, et prit sa femme auprès de lui
ὁ ᾿Ιωσὴφ [...] ἐποίησεν ὡς προσέταξεν αὐτῷ ὁ ἄγγελος Κυρίου- Joseph [...] fit comme l'ange du Seigneur le lui avait ordonné: nouvelle manifestation de la droiture de Joseph: il obéit à la parole de Dieu, sa réputation dût-elle en souffrir.
Son respect pour l'œuvre de Dieu se voit aussi dans son attitude envers celle qui est pourtant juridiquement devenue son épouse, selon le verset 25.
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• Mt 2, 1-12

Du temps de Matthieu, déjà, d'aucuns se perdaient en discussions stériles: la parole de Dieu à la bouche, ils montraient aux autres la route à suivre - sans s'y engager eux-mêmes, de peur de perdre ce qu'ils considéraient comme des privilèges personnels et réservés. Pendant ce temps, des païens embrassaient la foi avec joie - prêts à accueillir avec joie, sans réticences, la nouveauté imprévue de cette foi.
Aujourd'hui encore, alors que nous sommes parfois sclérosés dans nos attitudes de foi, des personnes qu'on n'attendait pas marchent laborieusement vers le Seigneur, et, quand elles l'ont trouvé, pleines de joie, elles n'hésitent pas à abandonner les chemins qui leur étaient familiers - guidés qu'ils sont par la Lumière qui désormais les habite. 

Remarques :

Sur Matthieu et son évangile, voir à cette page.

Verset 1.
Τοῦ δὲ ᾿Ιησοῦ γεννηθέντος ἐν Βηθλεὲμ τῆς ᾿Ιουδαίας ἐν ἡμέραις ῾Ηρῴδου τοῦ βασιλέως, ἰδοὺ μάγοι ἀπὸ ἀνατολῶν παρεγένοντο εἰς ῾Ιεροσόλυμα
Jésus étant né à Beth-léhem de Judée, aux jours du roi Hérode, voici: des mages d'Orient arrivèrent à Jérusalem,
• Βηθλεὲμ - Beth-léhem: en hébreu בּית לחם bêyth lekh'em - littéralement "בּית maison לחם du pain"; lieu d'origine du roi David, c'était un village situé à environ 8km au sud de Jérusalem (voir vv.5-6). La translittération (la plus courante en français) "Bethléem" vient du grec.
Ηρῴδου - d'Hérode: Hérode "le Grand", d'origine iduméenne (= d'Édom) a mis fin, grâce au soutien des Romains, au règne des Asmonéens (descendants des Maccabées - voir aussi cette page) lorsqu'en 37 av.J.C. il s'est emparé de Jérusalem. Il avait été nommé "roi de Judée" par le sénat romain dès l'an 40. Tout en étant lié à Rome, son royaume était indépendant. Hérode est mort en 4 av.J.C.
• Τοῦ δὲ ᾿Ιησοῦ γεννηθέντος - Jésus étant né: la naissance de Jésus a eu lieu quelque temps avant la mort d'Hérode le Grand, sans doute autour de 6 avant notre ère.
• μάγοι - des mages:
Les "mages" (cf. notre mot "magicien") étaient des astrologues (et non des "rois"!), vraisemblablement venus de Mésopotamie - où ils étaient particulièrement nombreux et réputés. Les ziggourats leur servaient vraisemblablement d'observatoires des astres. Considérés comme des savants dans les civilisations proche-orientales antiques, ils avaient en revanche mauvaise réputation chez les Juifs, qui refusaient à la fois leur religion et leurs prétention à lire l'avenir dans les étoiles (comp. la réprobation de l'Église vis-à-vis des "voyant(e)s", horoscopes, etc.)

On trouve mention de tels personnages en Dn 2,2: "Le roi fit appeler les magiciens (חרטמים kh'arṭômim), les astrologues (אשׁפים 'ashshâphim), les enchanteurs ( כשׁפיםkâshaphim) et les Chaldéens (כשׂדים kaśdîyim), pour qu'ils lui disent ses songes"; et en Dn 2,10: "Les Chaldéens répondirent au roi: Il n'est personne sur la terre qui puisse dire ce que demande le roi; [...] לכל־חרטם ואשׁף וכשׂדי - aucun magicien, astrologue ou Chaldéen".
Il est à noter ici que
- l'auteur juif du Livre de Daniel cite "les enchanteurs": pour lui, tous se valent;
- en revanche, les "Chaldéens" ne les cite pas: pour ces derniers, seuls les magiciens et astrologues sont, comme eux-mêmes, des "prêtres-savants" sérieux.
 
Les premiers à répondre à l'appel du Christ ont donc été:
- des "bergers", qui avaient fort mauvaise réputation car, comme ils étaient généralement nomades et mercenaires (puisqu'ils étaient employés par différents propriétaires au gré de leurs déplacements) on les disait voleurs;
- des "mages", qui représentaient tout ce que les Juifs exécraient, en particulier le polythéisme et la divination...

Ces mages, avides de toutes formes de connaissances, avaient peut-être été en contact avec des Juifs de la Diaspora qui leur auraient parlé du Messie et de son "astre" (Nb 24,17) - ce qui expliqueraient qu'ils aient aussitôt compris le message de celui-ci (cf. infra v.2 et note).

Verset 2.
λέγοντες· ποῦ ἐστιν ὁ τεχθεὶς βασιλεὺς τῶν ᾿Ιουδαίων; εἴδομεν γὰρ αὐτοῦ τὸν ἀστέρα ἐν τῇ ἀνατολῇ, καὶ ἤλθομεν προσκυνῆσαι αὐτῷ.
disant: Où est le roi des Juifs qui vient de naître? car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus l'adorer. 
αὐτοῦ τὸν ἀστέρα - son étoile: l'apparition de cet "astre", de cette "étoile" a été diversement interprétée. Certains ont vu une conjonction de planètes, d'autres une supernova ou une comète, d'autre encore un phénomène purement surnaturel.
• ὁ βασιλεὺς τῶν ᾿Ιουδαίων - le roi des Juifs: le lien entre l'étoile et le roi attendu est bien présent en Nb 24,7 (cf. supra):
דרך כוכב מיעקב וקם שׁבט מישׂראל
"Un astre sort de Jacob,
Un sceptre s'élève d'Israël."
A noter aussi que le mot "כּוכבkôkâb", s'il  désigne au sens propre un astre, une étoile, peut aussi désigner au sens figuré un prince, et que dans les textes orientaux et les hiéroglyphes l'étoile était le signe des dieux et des rois.
προσκυνῆσαι αὐτῷ - l'adorer: le verbe προσκυνέω signifie littéralement "s'accroupir (comme un chien - κύων qui s'aplatit) devant - πρός" donc "se prosterner" pour "rendre hommage", "adorer" - d'où ces diverses traductions du verbe.

Verset 3.
᾿Ακούσας δὲ ῾Ηρῴδης ὁ βασιλεὺς ἐταράχθη καὶ πᾶσα ῾Ιεροσόλυμα μετ᾿ αὐτοῦ,
Le roi Hérode, ayant appris cela, fut troublé, et tout Jérusalem avec lui. 
• ἐταράχθη - fut troublé: le "trouble" d'Hérode répond à ce que l'on sait de lui par ailleurs; ainsi, à la fin de son règne (en 7 et en 4 av.J.C.), il avait fait exécuter plusieurs membres de sa famille qu'il soupçonnait de comploter contre lui.

