Au service de l'Ecriture - Yvette Mailliet le Penven

LA TERRE ET SA CRÉATION
DANS LE PROCHE-ORIENT ANCIEN
(2)


2. La création du monde pour les Mésopotamiens.










Photo:
Le Tigre photographié de nuit, depuis les fouilles d'Assour...
Une image de "début du monde"...







21 – Généralités.

211Langues et peuples: les textes que nous lirons ont été rédigés soit en sumérien, soit en akkadien, soit encore bilingues.
La langue sumérienne, tout comme le peuple sumérien, sont d’origine inconnue. Les Sumériens s’installèrent en Basse-Mésopotamie (région entre le Tigre et l’Euphrate située entre l’actuelle Bagdad et le rivage du Golfe Persique). Ils y inventèrent l’écriture avec calame biseauté sur tablettes d’argile fraîche, le cunéiforme – qui fut adoptée vers 2300 av. J.-C. par les Akkadiens pour écrire leur propre langue.
• Mais les Akkadiens, d’origine sémite et établis peu à peu dans le pays, avaient une langue totalement différente de celle des Sumériens, et qui sera à l’origine des langues sémitiques (arabe, hébreu). Elle supplantera progressivement le sumérien, qui disparaîtra vers le XXème s. av. J.-C. en tant que langue usuelle, en même temps que disparaissait l’ethnie sumérienne
• Cependant, le sumérien subsistera très longtemps comme langue savante et surtout liturgique : du XXème au XVIIème s. av. J.-C., à l’époque dite « Babylonienne ancienne », on recopie soigneusement la littérature sumérienne et on compose encore dans cette langue (un peu comme le latin en Occident moderne) ; on priait encore en sumérien dans le temple du dieu Anou à Ourouk au IIIème s. av. J.-C.! Mais, comme la langue était de moins en moins bien connue, on composa des textes bilingues sumérien/akkadien, chaque ligne étant traduite à côté ou en-dessous.
• Mais on composait aussi en akkadien. Ainsi, les rois de la dynastie d’Akkad (2300 à 2100 av. J.-C.) font-ils rédiger les récits de leurs exploits en cette langue ; aux XIX-XVIIIèmes s. av. J.-C., les Lois d’Eshnounna (à l’est du Tigre), comme le fameux « Code d’Hammourabi » (roi de Babylone, 1792-1750 av. J.-C.) sont en akkadien, alors que les recueils de lois antérieurs étaient en sumérien.

212Quelques indications toponymiques :
- Babylone : à environ 110km au sud de Bagdad, près de l’actuelle Hilleh.
- Apsou : océan d’eau douce qu’on situait au-dessous de la surface terrestre, domaine du dieu Enki/Ea (cf. infra) ; également nommé Engour.
- Eridou : aujourd’hui Abou-Shahraïn, à environ 170km à l’ouest-nord-ouest de Bassorah.
- Nippour : aujourd’hui Niffar, à 44km au nord-est de Diwaniya.
- Our : aujourd’hui Mouqayyar, à 15km environ de la rive droite de l’Euphrate, au sud-ouest de Nasiriya.
- Ourouk : aujourd’hui Warka, à quelques km de la rive gauche de l’Euphrate, à 225km à vol d’oiseau de Bassorah.

213Noms de divinités souvent nommées :
- An (prononcé anne) : nom sumérien du grand dieu du ciel ; Anou en akkadien. Principalement célébré à Ourouk, comme la déesse Inanna/Ishtar.
- Anounna (signifie « semences du Prince) : dieux du panthéon sumérien, enfants de An ; Anounnakou en akkadien.
- Enki : nom sumérien du dieu de la sagesse ; Ea en akkadien, considéré comme le père du dieu babylonien Mardouk. Principalement célébré à Eridou.
- Enlil : grand dieu de Sumer. Il est devenu dès la plus haute antiquité le chef du panthéon sumérien, en supplantant son père An. Principalement célébré à Nippour.
- Igigou : dieux secondaires du panthéon akkadien ; souvent mis en parallèle ou en opposition avec les Anounnakou.
- Ninmenna (« dame à la coiffe »), ou Mami, ou Nintou, ou Arourou: déesse sage-femme.

