Au service de l'Ecriture - Yvette Mailliet le Penven


Le Temps Pascal



Bien que sommet et fondement de toute l’Année liturgique, le Temps Pascal semble moins retenir l’attention des fidèles, et ne pas les mobiliser autant que l’Avent et surtout le Carême.
Cela tient sans doute au fait que la Cinquantaine pascale paraît à beaucoup comme une longue marche plate qui s’accommoderait d’une certaine nonchalance, après une montée ayant requis énergie et dynamisme.

Une telle manière d’envisager et de vivre ce Temps liturgique fait passer à côté de la grâce dont il est porteur. La vie chrétienne est en effet tout entière sous le signe de la Pâque du Christ – qui est au cœur de chaque célébration de l’Eucharistie et des sacrements.
 

La première Lecture de chaque dimanche est empruntée au Livre des Actes des Apôtres. C’est une sorte de chronique de l’Église apostolique. Son auteur, saint Luc, y relate un certain nombre d’événements qui s’étendent de la naissance de la première communauté chrétienne à Jérusalem jusqu’à la fondation de celle de Rome.
Il en dégage le sens, et en fait ressortir l’importance pour l’Eglise entière et son avenir. Il montre en particulier comment la foi en la résurrection du Seigneur et la docilité à l’Esprit Saint animaient les Apôtres, les nouveaux convertis, et les diverses communautés. Là se trouve l’explication du développement rapide de l’Eglise et de son extension dans le monde.

Voilà pourquoi le Livre des Actes des Apôtres reste, aujourd’hui encore, une référence précieuse et stimulante. Les circonstances ont changé, les défis qu’il faut affronter sont inattendus, souvent inédits.
Que les Églises et les communautés chrétiennes d’aujourd’hui – en particulier les nôtres, en Occident – comme celles dont parlent les Actes des Apôtres, soient à l’écoute de l’Esprit, qu’elles fassent preuve d’un zèle et d’une audace missionnaires comparables, sans se replier frileusement sur elles-mêmes, ni se crisper sur leurs problèmes internes !

La deuxième Lecture est tirée d’un écrit apostolique :
- Les années A La Première Lettre de saint Pierre, sorte de circulaire pastorale, sans doute écrite peu avant la persécution par Néron (en 64), est adressée aux chrétiens dispersés dans « le Pont, la Galatie, la Cappadoce, l’Asie et la Bithynie » – régions qui correspondent au Nord et au Nord-Ouest de la Turquie actuelle. La conduite de ces disciples, qui ne sont certainement pas des néophytes, intrigue et irrite leur entourage. Qu’ils ne se laissent pas abattre, qu’ils se réjouissent plutôt : ils ont part à la gloire du Christ, et ils témoignent de sa résurrection.
- Les années B - La Première Lettre de saint Jean révèle une évidente parenté littéraire et doctrinale avec le IVème évangile : pas de plan développé de manière logique, linéaire, déductive – ni davantage de raisonnements. Comme dans les grands discours de son Évangile, saint Jean reprend sans cesse les mêmes sujets fondamentaux, qui s’articulent autour d’une idée centrale : nous sommes en communion avec Dieu dans la Foi et la Charité (= l’amour de Dieu dans le prochain). C’est donc de la vie chrétienne « ordinaire » qu’il s’agit de bout en bout.
- Les années C – L’Apocalypse de saint Jean relève d’un genre littéraire qui n’est représenté dans aucun autre écrit du Nouveau Testament. Livre étrange avec ses nombreuses visions d’un surréalisme souvent déconcertant (si l’on n’a pas été familiarisé avec ce genre littéraire dans les écrits du Premier Testament). Au-delà d’un climat incontestablement catastrophique, c’est un message d’espérance que proclame cette Révélation. Elle s’ouvre et s’achève sur une grandiose évocation de la manifestation du Fils de l’Homme, le Christ ressuscité dont la victoire est célébrée au ciel, et à laquelle participent ceux qui ont cru en lui.