Verset 4.
᾿καὶ συναγαγὼν πάντας τοὺς ἀρχιερεῖς καὶ γραμματεῖς τοῦ λαοῦ ἐπυνθάνετο παρ᾿ αὐτῶν ποῦ ὁ Χριστὸς γεννᾶται.
Et, rassemblant tous les grands prêtres et les scribes du peuple, et il s'informa auprès d'eux où devait naître le Messie. 
γραμματεῖς - les scribes: à l'origine, des personnes remplissant les rôles d'écrivains publics, de secrétaires particuliers ou de comptables; ou encore de secrétaires dans les cours royales.
Mais chez les Juifs, dès l'exil, ils étaient devenus des enseignants spécialistes de l'interprétation et de l'application des textes bibliques - les "gardiens de la tradition".
A l'époque de Jésus, ils représentent avec les grands prêtres la classe religieuse dirigeante de Jérusalem.
ὁ Χριστὸς - le Messie:
- Rappel: le mot grec Χριστὸς - Christ traduit l'hébreu משׁיח - Messie, les deux termes désignant l' "oint du Seigneur", celui qui a reçu de YHWH. l'onction royale. Si le nouveau-né est bien le משׁיח, l'oint du Seigneur, il est donc susceptible de détrôner Hérode, usurpateur du trône aux yeux des Juifs (voir note v.1).
- Ce terme répond au "roi des Juifs" du v.2, car le Messie promis et attendu devait être un descendant de David (cf. infra, vv.5-6).

Verset 5.
᾿οἱ δὲ εἶπον αὐτῷ· ἐν Βηθλέεμ τῆς ᾿Ιουδαίας· οὕτω γὰρ γέγραπται διὰ τοῦ προφήτου·
Ils lui dirent: A Bethléhem en Judée; car voici ce qui a été écrit par le prophète:  

Verset 6.
᾿καὶ σύ Βηθλέεμ, γῆ ᾿Ιούδα, οὐδαμῶς ἐλαχίστη εἶ ἐν τοῖς ἡγεμόσιν ᾿Ιούδα· ἐκ σοῦ γὰρ ἐξελεύσεται ἡγούμενος, ὅστις ποιμανεῖ τὸν λαόν μουτὸν ᾿Ισραήλ.
Et toi, Beth-léhem, terre de Juda,
Tu n'es certes pas la moindre entre les principales villes de Juda,
Car de toi sortira un chef
Qui paîtra Israël, mon peuple.
Citation approximative de Mi 5,1:
 ואתה בית־לחם אפרתה צעיר להיות באלפי יהודה ממך לי יצא להיות מושׁל בישׂראל ומוצאתיו מקדם מימי עולם׃
LXX: Καὶ σύ, Βηθλεεμ οἶκος τοῦ Εφραθα, ὀλιγοστὸς εἶ τοῦ εἶναι ἐν χιλιάσιν Ιουδα· ἐκ σοῦ μοι ἐξελεύσεται τοῦ εἶναι εἰς ἄρχοντα ἐν τῷ Ισραηλ, καὶ αἱ ἔξοδοι αὐτοῦ ἀπ᾿  ἀρχῆς ἐξ ἡμερῶν αἰῶνος.
Et toi, Beth-Léhem maison d'Éphrata,
Toute petite entre les milliers de Juda,
De toi sortira pour moi
Celui qui dominera sur Israël,
Et dont l'origine remonte aux temps anciens,
Aux jours de l'éternité.
(en violet, les éléments que Matthieu a repris textuellement de Michée, en vert les paraphrases).
On remarquera que Matthieu prend le contrepied de Michée sur l'importance de Beth-Léhem, sans doute pour des raisons théologiques: Michée insiste sur le contraste entre le peu d'importance de Beth-Léhem et le fait que c'est de là que sortira le Messie; Matthieu signifie par sa négation (en rouge) que c'est cette naissance du Messie qui rend grande la bourgade.
Certains éléments paraphrasent 2S 5,2 (en brun):
 ויאמר יהוה לך אתה תרעה את־עמי את־ישׂראל ואתה תהיה לנגיד על־ישׂראל׃
LXX: καὶ εἶπεν κύριος πρὸς σέ Σὺ ποιμανεῖςτὸν λαόν μου τὸν Ισραηλ, καὶ σὺ ἔσει εἰς ἡγούμενον ἐπὶ τὸν Ισραηλ.
YHWH t'a dit: Tu paîtras mon peuple d'Israël, et tu seras le chef d'Israël.
Sur ce thème, cf. supra v.1 et note; voir aussi Jn 7,42.
Pour les Juifs de l'époque, c'est la dimension royale et politique de la conception du Messie qui prévalait (voir notes sur vv.1;4; voir aussi Mt 21,8-9): on s'attendait à ce que - nouveau David - il rétablisse la dynastie de son ancêtre et assure paix et prospérité pour Israël parmi les nations, désormais soumises au peuple de Dieu.
=>Nous avons déjà ici le nœud del'incompréhension entre Jésus, Messie "théologique", et le peuple, qui attendun messie "politique" voire "guerrier", capable de détrôner Hérode et de chasser les Romains.
Quant à Hérode, aux tenants du pouvoir religieux, et aux Romains, c'est précisément ce messie "politique" qu'ils redoutent... et c'est pour cela qu'ils finiront par condamner Jésus à mort: parce qu'ils ne l'ont pas compris, ils n'ont pas compris que "son Royaume n'était pas de ce monde"...

Verset 7.
᾿Τότε ῾Ηρῴδης, λάθρᾳ καλέσας τοὺς μάγους ἠκρίβωσε παρ᾿ αὐτῶν τὸν χρόνον τοῦ φαινομένου ἀστέρος,
Alors Hérode fit appeler en secret les mages, et s'enquit soigneusement auprès d'eux depuis combien de temps l'étoile brillait. 

Verset 8.
᾿καὶ πέμψας αὐτοὺς εἰς Βηθλέεμ εἶπε· πορευθέντες ἀκριβῶς ἐξετάσατε περὶ τοῦ παιδίου, ἐπὰν δὲ εὕρητε, ἀπαγγείλατέ μοι, ὅπως κἀγὼ ἐλθὼν προσκυνήσω αὐτῷ.
et les ayant envoyés à Bethléhem, il dit: Allez et renseignez-vous exactement au sujet du petit enfant; et quand vous l'aurez trouvé, faites-le-moi savoir, en sorte que moi aussi j'aille lui rendre hommage.
 
Verset 9.
᾿οἱ δὲ ἀκούσαντες τοῦ βασιλέως ἐπορεύθησαν· καὶ ἰδοὺ ὁ ἀστὴρ ὃν εἶδον ἐν τῇ ἀνατολῇ προῆγεν αὐτοὺς, ἕως ἐλθὼν ἔστη ἐπάνω οὗ ἦν τὸ παιδίον·
Ayant entendu le roi, ils partirent. Et voici: l'étoile qu'ils avaient vue en Orient marchait devant eux jusqu'à ce qu'étant arrivée au-dessus du lieu où était le petit enfant, elle s'arrêtât.

Verset 10.
᾿ἰδόντες δὲ τὸν ἀστέρα ἐχάρησαν χαρὰν μεγάλην σφόδρα,
Ayant vu l'étoile, ils furent saisis d'une très grande joie.