214La formation du monde.
Ni les Sumériens ni les Babyloniens n’ont connu de création du monde ex nihilo, mais une évolution créatrice.
« Ce jour-là » [42] eut lieu la séparation du ciel et de la terre, à partir d’un univers primitif indifférencié. Les circonstances de cette séparation varient :
2141– Un dieu peut en être l’auteur, Enlil ou Mardouk.
2142– Elle peut se faire d’elle-même, avant toute apparition divine.
2143– Une divinité, Nammou, ou « Mère-qui-a-donné-naissance-au-ciel-et-à-la-terre », est parfois préexistante – mais on ne sait pas comment se concilient la naissance et la séparation du ciel et de la terre. De même, il est parfois difficile de savoir si An et Enlil existaient et sont intervenus, avant de s’emparer de leurs domaines respectifs.

215La formation de l’homme.
Tous les textes qui en parlent sont d’accord sur ce point : l’humanité a été formée (selon diverses modalités) pour que les dieux puissent se décharger sur eux de toute tâche, principalement les loger et les nourrir :
Texte 13 :
« Pour faire habiter les dieux dans une habitation qui contente le cœur, [Mardouk] forma l’humanité. »
 
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Note: 
 
[42] Cf. «בראשית Be-Rèshit = En un commencement » dans la Gn.
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22 – Textes [43]

221Epopée de Gilgamesh (12ème tablette). Cette tablette a été artificiellement ajoutée au reste du poème. On y apprend comment Enkidou, l’ami du héros Gilgamesh, descend aux enfers pour y chercher le poukkou et le mekkou (cerceau et baguette à jouer) que Gilgamesh y a laissé tomber ; le spectre d’Enkidou remonte sur terre pour narrer ses découvertes à Gilgamesh.
Cette tablette est la traduction pratiquement littérale d’un poème sumérien, où l’on apprend que le poukkou et le mekkou avaient été offerts à Gilgamesh par la déesse Inanna pour le remercier d’avoir abattu l’arbre dans le bois duquel elle voulait se faire un siège et un lit. Le poète remonte alors à l’origine de l’arbre, qui poussait au bord de l’Euphrate avant sa transplantation dans le jardin d’Inanna ; et de là, remonte à l’origine du monde, ainsi décrite au début du poème :
Texte 14 :
« Ce jour-là, ce jour lointain,
cette nuit-là, cette nuit lointaine,
cette année-là, cette année lointaine,
ce jour d’antan où ce qu’il fallait est apparu,
ce jour d’antan où ce qu’il fallait a été fait avec soin comme il convenait …
quand le ciel se fut éloigné de la terre,
quand la terre se fut éloignée du ciel,
quand le nom de l’humanité eut été établi,
quand le dieu An eut établi le ciel, [44]
quand le dieu Enlil eut emporté la terre,
et l’eut donnée pour dot à la déesse Ereshkigal ;
quand il se fut embarqué, quand il se fut embarqué …
quand Enki se fut embarqué vers le Pays… »

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Notes:

[43] Traductions de Marie-Joseph Seux
Certains passages retenus sont extraits de la célèbre Epopée de Gilgamesh, fameuse en particulier pour la proximité entre l’un de ses épisodes et celui de Noé et du déluge (Gn).

[44] A partir de là, nous trouvons la répartition tripartite classique de l’Univers :
       - le ciel, domaine du dieu An,
       - la terre, domaine du dieu Enlil,
       - le domaine souterrain où se trouvent :
- l’océan d’eau douce (d’où la nécessité d’y circuler en barque), domaine du dieu Enki,
- le Pays (appelé Kour en sumérien), ou encore Pays-sans-retour, soit le monde infernal des défunts, domaine de la déesse Ereshkigal à qui le dieu Enlil a donné la terre des vivants en dot.
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222– Le passage suivant est l’introduction cosmogonique d’un texte très ancien, qui pourrait avoir été rédigé un peu avant 2000 av. J.-C. par un roi de la dynastie d’Our. Ce texte, en sumérien, narre en 129 lignes la construction par Enki de sa demeure (son temple) à Eridou ; à la fin de quoi, Enlil entérine l’œuvre de son fils :
Texte 15 :
« Ce jour-là, quand le destin [45] eut été tranché [46],
quand, en une année d’abondance engendrée par An,
les gens, comme la verdure, eurent fendu la terre [47],
le seigneur de l’Apsou, le roi Enki,
Enki, le seigneur qui tranche les destins,
bâtit sa maison à la fois en argent et en lapis-lazuli. »
Texte 16 :
« L’homme, comme la verdure, fendit la terre : comme une pousse, il leva le nez. »
Texte 17 :
« Les gens, comme des fourmis fendant la terre… »
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Notes:

[45] = l’ensemble des normes fixées par les dieux pour l’ordonnancement de l’Univers.

