Au service de l'Ecriture - Yvette Mailliet le Penven

Le Temps du Carême
Années C


Introduction


D'un petit clan d'Araméens émigrés en Égypte, Dieu a fait un peuple libre, doté d'une constitution divine, transmise par Moïse. Un long Exode les a conduits à la Terre que Dieu leur destinait.

Jésus a rassemblé tous les croyants en un seul peuple délivré de l'esclavage du démon - qu'il a affronté victorieusement au début de son ministère, et d'une manière décisive à l'heure de sa Passion. Alors s'est révélée sa gloire de Fils bien-aimé du Père, vers laquelle il entraîne ceux qui s'attachent à lui (évangiles des premier et deuxième dimanches).
Les évangiles des trois dimanches suivants présentent un parcours de conversion qui mène à Dieu, le Père des miséricordes. Loin de condamner les coupables, comme le feraient des hommes sans pitié, il accueille à bras ouverts les pécheurs qui reviennent à lui. Alors, proclame saint Paul: "Laissez-vous réconcilier avec Dieu"; "citoyens du Royaume des Cieux", ne retombez pas dans l'esclavage dont vous êtes sortis, et, "oubliant ce qui est est en arrière", courez joyeux vers le but "pour remporter le prix auquel Dieu vous appelle là-haut dans le Christ Jésus"!
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Une "Route de Carême,
Bible en main",
avec les Fraternités Monastiques de Jérusalem

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Première semaine

CROIRE

Le premier pas de la vie chrétienne, c’est la foi. La première question que l’on pose à celui ou celle qui s’apprête à devenir catéchumène, offrant son front, ses lèvres, ses yeux, ses épaules et son être tout entier au signe de la croix que le prêtre va bientôt tracer sur lui, c’est celle-ci :
«Que demandes-tu à l’Église de Dieu ? - La foi».
C’est le point de départ. Le moteur sans lequel il serait vain de penser se mettre en route.Non pas posséder, ni maîtriser la foi comme on pourrait posséder ou maîtriser une leçon de catéchisme, mais la désirer et, en la désirant, être sûr de la recevoir de la bonté de Dieu, sachant qu’avec elle, tout nous est donné. «Que te donne la foi ?», demande encore le prêtre au futur catéchumène - «La vie éternelle».
Nous ne sommes peut-être pas ou plus catéchumènes – quoique... dans la vie monastique, on est bien un peu «novice» toute sa vie durant ! –, mais nous ne sommes pas dans une situation si différente pour autant. Non que la grâce du baptême, si nous l’avons reçue, ne nous ait profondément marqué et transformé, bien sûr, mais, pour ce qui est de la foi, nous restons toujours dans la position du demandeur, toujours en deçà de cette sûre confiance en Dieu qui, pourtant, nous permettrait, nous dit Jésus, de «déplacer les montagnes» (Mt 17,20 ; Mc 1,23) ! C’est comme si nous hésitions à croire !
On dit que la foi est un don – et c’est vrai, bien sûr ! Mais elle n’est pas cette sorte de don que certains auraient la chance de recevoir, comme à la loterie, et pas les autres ! – On entend parfois : «Vous avez de la chance, vous avez la foi»...
Elle est un don que chacun reçoit selon la mesure même qu’il ose demander. «Je crois Seigneur, mais augmente ma foi» (Mc 9,24), disait avec un beau réalisme le père de l’enfant que tourmentait un esprit mauvais. Si la foi n’est que rarement ressentie comme certitude, elle est en revanche toujours appelée à se réaliser dans la confiance : il ne s’agit pas d’abord de croire à des vérités, même très importantes et très profondes, mais de croire en Quelqu’un. «La foi dont nous parlons ici, écrivait un père du désert, saint Isaac le Syrien, n’est pas le fondement de la confession de tous, mais cette puissance spirituelle qui soutient le cœur dans la lumière de l’intelligence et qui, par le martyre de la conscience, porte l’âme à se confier pleinement en Dieu» (Discours ascétique n°12).
Cette semaine, alors que le Carême n’est même pas encore commencé, nous sommes «neufs» et au commencement de notre route. Comme les catéchumènes et avec eux, demandons la foi. Demandons de percevoir «ce dessein éternel que le Père a conçu dans le Christ Jésus notre Seigneur, et qui nous donne d’oser nous approcher en toute confiance par le chemin de la foi au Christ», comme l’écrit Paul aux Éphésiens (3,11-12). Au bout de la première étape, nous entendrons, comme chaque année le premier dimanche de Carême, le récit des tentations du Christ au désert. Jésus n’est pas le surhomme seul capable de vaincre le tentateur, mais l’homme «béni» dont parlait le psaume parce qu’il «met sa foi dans le Seigneur» (Ps 40,5). Le tentateur l’a bien compris qui, ne parvenant à la vaincre ni par la faim ni par l’orgueil, voudrait travestir la foi du Fils de Dieu en provocation : «Jette-toi en bas, si tu es le Fils de Dieu !» (Lc 4,9). Mais la foi est tout le contraire d’un défi lancé à Dieu ! Jésus nous montre le chemin de l’absolue confiance dans le Père ; tout au long de cette première semaine de retraite, sachant «que le Christ habite en nos cœurs par la foi» (Ép 3,19), mettons, doucement et paisiblement, nos pas dans les siens.

La semaine

Lundi 11 février : L'appel et le don de la foi (Rm 10,5-11)
«Celui qui croira et sera baptisé, sera sauvé ; celui qui ne croira pas, sera condamné» (Mc 16,15). Cette phrase peut paraître dure. En réalité, il s’agit d’un appel beaucoup plus que d’un jugement. Tu veux être sauvé ? Avance-toi vers la fontaine de la foi où coule l’eau baptismale. Te penchant vers elle, tu y découvriras un visage, le visage unique de celui qui te sauve : le Christ Jésus. Plongé dans l’eau toi aussi, en mémoire de ton baptême, tu en remonteras vivant de la vie de ce même Christ. La foi est un appel adressé à ta liberté. La question qui t’est posée, ce n’est pas «crois-tu ?», ni «es-tu bien certain ?», mais «veux-tu croire ?». Paul l’affirme dans le texte que nous méditons aujourd’hui : «si tes lèvres confessent que Jésus est Seigneur et si ton cœur croit que Dieu l’a ressuscité des morts, tu seras sauvé» (Rm 10,9 - 2ème lecture de dimanche prochain). Il n’est plus question d’accomplir les préceptes d’une Loi, comme au temps de Moïse, mais de tourner notre regard vers le Vivant qui s’offre tout entier à celui qui croit. «Je vous ai écrit ces choses, à vous qui croyez au nom du Fils de Dieu, pour que vous sachiez que vous avez la vie éternelle» (1Jn 5,13).
Seigneur, tu nous appelles à croire, à mettre notre confiance en toi pour être sauvés et vivre dès ici-bas de la puissance de ta résurrection. Au début de cette route que nous parcourons tous ensemble derrière toi, notre berger, nous te demandons d’envoyer sur nous la force de ton Esprit de foi et de persévérance. Bénis, Seigneur, tous ceux qui s’avancent vers la fontaine baptismale et donne à chacun d’entre nous de puiser dans la joie aux sources de son propre baptême. Amen.

• Mardi 12 février : Puissance de la foi (Mt 17,14-20)
Le plus dangereux ennemi de la foi, ce n’est pas, contrairement à ce que l’on penserait peut-être spontanément, le doute, mais ce que l’on appelle de ce joli nom – qui pourrait aussi bien être celui d’un insecte ou d’une plante rare : la pusillanimité. Celui ou celle qui fait preuve de pusillanimité a une conscience aiguë, excessive, de sa propre faiblesse. Jusque là, ce ne serait pas un problème, mais voilà qu’il s’en désespère, qu’il s’enferme dans cette perception rétrécie qu’il a de lui-même et qu’il refuse absolument qu’un autre, même si c’était le Tout-Autre, puisse lui venir en aide. Le monde qui l’entoure lui paraît au fond plus puissant que Dieu. Au contraire, l’homme, la femme, de foi est capable de regarder paisiblement en face sa pauvreté – car il sait qu’il n’est que poussière et qu’il retournera à la poussière, comme nous l’entendrons à nouveau demain, mercredi des Cendres – en même temps qu’il est sûr de pouvoir s’appuyer sur la force de son Dieu. Ce qu’il réussira – même à déplacer les montagnes ! –, il ne se l’attribuera pas, conscient qu’il est de sa faiblesse, mais il le rendra en action de grâces à Celui dont il l’a reçu. Dans le texte que nous méditons aujourd’hui, les apôtres sont pris en flagrant délit de pusillanimité. Laissons-nous interroger avec eux par Jésus afin d’entrer aussi avec eux dans la victoire du Ressuscité. Car «telle est la victoire qui a triomphé du monde : notre foi. Quel est le vainqueur du monde, sinon celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ?» (1Jn 5,4-5).
Seigneur, je crois mais augmente ma foi. Que je ne regarde pas ma faiblesse – que tu connais mieux que moi – comme un obstacle sur mon chemin vers toi, mais plutôt comme le bois simple et rude dont tu pourras, si tu le veux, faire un bon outil pour le Royaume ; comme le vase d’argile que tu pourras emplir du plus pur des nectars ; comme l’eau dont tu tireras un vin de joie. Et que ce soit ta gloire, Seigneur, que ma faiblesse à ton service tienne bon. Amen.

Mercredi 13 février :
Foi et confiance (Mt 6,25-34)
Le fruit naturel de la foi, c’est la confiance. Nous recevons aujourd’hui, en ce premier jour de Carême, une parole de légèreté : ne vous inquiétez pas ! Les choses sont simples avec Dieu, finalement : il nous aime, il prend soin de nous, il nous guérit, il nous pardonne... mais nous restons souvent des «gens de peu de foi». Dans le passage que nous méditons aujourd’hui, c’est la première fois que Matthieu emploie cette expression qu’il affectionne pourtant puisqu’il l’utilise à quatre reprises, toujours pour dénoncer la tentation de l’inquiétude, qu’elle porte sur les biens matériels (les pains que les apôtres avaient oublié d’emporter : Mt 16,8 ; la nourriture et le
vêtement : Mt 6,25) ou, plus fondamentalement, sur la peur de la mort (les apôtres puis Pierre, pendant les tempêtes sur le lac de Galilée : Mt 8,26; 14,31). Deux messages nous sont transmis à travers ces textes. Tout d’abord que toute inquiétude est vaine puisque nous n’avons au fond qu’une très petite marge de manœuvre : nous nous agitons comme des pantins qui se croiraient importants mais ni la vie ni la mort ne nous appartiennent : «Qui d’entre vous peut, en s’en inquiétant, ajouter une seule coudée à la longueur de sa vie ?». Céder à l’inquiétude, c’est aussi céder à l’agitation, or – et c’est le deuxième message –, il se pourrait que de lever un peu le nez de nos éternelles préoccupations nous donne une chance de découvrir ce «plus» dont parle Jésus à propos de la vie. Entrons donc avec légèreté dans ce temps favorable, comme les oiseaux du ciel.

Jeudi 14 février : La foi se nourrit de la mémoire (Dt 26,1-10)
La foi est le contraire de l’évidence. Elle prend même parfois les apparences de l’obscurité. L’un des meilleurs outils pour l’entretenir, c’est la mémoire. Dimanche prochain, nous lirons dans le livre du Deutéronome un passage que l’on appelle habituellement le «credo» d’Israël. Il s’agit à la fois de la relecture et de l’appropriation d’une histoire qui dépasse – en même temps qu’elle devient sienne – celui qui la raconte. Son «je» s’inscrit dans le «nous» du peuple autrefois sorti d’Égypte et, en s’y inscrivant, y reçoit une nouvelle identité : «je suis arrivé». Il nous est bon aussi de faire ce travail de mémoire à la fois collective (mémoire biblique, ecclésiale, familiale) et personnelle : la foi se nourrit de la mémoire. C’est déjà ce que pratiquait l’antique sagesse monastique : «Un vieux moine écrivait sur les murs de sa cellule des paroles et des pensées diverses. On lui demanda : ‘Qu’est-ce que cela signifie ?’ Il répondit : ‘Ce sont les pensées de la justice qui me viennent de l’Ange qui me garde, et les justes réflexions de la nature qui passent en moi. Je les écris au moment où elles m’arrivent. Quand je suis dans les ténèbres, je les relis et elles me délivrent de l’erreur’» (Discours ascétique n°37).
Seigneur, tu nous invites aujourd’hui à relire notre vie à la lumière de ton amour et de ta providence. Pour toutes les merveilles accomplies en chacune de nos existences, béni sois-tu. Parce que tu es venu habiter notre histoire et dresser ta tente parmi nous, te faisant l’un de nous, semblable aux hommes, béni sois-tu. Parce que tu m’as aimé et que tu t’es livré pour moi, béni sois-tu. Parce que tu viens demeurer en ton Église et dans le cœur de tout homme qui croit en toi, béni sois-tu, toi qui es, qui étais et qui viens. Amen.

Vendredi 15 février : La foi et les œuvres (Jc 2,14-23 ; Rm 4,19-22)
La foi ne nous fait pas quitter la bonne terre ferme de la vie concrète et quotidienne, au contraire : elle nous y enracine plus solidement encore. Si les nouveaux baptisés étaient parfois désignés comme les «illuminés», c’est uniquement en référence à la lumière baptismale qui fait d’eux des êtres nouveaux porteurs de la Lumen Christi, la vraie lumière qui vient du Christ ressuscité en qui ils ont été plongés. Celui que sa foi déconnecte des réalités quotidiennes risque fort de ne pas être sur le bon chemin ! La foi n’est pas une idée ou une théorie mais une façon de vivre en relation avec Dieu et avec les autres. En cela la foi est nécessairement une «pratique» ! Celui qui se dit «croyant mais non pratiquant», selon l’expression consacrée, ressemble à un être privé de corps : il se contente d’idées sans laisser le feu de l’Esprit vivifier sa vie entière ! Il ne s’agit pas seulement d’aller à l’église le dimanche – même si, bien sûr, c’est important et même vital – mais de vivre de Celui en qui l’on croit. La foi va jusque là : elle est ce sang nouveau qui coule dans les veines du baptisé pour lui faire porter le fruit «des bonnes œuvres que Dieu a préparées d’avance pour que nous les pratiquions», selon l’expression de Paul (Ép 2,10). La polémique autour de la question du salut, qui sous-tend le texte de saint Jacques que nous lisons aujourd’hui, lui fait convoquer la figure d’Abraham en vue de réconcilier la foi et les œuvres : l’une sans les autres reste stérile, affirme-t-il, comme en écho à la parole de Jésus : «Ce n’est pas en me disant : Seigneur, Seigneur, qu’on entrera dans le Royaume des Cieux, mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est dans les cieux» (Mt 7,21). Mais avec Paul, n’oublions pas que «c’est bien par la grâce que vous êtes sauvés, moyennant la foi. Ce salut ne vient pas de vous, il est un don de Dieu» (Ép 2,8). Ce n’est pas en effet le salut qui dépend des œuvres, mais l’authenticité de notre foi.
Seigneur, tu nous invites aujourd’hui à relire notre vie à la lumière de ton amour et de ta providence. Pour toutes les merveilles accomplies en chacune de nos existences, béni sois-tu. Parce que tu es venu habiter notre histoire et dresser ta tente parmi nous, te faisant l’un de nous, semblable aux hommes, béni sois-tu. Parce que tu m’as aimé et que tu t’es livré pour moi, béni sois-tu. Parce que tu viens demeurer en ton Église et dans le cœur de tout homme qui croit en toi, béni sois-tu, toi qui es, qui étais et qui viens. Amen.