Verset 11.
᾿καὶ ἐλθόντες εἰς τὴν οἰκίαν εἶδον τὸ παιδίον μετὰ Μαρίας τῆς μητρὸς αὐτοῦ, καὶ πεσόντες προσεκύνησαν αὐτῷ, καὶ ἀνοίξαντες τοὺς θησαυροὺς αὐτῶν προσήνεγκαν αὐτῷ δῶρα, χρυσὸν καὶ λίβανον καὶ σμύρναν·
Et, étant entrés dans la maison, ils virent le petit enfant avec Marie, sa mère; et, s'étant prosternés, ils l'adorèrent; et, ayant ouvert leurs trésors, ils lui offrirent des présents: de l'or, de l'encens et de la myrrhe.
• εἰς τὴν οἰκίαν - dans la maison: certains commentaires déduisent de ce passage et en s'appuyant sur Lc 2,7 que, contrairement à leur situation 
initiale, Jésus et ses parents sont désormais bien installés - ce qui suggérerait qu'un certain temps s'est écoulé entre le moment de la naissance de l'Enfant et la visite des mages.

C'est oublier la réalité de l'époque et du lieu. En effet (voir schéma ci-contre qui présente une "maison palestinienne typique du Ier siècle" - laquelle a encore beaucoup de "sœurs jumelles", au XXIème siècle, dans toutes les régions agricoles du Proche-Orient!) - comme cela a également longtemps été de règle en Occident - la famille vit dans une pièce contiguë de celle où sont abrités les animaux domestiques (afin en particulier de profiter par temps froid de la chaleur dégagée par les bêtes).
Contrairement à la typologie iconographique, qui fait naître Jésus dans une grotte

L'arrivée des Mages - détail de l'illustration de l'Hymne Acathiste, icône de Yusûf Al-Musawwir, entre 1650 et 1667 (coll. Georges Antaki) ->

(en fait, préfiguration de sa mort, et "récupération" de la "grotte" de la Basilique de la Nativité), Jésus serait donc très vraisemblablement né dans la partie la plus chaude d'une maison, et non pas loin de toute habitation humaine, dans une grotte-étable isolée...
Il faut noter que Matthieu ne dit rien sur le lieu de la Nativité, et qu'il "passe" directement à la visite des mages "dans la maison".

•  χρυσὸν καὶ λίβανον καὶ σμύρναν - de l'or, de l'encens et de la myrrhe: de ces trois présents  de très grande valeur, il a été déduit par la tradition iconographique que les mages étaient au nombre de trois.


<- L'Adoration des Mages - détail de l'illustration de l'Hymne Acathiste, icône de Yusûf Al-Musawwir, entre 1650 et 1667 (coll. Georges Antaki)


On les a ainsi représentés symbolisant trois âges de la vie: jeune homme, homme mûr, vieillard; ou, plus tard, trois "races" selon celles connues au moment de la représentation: blanc, basané et noir; on a parfois ajouté, au gré des découvertes, un asiatique et/ou un amérindien...; des récits et textes apocryphes leur ont également attribué des noms: selon la tradition, Gaspar, Melchior et Balthazar.



Les mages - détail du devant d'autel de Santa Maria d'Avià, vers 1200, Musée d'art de Catalogne, Barcelone, Espagne. ->



En réalité ces trésors ont, outre leur immense valeur marchande, une valeur théologique:
- Selon Is 60,6 (voir plus haut), les גוים-ἔθνη-non-Juifs devaient apporter de l'or et de l'encens dans la Jérusalem messianique:
 שׁפעת גמלים תכסך בכרי מדין ועיפה כלם משׁבא יבאו זהב ולבונה ישׂאו ותהלת יהוה יבשׂרו׃ 
"Tu seras couverte d'une foule de chameaux,
De dromadaires de Madiân et d'Épha;
Ils viendront tous de Séba;
Ils porteront de l'or et de l'encens,
Et publieront les louanges de YHWH-Adonaï."
- Si l'on ajoute dans l'Évangile la myrrhe, c'est pour évoquer la triple mission du Christ, et de ses disciples:
1. l'or symbolise le pouvoir: Jésus est le Christ-Messie-Roi; 
2. l'encens symbolise la prière qui monte vers le Père: Jésus est le Grand-Prêtre par excellence; il nous a enseigné comment prier;
3. la myrrhe était utilisée dans l'embaumement des morts: Jésus devra "mourir pour mieux (re)vivre", et nous faire ressusciter avec lui, libérés du péché.
Ses disciples seront appelés "peuple de prêtres (encens), peuple de rois (or), assemblée des saints (myrrhe)".

Verset 12.
᾿καὶ χρηματισθέντες κατ᾿ ὄναρ μὴ ἀνακάμψαι πρὸς ῾Ηρῴδην, δι᾿ ἄλλης ὁδοῦ ἀνεχώρησαν εἰς τὴν χώραν αὐτῶν. 
Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner vers Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.



<- Le retour des Mages - détail de l'illustration de l'Hymne Acathiste, icône de Yusûf Al-Musawwir, entre 1650 et 1667 (coll. Georges Antaki)









Commentaire:
De Saint Alphonse-Marie de Liguori (1696-1787), évêque et docteur de l'Eglise, Méditations pour l'octave de l'Épiphanie, n°1:
« Ils virent l'enfant avec Marie sa mère ;
et, tombant à genoux, ils se prosternèrent devant lui »
      Les mages trouvent une pauvre jeune fille avec un pauvre enfant couvert de pauvres langes [...] mais, en entrant dans cette grotte, ils ressentent une joie qu'ils n'ont jamais éprouvée [...] Le divin Enfant prend un air joyeux : signe de la satisfaction affectueuse avec laquelle il les accueille comme les premières conquêtes de son œuvre rédemptrice. Les saints rois regardent ensuite Marie, qui ne parle pas ; elle se tient en silence ; mais son visage qui reflète la joie et respire une douceur céleste, prouve qu'elle leur fait bon accueil et qu'elle les remercie d'être venus les premiers reconnaître son Fils pour ce qu'il est : leur souverain Maître [...]
      Enfant digne d'amour, je te vois dans cette grotte, couché sur la paille, très pauvre et très méprisé ; mais la foi m'enseigne que tu es mon Dieu descendu du ciel pour mon salut. Je te reconnais pour mon souverain Seigneur et mon Sauveur ; je te proclame tel mais je n'ai rien à t'offrir. Je n'ai pas l'or de l'amour, puisque j'ai aimé les choses de ce monde ; je n'ai aimé que mes caprices, au lieu de t'aimer toi, infiniment digne d'amour. Je n'ai pas l'encens de la prière, puisque j'ai malheureusement vécu sans penser à toi. Je n'ai pas la myrrhe de la mortification, puisque, pour ne m'être pas abstenu de plaisirs misérables, j'ai tant de fois contristé ta bonté infinie. Que t'offrirai-je donc ? Mon Jésus, je t'offre mon cœur, tout souillé, tout dénué qu'il est : accepte-le et change-le, puisque tu es venu ici-bas laver dans ton sang nos cœurs coupables et nous transformer ainsi de pécheurs en saints. Donne-moi donc cet or, cet encens, cette myrrhe qui me manquent. Donne-moi l'or de ton saint amour ; donne-moi l'encens, l'esprit de prière ; donne-moi la myrrhe, le désir et la force de me mortifier en tout ce qui te déplaît...
      O Vierge sainte, tu as accueilli les pieux rois mages avec une vive affection et tu les as comblés ; daigne aussi m'accueillir et me consoler, moi qui viens, à leur exemple, faire visite et m'offrir à ton Fils.