[46] Le verbe « trancher » – souvent employé avec le mot « destin » – souligne le caractère irrévocable des décisions divines.

[47] Nous retrouverons ce thème dans les textes sumériens suivants : Textes 16 à 18.
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223– Plusieurs poèmes sumériens ont été rédigés à la gloire de l’instrument agricole indispensable qu’est la houe. Mais les dieux ne veulent pas l’utiliser ; ils demandent la création de l’humanité pour que celle-ci travaille à leur place.
Le passage suivant est l’introduction à l’un de ces poèmes, œuvre très ancienne, puisqu’on peut la dater du début du XXème s. av. J.-C., bien que l’exemplaire qui nous est parvenu soit une copie bien plus récente (datée, elle, « de la septième année du règne du roi [de Babylone] Samsou-Ilouna », 1749-1712 av. J.-C.). Le style en est assez complexe, car l’auteur y a accumulé jeux de mots et de syllabes.
Texte 18 :
« Le Seigneur a vraiment fait apparaître ce qu’il fallait.
le Seigneur, invariable quand il a tranché des destins,
Enlil, pour que la semence du pays [48] sorte de la terre,
s'empressa de séparer le ciel de la terre,
s'empressa de séparer la terre du ciel.
… Le jour apparut [49].
… Enlil fit la louange [50] de sa houe…
A Ouzouéa [51], …
il mit au moule le commencement de l’humanité.
Vers Enlil, en son pays, le commencement de l’humanité fend la terre ;
Enlil porta un regard sincère vers ses têtes noires [52].
Les dieux Anounna vinrent à lui,
mirent leur main au visage [53],
adoucirent Enlil d’une prière,
lui disant que la houe est pour ses têtes noires.
La Dame qui fait naître le pontife, qui fait naître le roi,
Ninmena établit l’enfantement. »

Le texte suivant est le début d’un mythe sumérien voulant prouver que la sagesse d’Enki surpasse celle de tous les autres dieux, mais pourtant expliquer l’existence d’humains affectés d’anomalies dans un monde conçu comme ordonné par les dieux ; ces anomalies seraient consécutive à l’ivresse des dieux. Mais ce texte, d’époque ancienne, est si lacunaire (les lacunes sont marquées par ***) et comporte tant de difficultés grammaticales que la traduction littérale de la plus grande partie du mythe est pratiquement impossible. Ce passage, néanmoins plein d'une vie anthropomorphique, est souvent même trivial.
Texte 19 :
« Ce jour-là, jour où le ciel et la terre ***
cette nuit-là, nuit où le ciel et la terre ***
***, année où les destins *** [54]
quand les dieux Anounna eurent été enfantés,
quand les déesses eurent été prises en mariage,
quand les déesses eurent été réparties entre le ciel et la terre,
quand les déesses eurent conçu et eurent enfanté, …
des dieux innombrables étaient à l’ouvrage, les jeunes dieux portaient le terhoum [55];
les dieux creusaient des canaux, en entassaient la terre dans le monde infernal ;
les dieux … se plaignaient de leur vie.
Alors, celui qui est large d’entendement, l’auteur de tous dieux,
Enki, dans l’Engour, citerne d’où coule l’eau, lieu dont aucun dieu ne peut regarder le cœur,
sur sa couche était couché et dormait sans se lever.
Les dieux étaient en pleurs : « Il est l’auteur de la peine » dirent-ils.
Au dormeur étendu qui ne se levait pas de sa couche,
Nammou, la mère initiale, qui enfanta des dieux innombrables,
apporta les pleurs des dieux à son fils :
« Tu es couché ! Tu dors !
*** te lever ?
Les dieux que tu as formés *** se frappent la cuisse ;
mon fils, lève-toi de ta couche ; avec ton entendement, fais acte de savoir-faire ;
quand tu auras formé *** aux dieux, qu’ils lâchent le terhoum ! »
Enki se leva de sa couche à la parole de sa mère Nammou.
Le dieu *** … qui a l’entendement, de l’intelligence, de la prudence,
… fit paraître les sigensigshar  [56];
Enki … dit à sa mère Nammou ;
« Ma mère, à ce que tu auras formé, attache le panier des dieux ;
quand tu auras pétri au cœur de l’argile qui est au-dessus de l’Apsou,
les sigensigshar prendront des mottes d’argile ; toi, quand tu auras donné forme,
que Ninmah agisse comme ton assistante [57] !
que [tes assistantes] viennent se tenir près de toi quand tu feras naître ;
ma mère, toi, quand tu auras tranché son destin, que Ninmah attache le panier.
*** l’humanité ***
par l’engendrement d’un [mâle ***] hors du sein *** [58]. »