Samedi 16 février : Le pèlerinage des croyants (Hé 11,1-34)
Le texte que nous méditons aujourd’hui, extrait de la lettre aux Hébreux, est un véritable hymne à la foi. La longue théorie des croyants qu’il fait défiler sous nos yeux – d’Abel à Samuel, en passant par Noé, Abraham, Isaac, Jacob, Moïse, David... – s’ajoute au pèlerinage de tous ceux qui sont en route vers le Royaume. Le chemin n’est pas différent ; nous pouvons nous inscrire dans cette lignée de croyants (voir page "Saint(e)s?..."), tenant fermes comme si nous voyions l’invisible (cf. Hé 11,27), sûrs que Dieu tient ses promesses : «C’est lui qui vous affermira jusqu’au bout, pour que vous soyez irréprochables au Jour de notre Seigneur Jésus Christ. Il est fidèle, le Dieu par qui vous avez été appelés à la communion de son Fils, Jésus Christ notre Seigneur» (1Co 1,8-9).
Seigneur, tu nous as fait le don de la foi, béni sois-tu ! Pour nos frères et sœurs catéchumènes qui s’approchent peu à peu de la fontaine baptismale, nous te prions et nous te bénissons. Comme eux et pour eux, nous te demandons aujourd’hui et chaque jour d’augmenter et de vivifier notre foi, sûrs que, par elle, la source qui jaillit en vie éternelle irrigue notre vie tout entière. Accorde-nous, Seigneur, accorde à tous ceux qui te prient en ce jour, une foi vivante et agissante, une foi capable de déplacer la montagne de nos inquiétudes et de nos préoccupations. Pour le combat que tu mènes en nous contre le tentateur, pour ton amour qui nous sauve, Seigneur, béni sois-tu !

• Dimanche 17 février :

Premier dimanche de Carême.

Première Lecture - Dt 26,4-10
Deuxième Lecture - Rm 10,8-13
Évangile - Lc 4,1-13

Homélie du Frère Pierre-Marie Delfieux
(Fondateur des Fraternités Monastiques de Jérusalem)
Tenté en tout, vainqueur pour tous
Nous voici tous ensemble sur la ligne de départ.
Si nous sommes vraiment d’Église
et si nous voulons marcher à la suite du Christ,
nous voilà prêts à nous mettre en route
pour une marche de quarante jours ;
une montée vers la lumière de Pâques ;
une ascension vers la joie de la Résurrection.
Mais d’emblée le Seigneur nous avertit
que le cheminement ne sera pas facile.
Car il s’agit, ni plus ni moins, d’une avancée
pour la conquête de la vraie liberté
qui, elle-même, nous ouvre les portes de la vie véritable.
Si tel est bien l’enjeu,
comment ne pas prêter une oreille attentive
à ce que Dieu nous dit aujourd’hui.
Aujourd’hui, si vous entendez ma voix,
n’endurcissez pas votre cœur (Ps 95,7).
*
La première lecture, tirée du livre du Deutéronome,
nous dit par quoi nous devons commencer.
Elle nous rappelle un souvenir natif, fondamental.
Elle nous redit de qui nous sommes les descendants par la foi.
Mon Père était un araméen errant… (Dt 26,5).
Étranger, immigré, Abraham n’a jamais possédé ici-bas
la terre annoncée.
Il a ainsi appris et nous rappelle à tous
que la vraie patrie est au-delà (Ph 3,20 ; Hé 11,14).
Et que, pour tout croyant, la vie sur terre
reste avant tout un cheminement vers la maison d’éternité.
Moïse, lui non plus, exilé, libéré, conduit au désert de l’Exode,
n’a pas pu entrer en Terre promise.
Il lui était indiqué par là, et à nous aussi, que la vraie vie
ne commence que dans l’au-delà de notre mort.
Nous savons tous que cela ne signifie pas
que cette vie serait sans intérêt et cette terre méprisable ;
mais qu’il y a tout simplement, merveilleusement,
une terre nouvelle et une vie éternelle qui nous attendent,
au-delà de ce qui est mortel en nous et périssable autour de nous.
Surtout si nous avançons dans la foi, comme Abraham,
(et bâtissons notre maison sur le roc de cette foi) ;
et si nous travaillons dans l’humilité, comme Moïse,
(et cultivons l’arbre de notre vie dans l’humus de cette bonne terre ).
Si donc la vie est une marche et une traversée,
sommes-nous bien en route ?
Le Carême nous rappelle, sans fausse honte,
que les difficultés nous attendent
et que les tentations nous guettent.
Mais il nous invite plus encore à aller de l’avant
sans chercher à nous enfermer ou à nous réfugier
dans des sécurités extérieures ou des pouvoirs temporels.
Il nous appelle à accepter humblement cette dépendance
et à accueillir, avec confiance, cette précarité.
C’est vrai que nous ne savons pas où nous allons.
Qui peut dire ce qu’est l’au-delà ?
Mais nous savons que Dieu y est et nous y attend.
Le Fils de l’homme descendu du ciel,
le Fils de Dieu qui est au ciel (Jn 3,11)
est venu lui-même faire notre propre traversée.
Il est toujours avec nous au milieu du gué
et il nous attend sur l’autre rive, vivant, ressuscité.
Voici que je fais du nouveau qui déjà paraît :
ne m’apercevez-vous pas ? (Is 43,19).
Le plus beau du désert c’est le plus qu’il révèle à midi
et l’oasis qui pointe le soir, au bout de la piste (Jn 4,6-14).
Car le Maître est là, chaque jour, Source d’eau vive,
et nous accueille, chaque soir, à la table du pain vivant .
*
La deuxième lecture, tirée de la lettre de Paul aux Romains,
nous rappelle une autre vérité fondamentale.
Au premier temps de notre marche vers Pâques
elle nous redit la nécessité et même la priorité de la foi en Jésus,
pour parvenir au salut (Ac 4,12).
Si donc tu affirmes de ta bouche que Jésus est Seigneur,
si tu crois dans ton cœur
que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts,
alors tu seras sauvé (Rm 10,9).
Et l’apôtre affirme avec une paisible conviction :
Celui qui croit du fond du cœur devient juste ;
celui qui, de sa bouche, affirme sa foi,
parvient au salut (10,10).
Élargissant alors son espérance et son appel
aux dimensions du monde, Paul n’hésite pas à proclamer
(rappelant en cela la parole du prophète) :
Tous ceux qui invoquent le nom du Seigneur seront sauvés (Jl 3,5 ; Rm 3,5).
Frères et sœurs, quelle lumière pour nos vies !
Laissons donc la foi s’exprimer dans tout notre être.
Qu’elle prenne le pas sur notre propre sentiment !
Laissons-nous transformer, transfigurer peu à peu
par cette lumière de vérité.
Nous en avons tant besoin pour donner sens
à la marche de notre vie !
C’est le plus souvent contre la foi
que le diable tente le cœur de l’homme.
Car il sait, mieux encore que nous,
qu’elle est source de salut.
Mais le Christ est là, lui le chef de notre foi (Hé 12,2),
qui nous redit : N’ayez pas peur, j’ai vaincu le monde ! (Jn 16,33).
En nous et pour nous,
il a déjà triomphé de la tentation, du découragement et du doute.
ne nous laissons donc pas prendre
par les murmures ou les mirages de l’Adversaire.
Si nous gardons confiance en Dieu, nous pourrons en triompher.
Car la victoire qui a vaincu le monde,
c’est notre foi ! (1Jn 5,4).
*
Dans l’Évangile de ce jour (Lc 4,1-13), nous voyons Jésus en personne
se mettre en route, pour affronter, tel un lutteur,
cet Adversaire qu’il qualifie de Prince de ce monde .
Dans cette solitude absolue où se déroule
ce poignant affrontement entre le Diable et le Fils de Dieu (Lc 4,2-3;9),
Jésus n’est seul qu’en apparence.
Nous sommes là tous présents en son cœur.
Lui qui a déversé dans les eaux du Jourdain tous les péchés du monde
emporte à présent avec lui toutes les tentations de l’homme.
La première se situe au désert.
La deuxième, sur la montagne.
Et la troisième, sur le faîte du Temple (Lc 4,1;5;9).
Trois lieux emblématiques
qui sont autant de lieux théologiques et spirituels,
redisant bien, à leur manière, combien,
selon le mot de l’Écriture, celui qui s’est fait en tout semblable à nous,
a aussi voulu être tenté en tout (Hé 2,17; 4,15).
Si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre
de se changer en pain.
Il le fera en vérité, et de la plus belle manière,
mais pas à la parole du diable
ni pour satisfaire l’attrait de nourritures terrestres.
Oui, lui, Dieu-notre-rocher, se fera pain vivant (Jn 6,51).
Mais pour la nourriture spirituelle de nos âmes immortelles.
Car l’homme ne vit pas seulement de pain (Lc 4,4).
Frères et sœurs, ne laissons jamais remettre en cause
note vocation fondamentale d’enfants de Dieu, car nous le sommes (1Jn 3,1).
Nous avons le pain de sa parole.
Une parole qui est lumière et vie (Jn 1,4).
Si nous savons, comme Jésus, nous réfugier
dans la parole de Dieu écoutée, priée, transmise,
nous saurons toujours tenir et, s’il le faut, nous relever.
En vérité, en vérité je vous le dis, celui qui écoute ma parole
a la vie éternelle… il est déjà passé de la mort à la vie (5,24).
Le diable dit ensuite à Jésus :
Si tu te prosternes devant moi, tu auras tout cela.
Cette tentation se déroule sur la montagne (Mt 5,8),
ou tout simplement, comme dit Luc, plus haut (Lc 4,5).
Plus haut ! C’est le lieu symbolique de toutes les quêtes
de gloriole, de suffisance et de prestige… (Jn 5,44; 12,43).
La tentation peut paraître énorme ; et elle l’est en effet :
se prosterner devant le diable quand on est Fils de Dieu !
Jésus le fera cependant, d’une certaine manière,
mais pas en pliant devant le Tentateur !
En descendant volontairement jusqu’aux enfers (1P 3,19),
pour ramener, du plus bas, le plus bas des fils perdus (Ph 2,10) ;
et pour nous racheter tous de nos piètres prosternations,
en face de ces multiples « idoles » à qui nous sacrifions
notre temps, notre âme et notre foi.
Mais si nous savons, comme Jésus, nous réfugier dans l’adoration,
pas de risque que nous tombions jamais !
Il est imprenable le cœur qui se tient fidèlement,
filialement, en présence du Seigneur (Ps 132; Jn 4,23).
La dernière tentation se situe
au sommet du Temple de Jérusalem.
Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ! (Lc 4,9).
C’est la tentation du pouvoir religieux
et du salut administré, sans la croix, à bon compte.
Non, Jésus ne se jettera pas du haut du pinacle du Temple ;
mais il en sera bel et bien chassé à coup de pierres (Jn 10,59).
Vous pouvez détruire ce temple,
en trois jours je le relèverai (Jn 2,19).
Ce jour-là, Jésus a racheté l’homme
de tout ce qui peut le pousser à se jeter, à se vautrer
sur toute une foule de réalités
dont la possession éphémère laisse à jamais insatisfait.
Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu ! (Lc 4,12).
Si nous savons, comme lui ;
ne pas mettre Dieu à l’épreuve
en revendiquant signes et prodiges,
mais en croyant de toute notre foi à l’amour qu’il nous donne,
alors, nous aussi, nous serons sauvés !
*
Seigneur, aide-nous à croire
que, si nous sommes voyageurs et étranges sur la terre,
ton Royaume nous attend dans le ciel.
Aide-nous à affirmer que Jésus est Seigneur,
à invoquer son nom et à proclamer
qu’il est ressuscité d’entre les morts.
Et quand revient l’heure de la tentation,
aide-nous à la supporter, à en triompher
et délivre-nous du mal. Amen !
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Deuxième semaine

  ESPÉRER 

En entamant cette étape sur le thème de l’espérance, nous restons résolument appuyés sur le thème qui a guidé notre méditation de la semaine dernière : la foi. La foi est en effet le rocher auquel s’adossent toutes les vertus chrétiennes, à commencer par l’espérance. Si la foi était la branche, l’espérance en serait comme la fleur attestant avec certitude d’une fécondité à venir. C’est bien parce qu’ils ont cru que les apôtres ont gravi la montagne avec Jésus, où ils l’ont vu transfiguré – c’est l’évangile de dimanche prochain (Luc 9,28-36). Mettant nos pas dans ceux des apôtres, nous allons ensemble, toute cette semaine, gravir les marches de l’espérance, jusqu’à ce que, pour nous aussi, «brille la connaissance de la gloire de Dieu, qui est sur la face du Christ» (2 Corinthiens 4,6).

Si nous pouvons espérer, c’est à cause d’une promesse. La promesse de l’amour divin. Or une promesse, par définition, cela reste de l’ordre de l’inaccompli... Mais c’est là que nous touchons à la spécificité de l’espérance chrétienne : elle n’est pas pour demain mais pour aujourd’hui ! Nous pouvons dès maintenant, à cette minute même, entrer dans l’espérance. Elle est comme un fleuve jailli de la Pâque du Christ, qui ne cesse de couler et d’entraîner dans son courant tous ceux que la grâce du baptême a touchés, ne serait-ce encore qu’en espérance – pensons en particulier aux catéchumènes qui seront baptisés lors des vigiles pascales.

La grâce que nous allons demander, ce n’est pas d’espérer quelque chose, mais d’espérer «tout court», c’est-à-dire d’entrer dans cet élan vital qu’est l’espérance. Il ne s’agit pas d’estimer à la hausse nos chances de voir se réaliser nos espoirs – nous risquerions trop d’être déçus ! – mais bien plutôt de saisir la main que nous tend le Christ pascal, lui qui est «notre espérance», selon la belle expression de Paul (1 Timothée 1,1). L’évangile de la Transfiguration nous invite à regarder sereinement vers la Croix : c’est dans la lumière que le Père dévoile l’identité glorieuse de son Fils au moment même où il s’apprête à prendre la route de Jérusalem pour y être condamné à une mort infâme. La pauvreté n’entame pas l’espérance. Elle la malmène, parfois – et douloureusement, peut-être – mais elle ne peut en triompher car le Christ y a ouvert un passage.