Quant aux évangiles du dimanche, ils sont empruntés à saint Jean (celui du deuxième dimanche de Pâques étant commun aux trois Années liturgiques: Jn 20, 19-31) – à l’exception de celui du troisième dimanche des années A et B, tiré de saint Luc : récit de la rencontre de Jésus avec les deux disciples qui faisaient route vers Emmaüs (Lc 24, 13-35 : années A ; Lc 24, 35-48 : années B).
 
A travers ce parcours, le Temps Pascal offre la possibilité de découvrir et de contempler – à des hauteurs différentes et de plusieurs points de vue – l’inépuisable richesse et les innombrables implications du Mystère central de la Foi chrétienne, afin de l’intégrer, progressivement et de mieux en mieux, dans la vie quotidienne.

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Deuxième Dimanche
de Pâques




Introduction


Le chapitre 20 de l'évangile de Jean s'achève avec le récit de deux apparitions du Ressuscité. Elles sont comme les panneaux d'un diptyque: sur chacun d'eux, le Seigneur occupe le centre.
Mais dans l'un il s'adresse à l'ensemble des disciples qui l'entourent - dans l'autre (qui évoque une nouvelle apparition "huit jours plus tard") s'avance Thomas, absent lors de la précédente manifestation du Seigneur. Le parallélisme des deux compositions et les précisions qui caractérisent chacune d'elles font ressortir la complémentarité de leurs enseignements.
- "Le soir du premier jour de la semaine après la mort de Jésus", c'est le message pascal que le Seigneur lui-même annonce aux disciples "remplis de joie": il est vivant; rien, désormais, ne peut l'empêcher de les rejoindre; il leur apporte la paix, leur donne l'Esprit Saint, les envoie témoigner de sa résurrection, et libérer tous les hommes des liens du péché.
- "Huit jours plus tard", il s'agit plus directement de ceux qui, "sans avoir vu", croiront en accueillant le témoignage des Apôtres, et des disciples des générations successives.

<-Miniaturiste anonyme (actif autour de 1270) – Psautier francique (1279), initiale enluminée : L’incrédulité de Thomas – Bibliothèque de la Cathédrale
d’Esztergom (Hongrie)

La proclamation de cet Évangile s'imposait chaque année, le deuxième dimanche de Pâques: il relate une apparition du Ressuscité que l'évangéliste lui-même situe au jour octave de la Résurrection du Seigneur.


Les autres Lectures, en revanche, varient chaque année.

Voici, en premier lieu, tirés du Livre des Actes des Apôtres, trois tableaux qui décrivent en quelques traits caractéristiques, l'Église apostolique aux lendemains de la Résurrection. Les communautés chrétiennes de tous les temps y ont vu l'idéal qu'elles devaient s'efforcer d'imiter.

Si le Psaume est, chaque année, Ps 118/117, on n'en prend pas systématiquement les mêmes versets.

Viennent ensuite:
- sous forme d'action de grâce, l'annonce de la Bonne Nouvelle de Pâques telle que la proclame la Première Lettre de saint Pierre (années A);
- le rappel des conséquences et des exigences de la foi au Christ (Première Lettre de saint Jean; années B);
- une icône du Christ en gloire tracée à grands traits par l'auteur du Livre de l'Apocalypse (années C).  


Le Deuxième dimanche de Pâques situe ainsi le Temps pascal dans la continuité et l'unité de la célébration du mystère central de la vie chrétienne, qui doit toujours éclairer et guider la vie des croyants. 

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Commentaire patristique

De saint Augustin (sur saint Augustin, voir note en cliquant ici),Sermon aux jeunes baptisés :