Détail de la reliure en ivoire de l'Évangile d'Etchmiadzin - VIème siècle - Erevan
On voit, de gauche à droite, la Vierge sur un trône et l'Enfant sur ses genoux, Joseph, les mages qui offrent leurs présents de leurs mains couvertes en signe de respect - selon la typologie iconographique. Les mages portent des bonnets dits "phrygiens" et sont comme poussés par un ange; l'impression de vol, de mouvement, de ce dernier est donnée - plus encore que par ses ailes - par ses pieds qui ne touchent pas le sol, et par les volutes que forme son vêtement qui semble ainsi porté par le vent.

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• Mt 2,13-15;19-23.

La Sainte Famille: une famille "pas comme les autres" en raison de l'identité cachée de Jésus, et de la vocation exceptionnelle de Marie et de Joseph.
 
Sur ce passage:
Sur Matthieu et sur son évangile, voir à cette page.
Sur Mt 1,1 - 2,23:

Au moyen de ces six sections (1,1-17;18-25;2,1-12;13-15;16-18;19-23) qui introduisent son évangile, Matthieu présente Jésus comme l'accomplissement de l'espérance d'Israël et de la promesse divine:
• Il est le fils d'Abraham par excellence, et le nouveau David promis; dans sa vie s'accomplissent de nombreux textes du PT:
1,23 <-> Is 7,17;
2,6 <-> Mi 5,1; 2S 5,2;
2,15 <-> Os 11,1; 
2,18 <-> Jr 31,15;
2,23 <-> Is 11,1;53,2; ou Nb 6; ou Is 49,6; ou Ps 69,8;13; Is 49,7;53,3; ou Is 8,23-9,1 (voir plus bas).
Et, plus encore, comme Représentant de son peuple, il semble récapituler l'histoire d'Israël (2,15;17-18;20-21).
Mais il est aussi le fils miraculeux de la femme vierge, sur lequel veillent les anges du Seigneur: cet enfant est "Dieu avec nous" (1,23).

Cependant, dès le début, un clivage s'opère:
- sa mère le reçoit (1,18) puis son père l'adopte (1,24), lui dont l'obéissance au Seigneur est soulignée de façon insistante (1,24;2,14;21;22); et, paradoxalement, ce sont des גוים goyîm, des non-Juifs, les mages, qui l'honorent comme roi et l'adorent (2,9-11);
- tandis que l'opposition officielle éclate dès la naissance de l'enfant (2,16).
Car si, conformément à l'attente messianique des Juifs, c'est à בּית לחםbêyth lekh'em-Bethléhem que naît Jésus (2,1;5-6), c'est de Galilée,
"גליל הגויםgâlîylhagoyîm", le district des nations païennes (Is 8,23), que viendra la lumière (Is 9,1) qu'apportera le "Nazaréen" (Mt 2,23).   


Traduction et remarques :

Verset 13.
᾿᾿Αναχωρησάντων δὲ αὐτῶν ἰδοὺ ἄγγελος Κυρίου φαίνεται κατ᾿ ὄναρ τῷ ᾿Ιωσὴφ λέγων· ἐγερθεὶς παράλαβε τὸ παιδίον καὶ τὴν μητέρα αὐτοῦ καὶ φεῦγε εἰς Αἴγυπτον, καὶ ἴσθι ἐκεῖ ἕως ἂν εἴπω σοι· μέλλει γὰρ ῾Ηρῴδης ζητεῖν τὸ παιδίον τοῦ ἀπολέσαι αὐτό. 
Or, après qu'ils se furent retirés, voici, un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, disant: Lève-toi, prends le petit enfant et sa mère, et fuis en Égypte, et demeure là jusqu'à ce que je te le dise; car Hérode cherchera le petit enfant pour le faire périr.
αὐτῶν  - ils=Les mages.
ἰδοὺ  - voici: Équivalents grec et français de la "ponctuation" narrative hébraïque "הנּה hinnêh", "voici", "voici que". 
ἄγγελος Κυρίου  -un ange du Seigneur: Nouvelle intervention inhabituelle du Seigneur; chez Matthieu, on assiste à l'intervention d'anges au début et à la fin du ministère de Jésus (Mt 1,20;24; 2,13;19; 28,2;5).
Rappel: la LXX traduit le tétragramme divin יהוה par "κύριος kurios" ("Seigneur" - en fait, traduction de son qéré אֲדֹנָי  Adonaï), et le NT suit cet usage.
κατ᾿ ὄναρ - en songe: voir aussi Mt 1,20;2,19;22.
• ῾Ηρῴδης  - Hérode: C'est grâce au soutien de Rome que "Hérode" le Grand, d'origine iduméenne (= d'Édom, ou Idumée, voir carte plus bas), a mis fin au règne de la dynastie hasmonéenne (= les descendants des Maccabées) lorsqu'en 37 av.J.C. il s'est emparé de Jérusalem (il avait été nommé roi de Judée par le sénat romain dès 40 av.J.C.). Tout en étant lié à Rome, son royaume était considéré comme "indépendant". Hérode est mort en 4 av.J.C.; la naissance de Jésus a eu lieu quelque temps auparavant, très vraisemblablement autour de 6 av. notre ère.
On sait qu'en 7 et en 4 av.J.C. il avait fait exécuter plusieurs membres de sa famille qu'il soupçonnait de comploter sa déchéance; et qu'à la demande des mages: "Où est le roi des Juifs qui vient de naître?" il s'est affolé. Le Messie attendu était le descendant promis de David; pour Hérode, comme pour la majorité des Juifs, le Messie ne pouvait être qu'un "souverain" politique - qui chasserait les Romains et leurs alliés pour rétablir la lignée davidique. 

Verset 14.
᾿᾿῾Ο δὲ ἐγερθεὶς παρέλαβε τὸ παιδίον καὶ τὴν μητέρα αὐτοῦ νυκτὸς, καὶ ἀνεχώρησε εἰς Αἴγυπτον,
Et lui, s'étant levé, prit de nuit le petit enfant et sa mère, et se retira en Égypte.
Fra Angelico (1400 env.-1455) – La fuite en Égypte –>
Museo di San Marco, Florence.

Verset 15.
καὶ ἦν ἐκεῖ ἕως τῆς τελευτῆς ῾Ηρῴδου, ἵνα πληρωθῇ τὸ ῥηθὲν ὑπὸ τοῦ Κυρίου διὰ τοῦ προφήτου λέγοντος· ἐξ Αἰγύπτου ἐκάλεσα τὸν υἱόν μου.
Et il fut là jusqu'à la mort d'Hérode, afin que fût accomplie la parole du Seigneur par le prophète, disant: "j'ai appelé mon fils hors d'Égypte".
• ἐξ Αἰγύπτου ἐκάλεσα τὸν υἱόν μου  -j'ai appelé mon fils hors d'Égypte: Allusion à Os 11,1:"וממצרים קראתי לבני - LXX: καὶ ἐξ Αἰγύπτου μετεκάλεσα τὰ τέκνα αὐτοῦ - et j'ai appelé mon enfant hors d'Égypte". Matthieu établit un rapport entre la situation d'Israël - en Égypte et sortant d'Égypte - et celle de Jésus. Car Jésus, le Fils de Dieu, prend désormais la place d'Israël, le peuple-fils ("בני בכרי ישׂראל - Israël est mon fils, mon premier-né" Ex 4,22), et passe aussi par un exode pour ressortir d'Égypte (sans pour autant succomber aux tentations dans le désert, voir
Verset 19.
Τελευτήσαντος δὲ τοῦ ῾Ηρῴδου ἰδοὺ ἄγγελος κυρίου κατ᾿ ὄναρ φαίνεται τῷ ᾿Ιωσὴφ ἐν Αἰγύπτῳ
Or, Hérode étant mort, voici, un ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph en Égypte,
Comp. v.13a.
Verset 20.
λέγων· ἐγερθεὶς παράλαβε τὸ παιδίον καὶ τὴν μητέρα αὐτοῦ καὶ πορεύου εἰς γῆν ᾿Ισραήλ· τεθνήκασι γὰρ οἱ ζητοῦντες τὴν ψυχὴν τοῦ παιδίου.
disant: Lève-toi et prends le petit enfant et sa mère, et va dans la terre d'Israël; car ceux qui cherchaient la vie du petit enfant sont morts.
Comp. v.13b.