L’espérance est nécessairement pascale : elle traverse même la mort, comme Jésus lui-même a traversé la mort. Elle traverse les angoisses, les souffrances, les épreuves de toutes sortes – et notre monde n’en est pas privé, nous le savons. De tout cela, de tout ce poids de nos misères, Christ est vainqueur, voilà ce qu’annonce la transfiguration et ce que réalise la résurrection. Tout baptisé est un être pascal, un «citoyen des cieux», comme le dit Paul dans la lecture que nous entendrons dimanche prochain (Philippiens 3,17-4,1).

Gardons à l’esprit, tout au long de cette semaine, la très belle image que nous laisse la première lecture (Genèse 15,5-12.17-18) : celle d’un immense ciel étoilé, grand comme la promesse de Dieu. Si nous osons nous redresser et lever les yeux, nous apprendrons, à l’école d’Abraham, que la seule mesure qui convienne à l’espérance, c’est d’espérer sans mesure. «Voici, dit Dieu, que je fais du nouveau qui déjà paraît, ne l’apercevez-vous pas ?» (Isaïe 43,19).

La semaine

Lundi 18 février : Pourquoi espérer? (Si 34,11-17)
L’espérance a besoin d’un appui : la foi le lui fournit. Le texte que nous méditons aujourd’hui, extrait d’un des livres les plus récents de l’Ancien Testament, le livre du Siracide, nous offre une liste des raisons que nous avons d’espérer. En langage chrétien, on parlerait de «Providence» : Dieu est là, Dieu veille sur nous, nous pouvons être infiniment plus sûrs de lui que de nous-mêmes. Nul n’est exclu des bienfaits de Dieu, même si, parfois, nous pouvons nous sentir tout à fait abandonnés. «La plus profonde vérité de nous-mêmes, écrivait le dominicain Timothy Radcliffe, c’est que nous ne sommes pas seuls.»   
Sois béni, Seigneur, qui veilles sur chacun de tes enfants, les prenant sous tes ailes comme la poule ses petits. Sois béni, ô toi qui déploies sur nous la douceur de ta providence. Console, Seigneur, ceux qui pleurent et se croient seuls dans leur détresse. Que notre espérance se renouvelle dans la certitude de ton amour. Qu’appuyés sur le rocher de cette certitude que tu nous aimes et prends soin de nous à chaque instant, nous avancions, pleins de joie, vers la fontaine baptismale où, tous, catéchumènes et baptisés, nous nous abreuverons lors des fêtes pascales. Amen.

Mardi 19 février : L'impossible espérance d'Abraham (Gn 15,1-19)
Le texte que nous méditons aujourd'hui est la première lecture de dimanche prochain -voir à cette page). Cet épisode nous paraîtra sans doute assez mystérieux et difficile à comprendre. Il s'agit tout à la fois d'une annonciation (vv.1-6;8) et, dans la deuxième partie du texte, (vv.7-20), d'un récit de théophanie et d'un récit d'alliance.
Comme dans les annonciations que nous connaissons (à Zacharie, à Marie), une parole divine - qui est aussi une promesse - est adressée à Abram. Curieusement, c'est l'impossible promesse d'une descendance nombreuse comme les étoiles du ciel qui, alors qu'il avait tout d'abord hésité, emporte la foi d'Abram - "et Dieu le lui compta à justice".
La deuxième partie du texte nous plonge dans un récit mystérieux où l'alliance entre Dieu et Abram est scellée dans le sang des animaux partagés, selon un rite antique que l'auteur biblique réinterprète en faisant passer Dieu et lui seul (Abram étant saisi par une mystérieuse torpeur), sous la forme du feu, au milieu des animaux.
Que retirer de ce texte pour notre méditation de ce jour?
L'irruption de Dieu au milieu des chairs partagées ne nous offre-t-elle pas une préfiguration de la venue de Dieu dans notre histoire et dans notre chair?
Sa venue scelle une alliance, promesse divine large d'une extrémité du ciel à l'autre: c'est dans ce Dieu-là que nous mettons notre espérance. 
Seigneur, nous levons les yeux vers tes promesses. Le ciel et toutes ses étoiles n’en finissent pas de nous parler de ton amour pour chacun de ces petits que nous sommes. Toi qui comptes même les cheveux de nos têtes, béni sois-tu pour ta largesse, pour ta bonté envers tout homme. Quelle que soit notre histoire, tu viens l’habiter de ta présence et y brûler comme un feu. Pour tous ceux qui, dans la nuit de Pâques, recevront le souffle enflammé de l’Esprit dans le sacrement de la confirmation, Seigneur, nous te bénissons. Amen.

Mercredi 20 février : L'ancre de l'espérance (Hé 6,11-20)
Nous continuons aujourd’hui notre méditation avec le patriarche Abraham. L’auteur de la Lettre aux Hébreux, en relisant l’épisode de l’alliance que nous méditions hier, montre à quel point la partie divine peut être considérée comme fiable. Il y a au moins deux raisons à cela : la première, c’est l’exemple d’Abraham. L’auteur montre que, moyennant sa persévérance, il fut récompensé car il «vit s’accomplir la promesse». La seconde consiste en ce que Dieu a fait une promesse doublement garantie : par lui-même d’abord, par son serment – le passage entre les animaux – ensuite. «Dieu n’est pas homme, pour qu’il mente, ni fils d’Adam, pour qu’il se rétracte. Est-ce lui qui dit et ne fait pas, qui parle et n’accomplit pas ?», interroge le sage Balaam (Nb 23,19). Nous pouvons être sûrs de Dieu. L’image que propose enfin l’auteur est très belle : une ancre jetée dans le ciel... Voilà ce qu’est notre espérance ! Si nous nous y accrochons, coûte que coûte, nous entrerons nous aussi «là où est entré pour nous, en précurseur, Jésus».   
Seigneur, tu es la porte qui nous ouvre le ciel. Toi notre refuge et notre force, nous te bénissons pour ta Pâque en laquelle nous renaissons à une espérance nouvelle. Accorde à tous les baptisés et catéchumènes de saisir avec foi et persévérance l’ancre de l’espérance qui les conduira avec certitude jusqu’en ton Royaume. Pour le chemin de cette vie qui s’accomplira dans un face à face avec toi, Seigneur, nous te bénissons. Amen.
 
Jeudi 21 février : Patience et espérance (Rm 8,19-25)
L’espérance ne fait pas du chrétien un homme ou une femme protégé(e) de toute incertitude ou souffrance. Au contraire. L’espérance rend le cœur plus sensible encore à l’universel gémissement de la création qui trouve inévitablement son écho en nous. Le goût de la promesse semble encore bien incertain au palais des croyants. On dit que la vie éternelle est déjà commencée, mais à quoi cela nous sert-il si nous n’en voyons, ni sentons, ni goûtons rien ? Le secret – car il y en a un – nous est dévoilé par l’apôtre Pierre : «Le Seigneur ne retarde pas l’accomplissement de ce qu’il a promis, comme certains l’accusent de retard, mais il use de patience envers vous, voulant que personne ne périsse, mais que tous arrivent au repentir» (2 P 3,9). Contemplons aujourd’hui cette patience de Dieu qui précède et accompagne la nôtre, en tout temps, lui qui nous espère.
Seigneur, tu nous invites à la patience. Sur la route de cette vie, nous voudrions parfois poser le fardeau de nos incertitudes et de nos faiblesses. Toi qui as déjà porté sur toi le poids de toutes nos fautes et attends seulement que nous consentions à mettre en toi toute notre espérance, nous te bénissons. Affermis-nous dans l’espérance de ton jour de gloire où tu nous prendras avec toi pour y goûter, éternellement et pleinement, à ta joie. Amen.

Vendredi 22 février : La Pâque de l'espérance (1P 1,3-9)
Elle est belle l’expression de l’apôtre Pierre qui nous parle aujourd’hui de «vivante espérance». C’est d’une vie pascale qu’il s’agit : celle que le Père a donnée à son Fils obéissant par amour jusqu’à la mort de la croix. La Vie d’au-delà de l’épreuve, de la souffrance, de la mort, de tout ce que Paul appelle la «tribulation». Non, la souffrance n’a aucune valeur en christianisme, mais l’amour que l’on peut choisir de manifester en la traversant, en la subissant, en a une infinie. L’amour et l’espérance. L’épreuve, qu’on le veuille ou non, «prouve», c’est sa nature qui le veut. C’est pourquoi, comme l’écrit Paul aux chrétiens de Rome, «nous nous glorifions encore des tribulations, sachant bien que la tribulation produit la constance, la constance une vertu éprouvée, la vertu éprouvée l’espérance. Et l’espérance ne déçoit point, parce que l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint Esprit qui nous fut donné» (Rm 5,3-5).  
Seigneur, quand vient le jour de l’épreuve, aide-nous à nous tourner résolument vers toi pour vivre en toi la pâque de l’espérance. Sûrs que tu n’abandonnes aucun de ceux qui crient vers toi, nous te confions tous ceux qui souffrent dans leur cœur ou dans leur corps à travers le monde. Envoie sur eux ton Esprit de force et de consolation et fais de nous des témoins de ta vivante espérance. Amen.

Samedi 23 février : La course de l'espérance (Ph 3,8-21)
Notre semaine se termine... au pas de course ! C’est l’apôtre Paul qui donne le rythme: nous n’avons plus qu’à suivre ! Et tant pis si nous nous essoufflons un peu en chemin ! Il faut «courir», il faut «saisir», il faut «gagner» : on se croirait vraiment dans un stade ! «Oubliant le chemin parcouru, je vais droit de l’avant, tendu de tout mon être, et je cours vers le but, en vue du prix que Dieu nous appelle à recevoir là-haut, dans le Christ Jésus». C’est dans sa lettre aux Philippiens – dont nous lirons dimanche ce même passage – que Paul use d’une métaphore que l’on pourrait croire exclusivement sportive si elle ne témoignait d’une réelle urgence ressentie. Il ne s’agit pas seulement d’une image sous la plume de Paul. «L’amour du Christ nous presse», écrivait-il aux Corinthiens (2 Co 5,14). C’est lui qui fera le labeur, pourvu seulement que nous nous en remettions à la «justice de la foi». Avec Paul, gravissons aujourd’hui les dernières marches de l’espérance afin de parvenir au sommet du Thabor, puisqu’il nous est dit que, nous aussi, nous serons transfigurés.
Seigneur, attire-nous à toi. Nous nous présentons devant toi sans forces et sans entraînement, non comme des athlètes mais comme des pauvres, mais nous voulons courir avec toi sur le chemin du ciel. À tous ceux qui font route vers la joie de Pâques, accorde la persévérance et la joie. À tous ceux qui, en toi, renaîtront à la vie d’enfants de Dieu par le baptême, accorde l’espérance et la force. À nous tous, Seigneur, accorde seulement d’être trouvés en toi. Amen.

• Dimanche 24 février :

Deuxième dimanche de Carême.

Première Lecture - Gn 15,5-12;17-18a
Deuxième Lecture - Ph 3,17 - 4,1
Évangile - Lc 9,28b-36


<- La Transfiguration - icône hexaptyque, détail - tempera et or sur bois - milieu du XIVème siècle - Monastère Sainte-Catherine, Sinaï, Égypte.

Sur la Transfiguration, voir cette page.




Homélie par Fr.Pierre
des Fraternités Monastiques de Jérusalem


C’est une expérience pascale anticipée qu’ont vécue les trois apôtres, Pierre, Jean et Jacques, choisis par le Seigneur, pour le contempler dans sa gloire, sur la montagne de la Transfiguration.
Relaté par les trois évangiles synoptiques, l’événement est inséré entre deux annonces de la Passion, signifiant par là que les souffrances à venir du Messie doivent être comprises comme le passage obligé vers sa glorification.
L’évangile de Luc, que nous suivons cette année dans la liturgie, apporte deux notations importantes pour en bien comprendre le sens.
Tout d’abord, c’est au cours de la prière que le visage de Jésus devint tout autre et que ses vêtements brillèrent d’une blancheur fulgurante, littéralement, «comme l’éclair». Pour nous, la prière se fait souvent dans la pénombre, voire l’obscurité où, comme à tâtons, nous cherchons la Présence. Elle ne s’impose pas, mais Jésus, dans la foi, n’en est que plus présent, et donne beaucoup plus que nous pouvons l’imaginer ou le concevoir.
La deuxième annotation précise que les deux hommes, Moïse et Élie, les plus grands prophètes de la Première Alliance, s’entretenaient du «départ» de Jésus, mot à mot de son «exode» vers Jérusalem. Or, quelques versets plus loin, il sera question effectivement du «départ», de «l’exode» de Jésus, accompagné de ses disciples, vers Jérusalem, en vue de la Pâque.
Cependant, l’accent est mis en la circonstance sur la Gloire, la glorification du corps de Jésus, préfiguration de son retour, par-delà la résurrection, quand il apparaîtra dans la Gloire.
Relevons quelques traits majeurs de l’expérience des apôtres, pour conforter notre foi, éclairer notre espérance et surtout progresser dans la charité sur ce chemin de la Pâque.
Par la foi, les réalités invisibles nous sont offertes à contempler. Dans l’incarnation, Dieu est venu dans la chair, et ce qui de Dieu était invisible nous a été rendu visible. Mais le corps de chair, fût-il celui du Verbe de Dieu, voile la réalité cachée sous le vêtement du corps. Lors de la transfiguration, la véritable icône du Christ, Lumière née de la Lumière, déchire, comme par un éclair, le voile pour nous faire entrevoir l’au-delà du voile. La fulgurance de l’éclair fait brèche dans le ciel, et le monde nouveau, futur, avec ceux qui l’habitent, nous est rendu présent, ils conversent avec nous.
La lumière d’une foi vive nous tire de notre torpeur, donne des yeux pour voir, comme Moïse, «comme s’il voyait l’invisible» nous dit l’Écriture à son sujet ; elle éclaire les événements présents et à venir, à partir de Jésus, chef et terme de notre foi. Après la vision, si fugitive soit-elle, rien n’est refermé, tout au contraire est redonné par et dans le «seul Jésus», lumière de notre route, guide de notre ascension.
Cette lumière de foi devient alors espérance, espérance ferme d’avoir part à cette même gloire, et même, comme dira Paul, d’être glorifié avec lui, pourvu que nous ayons reçu et vivions la Parole du Père qui se fait entendre dans la nuée, signe de la Présence divine. Celle-ci englobe à la fois Jésus, Moïse et Élie, et les trois apôtres y pénètrent. Ils sont donc immergés dans cette même nuée lumineuse et ils entendent la voix du Père : «Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi : écoutez-le». Ce sont les paroles prononcées déjà lors du baptême de Jésus. Elles sont essentielles, définitives. Tout, absolument tout, nous est dit dans ce Fils. Nous n’aurons pas à attendre d’autre Révélation. En nous appropriant ces paroles, nous revivons la grâce de notre propre baptême, avec sa force, sa lumière, la transformation intime de notre cœur, une imprégnation de l’Esprit Saint. Rappelons-nous que l’Esprit était l’ombre portée sur le sein de Marie pour que soit engendré le Verbe de Dieu, Jésus. Qu’il nous soit donné d’être, à notre tour, «obombrés» de ce même Esprit. Voilà une vivante espérance à affermir, pour les «montées» à venir, sur la route de la nouvelle Jérusalem, notre demeure permanente promise, et dans cette étape première de Pâque.
Foi renouvelée, espérance confortée, la joie d’un amour comblant est aussi partagé. «Maître, il est heureux que nous soyons ici ; dressons trois tentes !». On comprend qu’un tel bonheur soit si savouré, qu’on ne peut trouver les mots pour le dire. Il ne savait pas ce qu’il disait ! Mais Jésus, lui, le savait : c’est le désir enivrant de ne pas interrompre un bonheur indicible d’une présence divine, d’un toucher divin, si proche, si ressenti, que celui qui ne l’a pas goûté ne peut l’imaginer. Un bonheur que Pierre s’empresse de vouloir partager : trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, une pour Élie, oubliant de se compter lui-même. Cette extase, au sens propre, «se porter hors de soi-même», les a mis hors d’eux-mêmes, ils «s’extasient», dans un élan fou d’amour, où le repli sur soi ne compte plus. Faisant cette proposition apparemment incongrue, Pierre réalisait-il que le Christ avait déjà planté sa tente dès son incarnation, pour y faire sa demeure et nous y faire demeurer ?
L’expérience de la Transfiguration fut inoubliable pour les apôtres. Pierre en témoigne avec chaleur, dans sa deuxième lettre, en citant la Parole du Père : «Celui-ci est mon Fils Bien Aimé qui a toute ma faveur». « Cette voix, dit-il, nous l’avons entendue : elle venait du Ciel, nous étions avec lui sur la montagne sainte.»
Après cette illumination, il faut descendre dans la plaine, porteurs de ce message et devenir témoins, prêts à poursuivre la route des montées, avec Jésus, vers une autre montagne, beaucoup plus humble celle-ci, sise hors les murs de Jérusalem, gravie avec la ferme espérance de parvenir, au terme, à la sainte Montagne où il fera bon avec lui de demeurer. Amen.
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Troisième semaine