Je m’adresse à vous, enfants nouveau-nés, tout petits dans le Christ, nouvelle postérité de l’Église, grâce du Père, fécondité de la Mère, pieux bourgeon, nouvel essaim, fleur de notre parure et fruit de notre labeur, ma joie et ma couronne, vous tous qui vous tenez debout devant le Seigneur.
Aujourd’hui, c’est l’octave de votre naissance.
Aujourd'hui est achevé en vous le sceau de la foi, qui se faisait chez les anciens pères avec la circoncision de la chair, le huitième jour de la naissance charnelle. Car c’était en figure le dépouillement de la mortalité dans ce membre humain par où l’homme naît pour mourir.
C’est pourquoi le Seigneur lui-même, en dépouillant par la résurrection la mortalité de la chair, en réveillant un corps, non pas différent certes, mais pourtant à jamais immortel, a marqué de sa résurrection le jour dominical, le troisième après le jour de sa passion ; mais dans l’ordre des jours après le sabbat, le huitième qui est aussi le premier.
C’est pourquoi vous aussi sans le faire encore dans la réalité, mais déjà par une espérance assurée – à la fois parce que vous tiendrez le sacrement de cette réalité et parce que vous avez reçu en gage l’Esprit – « si vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les choses d’en haut, là où le Christ demeure assis à la droite de Dieu ».

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Les Textes

Années A

Première Lecture: Ac 2,42-47
La Parole annoncée par les Apôtres, la vie fraternelle, la prière et l'Eucharistie (appelée "Fraction du Pain") font l'Église.
Assemblée des disciples du Christ ressuscité, qui témoigne de la présence du Seigneur au milieu des siens, voilà ce qu'a voulu être la communauté primitive, et ce qu'est l'idéal vers lequel doit tendre chaque communauté d'aujourd'hui.   


Deuxième Lecture: 1P 1,3-9
"Saint!" - קדיש Qaddish en araméen, קדוש Qaddosh en hébreu, ἁγιος hagios en grec, puis Sanctus en latin...
"Béni!" - בּרוּך Bâroûk en hébreu, εὐλογητος eulogētos en grec, puis Benedictus en latin...
De la prière juive au NT, la louange et l'action de grâce traversent toute la Bible.
Elles sont au cœur de la vie et de la liturgie des chrétiens et culminent dans l'Eucharistie (littéralement, "εὐχαριστια eucharistia = gratitude"), célébrée même quand le l'épreuve et le deuil attristent. Rien, en effet, ne devrait jamais étouffer la foi ni l'espérance des fidèles.
"Christ est ressuscité!"; par lui, Dieu nous a fait renaître; avec lui, nous entrerons en possession de l'héritage qui nous est réservé dans les cieux. Alors il essuiera toute larme de nos yeux; et, devenus semblables à notre Dieu, nous chanterons sans fin sa louange (Prière eucharistique III)

Évangile: Jn 20,19-31
                                                
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Années B

Première Lecture: Ac 4,32-35
Ce passage est un tableau qui décrit en quelques traits caractéristiques l’Église apostolique aux lendemains de la Résurrection. Les communautés chrétiennes de tous les temps y ont vu l’idéal qu’elles devaient s’efforcer d’imiter.
Le partage, la redistribution des biens pour qu’il n’y ait pas de miséreux : un devoir dont les chrétiens doivent donner l’exemple.
Aujourd’hui, il faut en outre travailler à changer les structures et les mécanismes économiques qui permettent aux uns (états, groupes sociaux, individus) de s’enrichir de plus en plus tandis que les autres, les plus nombreux, ne cessent de s’appauvrir.


Deuxième Lecture: 1Jn 5,1-6
Ce passage rappelle les conséquences et les exigences de la foi au Christ. C'est une brève, mais riche variation en forme de contrepoint autour de quelques thèmes particulièrement chers à saint Jean :
- foi, amour de Dieu, filiation divine des croyants ;
- obéissance aux commandements ;
- victoire du Christ et des croyants sur l’esprit du monde ;
- don et témoignage de l’Esprit Saint.
Il faut lire et relire chaque affirmation et, au fur et à mesure qu’elle résonne, revenir aux précédentesen évitant par-dessus tout de chercher à les schématiser : ce serait gravement réducteur !
Évangile: Jn 20,19-31

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Années C

Première Lecture: Ac 5,12-16
L'enseignement de ce "sommaire" des Actes est double.- D'une part, il montre que Pierre et les Apôtres font les mêmes œuvres, les mêmes miracles de Jésus. - D'autre part, il met sous nos yeux le tableau toujours actuel d'une communauté dont l'unanimité, et la conduite au-delà de tout reproche, forcent l'admiration et en incitent beaucoup à devenir croyants.
Psaume: Ps 118/117,1;4;16-17;22-26a;29