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Notes:

[48] La semence du pays = la race humaine.

[49] Cf. « ויהי־אור = et il y eut la lumière » (Gn 1,3).
Illustration : Tête de stèle (« kudurru ») mésopotamienne – env. 1125-1100 av. Jésus Christ – sans doute du sud de l’Iraq – British Museum, Londres. On y distingue : Ishtar/Astarté (étoile à huit branches), Sin (la lune qui régit le temps), Shamash (soleil).

[50] Cf. Gn 1 : « וירא אלהים את־[...] כי־טוב : et Dieu vit que [cela] était bon ».

[51] Ouzouéa (« où la chair sort »), ou Ouzoumoua (« où la chair pousse »), est un lieu-dit à Nippour où l’on situait la naissance des premiers hommes ; dans un temple de Nippour dédié à la déesse Innini,  cette dernière est appelée « Princesse d’Ouzoumoua », ce qui indique que ce lieu-dit appartenait au temple.

[52] « Têtes noires » = expression poétique courante pour désigner les humains ; ici, les Sumériens qui sortent de terre.

[53] Mettre la main au visage (ou, plus précisément, au nez) est un geste de prière humble.

[54] D’après les textes précédents, on peut très vraisemblablement combler les lacunes des 2 premiers vers par « s’éloignèrent » ou « furent séparés », et reconstituer ainsi le vers 3 : « cette année-là, année où les destins furent tranchés ».

[55] On pense, par recoupement avec son emploi dans d’autres contextes que le mot « terhoum » désigne un récipient utilisé pour transporter la terre ôtée afin de creuser des canaux, et la déverser dans le monde infernal.

[56] Le sens (et même la lecture : on pourrait aussi bien lire « sigensigdu ») de ce mot reste incertain ; une version postérieure et bilingue du mythe le remplace par « shassourou », « matrice ». Ce mot, que l’on retrouve plus loin dans le même texte, pourrait désigner les 14 assistantes de la déesse Mami. Comme elles n’ont pas été créées par Enki, on peut penser que le verbe traduit ici littéralement par « fit sortir » a en réalité la nuance de « fit se présenter ».

[57] Ici, la déesse créatrice pétrit l’argile, les auxiliaires en prennent des mottes, et la déesse façonne ces dernières ; dans le texte suivnt, ce sera l’inverse.