  ÉCOUTER
«Celui-ci est mon Fils, mon Élu : écoutez-le» (Lc 9,35). Ainsi se termine l’évangile que nous venons d’entendre en ce 2ème dimanche de Carême : sur cette demande instante du Père, qui prend la tonalité d’une prière plus que d’un ordre. Et c’est donc à cela que nous allons nous attacher cette semaine : à apprendre à écouter, à comprendre où nous mène l’écoute et comment cheminer sur cette route – parfois abrupte – sur laquelle nous avançons à la suite du Christ. En effet, l’écoute n’est pas une attitude passive : elle nous place par rapport à celui qui parle dans une attitude de disponibilité, d’ouverture, de confiance ; et elle nous engage par rapport à la parole entendue en nous invitant à la retenir et à la mettre en œuvre. Dans la Première Alliance, elle définit l’attitude même du croyant : manquer à l’écoute, c’est déjà verser vers l’erreur ou l’infidélité. «Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique…», telle est la prière fondamentale que les membres du peuple élu sont invités à réciter trois fois par jour.
L’évangile qui nous sera proposé dimanche prochain nous invite à la conversion, mais en des termes parfois difficiles à saisir. Aussi essaierons-nous de tracer un chemin, de l’écoute à la conversion, chemin qui passera par l’obéissance.
L’attitude spirituelle de l’écoute en effet conduit à l’obéissance. L’obéissance n’est sans doute pas la «vertu» (en son sens premier de «force») qui aujourd’hui a la meilleure presse ! On la confond souvent avec la soumission ; on la voit comme un manque de courage ou d’initiative. L’homme effectivement a été voulu libre par son Créateur, et il a été délivré par le Christ de tout ce que le péché faisait peser sur lui. Saint Paul le rappelle vigoureusement : «C’est pour que nous restions libres que le Christ nous a libérés. Donc tenez bon et ne vous remettez pas sous le joug de l’esclavage» (Ga 5,1). Il n’est donc nullement question de s’aliéner à une autorité despotique ou de tuer en soi toute réflexion. Mais il faut bien saisir que «l’esclavage» dont parle Paul est celui auquel voudraient nous soumettre les puissances du mal, celui auquel nous conduit ce qui en nous choisit l’éphémère, le superficiel, le mortel. À l’inverse, notre liberté se déploie lorsqu’elle est tournée vers ce qui est beau et vrai, vers ce qui, en cette vie déjà, est promesse d’éternité.
C’est pourquoi il nous faut passer par ce chemin de l’obéissance que le Christ a suivi avant nous et pour nous. Il n’est certes pas toujours aisé ; on s’y déchire parfois un peu aux haies d’épines. Mais, à le suivre avec générosité, on s’aperçoit qu’il est chemin d’amour. L’amour pour le Seigneur qui seul vaut qu’on le suive ainsi ; l’amour pour nos frères avec qui l’on n’entre plus en opposition ou en compétition. C’est au terme de ce labeur – qui devient celui de la conversion –, «au-delà du désert», comme le dit la 1ère lecture de dimanche prochain (Ex 3,1-15), que l’on peut voir le buisson qui brûle sans se consumer et connaître le nom de plénitude du Dieu qui vient à notre rencontre : «Je Suis».

La semaine

Lundi 1er mars : Écouter pour vivre (Dt 30,15-20)
L’enjeu est sérieux : la vie ou la mort ! C’est ce qu’affirme Dieu, par la voix de Moïse, en ce discours du Deutéronome. Ne nous laissons pas arrêter par ce qui, en ce texte, nous semble relever de rétributions un peu trop matérielles, un peu trop automatiques à notre goût. Émerveillons-nous plutôt de la confiance que Dieu fait à l’homme en entrant en dialogue avec lui et en lui donnant une liberté, une responsabilité absolues. La Loi qu’il donne, par Moïse, apparaît alors moins comme une contrainte que comme un chemin : le chemin de l’écoute, le chemin de l’obéissance aux commandements du Seigneur est celui qui me mène à la vie. À la vie pleine telle que Dieu la veut pour moi. Mais il va nous falloir encore avancer sur ce chemin pour commencer à comprendre le mystère de l’obéissance.  
Seigneur, dans ta folie d’amour, tu nous as fait le don d’une liberté totale, semblable à la tienne, car tu voulais que nous venions vers toi, non par contrainte, mais par réponse d’amour. Sois béni, Seigneur, pour ce don merveilleux et redoutable. Soutiens-nous de ta grâce pour que toujours nous en usions pour choisir la vie, et non la mort, pour que nous essayons de coïncider au mieux avec le dessein d’amour que tu as sur chacun de nous. Sois béni de nous donner ce temps de Carême pour que, baptisés et catéchumènes, nous avancions ensemble vers la vie nouvelle qui nous a été offerte par la pâque de ton Christ. Amen.

Mardi 2 mars : Écouter chaque jour (1Co 10,1-6; Ez 33,10-11)
Sur le chemin de l’écoute à la conversion que nous parcourons cette semaine, se dressent d’emblée des obstacles : Paul avertit la jeune communauté de Corinthe – c’est une des lectures du prochain dimanche – que le choix de la vie ou de la mort, de l’obéissance ou de la révolte, n’est jamais fait une fois pour toutes, mais doit être repris chaque jour. Même passés par la Mer, les Hébreux restaient capables de se détourner du Dieu vivant et sauveur... «Chaque jour je commence», disaient les Pères du désert. Ce qui signifie que le labeur de la conversion doit être chaque jour poursuivi, mais aussi que Dieu, chaque jour est prêt à nous accueillir en son pardon. «Il est un Dieu du présent, notait Maître Eckhart : Il ne te demande pas ce que tu as été, mais ce que tu es maintenant.» Dieu ne change pas d’avis, comme on le reprochait au prophète Ézéchiel, mais il ne se souvient plus du passé et, inlassablement, nous permet de repartir à nouveau.
Sois béni, Seigneur, toi qui ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il vive. Sois béni pour cet espace toujours ouvert devant nous, pour ton regard d’amour qui ne nous enferme jamais dans ce que nous avons été ou ce que nous avons fait, mais qui nous permet toujours de nous convertir, de nous retourner vers toi, la source du pardon et de la vie. Viens être la consolation et la force de ceux pour qui la route est longue et difficile, de ceux qui n’en voient plus clairement le terme. Que le travail de chaque jour ne nous décourage pas, mais qu’il aiguise notre regard pour nous permettre de discerner ton œuvre, toi le Dieu qui fais toutes choses nouvelles. Amen. 

Mercredi 3 mars : Le rude labeur de l'écoute (Si 6,18-37)
Sur ce chemin de l’obéissance, il est bon de se mettre à l’écoute de vieux maîtres de sagesse. Ben Sirach le sage ne veut pas leurrer son disciple : il ne lui cache rien de la rudesse de l’apprentissage. L’image du disciple aux pieds entravés, à l’épaule meurtrie par le fardeau, rappelle les pires caricatures de l’obéissance, lorsqu’elle en vient à être ressentie comme un esclavage. Mais «elle se changera en joie», promet le maître, et tout ce qui avait été pesant et douloureux – tel renoncement, tel consentement – deviendra liberté et fécondité. À condition, certes, que la parole écoutée, aimée, soit celle du Dieu de vie. À condition aussi que cette sagesse recherchée, aimée, soit autre chose qu’une abstraction, qu’elle prenne un jour visage…
Toi, la Sagesse éternelle de Dieu, tu étais au commencement du monde et tu présidais à sa création ; tu es venu à la plénitude des temps et «tout Fils que tu étais, tu as appris, de ce que tu souffris, l’obéissance» (Hébreux 4,7). Sois béni de nous avoir précédés aussi sur ce chemin. Sois béni de nous avoir envoyé ton Esprit qui nous guide et nous console. Qu’il vienne particulièrement en aide aux catéchumènes qui ont à soutenir les derniers combats avant leur baptême. Et qu’il soit notre repos et notre joie, selon ta promesse, qu’il nous donne de goûter à la douceur de l’obéissance et à la paix qui naît de la remise de soi, de l’abandon de soi-même entre les mains du Père. Amen. 

Jeudi 4 mars : Écouter jusqu'au bout (Gn 22,1-18)
Au livre de la Genèse, la figure d’Abraham le patriarche présente le modèle de l’écoute inconditionnelle de Dieu, de l’obéissance poussée jusqu’à l’extrême par amour de ce Dieu qui l’a appelé par son nom et s’est révélé à lui. Certes Abraham s’est mépris sur les véritables intentions de Dieu qui ne saurait demander de sacrifices sanglants. Mais ce qu’il nous faut contempler en lui, c’est son attitude de disponibilité totale : «Me voici !» ; sa manière humble et silencieuse de se mettre en route, quoi qu’il lui en coûte, et surtout son invincible espérance en Dieu qui «pourvoira». Par lui nous commençons à entrevoir que le sens de l’obéissance ne se trouve pas seulement dans le respect de la Loi ni même dans la recherche de la sagesse, mais dans l’amour de Celui qui nous appelle.
Seigneur, en ce Carême, tu nous invites à immoler notre «Isaac», à te redonner, à toi le Donateur de tout, ce qui nous est le plus cher. Non pas pour nous punir, ni par désir de souffrance, mais pour te dire concrètement que nous t’aimons plus que tout, toi qui es l’Amour. Et afin que ce qui t’a été donné, nous le retrouvions en toi, purifié et renouvelé. Donne-nous l’humilité et la foi d’Abraham, sa disponibilité dans l’écoute et son empressement à te servir. Renouvelle en nous le don de ton Esprit pour que nous puissions te faire l’offrande de toute notre vie «en hostie vivante» (Rm 12,1), à toi le Dieu des promesses qui nous comble bien au-delà de ce que nous savons imaginer. Amen. 

Vendredi 5 mars : L'obéissance du Fils (Ph 2,5-13)
Vendredi 5 mars : L’obéissance du Fils (Ph 2,5-13) L’exemple d’Abraham nous l’avait fait pressentir. En contemplant la grande trajectoire du Christ, telle que Paul la décrit aux Philippiens, dans le texte que nous méditons aujourd’hui, nous le découvrons : l’obéissance vraie ne peut être que le fruit du plus grand amour et elle mène à l’extrême de l’amour. Le Fils de Dieu a fait le choix de devenir homme parmi les hommes, de s’identifier au plus rejeté, au plus humilié. Non pas tant pour compatir à notre souffrance que pour l’assumer entièrement et l’emporter avec lui dans son retour vers le Père. «Ayez en vous les mêmes sentiments», conseille Paul : suivez par amour la route de l’obéissance jusqu’au bout et le Christ marchera à vos côtés pour vous mener en lui jusqu’à «la gloire». Jusqu’au bonheur sans fin qui est le «bienveillant dessein» de Dieu pour chacun.
Sois béni, Seigneur, pour le dessein trinitaire de salut qui a conduit le Fils bien-aimé à venir dans le monde et à y goûter notre mort pour qu’en lui nous soit redonnée la vie. Sois béni de nous montrer qu’en lui amour et obéissance se confondent et qu’à son exemple, plus nous obéirons à ta parole, plus aussi nous aimerons. Que la contemplation de la descente jusqu’au fond des enfers qu’a voulu vivre le Christ, pour établir sa seigneurie sur toutes choses, soit notre force et notre joie, et qu’elle nous aide à traverser nos petits enfers quotidiens ou nos grandes épreuves. Et que toute notre vie soit tendue vers le bonheur de ta rencontre. Amen. 

Samedi 6 mars : Obéir pour aimer (1P 1,22-25; Ep 5,1-2)
L’exemple du Christ nous l’a montré : l’obéissance n’est qu’un des visages concrets que prend l’amour. L’apôtre Pierre nous dit aujourd’hui que l’amour est aussi un fruit de l’obéissance. Parce qu’elle est voie de sanctification en nous permettant de nous ajuster au mieux au dessein de Dieu, parce qu’elle est imitation de ce qui se vit au sein même de la Trinité où Père, Fils et Esprit sont don réciproque et écoute mutuelle, l’obéissance fait en nous et entre nous abonder l’amour. Par sa réciprocité, elle fait croître dans l’unité la famille, la communauté, l’Église. «En toute humilité, douceur et patience, supportez-vous les uns les autres avec charité», demande de même Paul (Ép  4,2). Se supporter, c’est-à-dire «se porter par en dessous», se placer sous le plus faible pour l’aider à se relever, voilà une manière concrète d’aller au bout de l’écoute par amour, notre façon d’imiter le Christ et de nous mettre à sa suite en ce Carême. Seigneur, tu es toi-même la vérité à laquelle nous voulons choisir d’obéir. Tu es l’Amour, source de l’amour dont nous voulons aimer les frères que tu nous donnes. Sois béni pour ta Parole vivante qui nous a fait devenir en toi créature nouvelle et qui chaque jour nous convertit, nous retourne vers toi. Sois béni pour les catéchumènes qui s’approchent de la fontaine baptismale pour y renaître de l’eau et de l’Esprit et qui nous donnent de replonger dans la grâce de notre propre baptême. Qu’ils discernent en l’amour fraternel dont nous les entourons un reflet de l’Amour qui nous fait vivre. Amen.