Deuxième Lecture: Ap 1,9-11a;12-13;17-19
Vision inaugurale de l'Apocalypse.
Elle a lieu un dimanche, dans un décor (les chandeliers d'or) qui évoque celui d'une liturgie solennelle.
Le vêtement étincelant du "Fils de l'homme" (expression par laquelle Jésus s'est lui-même désigné) rappelle la splendeur de la tunique du Transfiguré.
Comme lors des manifestations pascales, crainte religieuse et geste d'adoration.
Transcendance de Celui qui se révèle "le Premier et le Dernier", "le Vivant pour les siècles des siècles", le Maître de la vie et de la mort, le Juge des derniers temps.
En quelques traits fulgurants, bien dans la manière de saint Jean, une icône du Ressuscité - à garder devant les yeux tout au long de ce Temps pascal.

Évangile: Jn 20,19-31


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Évangile
(Années ABC)

• Jn 20,19-31

Deux apparitions du Ressuscité, qui ont lieu un dimanche - comme la vision du Livre de l'Apocalypse.
Le Vivant venu au milieu des siens est bien celui qui a été crucifié et mis au tombeau.
Cette identité, au cœur de la foi en la résurrection du Seigneur, a été constatée par les Apôtres. La foi de l'Église repose sur leur témoignage unanime, renforcé par l'expérience singulière de Thomas qui marque en quelque sorte la charnière de deux générations de croyants: solidaires des premiers témoins de la Résurrection, il a dû s'approprier le témoignage des autres.
Sa démarche n'en fait aucunement le patron de "ceux qui attendent de voir pour croire"... bien au contraire!
Elle rappelle - comme ne cesse de le dire saint Jean - que la foi est au-delà des témoignages qui l'accréditent: elle implique et exige une reconnaissance personnelle de Celui à qui l'on dit alors "mon Seigneur et mon Dieu!".
"Cesse d'être incrédule, sois croyant": cette parole du Seigneur, exhortation pressante plus que reproche, s'adresse dès lors à chacun de nous.
"Heureux ceux qui croient sans avoir vu!": ces mots s'adressent à tous ceux qui reconnaissent en Jésus "le Messie, le Fils de Dieu", qui reçoivent de Lui le pardon des péchés et l'effusion de l'Esprit - avec la mission de porter au monde la Bonne Nouvelle de la Résurrection.  


Remarques:

Sur saint Jean et son évangile: voir à cette page.

Sur Jn 20,1-31:

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Plan:
- D'autres femmes étaient présentes au tombeau ce jour-là, mais Jean se limite à l'expérience de Marie de Magdala. Le point principal de ce chapitre est la description de son cheminement (vv.1-18): elle passe de la tristesse et de l'incompréhension à la joie et à la foi.
Cette évolution se fait en plusieurs étapes au cours desquelles elle parvient à se détourner du passé et de sa recherche du corps mort de Jésus, pour se tourner vers l'avenir et vers le Christ ressuscité. Parmi les premiers témoins qui vont au tombeau ce jour-là, Marie de Magdala est la seule à être chargée d'une mission par Jésus (v.17);
DUCCIO di Buoninsegna
L’apparition à Marie de Magdala (Noli me tangere) - 1308-11 ->
Museo dell'Opera del Duomo, Sienne
voir aussi l'icône "Noli me tangere" et son commentaire à cette page.
- Après sa Résurrection, Jésus n'apparaît qu'à ses disciples (vv.19-29), afin de renouveler et de fortifier leur foi: la Résurrection n'est donc pas un événement par lequel Jésus force ses opposants à croire en lui.

-- Il est instructif de comparer l'attitude de Marie et celle de Thomas.
Tous deux sont en effet persuadés, au départ, que Jésus n'est pas ressuscité, tous deux pensent au Jésus mort (Marie cherche un corps disparu; Thomas pense aux marques de la crucifixion); puis, dans les deux cas, le doute fait place à la foi.

-- C'est d'ailleurs la déclaration de Thomas (v.28) qui apporte la réponse définitive à toutes les questions posées dans le IVème évangile sur l'identité et l'origine de Jésus. 