[58] A partir de là, le texte devient très lacunaire, nous privant certainement du récit de la formation des premiers humains ; il semble faire allusion à leur mode de reproduction.
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224Le « Mythe d’Atra-hasis » est le nom donné par les modernes à un récit mythologique tentant de répondre aux grandes questions que se posaient les Akkadiens :
- pourquoi et comment l’humanité est-elle apparue sur la terre ?
- pourquoi et comment dut-elle subir des fléaux, dont un déluge ?
- comment et par qui a-t-elle été sauvée ?...
L’une des versions les plus anciennes de ce mythe – néanmoins la mieux conservée – compte 1245 lignes, réparties en trois tablettes datées du roi de Babylone Ammi-sadouqa (1646-1626 av. J.-C.).
Atra-hasis ( = « le super-intelligent ») est le nom du héros principal de ce poème, dont voici les premiers vers :
Texte 20 :
« Lorsque les dieux étaient comme l’homme [59],
ils supportaient la tâche, portaient le panier  [60];
le panier des dieux était grand,
et la tâche pesante ; abondante était la peine.
Les grands Anounnakou, la septaine,
voulaient faire porter la tâche aux Igigou.
Anou leur père, le roi,
leur conseiller, le vaillant Enlil,
leur chambellan, Ninourta,
leur *** Ennougi,
prirent le gobelet [61] ***
tirèrent au sort, répartirent les dieux. 
Anou monta au ciel. *** »
La description de la répartition des tâches entre les dieux est trop lacunaire pour pouvoir être présentée ici ; toutefois, on apprend cette répartition n’est pas encore satisfaisante : les Igigou, excédés par le travail qui leur est imposé se révoltent : ils brûlent leurs outils et cernent le palais d’Enlil afin de le détrôner.
Anou, Enlil, Enki et les Anounnakou tiennent alors conseil, et finissent – après avoir parlementé avec les Igigou – par admettre le bien-fondé de leurs revendications. Une solution s’impose : il faut créer l’humanité pour transférer sur elle les travaux des Igigou ! Enki s’adresse aux autres dieux ; les trois premiers vers du texte suivant sont la fin de son discours :
Texte 21 :
« Elle est là, Belet-ili [62], la matrice ;
que la matrice mette bas, qu’elle forme,
et que l’homme porte le panier du dieu ! »
Ils appelèrent la déesse, interrogèrent
la sage-femme des dieux, la sage Mami :
« C’est toi qui seras la matrice formatrice de l’humanité ;
forme le loullou [63], qu’il supporte le joug ;
qu’il supporte le joug qui est l’œuvre d’Enlil ;
que l’homme porte le panier du dieu ! »
Nintou ouvrit la bouche
et dit aux grands dieux :
« Ce n’est pas à moi seule qu’il convient d’opérer ;
c'est avec Enki que l’œuvre est à faire ;
c’est lui qui purifie tout ;
qu’il me donne de l’argile, et moi, j’opérerai. »
Enki ouvrit la bouche
et dit aux grands dieux :
« … Je veux opérer une purification, un bain [64].
Qu’on abatte un dieu déterminé
et que les dieux se purifient par immersion.
A sa chair et à son sang
que Nintou mêle de l’argile ;
que du dieu même et de l’homme soient mêlés
ensemble dans l’argile !
... Que de la chair du dieu il y ait un Esprit [65] ;
qu'il donne signe de lui au vivant
et pour empêcher l’oubli, qu’il y ait un Esprit ! »
« Oui ! » répondirent dans l’assemblée
les grands Anounnakou
qui ont la charge des destins. …
Ils abattirent dans leur assemblée
[66], un dieu qui avait de l’esprit ;
à sa chair et à son sang
Nintou mêla l’argile ;
***
de la chair du dieu il y eut un Esprit ;
il donne signe de lui au vivant [67]
et pour empêcher l’oubli, il y eut un Esprit ! 
Après qu’elle eut mêlé cette argile,
elle appela … les grands dieux.
… les grands dieux
crachèrent sur l’argile [68].
Mami ouvrit la bouche
et dit aux grands dieux :
« Vous m’avez ordonné une ouvre
et je l’ai accomplie [69] ;
vous avez abattu un dieu avec son esprit ;
j’ai enlevé votre lourde tâche,
j’ai imposé à l’homme votre panier. … »
Ils accoururent et baisèrent ses pieds :
« Auparavant, nous avions l’habitude de t’appeler mami ;
maintenant que ton nom soit : Dame-de-tous-les-dieux ! »
La suite de ce texte est perdue, mais la fin de celui-ci coïncide avec le début d’un fragment plus récent, dont on peut donc présumer qu’il est une copie du texte ancien :
Texte 22 :
« Ils entrèrent dans la maison du destin [70]
*** Ea [71], la sage Mama [72].
Les matrices, une fois rassemblées,
foulent l’argile [73] devant elle.
Elle, elle profère sans répit l’incantation
qu'Ea, assis devant elle, lui fait réciter.
Quand elle eut fini son incantation,
elle cracha sur son argile,
elle détacha quatorze mottes ;
elle mit sept mottes à droite,
sept mottes à gauche ;
elle posa la brique entre elles. »
Une nouvelle lacune nous oblige à recourir à un autre fragment, plus ancien, qui recoupe le précédent :
Texte 23 :
« Elle sortit pour elle [74] le couteau du marais qui coupe le cordon ombilical [75]
elle appela les sages, les savantes,
les sept et  sept matrices.
Sept firent avec art des hommes,
sept firent avec art des femmes. [76] »

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Notes:
[59] = Lorsque les dieux devaient remplir la tâche qui deviendra celle des hommes.