• Dimanche 7 mars :

Troisième dimanche de Carême.

Première Lecture - Ex 3,1-8a;10;13-15
Deuxième Lecture - 1Co 10,1-6;10-12
Évangile - Lc 13,1-9

Homélie du Frère Jean-Christophe
(des Fraternités Monastiques de Jérusalem)

Qui est le coupable ?
La foule, qui s’assemble autour de Jésus et qui l’interroge,
soulève la terrible question de la souffrance des innocents.

Hier, des Galiléens ont été massacrés par Hérode.
Pourquoi eux et pas d’autres ?
Dix-huit personnes ont péri
à cause de la chute de la tour de Siloé.
Pourquoi elles et pas d’autres ?

Aujourd’hui, une famille fauchée dans un accident,
un être cher éprouvé par la maladie,
un pays ébranlé par une catastrophe naturelle.
Pourquoi lui, pourquoi eux et pas d’autres ?

Poser la question sous-entend
qu’une ou plusieurs réponses semblent monter en nous
mais elles ne peuvent nous laisser en paix.

La première réponse est de dire :
des innocents souffrent, parce qu’au fond…
ils ne sont pas innocents.
Leur malheur n’est que la conséquence de leur propre péché.
Le coupable, c’est la victime elle-même.
«Si cela lui arrive,
c’est qu’il l’avait sûrement mérité…»
Or Jésus écarte une telle interprétation
vraiment trop simpliste.
Ceux qui ont péri ne sont pas plus coupables que les autres.
Le lien n’est pas aussi évident qu’on l’imaginerait
entre le malheur qui arrive et le péché de la personne.
Ni lui, ni ses parents n’ont péché,
pour que cet enfant naisse aveugle,
dira un jour Jésus (Jn 9,2-3).
Difficile de trouver le coupable…

Il y a aussi une deuxième réponse
qui sera la source de bien des athéismes :
Des innocents souffrent, parce qu’au fond…
Dieu, lui, n’est pas innocent.
L’homme est pure victime,
il paie au prix fort cette indifférence de Dieu.
Ainsi Job, au comble du malheur,
clame son innocence et intente un procès à Dieu :
Je vais procéder en justice, conscient d’être dans mon droit.
Qui veut plaider contre moi ?
Je choisirai mes arguments contre Dieu (Jb 13,18-19).
Dieu est mis au rang des accusés
pour ne pas intervenir en faveur du faible.
Mais comment reconnaître en ce Dieu dur et inhumain
le visage du Père de miséricorde que Jésus nous révèle ?
Dieu n’est pas au-dessus de nos croix
comme un Dieu impassible.
Il est cloué sur notre croix
offrant sa vie pour nous
afin que de la croix jaillisse la vie.

*

Nous le voyons, la recherche du coupable reste aléatoire.
Elle n’est souvent qu’une manière trop facile
de nous donner bonne conscience,
en nous plaçant nous-mêmes dans le camp des justes,
dans le camp de ceux qui n’y sont pour rien.
Aussi, à nous qui cherchons à comprendre ce "pourquoi"du mal,
bien souvent impuissants quand il se déchaîne,
Jésus nous propose de réfléchir sur deux points.

Le premier point est le sens que nous donnons à la mort.
La mort des innocents, à juste titre,
nous scandalise, nous trouble.
Mais Jésus, sans minimiser celle-ci,
nous ouvre les yeux sur une autre mort, beaucoup plus terrible,
et qui pourtant ne semble pas nous inquiéter.
Jésus s’exclame devant son auditoire :
Si vous ne vous convertissez pas,
vous périrez tous comme eux.
En entendant cela, on se dit que Jésus se contredit.
Il menace la foule en usant d’un argument
qu’il vient justement de dénoncer :
la mort sera votre punition si votre péché demeure.
C’est là qu’il nous faut comprendre que Jésus ne parle pas
de la même mort que cette mort physique
subie par les opposants massacrés par Pilate
ou les accidentés de la tour de Siloé.
Il affirme qu’il y a une autre mort, une autre perdition,
éternelle celle-là, à laquelle personne ne songe,
et dont il ne cesse, lui, de parler.
Plus terrible que la mort de notre corps,
il y a la mort de notre âme.
Tout homme est un vivant en sursis.
Le péché menace la vie de son âme.
Aussi Jésus nous dit de ne pas circonscrire notre regard
sur cette mort physique qui nous scandalise
dans bien des situations mais, au contraire,
de l’élargir en voyant le vrai mal qui tue l’homme.
Le salaire du péché, c’est la mort, dit Paul (Rm 6,23)
Et la vie, c’est le fruit de la conversion.
Il y a donc un remède.
C’est la conversion de notre cœur !
Dieu ne condamne pas, il propose la vie en plénitude.
Mais c’est l’homme qui se condamne lui-même
s’il refuse de se convertir.
Se convertir, c’est se tourner vers Dieu,
c’est accueillir son regard de Père sur ce que nous faisons,
c’est finalement le laisser agir en nous.

La deuxième réflexion proposée par Jésus
rejoint notre interrogation du départ.
Qui est ce coupable par qui la mort terrasse des innocents,
si ce n’est ni la victime elle-même, ni Dieu ?
Jésus nous dit par la parabole du figuier stérile
que personne n’est innocent devant le scandale de la mort.
En effet, comme le figuier planté dans la terre de la vigne,
l’homme est enraciné dans le monde.
Le figuier laisse monter en lui toutes les forces de la terre
pour produire son fruit,
et s’il refuse de donner son fruit, il épuise pour rien la terre.
De même, le cœur de l’homme est enraciné dans la Création ;
s’il ne donne pas, il épuise mystérieusement le monde,
il fait violence à toute la Création,
il laisse la sève se dessécher en lui.
Voilà comment le péché de tous,
et non de quelques-uns seulement,
atteint l’harmonie entre la création et l’homme.
La création tout entière gémit
dans les douleurs de l’enfantement, dit Paul (Rm 8,22).
Elle attend le salut de l’homme car le péché de l’homme
est toujours une stérilisation de la vie ;
il laisse pénétrer dans la création des forces de mort,
capables de frapper le faible et l’innocent.
Nous ne pouvons donc pas nous dire
innocents de la souffrance des innocents.
Mais Jésus, bien sûr, ne s’arrête pas là.
Il nous fait prendre conscience de cette vérité :
s’il y a une solidarité de tous dans le péché,
c’est parce que, avant tout, il y a une solidarité de tous,
devant Dieu, dans l’amour.
Il nous faut revenir à ce principe
unificateur originel qui est l’amour.
Si nous tous déployons toutes nos forces
pour aimer nos frères, le mal reculera.
Nous ne savons pas pourquoi le mal frappe ici et non là,
mais nous savons désormais qu’il y a en nous
une force d’opposition, plus originelle
que le péché, et qui est l’amour.
Nous pouvons être nous-mêmes
la réponse de Dieu au problème du mal.
Aimons doncet la lumière de la Résurrection
transfigurera peu à peu notre monde de souffrance
en une création nouvelle
où la joie habitera le cœur de tout homme.
Amen.
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Quatrième semaine

  SE LAISSER RÉCONCILIER
Cette quatrième semaine que nous entamons aujourd’hui représente un tournant important dans notre pèlerinage pascal : après avoir été tour à tour invités à «croire», «espérer», et «écouter», voilà qu’il nous est maintenant d’une certaine façon demandé de remiser tous nos efforts de Carême – si louables soient-ils –, de renoncer à gagner la terre promise à la sueur de notre front et... de nous laisser faire ! Nous laisser réconcilier, nous laisser juger et, finalement, nous laisser aimer... Pour autant les trois premières semaines n’auront pas été inutiles, loin de là, car c’est bien parce que nous nous sommes mis en route, sur la voie de la foi, de l’espérance et de l’écoute de la volonté de Dieu, que nous pouvons maintenant entendre une autre invitation, plus profonde encore peut-être, à nous abandonner à l’œuvre rédemptrice que le Seigneur veut maintenant accomplir lui-même en nous.

Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie que la vie spirituelle - que le carême nous invite à vivre de manière plus intense - n’est pas réservée aux athlètes du Christ, aux professionnels de l’ascèse ou aux spécialistes des vertus... Non, la vie spirituelle est tout simplement la vie d’enfant de Dieu que le Père appelle chacun d’entre nous à partager pourvu seulement que nous consentions à prendre le chemin de la filiation authentique que le Fils a tracé pour nous. Devenir fils : voilà donc à quoi nous sommes invités. Or il ne nous est ni naturel ni facile de devenir fils. Notre spontanéité nous pousse bien souvent à l’indépendance, à la révolte ou à la rupture. Nous ne voulons pas dépendre de Dieu. Nous voudrions ne rien devoir à Dieu... Sur ce chemin parfois tumultueux de notre relation à Dieu, l’Église – par l’évangile qu’elle nous donnera à entendre dimanche prochain – nous propose cette semaine de rencontrer quelqu’un : le fils prodigue.

L’histoire, bien connue, du fils prodigue est en quelque sorte le miroir que tendent les Écritures à tous les révoltés contre Dieu, à tous ceux qui, «fâchés» avec Dieu, sont partis sur les chemins dépenser leur joie et leur fragile liberté, loin du regard de leur Père: «Je n’ai pas besoin de toi !» Et Dieu donne en effet cette liberté-là : la liberté de fuir, de dilapider, de «prodiguer», mais aussi, et plus profond que tout : la liberté de revenir. Car, alors que le fils perdu – que nous sommes un peu chacun à notre manière – court les chemins, à la recherche d’un bonheur qui toujours s’échappe, commence l’attente de Dieu. La longue, la douloureuse, la silencieuse attente de Dieu. Si Dieu se tait, l’Église crie par la voix de ses ministres : «Nous vous en supplions au nom du Christ : laissez-vous réconcilier avec Dieu !» (2 Co 5,20) – nous l’entendrons dimanche prochain. Et il revient, le prodigue, non par repentir, mais... parce qu’il a faim ! Il revient comme un esclave, et de son corps et de sa culpabilité, et – ô surprise ! – se découvre attendu, aimé, infiniment aimé, déjà réconcilié, déjà pardonné. Il se découvre enfin tel qu’il est depuis toujours : fils de son père.

Gardons toute cette semaine cette image du prodigue et de sa course à double sens : éloignement et retour. C’est une image si fidèle de notre propre relation au Père ! Devenir fils, ce n’est pas devenir l’impeccable exécutant de la volonté du Père – qui y parviendrait ? – mais garder toujours l’espérance que la Miséricorde nous attend, que le festin est apprêté où nous serons revêtus d’une robe de lumière, tels les baptisés au sortir de la fontaine baptismale. Devenir fils, ce n’est pas accumuler de prétendues bonnes œuvres que nous pourrions ensuite brandir comme le certificat de notre identité filiale, mais laisser le Père modeler, jour après jour, sur notre visage, les traits de son propre Fils.

La semaine

Lundi 8 mars : Le Dieu de la réconciliation (Lc 15,1-3;11-32)
Une fois n’est pas coutume : commençons cette semaine en méditant d’emblée l’évangile de dimanche prochain. La parabole qu’il relate, celle de l’enfant prodigue, nous fournira le cadre dans lequel nous évoluerons tout au long de cette semaine. Prenons donc le temps d’en visualiser les décors, d’en sentir les odeurs, d’en ressentir les émotions. Mettons-nous tour à tour dans la peau des trois personnages principaux : le fils perdu et retrouvé ; le fils aîné, incapable de partager la joie des retrouvailles ; et le père. La révolte et le remords du premier, la jalousie du second, et l’attente pleine de miséricorde du troisième. Nous appartenons nous aussi à cette scène... Où allons-nous nous situer ? Ni l’aîné ni le cadet n’ont vraiment compris ce que c’était qu’être fils. Seule la miséricorde du père ouvre la porte de la filiation, et elle le fait à la fois au pécheur et au juste. Le pas qui nous fera, ou non, entrer, dépend de notre liberté.   
Seigneur, quand notre quête du bonheur nous égare sur les chemins perdus de la dissemblance, prends pitié de nous. Ramène-nous comme tu as ramené la brebis perdue ; cherche-nous comme tu as cherché la drachme ; montre-nous ton visage de miséricorde, que nous nous découvrions fils de ton amour. Seigneur, nous sommes ce pécheur qui voudrait revenir vers toi ; fais-nous entendre la voix de ta tendresse : que tous ensemble, au terme de la route, nous participions dans la joie au festin de ta résurrection. Amen.

Mardi 9 mars - L’appel à la réconciliation(Jr 3,12-13 ;19-22 ; Ba 2,27-35)
C’est la pédagogie de l’amour divin que nous sommes aujourd’hui invités à contempler à travers deux textes de l’Ancien Testament : au livre de Baruch et au livre de Jérémie. Ces deux textes ont en commun de méditer sur le malheur du peuple élu : la division du Royaume et la perversion de la foi du peuple élu, pour Jérémie ; et l’exil à Babylone, cette grande épreuve qu’a traversée le peuple au début du VIsiècle avant notre ère, pour Baruch. Que signifient les malheurs d’Israël ? Pourquoi cet éloignement de la terre pourtant donnée par Dieu à nos pères ? Dieu serait-il infidèle ? Ou bien encore impuissant ? Quel appel cela nous donne-t-il à entendre ? C’est à répondre à ces questions que s’attachent les deux prophètes, en insistant sur deux aspects qui peuvent nous aider, nous aussi, dans notre pèlerinage pascal : de Jérémie, nous apprenons que l’épreuve éprouve d’abord notre liberté. Dieu nous appelle incessamment à revenir à lui. Entendrons-nous sa voix ? Et Baruch nous apprend que l’épreuve est aussi l’occasion d’une descente en nous-mêmes, jusqu’à rejoindre ce lieu mystérieux où, nous souvenant que Dieu est notre Père, nous prendrons la direction de sa maison qui est aussi la nôtre.
Seigneur, nous entendons la voix de ton amour qui nous appelle à revenir vers toi. La nuque raidie par la révolte et la revendication, nous nous sommes éloignés, mais tu nous ramènes vers toi par le doux lien de ta Parole. Ouvre nos oreilles et notre cœur à ton appel, Seigneur ; que nos pas nous dirigent infailliblement vers toi. Que les larmes du repentir, dégageant en nous la source baptismale, nous fassent crier vers toi en t’appelant «notre Père» et que nous ne soyons plus jamais séparés de toi. Amen. 