Verset 21.
ὁ δὲ ἐγερθεὶς παρέλαβε τὸ παιδίον καὶ τὴν μητέρα αὐτοῦ καὶ ἦλθεν εἰς γῆν ᾿Ισραήλ.
disant: Lève-toi et prends le petit enfant et sa mère, et va dans la terre d'Israël; car ceux qui cherchaient la vie du petit enfant sont morts.
Comp. v.14.
Comp. vv.20-21 à Ex 4,19-20.

Verset 22.
ἀκούσας δὲ ὅτι ᾿Αρχέλαος βασιλεύει ἐπὶ τῆς ᾿Ιουδαίας ἀντὶ ῾Ηρῴδου τοῦ πατρὸς αὐτοῦ, ἐφοβήθη ἐκεῖ ἀπελθεῖν· χρηματισθεὶς δὲ κατ᾿ ὄναρ ἀνεχώρησεν εἰς τὰ μέρη τῆς Γαλιλαίας,
mais, ayant ouï dire qu'Archélaüs régnait en Judée à la place d'Hérode son père, il craignit d'y aller; et ayant été averti divinement, en songe, il se retira dans le territoire de la Galilée, 
᾿Αρχέλαος βασιλεύει ἐπὶ τῆς ᾿Ιουδαίας ἀντὶ ῾Ηρῴδου τοῦ πατρὸς αὐτοῦ  -Archélaüs régnait en Judée à la place d'Hérode son père: À la mort d'Hérode le Grand, son fils Archélaüs (voir ici) lui succéda en 4 av.J.C.
Il reçut alors comme territoire la Judée, l'Idumée et la Samarie. Mais, à la suite de graves troubles et de massacres, l'empereur l'écartera du pouvoir en 6 ap.J.C. et l'exilera à Vienne, en Gaule. À partir de ce moment, la Judée perdra son indépendance et deviendra une province romaine, liée à la province de Syrie, et comme telle dirigée par un procurateur-préfet romain. 

















































τὰ μέρη τῆς Γαλιλαίας͂  - le territoire de la Galilée: À la mort d'Hérode le Grand, c'est un autre de ses fils, Hérode Antipas (voir ici) qui reçut comme territoire la Galilée et la Pérée.
Lors de leur retour d'Égypte, Joseph et sa famille trouvèrent donc un pays coupé en deux (penser à la situation de la France lors de l'occupation nazie: un territoire officiellement occupé, et un territoire sous contrôle - mais officiellement "libre").

Verset 23.
καὶ ἐλθὼν κατῴκησεν εἰς πόλιν λεγομένην Ναζαρέτ, ὅπως πληρωθῇ τὸ ῥηθὲν διὰ τῶν προφητῶν· ὅτι Ναζωραῖος κληθήσεται.
et alla et habita dans une ville appelée Nazareth; en sorte que fût accompli ce qui avait été dit par les prophètes: Il sera appelé Nazaréen.
• Ναζωραῖος κληθήσεται  -Il sera appelé "Nazaréen":
- Certains y voient un transcription de l'hébreu "נצרnêtser", le "rameau" - qui désigne parfois le Messie (voir par ex. Is 11,1;53,2).
- D'autres, une transcription de "
נציר - כ / נצור - ק" (par ex. en Is 49,6), kétiv: *nâtsîyr, peut-êtrepar confusion avec le נזירnâzîyrouנזר nâzir; qéré: nâtsoûr, de "נצרnâtsar - sauver, préserver") -> le "préservé".
- D'autres encore, précisément, le
"nazir, נזירnâzîyrouנזר nâzir" -> le "séparé" (voir par ex. Nb 6; de "נזרnâzar - séparer").
- Mais en Mt 26,71 ("οὗτος ἦν μετὰ ᾿Ιησοῦ τοῦ Ναζωραίου- Celui-ci aussi était avec Jésus le Nazaréen", le mot "Ναζωραῖος" est employé comme équivalent de "Γαλιλαῖος Galilaïos" (Mt 26,69: "καὶ σὺ ἦσθα μετὰ ᾿Ιησοῦ τοῦ Γαλιλαίου - Toi aussi, tu étais avec Jésus le Galiléen"), ce qui suggèrerait que, pour Matthieu,
"Ναζωραῖος" signifie "de Nazareth [en Galilée]", le "Nazaréen".
Valeur du mot:
- Matthieu ferait-il ici allusion à l'enseignement du PT, qui annonçait que le Messie allait être méprisé (Ps 69,8;13; Is 49,7;53,3), "Nazareth" n'étant alors qu'une obscure bourgade
(voir Jn 1,46) de la "גליל הגויםgâlîylhagoyîm, Galilée des nations païennes" (Is 8,23)?Postérité du mot:
Les premiers chrétiens furent également appelés "τῶν Ναζωραίων αἵρεσις", "la secte des Nazaréens" (par ex. en Ac 24,5;
sur "αἵρεσις haïrésis" a été calqué notre mot "hérésie"). Méditation  :
De Saint Alphonse-Marie de Liguori (1696-1787), évêque et docteur de l'Église - Méditations pour l'Octave de l'Épiphanie:

      Un ange apparut en songe à saint Joseph et l'avertit qu'Hérode recherchait l'Enfant Jésus, pour lui ôter la vie : « Lève-toi, lui dit-il, prends l'enfant et sa mère et fuis en Égypte ». Jésus, à peine né, est donc persécuté à mort... Joseph obéit à la voix de l'ange sans délai ; il avertit sa sainte épouse. Il prend les quelques outils qu'il pouvait porter, afin de pouvoir exercer son métier en Égypte et d'avoir de quoi soutenir sa pauvre famille. Marie, de son côté, réunit en un petit paquet les langes nécessaires à son divin enfant ; puis, s'approchant du berceau où il reposait, elle se jette à genoux, baise les pieds de son fils chéri, et, au milieu de ses larmes de tendresse, lui dit : « Ô mon fils et mon Dieu, tu es venu au monde pour sauver les hommes ; à peine es-tu né que les hommes te cherchent pour te faire mourir ! » Elle le prend alors dans ses bras, et, tandis qu'ils continuent de pleurer, les deux saints époux ferment la porte et se mettent en route durant la nuit...

      Mon bien-aimé Jésus, tu es le roi du ciel, et je te vois maintenant errer en fugitif sous les traits d'un enfant. Qui cherches-tu ? Dis-le-moi. Je suis ému de compassion à la vue de ta pauvreté et ton abaissement ; mais ce qui m'afflige plus profondément, c'est la noire ingratitude avec laquelle je te vois traité par ceux-là même que tu es venu sauver. Tu pleures, et moi aussi je pleure d'avoir été l'un de ceux qui t'ont méprisé et persécuté ; mais sache que maintenant je préfère ta grâce à tous les royaumes du monde.