-- Le rapport entre le don de l'Esprit du v.22 et celui de la Pentecôte est très discuté.
Jésus accomplit très probablement ici un geste de type prophétique, il met en scène une parabole (du même type que celle du lavement des pieds en 13,1-20) pour annoncer le don de l'Esprit.
En effet, même après le don de l'Esprit du v.22, les disciples sont toujours enfermés (v.26).   
De plus Jésus devait "s'en aller": "si je ne m'en vais, le Consolateur ne viendra pas à vous; mais si je m'en vais, je vous l'enverrai" (16,7), avant que l'Esprit ne soit donné.
Par ce geste, Jésus prépare les disciples à la mission qu'il leur confie (v.23), mais qu'ils ne pourront accomplir que grâce à la présence de l'Esprit après la Pentecôte.


Traduction et notes:

Verset 19.
Οὔσης οὖν ὀψίας τῇ ἡμέρᾳ ἐκείνῃ τῇ μιᾷ τῶν σαββάτων, καὶ τῶν θυρῶν κεκλεισμένων ὅπου ἦσαν οἱ μαθηταὶ συνηγμένοι διὰ τὸν φόβον τῶν ᾿Ιουδαίων, ἦλθεν ὁ ᾿Ιησοῦς καὶ ἔστη εἰς τὸ μέσον, καὶ λέγει αὐτοῖς· εἰρήνη ὑμῖν.
Le soir donc étant venu, ce jour-là, le premier de la semaine, et les portes du lieu où les disciples étaient, par crainte des Juifs, étant fermées, Jésus vint et se tint au milieu d'eux. Et il leur dit: La paix soit à vous!
τῇ ἡμέρᾳ ἐκείνῃ τῇ μιᾷ τῶν σαββάτων - ce jour-là, le premier de la semaine: C'est-à-dire le dimanche (puisque le שׁבּת shabbâth est le septième et donc dernier jour de la semaine) de la Résurrection. 


DUCCIO di Buoninsegna (Sienne, 1255 env.-1319) –
L’apparition derrière la porte close - 1308-11
Museo dell'Opera del Duomo, Sienne

La porte centrale, solidement fermée par une barre horizontale (ce détail dans le récit évangélique renforce l'aspect miraculeux de la situation) prend ici valeur théologique: la barre horizontale rappelle la Croix, la porte encadre le personnage principal et dominant du Christ - vers lequel les deux groupes d'apôtres convergent.
On notera à propos de ces derniers qu'ils sont bien dix (puisque Thomas est absent, et Judas n'a pas encore été remplacé).
Le Christ est - comme dans les icônes typologiques - vêtu d'un chitôn rouge, symbole de sa divinité, recouvert d'un himatiôn vert, symbole de sa nature humaine qui cache et dévoile à la fois sa nature divine; tous deux sont néanmoins rehaussés d'or

(Voir à cette page le commentaire de la Transfiguration par le même artiste). 
 
τῶν θυρῶν κεκλεισμένων - les portes étant fermées: Malgré le témoignage de Marie de Magdala, les "disciples" sont encore dans la crainte.
τῶν ᾿Ιουδαίων - des Juifs:
-- Cette locution est utilisée 68 fois dans cet évangile (contre 5 ou 6 fois dans chacun des autres) et peut être rendue de diverses manières selon le contexte.
Elle désigne soit les habitants de Judée (2,18;20;3,1...), les Juifs en général (2,6;13;4,9;22;18,33...), les chefs des Juifs ou les responsables religieux, hostiles à Jésus (1,19;5,10;15;16;18;19,31;38...)
-- Comme on vient de le voir, une telle manière de parler tranche avec ce que l'on trouve dans les synoptiques, qui font la différence entre la foule, les Pharisiens, les Sadducéens, les chefs du peuple, les spécialistes de la Loi, etc.
-- Ce fait s'explique entre autres, aux yeux de la plupart des exégètes, par la date de rédaction des synoptiques et de l'évangile de Jean - les trois premiers datant d'avant la chute de Jérusalem, le dernier d'après 70, alors que la nation juive et les structures de sa vie sociale ont disparu: Jean engloberait sous ce vocable les divers représentants du peuple auxquels Jésus a eu affaire (qu'ils se soient ou non opposés à lui).
εἰς τὸ μέσον - au milieu d'eux: Tous les apôtres présents, hormis Thomas (voir commentaire de l'illustration ci-dessus).
εἰρήνη ὑμῖν - La paix soit à vous!: Traduction grecque de la salutation hébraïque traditionnelle (répétée aux vv.21;26) "שלום עליכם Shalom aleikhem".
Il faut savoir que le terme שׁלום excède largement ce que nous entendons habituellement par "paix". La racine hébraïque englobe en effet des notions de bien-être, de bon état, de justice, d’harmonie, de bienveillance, de bonheur, bref de plénitude.
Cette salutation est donc particulièrement adaptée à la situation des apôtres: ils ont certes peur des autorités, mais leur conscience doit également être travaillée par leur attitude à l'égard de Jésus au moment de son arrestation.