Mercredi 10 mars - Se réconcilier avec soi-même (Lc 19,1-10) 
Parmi les amis pécheurs du Fils de l’homme, il y a Zachée, pécheur «estampillé» de par son métier : publicain. La réussite matérielle suffisait à Zachée : il était chef d’une « petite entreprise » qui lui remplissait bien les poches, il ne lui manquait rien. Mû par la curiosité, il se trouve un bon point de vue pour voir passer le rabbi de Galilée. Nous ne sommes plus dans une parabole, mais c’est bien la même logique du même Dieu qui s’intéresse aux pauvres et cherche ce qui est perdu. Pauvre, Zachée n’aurait jamais cru l’être, mais le regard du Seigneur et son appel à «descendre» pour le recevoir chez lui, lui font prendre conscience qu’il manquait de l’essentiel. Réconcilié avec sa propre pauvreté, il peut alors se réconcilier avec le pauvre dont il ignorait jusque là qu’il était son frère.
Seigneur, tu viens relever ce qui était courbé, assouplir ce qui était raide et réparer ce qui était brisé. Prends pitié de nos nuques raides et de nos cœurs endurcis. Prends pitié de nous qui nous blessons les uns les autres et ne savons pas toujours nous réconcilier. Envoie sur nous ton Esprit de pardon et de réconciliation, qu’il fasse grandir en ton Église et dans tous les cœurs la conscience d’être tous enfants d’un même Père, pauvres pécheurs appelés à la miséricorde et à la fraternité. Amen. 

Jeudi 11 mars - Fils, donc héritiers (Rm 8,14-17) 
La révolte du fils prodigue s’était traduite par deux revendications : l’héritage et la liberté. Revenu chez son père, il pensait ne plus pouvoir être que son esclave... Gardant cela en mémoire, nous lisons aujourd’hui un passage de la lettre aux Romains qui renverse totalement la perspective : en Christ et par le don de l’Esprit nous avons accès à toutes les prérogatives du Fils. Libérés de la crainte, nous pouvons nous tourner vers notre Père en l’appelant «Abba», sûrs de recevoir l’héritage que nous a obtenu le Fils, lui «l’aîné d’une multitude de frères» (Rm 8,29) : Jésus. De cet héritage, nous possédons déjà les arrhes : l’Esprit Saint lui-même (2Co 1,22; 5,5; Ep 1,14). Au banquet des réconciliés, nous avons nous aussi, notre place.
Seigneur, nous te bénissons d’avoir voulu faire de nous tes enfants d’adoption. La multitude des baptisés a pour toi le visage unique de ton Fils unique : Jésus. Sois béni pour tous ceux qui, dans la nuit de Pâques, recevront l’héritage de la vie filiale et divine en renaissant de l’eau et de l’Esprit. Que leur naissance nouvelle nous donne de célébrer dans une même joie et la résurrection du Sauveur et la vie de ton Église. Amen. 

Vendredi 12 mars - La prodigalité du Fils - Jn 17,6-12
Le fils aîné de la parabole semble n’être qu’un personnage de second rang. De plus, on lui jetterait volontiers la pierre de n’avoir su dépasser sa jalousie pour venir célébrer avec toute la maison le retour inespéré du prodigue. Dans ce texte de l’évangile de Jean que nous méditons aujourd’hui, la prière ultime de Jésus adressée à son Père, nous découvrons le visage du vrai Fils aîné qu’est Jésus lui-même. Lui qui n’est pas demeuré à traiter ses affaires en attendant l’éventuel retour du vagabond mais s’est mis lui-même à parcourir la route de nos errances et de nos solitudes. Lui qui, bien que possédant tout à l’égal de son Père et étant toujours avec lui, n’a pas jugé bon de «retenir le rang qui l’égalait à Dieu» (Ph 2,6) mais «s’est anéanti lui-même» afin de «manifester le nom» du Père à ceux qui étaient loin. Lui, le premier, il a pris la route qui ramène au Père afin que tous marchent sur ses traces et qu’aucun ne soit perdu. Seigneur, toi qui possèdes tout en commun avec le Père dans l’harmonie de l’Esprit, tu es venu partager la condition de l’homme pauvre et pécheur que je suis, te faisant Parole pour qu’entendent les sourds, Lumière pour que voient les aveugles et Pain pour être rompu et partagé. Sois béni pour ta sollicitude pour chacun de ces petits que nous sommes. Sois béni d’être ce frère aîné qui conduit la multitude des frères à retrouver la communion avec le Père, t’offrant tout entier à la brûlure de la Croix afin qu’aucun ne soit perdu. Amen. 

Samedi 13 mars - Ministres de la réconciliation - 2Co 5,17-21 
Le texte que nous méditons aujourd’hui dessine pour nous, au terme de cette semaine de la réconciliation, les contours de notre vocation chrétienne : nous sommes appelés à être les «ministres de la réconciliation», selon l’expression de Paul dans un passage de sa lettre aux chrétiens de Corinthe qui sera lu dimanche prochain. Ce qui est visé ici, ce n’est pas d’abord la réalité sacramentelle de la réconciliation, qui ne concerne bien sûr que les ministres ordonnés, mais ce ministère proprement baptismal qui consiste à devenir porteur et témoin de la grâce reçue. La grâce vient de Dieu – c’est bien lui qui efface les fautes et se réconcilie le monde en son Fils – mais le ministère est tout entier remis aux hommes à qui Dieu a confié la «parole de la réconciliation». Réconciliés avec Dieu par la grâce de notre baptême, qu’actualise en nous le sacrement du pardon, nous sommes les ambassadeurs du Christ !
Seigneur, tu as accompli l’œuvre de notre réconciliation en livrant ta vie par amour pour le Père et pour les hommes. Par ta Croix, la joie revient sur le monde que tu réconcilies avec le Père. Cette joie, Seigneur, tu nous la confies comme un trésor à porter au monde entier : là où est la haine, que nous mettions la tendresse ; là où est la division, que nous mettions l’unité ; la douceur là où il y a la violence, le pardon là où il y a la rancœur, la joie là où il y a le chagrin. Qu’avec ta grâce, Seigneur, nous portions le fruit dont le monde a besoin. Amen.

• Dimanche 14 mars :

Quatrième dimanche de Carême.

Première Lecture - Jos 5,10-12
Deuxième Lecture - 2Co 5,17-21
Évangile - Lc 15,1-3;11-32

(Ce dimanche est couramment appelé « dimanche de Laetare » –  car en latin l’introït commençait par les mots « Laetare Ierusalem » – ce qui indique que ce 4ème dimanche, à mi-parcours de Carême, est un jour de joie, joie profonde qui habitera toute notre prière, joie de la Vie nouvelle, joie de la Réconciliation. C'est pourquoi, alors que la couleur liturgique du Temps de Carême est le violet, celle de ce dimanche peut être le rose)

Homélie par le Fr.Pierre-Marie Delfieux
Fondateur des Fraternités Monastiques de Jérusalem

Miséricorde encore et toujours

«Le retour du fils prodigue».


Le Retour de l'Enfant prodigue - eau-forte de Rembrandt ->

On croirait pouvoir tout contempler dans un tableau statique
(et il en est d’admirables signés des plus grands noms).
En fait, tout est en mouvement, en mouvement perpétuel,
dans cette parabole aussi actuelle qu’à jamais vivante.
Le plus jeune fils vient réclamer son héritage. Puis il part. Il part au loin.
Court avec frénésie en quête de toutes les expériences.
Ici, là, à droite, à gauche, partout.
Il fait son tour du monde et de ses nouveautés ;
des modes qui se démodent et des plaisirs qui sont tous éphémères.
La famine survient. La nostalgie l’assaille. Le remords l’envahit.
Alors, il rentre en lui-même, veut partir, retourner à la maison.
Et il part en effet et retourne vers son Père.
La suite est encore plus saisissante, presque choquante.
Voici le vénérable père qui scrute l’horizon. Il aperçoit son fils, de loin.
Il court se jeter à son cou, l’embrasse, revient vers la maison.
Et tout s’accélère dans un tourbillon d’impératifs :
Vite la belle robe ! Revêtez-le, mettez-lui son anneau, passez-lui des sandales,
amenez le veau gras, mangeons, festoyons !
Et c’est le tourbillon de la musique et des danses !
L’aîné revient à son tour, du fond des champs ;
appelle les serviteurs ; tourne sur lui-même en refusant d’entrer.
Le père va vers lui, insiste pour le faire avancer près de son frère…
On n’attend manifestement qu’une seule chose :
que tout s’arrête enfin pour qu’on puisse s’asseoir en paix à la table du festin familial.
Mais la parabole s’arrête là. Comme volontairement inachevée. Pourquoi ?
*
Pour la mieux comprendre,
commençons par nous demander si elle ne remonte pas encore plus haut
que ce qui nous est donné ici à contempler ;
dans quel lointain passé de la longue marche du peuple biblique,
elle vient peut-être puiser ses racines.
La première lecture de la liturgie de ce jour,
tirée du livre de Josué (5,10-12), nous oriente vers la réponse.
Au terme de sa rude errance au désert de l’Exode,
une fois passé le Jourdain, les fils d’Israël ont pu enfin
manger les produits de la terre, cette terre promise et tant désirée.
Fini de la manne chichement récoltée au lever du jour !
La même expérience marquera à jamais la mémoire du peuple
quand, au retour de l’exil à Babylone, ils pourront enfin
planter des vignes et en récolter les fruits (Jr 31,5 ; Za 8,12).
Mais qui donnera à l’homme, à tous les hommes,
assoiffés de bonheur, affamés de plénitude,
un vin d’allégresse sans partage et un pain de vie éternelle ?
Tout le Premier Testament nous dit que, pour cela, le Seigneur attend des siens
la miséricorde et l’adoration.
C’est-à-dire un amour filial envers Dieu qui est notre Père (Is 63,16 ; 64,7)
et un amour fraternel envers tous les hommes, à commencer par les plus proches (Lv 19,38).
Alors viendra le salut.
Manquerait-on dès lors d’amour des autres et, par là même, d’amour de Dieu ?
C’est ici que l’on peut se souvenir,
pour mieux saisir encore les antécédents de la parabole,
de ce rude décret concernant celui que le livre du Deutéronome appelle
le fils dévoyé et indocile, le fils qui, même puni,
refuse d’écouter ses parents et de se reprendre.
Que lui arrive-t-il alors ?
La Torah, la Loi nous dit qu’en ce cas,
ses concitoyens le lapideront jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Tout Israël l’entendra et craindra (Dt 21,18-20).
Ne nous offusquons pas trop vite :
nous manquons tous, si souvent, de compassion !
Qui donc, ici encore, viendra nous rappeler
la loi parfaite de la liberté que l’apôtre Jacques appelle aussi
la loi royale et la loi tout entière (Jc 2,8-13) ?
Cette loi déjà inscrite dans la parole des prophètes où Dieu déclare :
C’est l’amour que je veux et non les sacrifices (Os 6,6).
C’est comme si une voix ou plutôt un Verbe de lumière et de vie
nous murmurait déjà : Et vous, soyez miséricordieux
comme votre Père du ciel est miséricordieux (Lc 6,36).
*
Frères et sœurs, cette Parole descendue du ciel,
oui, nous l’entendons clairement retentir dans la parabole de ce jour.
La parabole du Père miséricordieux et de ses deux fils,
l’un trop fermé et l’autre trop prodigue (Lc 15,12-32).
Mais, ici encore, nous pouvons l’entendre en écho
à une autre histoire antérieure du judaïsme
à laquelle sans doute Jésus a voulu se référer :
l’histoire rabbinique des cent pas et des cent jours.
Écoutons-la dans ses grandes lignes.
Un roi avait deux fils.
Le premier, le plus jeune, malheureux de la séparation d’avec son père
se trouvait à cent jours de marche.
«Retourne auprès de ton père», lui disent ses amis.
«Je ne peux pas, je n’en ai pas la force !» répond-il.
La père lui fait parvenir un message :
«Fais comme tu peux. Marche selon ta force
et moi je ferai tout le reste du chemin pour arriver jusqu’à toi.»
Le second, l’aîné, ne se trouvait qu’à cent pas de distance.
Jaloux du retour joyeux de son frère, il ne voulait pas approcher.
«Entre mon fils», lui dit le père, «je t’en supplie.
Sans toi la fête ne sera pas la fête.»
L’aîné répond : «Je ne peux pas, je n’en ai pas la force !»
Le père lui lance alors : «Fais comme tu peux.
Marche selon ta force et moi je ferai
tout le reste du chemin pour parvenir jusqu’à toi.»
On ne peut que penser à ces deux belles paroles des prophètes :
Fais-moi revenir, que je revienne, en Jérémie (31,18) ;
et : Revenez à moi et je reviendrai vers vous, en Zacharie (1,3).
Mais avec la parabole de l’Évangile,
un pas prodigieux nous conduit vers la pleine lumière.
La pleine lumière sur ce visage du Père du ciel que, seul, le Fils unique,
venu d’auprès de Dieu, pouvait nous révéler (Jn 3,1-11).
Et sur le visage des fils d’Adam que nous sommes,
lui qui savait ce qu’il y a dans l’homme (2,25).
Que nous dit donc d’abord Jésus de ce Père
dont il est clair qu’il est l’image du Père des cieux ?
En relevant ses traits dans la parabole, nous allons
découvrir les caractéristiques du Dieu de Jésus Christ.
Nous découvrons tout d’abord que Dieu
est infiniment respectueux de notre liberté.
Si le Père ne nous avait pas créés libres,
nous ne pourrions pas nous écarter de lui.
Mais nous ne pourrions pas non plus le choisir et l’aimer
comme de dignes fils, capables de retour et d’attachement fidèle.
Nous découvrons ensuite combien il est animé
d’une humilité incomparable,
qui n’a d’égale que son empressement à notre égard.
Sa joie rayonnante, vécue, partagée jusqu’au plus concret
et au plus universel, ne l’empêche pas pour autant
de souffrir de nos écarts ou de nos refus.
Car il n’y a pas d’amour sans souffrance
devant les bouderies ou les rebuffades de l’être aimé.
La vraie tragédie du péché, c’est la blessure du cœur de Dieu.
Mais sa tendresse compatissante qui l’émeut au plus profond,
lui donne de triompher de nos retards et de nos réticences.
Il est si patient dans son empressement,
et il met tant d’espérance dans son inlassable attente !
Ce Dieu que nous n’avons jamais vu ni jamais entendu (Jn 5,37)
mais dont nous sentons combien il nous aime,
nous pouvons rendre grâce au Fils unique
qui est dans le sein du Père, de nous l’avoir fait connaître (1,18).
Que nous dit ensuite Jésus de ce fils prodigue
dans lequel chacun de nous, à l’évidence,
peut, d’une façon ou d’une autre, se reconnaître ?
Nous avons tous eu notre part d’héritage.
Soit le monde, soit la vie, soit la mort,
soit le présent, soit l’avenir, tout est à vous, dit l’Apôtre (1Co 3,22).
De sa plénitude, nous avons tous reçu (Jn 1,16).
Que faisons-nous donc de tout ce que Dieu nous a confié (Mt 25,14) ?
Avec beaucoup de finesse et de réalisme,
avec autant de douceur que de fermeté,
la parabole du fils prodigue nous révèle qui nous sommes.
Combien nous restons mal à l’aise
si nous demeurons coupés de la maison et de l’amour de Dieu.
Combien peut rester vivant en notre cœur
ce souvenir de la demeure paternelle.
Combien peut nous peser le sentiment de notre exil
tant nous sommes créés pour vivre en amitié avec lui.
Et combien toute notre vie, en finale,
est traversée du désir de nous mettre en marche,
sachant combien le Père nous attire, nous appelle et nous attend (Jn 6,44 ; 14,6).
Si nous savions la joie que nous pouvons faire à Dieu
quand nous avons le courage, l’humilité, l’intelligence
de lui demander ce pardon qui peut tant nous libérer.
L’attitude du fils aîné enfin, nous montre
combien nous ne saurions nous enfermer
dans la jalousie, la bouderie, l’indifférence.
Pourquoi serais-tu méchant parce que moi je suis bon ? (Mt 21,5).
Qu’importe la diversité de nos talents reçus !
Ne sommes-nous pas tous, membres du même corps (1Co 12,12-27) ?
Il y a tant de joie à nous associer aussi
à la conversion et à la bonne réussite des autres !
Nous sommes tellement frères et sœurs
au regard de ce Dieu qui nous a créés
et veut que tous les hommes soient sauvés (1Tm 2,3),
que nous ne serons vraiment heureux
que quand nous serons tous rassemblés dans la maison du Père (Jn 14,1-3).
Montrez-vous donc miséricordieux comme votre Père est miséricordieux (Lc 6,36).
… Voilà pourquoi la parabole n’est pas achevée.
car il convient de la prolonger.
*
Il nous reste pour conclure à nous demander
comment donc mettre en œuvre cette parabole dans nos vies.
L’apôtre Paul nous l’indique lui-même en ce jour :
Si quelqu’un est dans le Christ, c’est une création nouvelle.
Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né.
Dieu nous a réconciliés avec lui par le Christ (2Co 5,17-18).
Et il finit par cet aveu bouleversant qui nous conduit
au sommet et au plus profond de la parabole du fils prodigue :
Le Christ qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a pour nous identifié
au péché des hommes, afin qu’en lui nous devenions justice de Dieu (5,21).
En d’autres termes : de pauvres pécheur divinisés (2P 1,4 ; 1Jn 3,2).
Voilà le vrai accomplissement des Écritures.
On peut donc dire que Jésus s’est fait fils prodigue pour nous !
Il a quitté son Père. Il est descendu jusqu’à nous.
Il s’est dépensé. Il a tout dispersé dans une folle largesse.
Il s’est fait l’ami des publicains et des pécheurs.
Il a eu faim au désert et il a eu soif sur la croix.
Puis il est revenu, est remonté
vers son Père et notre Père, son Dieu et notre Dieu (Jn 20,17).
Quel accueil à son retour à la table du Royaume des cieux !
*
Frères et sœurs, pour nous aussi la table est dressée.
Venus de tous nos horizons prodigues, nous pouvons nous avancer.
Bras ouverts, le Père nous attend.
Nous étions perdus, nous sommes retrouvés.
Nous pouvons communier.
Le Seigneur veut que nous ayons en nous-mêmes
Sa joie en sa plénitude (Jn 17,13).
Amen.
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Cinquième semaine