      Pardonne-moi tous les outrages que je t'ai faits ; dans le voyage de cette vie à l'éternité, permets-moi de te porter dans mon cœur, à l'exemple de Marie qui t'a porté dans ses bras pendant la fuite en Égypte. Mon bien-aimé Rédempteur, je t'ai souvent banni de mon âme, mais j'ai confiance maintenant que tu en as repris possession. Je t'en supplie : attache-la étroitement à toi par les douces chaînes de ton amour.

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• Mt 3,1-12

Il est vain de recourir à un rite de purification sans produire "un fruit de pénitence". Mais que dire d'une démarche spirituelle que la vie contredit? Face à semblable distorsion, un prédicateur aussi ardent et radical que Jean le Baptiste ne retient pas son indignation, et en appelle au jugement de Dieu lui-même.
Sur l'évangile de Matthieu: Voir plus haut.
Sur Mt 3,1 - 4,11:
Alors que, depuis longtemps, le ministère des prophètes du PT avait cessé, un nouveau messager apparaît (3,1-12) et sa prédication de la pérennité du Royaume attire les foules. Il prêche la nécessité de changer et l'imminence du jugement, invitant Israël à revenir à Dieu. Il se présente comme le précurseur (voir cette page) de celui qui sera "plus puissant" que lui.C'est dans ce contexte que Jésus apparaît (3,13-17). Lui qui n'avait nul besoin d'être baptisé se plie au rite de Jean afin que le plan divin soit accompli (voir cette page). Dieu l'investit officiellement de sa mission. Représentant d'Israël à la manière du Serviteur (voir cette page) de la prophétie d'Isaïe, il devient solidaire des péchés de son peuple, déposés dans l'eau du baptême telles les pierres laissées par Israël dans le lit du Jourdain lors de l'entrée dans le Pays promis (Jos 4,8-9). Car pour Jésus le baptême a été sa traversée de la mer des Roseaux (Ex 14,21-25; voir 1Co 10,2), suivie du temps de l'épreuve et de la tentation dans le désert: pour représenter Israël devant Dieu, il lui fallait obéir là où le peuple avait succombé. Jésus en avait conscience car, conduit au désert par l'Esprit, c'est le Dt qu'il choisit de méditer, et dans lequel il puise les paroles divines qu'il oppose aux tentations diaboliques qu'il doit affronter. Certains voient encore à l'arrière-plan de ces textes l'image du nouvel Adam qui résiste à la tentation du serpent. 

En ce temps-là parut Jean le Baptiste, prêchant dans le désert de Judée.
ἐν τῇ ἐρήμῳ τῆς ᾿Ιουδαίας - dans le désert de Judée:
->
Région aride et presque inhabitée située entre Jérusalem et le cours inférieur du Jourdain / de la Mer Morte.

ἡ βασιλεία - le royaume: Ou, comme cela est également traduit, "le règne".Il ne s'agit pas du règne de Dieu sur le monde, qu'il a toujours exercé (
τῶν οὐρανῶν - des cieux: Non un royaume (ou un règne) céleste, mais le royaume que Dieu instaure du ciel; les deux locutions "royaume des cieux" (seulement chez Mt) et "royaume de Dieu" sont synonymes - comme le montrent les parallèles avec Lc et, par ex., Verset 3
οὗτος γάρ ἐστιν ὁ ῥηθεὶς ὑπὸ ᾿Ησαΐου τοῦ προφήτου λέγοντος· φωνὴ βοῶντος ἐν τῇ ἐρήμῳ, ἑτοιμάσατε τὴν ὁδὸν Κυρίου, εὐθείας ποιεῖτε τὰς τρίβους αὐτοῦ.

Voir Verset 4Jean avait un vêtement de poils de chameau, et une ceinture de cuir autour des reins. Il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage.
Le vêtement et la nourriture de Jean sont ceux d'un pauvre; mais également d'un Verset 5
Τότε ἐξεπορεύετο πρὸς αὐτὸν ῾Ιεροσόλυμα καὶ πᾶσα ἡ ᾿Ιουδαία καὶ πᾶσα ἡ περίχωρος τοῦ ᾿Ιορδάνου,

Verset 6
καὶ ἐβαπτίζοντο ἐν τῷ ᾿Ιορδάνῃ ὑπ᾿ αὐτοῦ ἐξομολογούμενοι τὰς ἁμαρτίας αὐτῶν.

ἐβαπτίζοντο - ils se faisaient baptiser: Le verbe "baptiser" est la transcription directe du grec "Verset 7Mais, voyant venir à son baptême beaucoup de pharisiens et de sadducéens, il leur dit: Races de vipères, qui vous a appris à fuir la colère à venir?
τῶν Φαρισαίων - de pharisiens: Les Pharisiens forment, au sein du peuple juif, un groupe particulièrement religieux, attaché au Temple ainsi qu'à l'étude et à l’observance rigoureuse de la Loi mosaïque et de la tradition. Ils s'attachaient ainsi aux exigences de pureté rituelle, au point d'appliquer à leur vie quotidienne (en les y adaptant) les règles que la Loi exigeaient des seuls prêtres pendant leur service au Temple. Contrairement aux Sadducéens, ils n’ont aucune complaisance envers l’occupant romain et, d’une façon générale, refusent toute compromission. Le nom qu’ils se donnent, פרושים peroushim, signifie «séparés»; mais ils avaient une certaine influence au sein de la population - en raison de présence au sein du peuple, de leur bonne connaissance de la Loi, et de leur rigueur morale et rituelle. Malgré les controverses que rapportent les Évangiles, Jésus, au début de sa prédication, a pu être pris pour l’un d’entre eux.
Σαδδουκαίων - de sadducéens: Les sadducéens, הצדוקים, constituaient un parti important du judaïsme, du IIème s. av. J.C. à la chute de Jérusalem (70 ap. J.C), composé de familles de l'aristocratie sacerdotale et de laïcs aisés de Jérusalem, qui se réclament de la descendance de צדוק tsâdôq γεννήματα ἐχιδνῶν - Races de vipères:- L'inimitié est ancestrale (Gn 3,15) entre l'humanité et les reptiles. - Les pharisiens et les sadducéens que censure Jean ne sont pas d'authentiques "descendants d'Abraham" (v.9), mais des "enfants (trad. litt.) de vipères". À la manière des prophètes du PT, Jean s'oppose aux fausses sécurités de ses auditeurs (voir par ex. Jr 7,4; 8,8), et les juges "fils" des ténèbres et du mal - symbolisés par les reptiles (voir à cette page le "monstre aquatique" des eaux du Jourdain dans les icônes du baptême de Jésus).

Verset 9
καὶ μὴ δόξητε λέγειν ἐν ἑαυτοῖς, πατέρα ἔχομεν τὸν ᾿Αβραάμ· λέγω γὰρ ὑμῖν ὅτι δύναται ὁ Θεὸς ἐκ τῶν λίθων τούτων ἐγεῖραι τέκνα τῷ ᾿Αβραάμ.

et ne prétendez pas dire en vous-mêmes: Nous avons Abraham pour père! Car je vous déclare que de ces pierres-ci Dieu peut susciter des enfants à Abraham.