Verset 20.
καὶ τοῦτο εἰπὼν ἔδειξεν αὐτοῖς τὰς χεῖρας καὶ τὴν πλευρὰν αὐτοῦ. ἐχάρησαν οὖν οἱ μαθηταὶ ἰδόντες τὸν Κύριον.
Et ayant dit cela, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples se réjouirent donc, car ils voyaient le Seigneur.
τὰς χεῖρας καὶ τὴν πλευρὰν αὐτοῦ - ses mains et son côté: Où l'on pouvait encore voir les plaies reçues à la Croix.

Verset 21.
εἶπεν οὖν αὐτοῖς ὁ ᾿Ιησοῦς πάλιν· εἰρήνη ὑμῖν· καθὼς ἀπέσταλκέ με ὁ πατήρ, κἀγὼ πέμπω ὑμᾶς.
Jésus donc leur dit encore: La paix soit à vous! Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie.
• πέμπω ὑμᾶς-je vous envoie: Jésus leur confie une mission: il les "envoie" comme il a lui-même été "envoyé" par "le Père"; il y a donc un rapport étroit entre sa mission et la leur. Celle-ci sera liée au pardon des péchés (v.23) qui sera annoncé par la proclamation de l'Évangile dans la puissance de l'Esprit (v.22) dans le monde entier (17,20). 
 
Verset 22.
καὶ τοῦτο εἰπὼν ἐνεφύσησε καὶ λέγει αὐτοῖς· λάβετε Πνεῦμα ῞Αγιον·
Et ayant dit cela, il souffla en eux, et leur dit: Recevez l'Esprit Saint.
ἐνεφύσησε - il souffla en <eux>:
-- Le verbe "ἐμφυσάω emphusaō" est composé du préfixe prépositionnel "ἐν èn", "dans", et du verbe "φυσάω phusaō"; il signifie donc "souffler dans".
-- Ce geste de Jésus rappelle le souffle de Dieu lors de la création de l'être humain:
  וייצר יהוה אלהים את־האדם עפר מן־האדמה ויפח באפיו נשׁמת חיים ויהי האדם לנפשׁ חיה׃
"Et YHWH Elohim forma l'homme, poussière du sol, et souffla dans ses
narines une respiration de vie , et l'homme devint une âme vivante" (Gn 2,7; voir à cette page).
Cet acte annonce ainsi la création d'une nouvelle humanité, qui recevra le souffle de la vie de résurrection par la prédication du pardon des péchés (v.23) - voir plus haut l'introduction à ce passage.

Verset 23.
ἄν τινων ἀφῆτε τὰς ἁμαρτίας, ἀφίενται αὐτοῖς· ἄν τινων κρατῆτε, κεκράτηνται.
A quiconque vous remettrez les péchés, ils sont remis; et à quiconque vous les retiendrez, ils sont retenus.
τὰς ἁμαρτίας - les péchés: Par la prédication de l'Évangile: celui qui rejette l'Évangile demeure dans son péché (voir 8,24; Lc 24,47; Ac 13,38;26,18). Le langage de ce v. est proche de Mt 16,19 et 18,18.