[60] Le « panier » est celui qui sert à transporter la terre – en particulier quand on accomplit une « corvée », mot dont il est synonyme.

[61] Le gobelet dans lequel on met les dés pour un tirage au sort.

[62] Belet-ili = « la Dame des dieux » (cf. plus haut dans le texte), Nintou = « la Dame de l’enfantement » (cf. plus bas dans le texte), sont des surnoms de Mami, ou Mama (cf. texte 22).
Le terme de « matrice » qui lui est appliqué, ainsi que le verbe « mettre bas », sont à prendre au sens figuré, puisqu’il s’agit ici du modelage de l’argile. Mami est d’ailleurs également appelée « sage-femme ».

[63] Ce nom de loullou, emprunté au sumérien, peut désigner, comme ici, le premier homme ; il est synonyme de l’akkadien « awiloum », qui signifie « homme ».

[64] Il ne s’agit pas d’un bain dans le sang du dieu, mais au contraire d’un bain purificatoire accompagnant une mise à mort.

[65] Un jeu de mot approximatif:
Wê (nom du dieu tué) + têmou (esprit) = (w)etemmou (spectre, en akkadien)
vient suggérer que la croyance que l’esprit, le spectre qui survit à un défunt et donne signe de lui aux vivants tant qu’on oublie de l’apaiser par un culte funéraire a pour origine l’insertion dans l’argile primitive de la chair et du sang de Wê et de son esprit.

[66] Wê est vraisemblablement le dieu qui a appelé les Igigou à la révolte ; nous assisterions donc ici à la mise à mort d’un dieu « coupable ».

[67] Comprendre : « il donna par la suite signe de lui au vivant ».

[68] Simple geste du potier humectant son argile, ou geste plus symbolique du dieu qui donne vie ? Nous l’ignorons ; on retrouve la même geste chez Mami, un peu plus loin.

[69] Ces vers peuvent donner l’impression que la formation de l’homme est terminée ; en réalité, la suite du texte démontre que c’est le stade (certes essentiel et primordial) de la fabrication d’une matière animée qui suscite l’admiration et le discours des dieux.

[70] Sans doute la maison où les dieux se rassemblent pour fixer le destin du monde.

[71] Ea : dans ce fragment plus récent, le nom Ea remplace Enki du texte précédent, plus ancien.

[72] Mama = Mami.

[73] Sans doute pour donner à l’argile la consistance voulue pour le modelage.

[74] Pour la brique, i.e. pour être utilisé avec la brique.

[75] Ce couteau, fait d’un roseau coupant, est avec la brique comme support, l’instrument caractéristique de la sage-femme. Ici encore, la formation des êtres humains, malgré tout ce qui précède (le modelage de l’argile mêlée du sang et de la chair de Wê), est assimilée à une naissance naturelle.

[76] L’humain est pétri dans de l’argile : האדםHa-Adam, l’humain – cité 540 fois dans la Bible, dont 19 fois seulement en tant que nom propre « Adam » – a la même racine que האדמהHa-Adamah, le sol, la terre rouge, cultivable.
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225– Le poème akkadien qu’on appelle généralement « Poème babylonien de la création », et qui comporte sept tablettes, était nommé par les anciens de ses deux premiers mots: « enouma elish » [77]. Rédigé assez tardivement (vers 1100 av. J.-C.), il voulait justifier la suprématie de Mardouk sur les autres dieux. Il s’ouvre sur la description de l’univers primitif, constitué par le mélange d’Apsou, les eaux douces, et Tiamat, les eaux salées :
Texte 24 :
« Lorsqu’en haut le ciel n’était pas nommé,
qu’en bas la terre ferme n’avait pas reçu de nom [78],
ce fut Apsou, l’initial, qui engendra tous [les dieux],
Tiamat, la causale, qui les engendra tous ;
comme leurs eaux se mêlaient ensemble [79], …
les dieux furent alors créés en leur sein. »


Photo: près de Qurnah, entre le Tigre et l'Euphrate (le puissant fleuve à l'arrière-plan est l'Euphrate; au premier plan, le cours inférieur du TIgre)