  SE LAISSER JUGER
Le thème de cette cinquième semaine, que nous entamons aujourd’hui, pourrait paraître un peu repoussant... Se laisser juger... Il n’est pas si sûr, n’est-ce pas, que nous ayons envie de nous laisser juger ! Il faut dire que notre imagination est bien souvent encombrée d’images terrifiantes, héritées d’une apocalyptique souvent plus fantastique que biblique, et qu’un petit coin de notre conscience redoute singulièrement l’instant où il faudra paraître devant le tribunal céleste ! Pourtant – et heureusement ! – cette vision mi-fantastique mi-juridique du jugement de Dieu n’est pas celle que nous propose l’évangile de dimanche prochain. Cet évangile, que nous devons à celui qui se nomme lui-même le «disciple bien aimé», met en scène une rencontre de Jésus avec une femme dont le nom reste inconnu et que seul définit son péché : l’adultère. C’est avec elle que nous allons apprendre toute cette semaine ce que signifie «se laisser juger».

Mais il faut tout d’abord un préalable : nous reconnaître pécheurs. Oh, pas du bout des lèvres, ni par habitude, comme on le récite, parfois inconsciemment, tout au bout du «Je vous salue Marie» : «Prie pour nous pauvres pécheurs»... Non. Par conviction, ou plutôt par expérience intime. Rentrant et descendant en nous-mêmes, comme le «prodigue» qui nous accompagnés toute la semaine dernière, n’ayons pas peur d’y rencontrer notre misère : Dieu est descendu plus bas encore. Nous ne nous sauverons pas en «gagnant» mais en «perdant notre vie», c’est encore l’Évangile qui le dit (Lc 17,33). «Il n’est pas dit, écrivait saint Jean Climaque, 'j’ai jeûné, j’ai veillé, j’ai couché sur la dure' ; mais 'je me suis humilié' et aussitôt, le Seigneur m’a sauvé» (L’Échelle Sainte, 25,14). S’humilier – l’expression doit être bien comprise – ce n’est ni se mépriser, ni se fustiger, ni se rabaisser ; ce n’est rien de plus que de se mettre dans la vérité, comme on quitte l’obscurité pour venir à la lumière. Nous passons parfois trop de temps à nous déguiser aux yeux des autres ou de Dieu, et même à nos propres yeux ! Or, nous dit Jésus : «La vérité vous rendra libres» (Jn 8,32). Si nous voulons donc acquérir ce bien précieux qu’est la «liberté de la gloire des enfants de Dieu» (Rm 8,21), il nous faut entrer franchement et résolument dans la lumière du jugement de Dieu.

C’est ce que vit la femme adultère. Pourtant, contrainte et forcée, prise en «flagrant délit» nous dit l’évangile, elle se sait déjà jugée. La Loi le dit : «Si l’on prend sur le fait un homme couchant avec une femme mariée, tous deux mourront» (Dt 22,22) et il n’y a pas moyen d’y échapper... On la conduit à un jeune rabbi devenu célèbre en peu de temps. Elle le sait : tout va maintenant aller très vite. Le juge est là, les bourreaux aussi, formant cercle autour d’elle comme pour l’enfermer et dans son angoisse et dans sa culpabilité. Elle ne se débat ni ne se défend : pas un mot ne sort de sa bouche. Et toi, que dis-tu, Rabbi ? Mais voici qu’il ne dit rien. Silence de la femme pécheresse ; silence de celui qui, n’ayant lui-même commis aucune faute (1 P 2,22), s’est volontairement chargé du poids de toutes nos fautes (cf. Is 53,4‑5). Drôle de tribunal où le juge se tient plus bas que l’accusé – il «se baissa», nous dit l’évangile – et porte, seul, le poids de la sentence. Il en mourra.

C’est à ce «tribunal» que nous paraîtrons : au tribunal de la miséricorde, au tribunal des fils, c’est-à-dire des affranchis de la peur. «L’homme raisonnable craint le jugement de Dieu, écrivait saint Isaac le Syrien, mais celui qui est devenu fils reçoit la beauté de l’amour. Il n’est plus mené par la verge de la peur» (Discours Ascétique 38). C’est le moment pour nous de nous approcher de la Miséricorde. Bientôt, dépouillée de ses vêtements, couronnée d’amertume et clouée sur le bois dressé en haut du Golgotha, elle sera descendue dans l’obscurité de la mort, mais lorsqu’elle en remontera, victorieuse, alors retentira la sentence finale : «Où est-elle, ô mort, ta victoire? Où est-il, ô mort, ton aiguillon ? Grâces soient à Dieu, qui nous donne la victoire par notre Seigneur Jésus Christ !» (1Co 15,55;57).

La semaine

Lundi 15 mars : Jugés par la Miséricorde (Jn 8,1-11)
Dans l’évangile de dimanche prochain, que nous méditons aujourd’hui, la femme pécheresse, l’adultère, n’est pas seule à être jugée. Le piège que scribes et pharisiens voulaient tendre à Jésus, en le forçant à prendre position soit contre la Loi soit contre la miséricorde, se retourne en jugement contre chacun d’entre eux, «à commencer par les plus âgés», précise l’évangile. Et nous avons là une très belle image, paisible <- et pleine de tendresse,
(voir le tableau de Nicolas Poussin - Le Christ et la femme adultère plus bas; et son commentaire ainsi que celui de ce détail à cette page)
de ce que peut être le jugement de Dieu : un renvoi à son propre cœur. Non pour se condamner soi-même, mais pour voir en l’autre ce frère en humanité et en «peccabilité», ce frère, cette sœur qui m’est au fond si semblable dans sa fragilité. Jésus ne condamne personne : ni la femme que la Loi pourtant destinait à la mort, ni ses accusateurs que la Loi justifiait. Il instaure une loi nouvelle, celle de l’amour, par laquelle il permet au pécheur d’entrer dans une vie nouvelle : «Va et ne pèche plus».   
Seigneur, pour ton regard plein de bonté et de compassion, nous te bénissons. Tu t’abaisses en face de l’humanité pécheresse comme tu le feras au soir de ton dernier repas, pour laver les pieds de tes disciples. Toi le juste Juge lent à la colère et plein d’amour, prends pitié de nos endurcissements. Répands sur nos cœurs de pierre l’eau vive de ton Esprit et nous serons purifiés. Fais-nous la grâce de plonger à la source de notre baptême, et nous serons sauvés. Amen.
 
Mardi 16 mars : Le juste Juge (Si 35,9-24)
Nous avons parfois de fausses idées sur Dieu. La psychologie pourrait sans doute nous aider à remonter à la source de bien des regards faussés sur Celui qui se définit pourtant lui-même comme le «Dieu de tendresse et de pitié» (Ex 34,6), mais tel n’est pas notre propos. Nous nous laisserons plutôt confronter directement à la Parole – puisqu’il est dit qu’elle est «vivante et efficace» (Hé 4,12) – pour qu’elle nous enseigne le vrai visage de notre Père et, si besoin, nous libère de nos fausses images. Le livre du Siracide, parfois aussi appelé l’Ecclésiastique, dont nous méditons un passage aujourd’hui, nous présente la figure d’un Dieu qui se laisse au mieux qualifier comme «juste». Et cette justice, trait typique du Dieu de l’alliance, est marquée par une préférence pour les spoliés, ceux que la Bible appelle les anawim. On croirait déjà entendre certains accents du Magnificat : «Il renverse les puissants de leurs trônes et élève les humbles ; sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent» (Lc 1,50-52). Comme la pluie qui fait refleurir le désert, ainsi la miséricorde pour le cœur éprouvé.   
Seigneur, Dieu de miséricorde et de justice, nous te bénissons. Tu n’oublies aucun de ceux qui crient vers toi et tu prends plaisir à faire grâce. Que la certitude d’être aimés de toi comme d’un Père nous engage résolument dans la confiance envers toi. Nous te présentons nos frères et sœurs catéchumènes : qu’ils s’avancent vers la fontaine de la nouvelle naissance dans la joie de devenir les enfants du Père de toute miséricorde. Amen.

Mercredi 17 mars : Dieu, notre justice Juge (Is 33,17-22)
Le Premier Testament ne présente pas le jugement de Dieu comme une menace mais au contraire comme un secours. Une réassurance. Dieu va nous juger et nous verrons bien qui était dans le droit ! Dieu va nous juger, c’est-à-dire : Dieu va nous sauver. Et c’est bien ce qui se passe lors de la rencontre entre Jésus et la femme adultère : condamnée et par son prochain et par sa propre conscience – elle se savait «hors la loi» – elle entend pourtant la parole que seul Dieu pouvait prononcer pour la libérer : «Je ne te condamne pas». Le texte que nous lisons aujourd’hui, au livre du prophète Isaïe, nous donne à saisir quelque chose de l’émerveillement partagé d’incrédulité qui dut être celui de la femme : ceux qui «comptaient» et «pesaient» les péchés de son âme ont disparu. Ses yeux peuvent maintenant «contempler le roi dans sa beauté».
Seigneur, tu prends soin de ton peuple et tu aimes chacun de ceux que tu as appelés à l’existence. Sois béni pour la cité que tu nous prépares dans les cieux, dont tu seras toi-même la lumière et la joie. Parce qu’alors nous te verrons face à face et te connaîtrons comme tu nous connais, nous te rendons grâces. Conduis ton Église, et tout spécialement les catéchumènes, par le chemin de la Pâque de ton Fils, vers le fleuve sans fin de ta joie éternelle. Amen.

• Jeudi 18 mars : Non pas jugé mais sauvé (Jn 3,16-19)
En avançant dans notre parcours biblique, nous ouvrons aujourd’hui le Nouveau Testament pour y lire un texte fondateur pour notre compréhension chrétienne du jugement divin. Si l’on osait, il faudrait tout simplement dire... qu’il n’y a pas de jugement ! C’est vrai en tous les cas de «celui qui écoute la parole» de Jésus et «croit à celui qui l’a envoyé», comme il le dit lui-même, puisqu’il est «déjà passé de la mort à la vie» (Jn 5,24). Mais en réalité, plus que d’une disparition, c’est d’une transformation qu’il s’agit : Dieu a refondu le jugement en salut. Et de cela, nous savons le motif : son amour pour le monde. D’une certaine façon, le jugement est derrière nous – même si, bien sûr, il nous reste à nous y ajuster sans cesse – puisqu’il a été rendu une fois pour toutes sur la Croix, où Dieu a porté un jugement définitif sur le péché du monde. À cette heure-là, la voix du Fils de l’homme, élevé sur le sommet du Golgotha, a retenti à l’adresse non pas seulement d’une femme mais de toute l’humanité : «Je ne te condamne pas».
Seigneur, toi qui envoies ton Fils non pour juger mais pour sauver le monde, nous te bénissons. Aide-nous à nous tenir dans la lumière de ton jugement et de ta miséricorde, toi qui veux nous recréer par ton pardon. Qu’au jour ultime de notre existence, nous nous avancions vers toi dans la confiance de ceux qui se savent attendus par la tendresse d’un Père. Nous te confions tous ceux qui, en ces jours, vivront leur pâque dernière : que brille sur eux, comme sur toute ton Église, l’espérance de la vie éternelle. Amen. 

• Vendredi 19 mars : Ne pas juger son frère (Mt 7,1-5)
La paille et la poutre. L’histoire est bien connue. C’est peut-être quelque chose de ce genre-là que les pharisiens ont entendu ou compris quand, alors qu’ils venaient de lui amener la femme adultère pour qu’il la condamne, Jésus leur a dit : «Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre». Cependant la pointe de cette courte parabole ne se situe probablement pas au plan moral, engageant chacun à retourner le miroir vers soi avant de condamner son frère, mais au plan existentiel, il faudrait presque dire : ontologique. Nous sommes tous de la même pâte, pétris de la même fragilité : rien ne sert donc de pointer du doigt le péché de l’autre : le même – ou son semblable – est peut-être tapi dans mon propre cœur. «En jugeant autrui, tu juges contre toi-même», explique Paul aux Romains (2,1). Le péché discret ou même secret n’est pas moins grave que le péché étalé à la face du monde... Il ne s’agit pour autant ni de me défier de moi-même ni de voir le mal partout, mais plutôt de changer mon regard sur l’autre pour que, loin de le réduire à son péché, je puisse voir en lui ce frère en humanité que Jésus aime et sauve.
Seigneur, à tes yeux, nous sommes tous tes enfants. Pauvres ou puissants, saints ou pécheurs, tu nous appelles à toi pour que nous vivions de ta vie et partagions ta joie. Sois béni pour la barque de ton Église en laquelle nous nous soutenons et nous portons les uns les autres dans la traversée de cette vie vers ton Royaume. Sois béni de nous donner des frères et des sœurs à aimer, compagnons de voyage et d’amitié. Ouvre nos cœurs à ta miséricorde. Amen.