Verset 24.
Θωμᾶς δὲ εἷς ἐκ τῶν δώδεκα, ὁ λεγόμενος Δίδυμος, οὐκ ἦν μετ᾿ αὐτῶν ὅτε ἦλθεν ὁ ᾿Ιησοῦς.
Or Thomas, l'un des douze, appelé Didyme, n'était pas avec eux quand Jésus vint.
• δώδεκα - Douze: Terme "technique" désignant les apôtres, même s'ils  sont alors seulement onze (1Co 15,5); voir commentaire de l'illustration ci-dessus. 
Θωμᾶς ὁ λεγόμενος Δίδυμος - Thomas appelé Didyme:
-- Voir 11,16;14,5;21,2.
-- "Δίδυμος Didumos": adjectif (redoublement de l'adverbe "δίς dis, deux fois") signifiant "jumeau".

Verset 25.
ἔλεγον οὖν αὐτῷ οἱ ἄλλοι μαθηταί· ἑωράκαμεν τὸν Κύριον. ὁ δὲ εἶπεν αὐτοῖς· ἐὰν μὴ ἴδω ἐν ταῖς χερσὶν αὐτοῦ τὸν τύπον τῶν ἥλων, καὶ βάλω τὸν δάκτυλόν μου εἰς τὸν τύπον τῶν ἥλων καὶ βάλω τὴν χεῖρα μου εἰς τὴν πλευρὰν αὐτοῦ, οὐ μὴ πιστεύσω. 
Les autres disciples donc lui dirent: Nous avons vu le Seigneur. Mais il leur dit: A moins que je ne voie en ses mains la marque des clous, et que je ne mette mon doigt dans la marque des clous, et que je ne mette ma main dans son côté, je ne le croirai point.

Verset 26.
Καὶ μεθ᾿ ἡμέρας ὀκτὼ πάλιν ἦσαν ἔσω οἱ μαθηταὶ αὐτοῦ καὶ Θωμᾶς μετ᾿ αὐτῶν. ἔρχεται ὁ ᾿Ιησοῦς τῶν θυρῶν κεκλεισμένων, καὶ ἔστη εἰς τὸ μέσον καὶ εἶπεν· εἰρήνη ὑμῖν.
Et huit jours après, ses disciples étaient de nouveau dans la maison, et Thomas avec eux. Jésus vient, les portes étant fermées; et il se tint au milieu d'eux et dit: La paix soit à vous!
DUCCIO di Buoninsegna (Sienne, 1255 env.-1319) –
L’incrédulité de Thomas - 1308-11
Museo dell'Opera del Duomo, Sienne

Cet épisode, comme dans le texte johannique, se situe dans la même demeure que le précédent.
Ce panneau est l'un des seuls de la série a avoir gardé en partie la configuration qui lui a été donnée pour son installation initiale dans la Maestà de la cathédrale de Sienne; on remarquera en revanche qu'il est coupé sur les côtés (la seule porte centrale reste apparente; un apôtre manque, certains sont "coupés").
On notera la position étrange des pieds de Thomas - ils sont représentés comme si les jambes étaient croisées sous son vêtement, rendant ainsi physiquement l'impression d'hésitation.
En revanche le Christ, s'il lève le bras pour permettre à Thomas de voir sa plaie au côté, a ici la position triomphale de certaines "Sorties du tombeau".
 
Verset 27.
εἶτα λέγει τῷ Θωμᾷ· φέρε τὸν δάκτυλόν σου ὧδε καὶ ἴδε τὰς χεῖράς μου, καὶ φέρε τὴν χεῖρά σου καὶ βάλε εἰς τὴν πλευράν μου, καὶ μὴ γίνου ἄπιστος ἀλλὰ πιστός.
Puis il dit à Thomas: Avance ton doigt ici, et regarde mes mains; avance aussi ta main, et mets-la dans mon côté; et ne sois pas incrédule, mais croyant.
Le Caravage (1571-1610) – L’incrédulité de Saint Thomas (1601-02), détail -
Sanssouci, Potsdam