Plusieurs générations de dieux naissent ensuite ; Apsou est assassiné par Ea. Tiamat fait de Kingou son nouvel époux, et prépare une guerre de vengeance contre les autres dieux, qui remettent alors le pouvoir suprême à Mardouk, fils d’Ea – à condition qu’il accepte de combattre Tiamat et ses troupes.
Mardouk vainc et tue Tiamat ; il construit l’univers à partir du corps de celle-ci :
Texte 25 :
« Il revint en arrière vers Tiamat qu’il avait capturée ;
le Seigneur mit les pieds sur la base de Tiamat
et de sa massue inexorable fracassa la crâne ;
il trancha les vaisseaux de son sang
qu’il laissa le vent du nord emporter en des lieux inconnus. …
S’étant calmé, le Seigneur examine le cadavre,
il veut le diviser, en faire quelque chose d’ingénieux ;
il la fendit comme l’est un poisson au séchage,
en disposa une moitié comme ciel en forme de plafond… »
Dans la cinquième tablette, on apprend que Mardouk
-         met les astres en place ;
-         dispose les montagnes sur la tête et les mamelles de l’autre moitié de Tiamat ;
-         fait sortir le Tigre et l’Euphrate de ses yeux.
A partir de la sixième tablette, on apprend comment et pourquoi fut créée l’humanité :
Texte 26 :
« Mardouk… a envie de former quelque chose d’ingénieux :
« Je veux coaguler du sang et faire être de l’os ;
je veux ériger le loullou et que son nom soit « homme » ;
je veux former le loullou homme ;
que [les hommes] soient chargés de la tâche des dieux et que les dieux soient en repos.
Je veux changer l’organisation des dieux et la faire ingénieuse :
qu'ils soient honorés ensemble, mais répartis en deux » …
Lui répondant, Ea parla en ces termes
quant au repos des dieux, il modifia son plan :
« Que me soit livré l’un de leurs frères ;
lui, qu’il soit détruit et que des gens soient façonnés ; …
que le coupable soit livré [80], et les grands dieux confirmés !»…
Le roi parle aux Anonnakou en ces termes :
« … Dites-moi des paroles vraies :
quel est celui qui a causé le combat,
qui a fait se révolter Tiamat et a organisé la bataille ?... »
Les Igigou lui répondirent :
« C’est Kingou qui a causé le combat,
a fait se révolter Tiamat et a organisé la bataille ! »
L’ayant capturé, …
ils lui imposèrent le châtiment et lui tranchèrent le sang :
de son sang, [Ea] forma l’humanité ;
il lui imposa la tâche des dieux et libéra les dieux. »

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Notes:

[77] Cf. note 41 – Les Juifs nomment בראשׁית - Be-RèShit: « En un commencement » ce que les Chrétiens nomment « Genèse », du grec γενησις - génèsis : création, début (on pourra noter que la LXX n'emploie pas ce mot pour traduire "בראשׁית", mais
" Ἐν ἀρχῇ", qui est la traduction littérale de בראשׁית ).

[78] Dans la pensée babylonienne, comme souvent dans les pensées sémites (cf.Gn) d’ailleurs, le nom est l’expression de l’être ; ce qui n’a pas de nom n’existe pas.

[79] Cf. en note 11 : Gn 1,2 : תהום - Tehom = le chaos aqueux, et המים, HaMaim: , les eaux).

[80] Cf. note 65, sur la notion du dieu coupable et sacrifié.
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226– La « cosmologie chaldéenne », comme le texte ci-dessous est souvent nommé, n’est pourtant pas vraiment significatif de la pensée chaldéenne. En effet :
- ce texte bilingue présente un sumérien et un style (vocabulaire très pauvre, répétitions sans valeur poétique) si médiocres qu’il ne peut guère s’agir que d’une traduction établie à basse époque d’un texte primitivement akkadien ;
- l’attribution de la création à Mardouk ne peut être antérieure au XIIème s. av. J.-C. .
Son originalité (entassement de terre sur un radeau) n’est donc pas, non plus, significative de la pensée mésopotamienne de la création. On remarquera la création des animaux après celle des hommes, comme en Gn.
Texte 27 :
«  Mardouk assembla un radeau à la surface de l’eau,
forma de la terre et l’entassa sur le radeau* ;
pour faire habiter les dieux dans une habitation qui contente le cœur,
il forma l’humanité ;
Arourou forma la race humaine avec lui ;
il forma les hardes, ce qui a vie dans la steppe ;
il forma le Tigre et l’Euphrate et les mit en place ;
il leur donna un bon nom ;
il forma le roseau sec, le roseau vert, le marais, le roseau et le fourré ;
il forma la verdure et la steppe,
- tous les pays furent marais et cannaie! -
la vache et son veau, le jeune taureau, la brebis et son agneau, le mouton de l’enclos,
le jardin, les forêts
le bélier... »
* Sur ce thème, voir le Ps 24,2 en cliquant ici.

