Au service de l'Ecriture - Yvette Mailliet le Penven



LA TERRE ET SA CRÉATION
DANS LE PROCHE-ORIENT ANCIEN

  (synthèse d'une conférence;
article publié sous forme abrégée dans Sources Vives,
revue des Fraternités Monastiques de Jérusalem, n°141)




Introduction

« En un commencement... »

Si l’histoire biblique commence avec Abraham (vers le XVIIIème ou le XVIIème s. avant Jésus-Christ), soit en Gn 12, les auteurs du Premier Testament nous invitent dans les onze premiers chapitres de la Genèse (dont le titre hébreu est le premier mot: בדשיתBe-Rèshit = « En un commencement ») à un retour en arrière sur ce « commencement »… Or on ne peut parler « d’un », mais de deux récits des origines [1].
Et nous ne comprendrons vraiment ces deux récits, ainsi que tous les autres passages du Premier Testament faisant allusion à l’œuvre créatrice de Dieu (par exemple Is, certains Ps, 2M…), qu’en nous replongeant nous-mêmes dans les contextes historico-géographiques, et surtout socio-culturels dans lesquels ils ont été écrits : il est capital d’étudier les récits de création, les "cosmogonies", présentés par les textes du Proche-Orient ancien qui nous sont parvenus : essentiellement, d’ouest en est et du nord au sud, ceux d’Egypte, de Canaan et Ugarit, de Mésopotamie (Assyrie, mais surtout Akkad et Sumer, avec Babylone et Ur). On pourrait également évoquer quelques éléments rédigés en grec, mais ils sont bien entendu plus récents que nos deux textes bibliques de référence.


Cependant, cette étude ne sera vraiment fructueuse que si l’on tient compte d’un élément essentiel : dans tous ces textes « péri-bibliques », la notion de création implique l’idée d’un ou de dieu(x) imposant au monde et à l’homme un ordre préconçu.
Or, au contraire, Israël [2] a lu, tout au long de son histoire, dans la Bible hébraïque [3], l’expérience de la libération par Dieu de son peuple
En effet, si l’idée de création est très ancienne, et attestée dans tous les peuples du Proche-Orient Ancien, si la réflexion d’Israël est loin d’être la première sur ce sujet, elle présente néanmoins une grande originalité – outre, bien entendu, celle de la poursuite d’un monothéisme absolu : c’est qu’elle ne se développe vraiment qu’en situation de libération.
Ainsi, le « Livre de la Consolation d’Israël » ou « Second Isaïe » (Is 40-55), qui annonce la libération après la déportation à Babylone (587-538 av.J.-C.), parle avec beaucoup de clarté (Is 40,12 sqq ; 22 ; 24 ; 26-27 par ex.) du Dieu créateur.
Or, c’est aussi au VIème siècle av.J.-C. qu’écrit l’auteur du récit P de la création…
Et l’auteur du récit J avait écrit le sien au Xème siècle av.J.-C., alors que son peuple, tout juste libéré d’Egypte, s’établissait en Canaan !...


Des contacts entre auteurs bibliques et textes « péri-bibliques » ?

On pourra en effet s’interroger sur la possibilité de ces contacts. A cela, nous pouvons répondre à titre d’exemple par quelques données concernant l’Egypte, qui sont peut-être les plus surprenantes.

On trouve ainsi des textes faisant mention de la présence en Egypte des « Hyksôs », peuples sémites venus de Palestine.
Ainsi, Flavius-Josèphe cite-t-il un texte égyptien de la XIVème dynastie narrant la domination de ce peuple sur toute la partie centrale de l’Egypte [4], situation confirmée par les deux stèles de Kamosé ; le « libérateur » de l’Egypte sera Ahmès, fondateur de la XVIIIème dynastie, qui, s’étant emparé de la capitale des « Asiatiques » en Egypte, Avaris, poursuivra les Hyksôs jusqu’à Sharuhen, où il les assiègera pendant six ans, avant que la ville ne tombe, vers 1550 av.J.-C., marquant ainsi la fin de la domination des Hyksôs en Egypte.
On peut donc penser que parmi ces Hyksôs se trouvaient des groupes qui formeront plus tard certaines tribus d’Israël ; ainsi, si l’on considère l’ensemble des « aventures » de Joseph (par ailleurs, né en Haute-Mésopotamie, il transférera le corps de Jacob en pays de Canaan – liant ainsi les trois cultures et préfigurant l’Exode…) comme historiques, elles se situeraient certainement dans ce contexte.
De même, on pourrait expliquer la dualité de la tradition de l’Exode par une mémoire déformée de l’expulsion hors d'Egypte des Hyksôs .