ἐκ τῶν λίθων τούτων - de ces pierres-ci: Dieu a le pouvoir d'intégrer de nouveaux membres à son peuple et de juger ceux qui ne changent pas de vie (Mt 8,11-12).
Déjà la cognée est mise à la racine des arbres: tout arbre donc qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu.
<- Saint Jean Baptiste - fin XVIIIème siècle - Église des Saints-Constantin-et-Hélène, Yabrud, Syrie.
Le Précurseur est debout dans le désert, portant de la main droite une grande croix et de la main gauche un phylactère en arabe citant Mt 3,10: "Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres; tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu".
La hache, posée sur un arbuste, figure à gauche, et de l'autre côté la tête du Baptiste repose sur une coupe.
Si le prototype est conventionnel, le style est fruste.
En rouge l'inscription grecque (reprise en arabe) qui nomme le saint comporte des fautes.
• 
Image annonçant ici un jugement imminent (voir 7,19; Lc 13,7; Jn 15,6). Sur le feu, voir v.12 et note. 

Verset 11
ἐγὼ μὲν βαπτίζω ὑμᾶς ἐν ὕδατι εἰς μετάνοιαν· ὁ δὲ ὀπίσω μου ἐρχόμενος ἰσχυρότερός μου ἐστίν, οὗ οὐκ εἰμὶ ἱκανὸς τὰ ὑποδήματα βαστάσαι· αὐτὸς ὑμᾶς βαπτίσει ἐν Πνεύματι ῾Αγίῳ καὶ πυρί.
Moi, je vous baptise d'eau, pour vous amener à la repentance; mais celui qui vient après moi est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de porter ses souliers. Lui, il vous baptisera dans l'Esprit Saint et le feu.
μετάνοιαν - repentance: Voir Lc 3,3. Le ministère de Jean consiste en une proclamation publique d'un message de repentance en vue du pardon des péchés: il invite ses auditeurs à se détourner de la voie qu'ils suivent pour adhérer pleinement à la volonté de Dieu. Dans le PT, l'idée de "repentance" correspond au retour à Dieu (voir par ex. Is 31,6; Jr 3,7; Os 11,5). 
τὰ ὑποδήματα βαστάσαι - porter ses souliers: Jean se présente avec humilité, comme indigne de la tâche de l'esclave chargé d'ôter et de porter les sandales de son maître.
ἐν Πνεύματι ῾Αγίῳ καὶ πυρί - dans l'Esprit Saint et le feu:
- Le baptême "dans l'Esprit Saint" est également mentionné en Mc 1,8; Lc 5,16; Jn 1,33; Ac1,5; 11,16; 1Co 12,13; cette annonce reprend l'espérance des textes du PT, tels que Ez 36,25-27; 37,9;14; 39,29; Jl 3,1.
- Cependant, l'expression doit très vraisemblablement être considérée d'un seul bloc (métaphorique puisque le terme introduisant l'explicitation n'est pas exprimé): "l'Esprit" agira comme un "feu" purificateur qui, répandu sur le peuple (Jl 3,1), séparera (v.12) les "vrais" fils d'Abraham des "faux" (v.9).
- Pour l'accomplissement de cette parole de Jean, voir Ac 2, où "l'Esprit" descend sous la forme de "langues de feu".
- Sur Jésus, "Médiateur" de l'Esprit, voir Jn 7,38-39; 14,16.
- La métaphore contenue dans le verbe "baptiser" (sens littéral: "immerger", "plonger totalement dans") souligne l'abondance qui caractérisera l'effusion de l'Esprit.

Verset 12
οὗ τὸ πτύον ἐν τῇ χειρὶ αὐτοῦ καὶ διακαθαριεῖ τὴν ἅλωνα αὐτοῦ, καὶ συνάξει τὸν σῖτον αὐτοῦ εἰς τὴν ἀποθήκην, τὸ δὲ ἄχυρον κατακαύσει πυρὶ ἀσβέστῳ.
Il a son van à la main; il nettoiera son aire, et il amassera son blé dans le grenier, mais il brûlera la paille dans un feu qui ne s'éteint point.
τὸ πτύον - van: La pelle à vanner était un instrument servant à lancer le blé en l'air pour que le vent emporte la balle qui enveloppe le grain. Cette image du battage suivant la moisson reprend de façon plus "matérielle" celle du feu au v.10.
πυρὶ ἀσβέστῳ - un feu qui ne s'éteint point: Voir Is 66,24; image de la condamnation éternelle, de l'enfer (voir Mc 9,47-48) - qui reprend le v.10.

D'Origène, Sur Luc, XXII,301-302:
Examinons ce qui est prêché à l’avènement du Christ : «Toute vallée sera comblée.» Ce n’est pas Jean qui a «comblé toute vallée», mais le Seigneur, notre Sauveur. Que chacun considère ce qu’il était avant d’avoir la foi : il constatera qu’il était une vallée basse, une vallée en pente, plongeant dans les abîmes. Mais le Seigneur Jésus est venu et, remonté vers son Père, il a envoyé l’Esprit Saint à sa place ; alors «toute vallée a été comblée». Elle a été comblée avec les bonnes œuvres et les fruits du Saint-Esprit. La charité ne laisse pas subsister en vous de vallée et, si vous possédez la paix, la patience et la bonté, non seulement vous cesserez d’être «vallée», mais vous commencerez à devenir «montagne» de Dieu. Le texte poursuit : «Et tout ce qui était tortueux deviendra droit». Chacun de nous était tortueux – si du moins il l’était, sans le rester encore aujourd’hui – et la venue du Christ qui s’accomplit jusqu’en notre âme, a redressé tout ce qui était tortueux.Voyons encore tout ce qui est annoncé à l’avènement du Christ. Rien n’était plus impraticable que vous. Regardez vos passions de naguère, votre emportement et vos autres vices – si toutefois ils ont disparu : vous comprendrez que rien n’était plus impraticable que vous, et, selon une formule plus expressive, que rien n’était plus raboteux. Votre conduite était raboteuse, vos paroles et vos œuvres étaient raboteuses. Mais mon Seigneur Jésus est venu, il a aplani vos aspérités, il a changé en routes unies tout ce chaos pour faire en vous un chemin sans heurts, bien uni et très propre, pour que Dieu le Père puisse marcher en vous, et que le Christ Seigneur fasse en vous sa demeure et dise : «Mon Père et moi, nous viendrons, et nous ferons en lui notre demeure.»
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• Mt 3,13-17

Le Baptême du Seigneur
Reiner de Huy - Fonts baptismaux, 1107-1118 - Saint-Barthélemy, Liège (Belgique).
On notera que cette représentation respecte les principaux éléments
de la typologie iconographique (comparer à l'icône en tête de page; voir à cette page)