227– Deux commentaires d’œuvres « astrologico-théologiques » ont été conservés. Le plus court est inscrit sur une tablette postérieure à 1000 av. J.-C., mais semble être la copie d’un texte plus ancien ; le second comporte des allusions au rôle créateur de Mardouk-le Seigneur (cf.225), ainsi que des contradictions sur la place des Igigou : il est donc vraisemblablement postérieur au précédent :
Texte 28 :
« Le ciel supérieur est en pierre louloudanitou ; c’est celui d’Anou ;
le ciel médian est en pierre saggilmoud : c’est celui des Igigou ;
le ciel inférieur est en pierre ashpou : c’est celui des étoiles. »
Texte 29 :
« Le ciel supérieur est en pierre louloudanitou [81]; c’est celui d’Anou ; Mardouk y fit habiter 300 Igigou ;
le ciel médian est en pierre saggilmoud : c’est celui des Igigou ; le Seigneur y érigea un trône haut ; il y prit place dans une cella de lapis-lazuli ; il y alluma une lampe d’ambre ;
le ciel inférieur est en pierre ashpou : c’est celui des étoiles ; il y a dessiné les constellations du zodiaque des dieux ;
*** de la terre supérieure ; il y fit gîter les souffles humains [82];
*** la terre médiane ; il y fit habiter son père Ea ;
*** [la ter]re inférieure ; il y enferma 600 Anounnakou… »
Nous avons ainsi un monde à six niveaux : trois pour le ciel et trois pour la terre ;c’est la forme la plus complète de l’univers babylonien vu en coupe, et le développement de l’univers à trois niveaux que nous avons trouvé dans les premiers textes :
-         le ciel pour Anou,
-         la terre pour Enlil,
-         le monde souterrain pour Enki/Ea.
Des études plus récentes ont contesté la théorie des sphères imbriquées, au bénéfice de celle de niveaux plans, reliés entre eux par un « câble cosmique », tserretou, mais qui pourrait aussi être la Voie Lactée, ou, dans un sens symbolique, une « laisse » divine.
Cependant un passage comme ce dernier (prière au dieu-soleil Shamash):
Texte 30 :
« Shamash, là où, à ta sortie de la base des cieux, ciel et terre s’embrassent ensemble… »
ne peut guère s’expliquer que par la thèse des hémisphères concentriques et concordantes.

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Notes:

[81] Louloudanitou : non identifiée ; saggilmoud : bélemnite ?; ashpou : jaspe ?

[82] = les morts.

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228- Quant à la fameuse « mappemonde mésopotamienne », elle est tracée sur une tablette d’époque tardive, mais le texte qui l’accompagne se présente comme la copie d’un autre plus ancien.
Le monde est un disque, entouré du « Fleuve amer », l’océan.
Une bande horizontale, au « sud » du monde, est appelée à droite « marais », et à gauche « percée » (pour l’irrigation).
Une bande verticale représente sans doute l’Euphrate, coulant de « la montagne » du nord au golfe Persique, en passant près de Babylone. D’autres « villes », nommées ou non, sont également tracées.
L’Assyrie est figurée à l’est de Babylone.
Sept triangles extérieurs au Fleuve amer portent chacun le nom de « région » ; l’une d’elle, au « nord » est qualifiée de « lieu où on ne voit pas le soleil ». Sur le croquis, leur largeur est mentionnée, tandis que dans le texte c’est leur distance.
« Cette mappemonde est tellement primitive qu’on peut se demander s’il s’agit vraiment d’un essai de cartographie d’après les conceptions de l’époque ou seulement d’un croquis genre graffito pour illustrer le caractère inaccessible des régions dont il était question dans le texte » (M.-J. Seux).
 

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