Auparavant, on avait également rédigé en Egypte des « textes d’exécration », gravés en hiératique cursif sur des vases ou des figurines d’argile que l’on brisait ensuite pour attirer sur les princes ou les peuples cités la colère des dieux; parmi eux, des princes d’Asqelôn, de Jérusalem, de Sichem, de Haçura (Haçor, ville très commerçante au XVIIIème s. av.J.-C., assurant le transit de l’étain pour la fabrication du bronze,  citée en Jos 11,10 comme « la capitale de tous ces royaumes » avant sa conquête par les Israélites lors de leur entrée en Canaan ; on peut d’ailleurs noter qu’en Jos 12 on trouve une liste des souverains vaincus reprenant quasiment la même structure que les textes égyptiens d’exécration), de Meguiddo, de Laish (Dan), de Kupni (Byblos), etc.

Plus tard, sans doute poussés par la faim, des groupes sémitiques se sont installés avec leurs troupeaux autour du delta du Nil, assez longtemps pour prendre des noms égyptiens (« Moïse » par exemple). Après une longue période de cohabitation pacifique, un pharaon – vraisemblablement Ramsès II – contraignit ces groupes à construire pour le compte des égyptiens les villes de Pitôm et Ramsès (Ex 1,11). La tradition biblique de ce revirement est très ancienne, mais a un fondement historique [5], bien qu’ensuite ces villes n’aient joué aucun rôle pour les égyptiens.

De même, si l’on ne trouve pas trace du départ d’Egypte de Moïse et de ses frères refusant l’esclavage dans des documents égyptiens, c’est que ce fait a été un événement insignifiant pour les égyptiens, qui ont d’autres groupes plus importants pour effectuer leurs « grands travaux » : l’armée, les prisonniers de guerre et les esclaves (eux-mêmes anciens prisonniers, ou descendants de prisonniers).

On pourrait faire les mêmes démonstrations avec les pays de Canaan (bien sûr !) et de Mésopotamie, mais cela nous entraînerait trop loin de notre propos [6].

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Notes:              

[1] Le « Yahviste (J) », Gn 2,4b—3,24, le plus ancien mais présenté en second, et vraisemblablement lui-même issu de deux traditions ; et le « Sacerdotal (P) », Gn 1,1—2,4a, beaucoup plus cohérent et « liturgique » que le Yahviste, mais aussi plus récent de quatre siècles. (voir page suivante)

[2] Au sens de « peuple de Dieu »

[3] Voir
1.en cliquant ici : « TaNaKh »,
תנך , des trois premières lettres
-         de תורה « Torah = Loi», ou Pentateuque
-         de נביאים « Nabiim = Prophètes »
-         et de כתובים « Chetoubim = Autres écrits »;
2.en cliquant sur ces deux liens : « La Genèse selon la Bible - 1 » et « La Genèse selon la Bible - 2 ».

[4] « Sous [le] règne [de Toutimaios] …, de l’Orient, un peuple eut l’audace d’envahir notre pays et, sans difficulté ni combat, s’en empara de vive force … A la fin, ils firent même roi l’un des leurs [qui] s’établit à Memphis, levant des impôts sur le haut et le bas pays … Il fortifia les régions de l’est, car il prévoyait que les Assyriens, un jour plus puissants, attaqueraient par là son royaume … Il rebâtit [Avaris] et la fortifia de solides murailles… On nommait cette nation Hyksôs, c'est-à-dire « rois pasteurs »… »

[5] On trouve ainsi la mention suivante sur un papyrus (Leyde 348) : « Distribue des rations aux hommes de troupe et aux Apiru qui font le transport des pierres pour le grand pylône de Ramsès Miamoum ».
Bien entendu, les « hommes de troupe » sont des Egyptiens, et les Apiru sont, dans les lettres de Tell el-Amarna, des habitants de la Palestine ; on peut rapprocher ce mot de « Hapiru », que l’on trouve dans les textes en cunéiforme – voire de « Hébreu(x) », que l’on ne trouve que 34 fois dans tout le Premier Testament, qui n’est donc pas, et de très loin, une désignation courante chez les Israélites pour se désigner. En outre, par 10 / 34 fois, ce terme est employé par des Egyptiens ou des Philistins, ou (également par 10 / 34 fois) par des Israélites parlant d’eux-mêmes à des étrangers ; et cette désignation disparaît au Xème s. av.J.-C.
Aussi peut-on penser que le terme « hébreu » désignait une partie de la population de Canaan (Israélites ou non, pour les étrangers), qui aurait été peu à peu assimilée sous le règne de David.

[6] Sur ce thème, on lira avec profit le remarquable Supplément au Cahier Evangile n°69 : « Israël et les Nations d’après les textes du Proche-Orient ancien », qui présente ces textes par ordre chronologique biblique.
 
 (suite page suivante)

 

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