Verset 28.
ἀπεκρίθη Θωμᾶς καὶ εἶπεν αὐτῷ· ὁ Κύριός μου καὶ ὁ Θεός μου.
Thomas répondit et lui dit: Mon Seigneur et mon Dieu!
ἀπεκρίθη Θωμᾶς καὶ εἶπεν αὐτῷThomas répondit et lui dit:
Noter l'hendiadys: il faut comprendre "Thomas répondit par ces mots"; autrement dit, Thomas ne "répond" pas à la proposition de Jésus de toucher ses plaies (contrairement aux représentations traditionnelles de cette scène; voir ci-dessus et plus bas) par ce geste, mais bien par un acte de foi.
ὁ Κύριός μου καὶ ὁ Θεός μου - Mon Seigneur et mon Dieu:
-- Cette déclaration renvoie au prologue du IVème évangile: celui qui "était Dieu" depuis le commencement (Jn 1,1-18, à cette page) est enfin reconnu comme "Dieu" digne de recevoir l'adoration de ses disciples. Si le mot "Dieu" peut être utilisé à propos du Fils dans le NT, sa divinité est affirmée de bien d'autres manières encore (voir par ex. Ph 2,6-11; Col 1,13-20).
-- Rappel: dans la LXX, "κύριος kurios", "seigneur/Seigneur", traduit littéralement le qéré "אֲדֹנָי  Adonaï" du tétragramme divin imprononçable "יהוה"; tandis que "θεός theos" traduit "אל 'êl" ou "אלהים 'ĕlôhı̂ym", "dieu/Dieu"
-- En disant "mon Seigneur et mon Dieu", Thomas montre qu'il a bien perçu les implications personnelles de sa déclaration (voir l'introduction).
Contrairement aux autres apôtres (qui en sont restés à un niveau purement factuel: "nous avons vule Seigneur"), Thomas fait profession de Foi: Jésus est Dieu.

Verset 29.
λέγει αὐτῷ ὁ ᾿Ιησοῦς· ὅτι ἑώρακάς με πεπίστευκας· μακάριοι οἱ μὴ ἰδόντες καὶ πιστεύσαντες.
Jésus lui dit: Parce que tu m'as vu, tu as cru; bienheureux ceux qui n'ont point vu et qui ont cru.
• μακάριοιbienheureux: Les lecteurs de Jean, et toutes les générations de chrétiens qui ont suivi, ont cru sans avoir "vu"; cette béatitude s'adresse à eux: leur foi repose sur le témoignage des apôtres.

Verset 30.
Πολλὰ μὲν οὖν καὶ ἄλλα σημεῖα ἐποίησεν ὁ ᾿Ιησοῦς ἐνώπιον τῶν μαθητῶν αὐτοῦ, ἃ οὐκ ἔστι γεγραμμένα ἐν τῷ βιβλίῳ τούτῳ·
Jésus donc fit aussi devant ses disciples beaucoup d'autres miracles, qui ne sont pas écrits dans ce livre.

Verset 31.
ταῦτα δὲ γέγραπται ἵνα πιστεύσητε ὅτι ᾿Ιησοῦς ἐστιν ὁ Χριστὸς ὁ υἱὸς τοῦ Θεοῦ, καὶ ἵνα πιστεύοντες ζωὴν ἔχητε ἐν τῷ ὀνόματι αὐτοῦ.
Mais ces choses sont écrites afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu'en croyant vous ayez la vie par son nom.

L’incrédulité de Saint Thomas (vers 1150)
Bas-relief sur un pilier d'angle, Abbaye Santo Domingo, Silos

On remarquera que le "Maître de Silos" a ramené le nombre des apôtres à douze en faisant figurer dans la scène Paul, au premier plan et au centre, à côté de Jésus: le temps de la peur est dépassé, le temps de la foi "sans avoir vu" est venu...
Quant aux évangélistes Matthieu et Jean, ils se distinguent des autres apôtres par leur regard: alors que tous les autres sont tournés vers Jésus et Thomas, tous deux (derrière Thomas et Jésus) semblent regarder, déjà, vers l'avenir: ils devront "écrire afin que le monde croie"... 

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