• Samedi 20 mars : Plus de condamnation (Rm 8,31-39)
«Il n’y a donc plus maintenant de condamnation pour ceux qui sont dans le Christ Jésus. La loi de l’Esprit qui donne la vie dans le Christ Jésus t’a affranchi de la loi du péché et de la mort» (Rm 8,1-2), écrit Paul aux chrétiens de Rome quelques versets avant ceux que nous méditons aujourd’hui. Nulle condamnation ne peut s’abattre sur celui qui est plongé dans la mort et la résurrection du Christ. Le jugement de l’amour a été rendu une fois pour toutes et Dieu s’y est déclaré «pour nous». Dès lors, rien ne peut plus nous séparer de cet amour manifesté dans la Pâque du Christ. La Loi de l’amour divin a remplacé la Loi de la condamnation. Aucune accusation ne peut vaincre la miséricorde. Aucune faute ne suffit plus à condamner le pécheur. Seul celui qui refuserait absolument et définitivement la miséricorde pourrait en être coupé. Le cercle de la faute que les pharisiens voulaient refermer sur Jésus en même temps que sur la femme adultère est à jamais ouvert : «nous sommes les grands vainqueurs par celui qui nous a aimés».
Seigneur, tu es le donateur de vie et de tout bien. En toi, il n’y a que bénédiction et salut. Sois loué pour la certitude que tu nous donnes de ta bienveillance à notre égard : nulle condamnation ne peut sortir de ta bouche. Puisque tu nous assures que nous participerons à ta victoire sur la mort et sur toute souffrance, nous te confions ceux que la vie éprouve et qui connaissent l’angoisse ou les dangers. Que la lumière de la résurrection soit pour eux, comme pour toute ton Église, le flambeau d’une invincible espérance. Amen.

• Dimanche 21 mars :

Cinquième dimanche de Carême.

Première Lecture - Is 43,16-21
Psaume - Ps 126,1b-6
Deuxième Lecture - Ph 3,8-14
Évangile - Jn 8,1-11

Nicolas Poussin - Le Christ et la femme adultère - 1653 - Musée du Louvre, Paris.
(Commentaire à cette page)

Homélie du Frère Pierre-Marie Delfieux
(Fondateur des Fraternités Monastiques de Jérusalem)

Cette page de l’Écriture, aussi étonnante qu’admirable,
nous présente un double procès :
le procès de la femme adultère ;
et le procès de Jésus de Nazareth.
Le procès de la femme qui représente l’humanité ;
et le procès de Jésus qui est le propre Fils de Dieu.
D’un côté comme de l’autre,
nous sommes tous, ici, directement concernés.
*
La femme adultère est la figure du peuple de Dieu.
C’est bien une alliance, en effet,
que le Seigneur avait établi avec les hommes.
Une alliance d’amour (Is 62,4), de fidélité (Ps 50,5; Ex 16,8)
et de paix (Nb 25,12; Ez 37,26).
Une alliance gratuitement proposée (Gn 6,18),
généreusement offerte (Gn 17,2), dûment écrite (Ex 34,27),
et, finalement, conclue (1R 8,21) et scellée (Gn 9,9; Ps 50,5).
Une alliance aussi nouvelle (Jr 31,31) que durable (Ps 111,9),
perpétuelle (Gn 17,13) et même éternelle (Gn 9,16; Is 55,3; 61,8; Ez 16,60).
Mais cette alliance, Son alliance,
nous ne l’avons pas respectée (Is 24,5; Jr 34,18; Ez 44,7; Os 6,7).
Cette alliance de Dieu-avec-nous,
nous ne l’avons pas gardée !
tous et chacun, un jour ou l’autre,
du fait de tel refus, de tel oubli, de telle idolâtrie,
nous l’avons rompue.
Nous sommes allés ad-alter, vers un autre que notre unique Dieu.
Et c’est cette non-fidélité qui, dans le langage biblique
où l’homme et Dieu vivent ensemble une histoire d’amour,
est littéralement appelée "ad-ultère".
Nous nous sommes mis en quelque sorte
sous la coupe de l’autre, au service du péché (Rm 6,23).
Allons-nous donc, de ce fait, tomber sous la condamnation (13,12) ?
Mériter que rejaillisse sur nous le poids de toutes nos fautes,
comme une sorte de lapidation ?
Non ! Car voici que Jésus survient au carrefour de nos rues
et qu’il se dresse devant nous, au milieu de nos places.
Va-t-il, ainsi que le prophète en faisait la menace,
accuser cette humanité, créée comme une épouse bien-aimée,
en lui redisant qu’elle n’est plus sa femme
et qu’il n’est plus son mari (Os 2,4) ?
Tous coupables que nous sommes de tant d’infidélités,
allons-nous être répudiés par le Dieu que nous avons trahi ?
Dès l’abord, le procès s’engage sur le ton,
non point de l’accusation, mais de la défense :
Moi, je ne juge personne (Jn 8,15),
déclare l’envoyé du Père (8,18).
À notre encontre, point de poursuite ni de plainte.
Le Fils de Dieu ne lance aucune invective,
ne profère aucun reproche.
Bien plus, il continue sur le ton de la plaidoirie d’avocat :
Je ne suis pas venu pour condamner le monde,
mais pour le sauver (12,47).
Il nous envoie même un autre Paraclet
pour être avec nous à jamais (14,6).
Subitement, les rôles sont renversés.
Voici qu’en face de l’Accusateur,
camouflé dans l’ombre floue de la Loi (Rm 5,20),
se dresse le Défenseur, dans la pleine lumière
du manteau de miséricorde.
Que celui d’entre vous qui est sans péché
lui jette la première pierre ! (Jn 8,7).
Or c’est le diable, le premier, qui a péché (Gn 3,13; Sg 2,24).
De quel droit aujourd’hui pourrait-il nous accuser ?
Il n’y a qu’un Saint, qu’un Innocent
qui puise lancer une phrase pareille.
Ceci posé, nul n’est pour autant pardonné à bon compte ;
renvoyé lavé et absous, comme si de rien n’était ;
déclaré non coupable comme s’il était privé d’intelligence ou de liberté…
On ne peut tout de même faire porter au démon
le poids de tous les péchés des hommes et du monde.
Non ! Dieu ne parle jamais comme si le mal n’existait pas ;
comme si l’homme n’était point pécheur ;
comme si le péché n’était pas un drame.
Il invite, au contraire, chacun à se reconnaître
et à se situer, en conscience et en vérité,
pour ce qu’il est, devant lui-même et devant les autres.
Il nous invite tous à faire l’humble aveu de nos fautes,
non point pour en être accablés, mais pour en être délivrés.
À nous reconnaître nous-mêmes pécheurs,
plutôt que de juger et de citer les autres.
Lui, Jésus le Juste (1Jn 2,1) ne pactise donc pas avec le mal.
Tout au contraire, sa Parole démasque nos fautes ;
sa lumière débusque nos ténèbres (Jn 3,20-21) ;
sa sainteté met au grand jour les attaques du mal (Mt 23).
Il laisse aux hommes la liberté et la dignité de confesser
qu’ils sont tous coupables, à commencer par les plus vieux (Jn 8,9).
Mais, une fois ceci reconnu et humblement avoué,
tout est fini, oublié, absous, anéanti !
Va et ne pèche plus ! (8,11).
Un jour tout neuf se lève.
dans la joie retrouvée d’un présent rendu à la paix,
Un avenir plein d’espérance s’avance :
Ne vous souvenez plus d’autrefois.
Ne songez plus aux choses passées.
Voici que je fais du nouveau qui déjà paraît,
ne l’apercevez-vous pas ? (Is 43,19).
Ce salut est dans l’avenir, mais déjà donné au présent.
Les yeux fixés sur le but, dit l’apôtre,
car le but est au présent,
je vais droit de l’avant tendu de tout mon être (Ph 3,13).
Le Royaume de Dieu annoncé pour là-haut,
est en effet déjà révélé et donné
par le pardon accueilli et reçu en partage.
Comme Dieu nous a pardonné nos propres offenses,
nous devons nous aussi, et jusqu’à soixante-dix sept fois (Mt 18,22),
nous pardonner mutuellement (Col 23,13).
Le Dieu de miséricorde qui libère chaque pécheur au-dedans de lui-même,
l’ouvre en même temps à l’amour de tous les autres.
Ainsi Jésus n’abroge pas la loi. Il ne relativise pas le mal.
Il ne légitime pas l’adultère.
Il ne multiplie pas plus les petites concessions que les faux pardons.
Mais il nous rappelle que le salut n’est pas
dans la fidélité à nos observances ou la rigueur portée sur nos principes ;
mais dans l’accueil effectif et actif de la grâce.
L’accueil de l’amour qui nous convertit.
Cet amour de miséricorde qui nous ouvre aux autres
et nous relance vers l’avant.
Ainsi la paix est effectivement rendue à notre terre.
Car le pardon reçu de Dieu dans l’humilité et la vérité,
fait rayonner la joie des cœurs, par la charité partagée,
en faisant de nous, non plus des accusateurs,
mais des frères et sœurs porteurs de Dieu,
parce que miséricordieux (Lc 6,36).
*
Le procès de Jésus est encore plus éloquent
que celui de la femme adultère.
À vrai dire, celui-ci est entamé depuis longtemps.
Que de fois en effet, en face de l’homme, de tous les hommes,
Dieu, de quelque manière, ne se trouve-t-il pas,
ne s’est-il pas trouvé accusé !
Nous avons toujours du mal à accepter
d’entendre la vérité, Sa vérité,
ou de voir proclamer la justice, Sa sainte justice.
Il n’est que de regarder nos vies
et nous verrons que souvent tout peut devenir matière
à lancer reproches et plaintes à l’encontre du Seigneur.
À chaque fois, que nous choisissons, par exemple,
de mettre l’absolu dans ce qui n’est que relatif,
de suivre notre vouloir propre plutôt que de faire Sa volonté,
et d’être plus associés au diable que d’agir en véritables fils de Dieu,
nous renouvelons le procès fait à Jésus.
Or que fait-il face à nos accusations ?
Tout d’abord il se tait.
Une fois nos âmes éclairées, nos esprits avertis,
il attend patiemment que
s’illuminent les yeux de notre cœur (Ep 1,18).
Et il écrit, en silence, avec son doigt sur le sol (Jn 8,6).
Le sol de ma propre existence.
Il ne rompt le silence qu’à deux reprises :
une première fois pour rassembler accusateurs et accusée,
dans ce qu’on pourrait appeler « la communauté de la faute » (8,7) ;
et une seconde fois, pour proclamer le pardon
plus grand que la plus juste des condamnations (8,11).
Ainsi, nous est-il dit :
Dieu a enfermé tous les hommes dans la désobéissance,
non point pour punir chacun,
mais pour faire à tous miséricorde (Rm 11,32).
Alors le pardon peut faire éclater la lumière de sa grâce.
Le procès fait au Seigneur Jésus
nous révèle plus encore la largesse de sa miséricorde
et son triomphe à l’encontre des injustes accusations.
Mais il nous montre surtout une substitution renversante.
Car voici qu’en fin de compte, Jésus,
non content de renvoyer la pécheresse acquittée
et de rendre à la vie celle qu’on voulait mettre à mort,
lui, Jésus prend la place de l’accusée
,pour se laisser injustement condamner.
À plusieurs reprises, il sera menacé de lapidation (Jn 8,59; 10,31;39).
Il se laissera faussement accuser de blasphème (Mt 26,65),
reprocher aveuglément de s’être montré infidèle à la Loi.
Mais il a tant aimé cette humanité idolâtre et infidèle que nous sommes
qu’il a littéralement pris la place de son épouse adultère.
C’est ce que les théologiens appellent, après le prophète Isaïe,
«la substitution vicaire» :
Car c’étaient nos souffrance qu’il portait,
nos douleurs dont il était accablé…
Il a été transpercé à cause de nos péchés,
écrasé à cause de nos fautes (Is 53,4-5).
Mais le texte conclut :
Par ses souffrances mon serviteur justifie des multitudes
en s’accablant lui-même de leurs fautes (53,11).
Voilà jusqu’où va le mystère.
Le Bon pasteur a pris la place de la brebis perdue.
Le berger du troupeau s’est fait agneau immolé.
Le Fils de Dieu innocent a pris la place du fils prodigue.
En un mot, Jésus a tellement aimé l’humanité
qu’il a choisi librement de mourir
pour son épouse pécheresse,
sachant qu’ainsi lavée et rachetée, revêtue de sa gloire,
elle serait encore plus désirable et plus belle.
Il s’est livré pour elle, écrit l’apôtre Paul,
afin de la sanctifier en la purifiant par le bain d’eau
qu’une parole accompagne (Ep 5,25-26).
Tous aimés de Dieu, nous avons été sauvés des jets de pierre
que le mal commis par nous pouvait faire retomber sur nous
comme une pluie de malheurs débouchant sur la mort.
Pour nous éviter la lapidation
car le mal commis par nous ne pouvait que retomber sur nous,
Jésus n’a pas eu peur d’endurer la crucifixion.
Et nous sommes devenus, par la grâce de son amour,
des pierres vivantes rebâties en édifice spirituel (1P 2,5).
Il n’y a donc plus maintenant de condamnation, proclame l’Écriture,
pour ceux qui sont dans le Christ Jésus (Rm 8,1).
Qui donc nous séparera de l’amour de Dieu
ainsi manifesté dans son propre Fils ? (8,39).
Comment ne pas aimer d’un grand amour de retour (Ep 5,2)
Celui qui nous a aimés le premier (1Jn 4,19),
jusqu’à livrer sa vie pour nous (Rm 4,25; 8,32; Ga 1,4) ?
Comme l’écrit si magnifiquement, en un cri du cœur,
saint Ignace de Loyola, dans les Exercices,
nous pouvons «lever les yeux vers le Christ
en lui demandant, d ans un colloque,
comment lui, le Créature, il en est venu à se faire homme
et comment, de la vie éternelle, il en est venu à la mort temporelle
et à mourir ainsi pour nos péchés».
Seigneur Jésus, pardonne-nous tous les procès
d’actions et d’intentions que nous faisons à nos frères.
Pardonne-nous tous les procès
que nous faisons à ta propre personne
par nos oublis, nos plaintes, nos infidélités, nos refus.
Et apprends-nous à faire à tous miséricorde
pour que nous puissions nous réjouir tous ensemble
du grand amour dont tu nous a s aimés
et que nous voulons, dès ce jour, te rendre en retour.
Amen.
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