Le "Fils bien-aimé" du Père n'avait pas à se soumettre à un rite de purification. Jésus insiste pourtant; Jean doit le baptiser, "c'est de cette façon que nous devons accomplir ce qui est juste".Sur l'évangile de Matthieu: Voir à cette page.
Sur Mt 3,1 - 4,11:
Alors que, depuis longtemps, le ministère des prophètes du PT avait cessé, un nouveau messager apparaît (3,1-12) et sa prédication de la pérennité du Royaume attire les foules. Il prêche la nécessité de changer et l'imminence du jugement, invitant Israël à revenir à Dieu. Il se présente comme le précurseur (voir cette page) de celui qui sera "plus puissant" que lui.C'est dans ce contexte que Jésus apparaît (3,13-17). Lui qui n'avait nul besoin d'être baptisé se plie au rite de Jean afin que le plan divin soit accompli (voir cette page). Dieu l'investit officiellement de sa mission. Représentant d'Israël à la manière du Serviteur (voir cette page) de la prophétie d'Isaïe, il devient solidaire des péchés de son peuple, déposés dans l'eau du baptême telles les pierres laissées par Israël dans le lit du Jourdain lors de l'entrée dans le Pays promis (Jos 4,8-9). Car pour Jésus le baptême a été sa traversée de la mer des Roseaux (Ex 14,21-25; voir 1Co 10,2), suivie du temps de l'épreuve et de la tentation dans le désert: pour représenter Israël devant Dieu, il lui fallait obéir là où le peuple avait succombé. Jésus en avait conscience car, conduit au désert par l'Esprit, c'est le Dt qu'il choisit de méditer, et dans lequel il puise les paroles divines qu'il oppose aux tentations diaboliques qu'il doit affronter. Certains voient encore à l'arrière-plan de ces textes l'image du nouvel Adam qui résiste à la tentation du serpent. 

Alors Jésus vient de Galilée au Jourdain auprès de Jean, pour être baptisé par lui; Verset 14.᾿mais Jean l'en empêchait fort, disant: Moi, j'ai besoin d'être baptisé par toi, et toi, tu viens à moi!Verset 15.᾿Et Jésus, répondant, lui dit: Laisse faire maintenant, car il est convenable que nous accomplissions ainsi tout ce qui est juste. Alors il le laissa faire.
πᾶσαν δικαιοσύνην - tout ce qui est juste: Litt. "toute la justice"; i.e. la volonté du Père. En demandant à Jean de le baptiser, Jésus montre en effet son obéissance au plan de Dieu tel qu'il est révélé dans l'Écriture car - comme Matthieu l'a déjà souligné à plusieurs reprises (voir par ex. 2,15;18) - il vient l'"accomplir" (sur cet accomplissement, voir v.17 et note).
Lui qui n'a pas besoin de se faire baptiser (v.14) - puisque,
le baptême de Jean étant un rite de purification, Jésus n'avait pas besoin de se faire baptiser - mais par son baptême, il s'identifie à Israël qui reconnaît ses péchés et attend le Royaume de Dieu.
Verset 16.᾿Et Jésus, ayant été baptisé, monta aussitôt, s'éloignant de l'eau; et voici, les cieux furent ouverts pour lui, et il vit l'Esprit de Dieu descendre comme une colombe, et venant sur lui.
βαπτισθείς - ayant été baptisé: Rappel: "βαπτίζω baptidzō" signifie "immerger", "tremper intégralement"; dans le NT seulement, ce verbe désigne d'abord la טבילהTevilah, rite de purification par immersion dans le מקוהmiqvéh (voir cette page) - puis, après celui du Christ, le baptême.
ἀνεῴχθησαν αὐτῷ οἱ οὐρανοί - les cieux furent ouverts pour lui:
"αὐτῷ - pour lui" ne figure pas dans tous les manuscrits; ainsi Codex Sinaiticus, ci-contre, le rajoute-t-il en très petits carctères et en marge ->
Ce v. présente d'ailleurs de nombreuses variantes: "
βαπτισθεις δε ο ιησους ευθυς ανεβη απο του υδατος και ιδου ανεωχθησαν {VAR2: [αυτω] } οι ουρανοι και ειδεν {VAR1: πνευμα } {VAR2: [το] πνευμα [του] } θεου καταβαινον ωσει περιστεραν {VAR2: [και] } ερχομενον επ αυτον"
(
{VAR1: Recension Westcott-Hort,1881} ;  {VAR2: Recension Nestle-Aland 27ème/UBS4} )
"ἀνεῴχθησαν οἱ οὐρανοί - les cieux furent ouverts": Voir Is 63,19b; Ez 1,1.
ὡσεὶ περιστεράν - comme une colombe:Certains (voir par ex. la méditation ci-dessous) voient dans cette colombe une allusion à ... τὸ Πνεῦμα τοῦ Θεοῦ ...  - ... l'Esprit de Dieu ...: L'accent du texte tombe sur la descente de l'Esprit sur Celui que Jean attendait et sur lequel, précisément, devait descendre l'Esprit de Dieu:
- le Messie, fils de David (Is 11,2; voir à cette page)
;
- le serviteur de YHWH (Is 42,1; voir plus haut ou
à cette page et v.17, ci-dessous);Verset 17.᾿Et voici une voix <venue> des cieux, disant: Celui-ci est mon fils bien-aimé, en qui j'ai trouvé mon plaisir.
Allusions à Ps 2,7 et Is 42,1.
La "
φωνὴ ἐκ τῶν οὐρανῶν -voix <venue> des cieux" révèle l'identité de Jésus: il est le Roi-Messie, le "Fils" de Dieu de Ps 2,7: "יהוה אמר אלי בני אתה - YHWH m'a dit: Toi, tu es mon Fils", et son ministère sera celui du Serviteur d'[...] Vous boirez bien la coupe que moi je bois, et vous serez baptisés du baptême dont moi je serai baptisé") et Lc 12,50 ("Il est un baptême dont je dois être baptisé") montre que c'est biende manière substitutive - à la manière du Serviteur - qu'il avait compris son baptême. 

Méditation:
Homélie du IVème siècle pour l'Épiphanie, la Sainte Théophanie.
« En lui j'ai mis tout mon amour »
      Le Christ, créateur de toutes choses, est descendu comme une pluie, s'est fait connaître comme une source, s'est répandu comme un fleuve (Os 6,3; Jn 4,14;7,38) et le voici baptisé dans le Jourdain [...] La Source insaisissable, qui fait jaillir la vie pour tous les hommes et qui n'a pas de fin, a été cachée par des eaux pauvres et éphémères. Celui qui est présent partout, qui n'est nulle part absent, celui qui est insaisissable par les anges et invisible aux hommes, vient au baptême selon sa volonté [...]
      « Et voici que les cieux s'ouvrirent, et il y eut une voix disant : ' Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; en lui j'ai mis tout mon amour '. » Le Bien-aimé engendre l'amour, et la lumière immatérielle engendre « la lumière inaccessible » (1Tm 6,16). « Celui-ci est mon Fils bien-aimé » [...] Dans l'arche de Noé, la colombe a manifesté l'amour de Dieu pour les hommes (Gn 8,11). Maintenant l'Esprit descend sous cette apparence, Il est pareil à la colombe qui a apporté une pousse d'olivier, et Il s'arrête au-dessus de Celui à qui il rend témoignage. Pourquoi ? Pour que l'on comprenne avec certitude que c'est bien la voix du Père [...]: « La voix du Seigneur sur les eaux, le Dieu de gloire déchaîne le tonnerre, le Seigneur sur la masse des eaux » (Ps 29,3). Que dit cette voix ? « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; en lui j'ai mis tout mon amour. » Il est celui qu'on appelle fils de Joseph, et il est mon Fils unique selon l'être divin. « Celui-ci est mon Fils bien-aimé » : il a faim et il nourrit des foules innombrables, il peine et il soulage ceux qui peinent. Il n'a pas où reposer la tête et il porte tout dans sa main, il souffre et il guérit les souffrances. On le frappe mais il accorde au monde la liberté, on transperce son côté mais il répare le côté d'Adam.
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(Suite à cette page)

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